POUR
M. DELESCLUZE Prononcé le 14 novembre 1868
devant 1> siiiinie Ohambra do irlbniisl corractioDa*! d* la S*)».
Messieurs, je me présente devant tous pour M. Charles Delescluze, et mes conclusions tendent à ce qu'il plaise au Tribunal prononcer, à son égard, non au point de vue de la sévérité réclamée par le ministère public, mais conformément aux développements de droit auxquels je vais me livrer, déclarer ■qu'il n'y a lieu àpoursuites, et condamner le ministère public aux dépens.
Messieurs, j'ai écouté hier avec des sentiments bien variés, sentiments que, par moments, j'avais bien de la peine à refouler et à contenir, le réquisitoire du ministère public. J'ai pensé toute la soirée h ce réquisitoire; j'ai eu le plaisir amer de le relire ce matin, et c'est à peine si, après m'ëtre bien consulté, j'ai repris possession de moi-même, de mon ftme et de ma parole. Mais je me suis prêté serment de ne rien trahir ici, ni mes convictions, ni le droit, sans manquer cependant à cette sobriété de langage qui convient aux grandes causes, et, en me tenant éloigné des excès de paroles qui pourraient, en faisant interrompra ma plaidoirie, vous autoriser à ne pas me laisser achever la tâche que j'ai entreprise.
Je dis ceci avec d'autant plus de sécurité personnelle , que j'ai trouvé, sous la parole du ministère public, le véritable terrain du débat
s TKIUU.NAI. C0RRECTIO:iNEr, LE LA SBINE {O- CHAMBRKJ-
Je suis d'accord avec lui sur ce qui est réelleineiit en quesliOD devant vous; comme lui, et après I je viens discuter cette question terrible, la plus baute qu'on puisse soumettre à des hommes dont la profession est de respecter la justice, et à d'autres dont la carrière est de la défendre. Cette question, la vpici :
Est-ce qu'il peut exister un moment pour la nation, au sein d'une société civilisée, où la raison d'Etat, oii le coup d'Etat puisse impunément, sous prétexte de salut public, violer la loi , renverser la constitution et traiter comme des criminels ceux-là qui défendent le droit au péril de leur vie. Car, vous entendez bien que je ne veux pas m'attacher aux petitt c6tés de ce procès, en m'engageant dans cet échafaudage puéril des dépositions de vos agent s. Ces dépositions, je les ai lues. Quoique jeune encore, j'ai quelque habitude des rapports de police. Eh bieni lorsque j'ai interrogé ledossier, lorsque j'ai examiné et j'ai comparé les rapports des témoins empruntés àce qu'on appelle la brigade de sûreté publique, j'ai éprouvé comme un sentiment de peur pour le gouvernement. Est-ce que la police commencerait à perdre et son as&urance et son imagination? Car voici tout ce qu'ils ont trouvé : des gens réunis autour d'une tombe, les uns écoutant, les autres prononçant de prétendus discours, dont on ne peut pas retrouver un mot, à c6té de propos prStés à des absents. En dehors de cela? rien, rienl Vous dites qu'il y a des discours séditieux 1 on va les produire? Nullement : c'est une affirmation de la police, non contrôlée, non contrôlable. Et voilà votre accusation I
Ce n'est pas d'ailleurs la toi de 18S8 qui importa dans ce procès. Le procès, on tous l'a dit, c'est M. Charles Delescluze. Si vous voulez la raison des poursuites, c'est à la « personnalité dominante de M. Delescluze qu'il faut la demander » . Voilà le mot,
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14 NOVEMBRE IMS. 8
le vrai mot du débat. De manœuvres, il n'en exista point. Il n'en saurait exister; on sait trop que des hommes tels que MM. Delescluze, Quentin, Peyrat, Cballemel-Lacour , n'ont pas besoin d'entente préalable pour se souvenir de leurs morts et pour les honorer. Depuis seize ans il y a là pour eux un culte de tous les jours, de tous les instants, mêlé de douleurs Gt de ressentiment, et fidèles ils sont restés, et fidèles ils resteront à la mémoire de leurs amis tombés dans un jour de sinistre combat. De tels hommes n'ont pas besoin de concert et de rappel pour avoir le sentiment de la reconnaissance et des dates politiques.
Ah! ce n'est donc pas assez que d'avoir chassé les républicains de la République ! Vous voudriez encore les chasser de la nature humaine! NonI la vérité vraie, c'est que vous connaissez les sentiments des hommes qui sont ici; vous savez ce qu'il y a derrière leurs douleurs, qui ne sont pas seulement des douleurs d'amis, mais des douleurs de patriotes. Et alors, craignant que l'exemple de ces braves, dont vous savez bien que la conscience n'a jamais dormi, ne vienne à réveHler la conscience publique , alors vous dites : Il faut empêcher l'exhumation de ces spectres, il faut couper court à cette revue terrible du passé, et vous faites un procès à ceux qui, "pSr la significatiou même de leur nom, ont la réputation d'avoir toujours vécu et lutté pour les mêmes principes et d'être restés les défenseurs inébranlables du même drapeau.
Delescluze, en effet, vous avez eu raison de le dire, a ce que vous appelez, vous autres, un long casier judiciaire ; moi je dis que c'est à son honneur, et que rien n'atteste mieux l'héroïsme de ses convictions que cette interminable liste de condamnations poliûques.
Dès 1834, GharlesDelescluze marquait sa foiaux intérêts du peuple, et depuis lors, il n'a pas cessé de mai^
4 TRIBUNAX. CORRECTIONNEL DE LA SEINE (6* CHAMBR£.)
cher dans cette voie, toujours frappé, jamais abattu. El quand vous venez lui reprocher d^avoir, sous tous les gouvernements, même sous la République, combattu les réactionnaires, vous ignorez peiit-ètre que vous faitesle plus bel éloge de son dévouement et de sa clairvoyance. G*est ainsi que, depuis 1834, vous nous le montrez luttant pour les mêmes principes, pour l'accomplissement radical de la Révolution française, pour son entier achèvement, applicable à Tintérêt de tous les citoyens.
A cette époque, et dès le début, il rencontrait sur son chemin la résistance des monarchies. Gela n*a pas cessé. Mais à ce moment, ce qu'il affirmait, c'était la grande pensée révolutionnaire, la pensée de Témancipation politique et sociale, pleine de désintéressement et de justice : en 1834, deux ans avant Strasbourg, six ans avant Boulogne, voilà ce qu'il faisait, et Dieu sait que ce n'est pas la convoitise ni l'intérêt personnel qui le poussaient sur le chemin de la vérité et du combat.
Voilà un homme et voilà l'homme! voilà celui qu'on accuse d'avoir fait l'apologie de l'assassinat, souvenir, a-t-on dit, qui fait rougir un cœur vraiment français. Il n'a donc pas le cœur français, celui qui, depuis quarante ans, a donné en échange de sa détresse et de sa misère, sa vie et son dévouement à son pays? Celui qui a tout sacrifié pour la France n'a pas le cœur français? Et savez-v.ous ce qu'on lui reproche? D'avoir fait réloge des assassins du général Bréa. Quand on a en mains la défense d'une vie comme celle de M. Dolescluze, on lui doit toute la vérité , on la lui doit à lui et surtout aux magistrats, parce que je sais quelles préventions, quels préjugés singuliers se forment sur l'homme constamment mêlé à la lutte , et parce que je sais aussi, quand il est vaincu, quelle légende monstrueuse on arrive à entasser contre lui par l'entassement des calomnies.
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C'est ainsi que souvent un juste, un martyr, meurt avec la réputation d'un scélérat, et c'est ce qu'on appelle former l'opinion des honnêtes gens. Eh bien! mol qui, à l'heure actuelle, tiens, pour ma part, l'occasion de faire le bien, de rétablir le vrai, d'afûrmer une mémoire qui nous est chère, je suis heureu;!c, je suis fier de l'occasion qui m'est offerte , et je ne faillirai pas. En 1849, on faisait juger à Paris, en vertu d'une loi martiale, par les conseils de guerre, au nom de la République , dont il ne restait déjà plus qu'une vaine étiquette, les vaincus de juin , les vaincus de la place publique. Ce drame de juin, je ne l'introduirai pas dans le débat, et que de gens bénéficieront de mon silence 1 Ce que je yeux dire, c'est que le général Bréa n'avait pas été, comme on l'a raconté, l'objet de traitements indignes; mais le débat est ailleurs. La discussion de Delescluze, discussion de presse, portait sur un autre ordre d'idées. Son thème était celui-ci : La preuve que vous cherchez , non pas la justice, mais la vengeance , c'est que vous n'avez pas renvoyé ces assassins, comme on les appelait, devant un jury, c'est que vous leur avez refusé la justice naturelle qui leur était due et qui leur était garantie, c'est que vous avez imaginé rétroactivement une juridiction militaire qui continue la guerre civile et prolonge le duel après le combat. Or, songez-y bien, en envoyant ces ouvriers devant des militaires poui* les faire condamner à mort, vous relevez Téchafaud politique que la Révolution de 1848 avait brisé. Voilà ce qu'écrivait Delescluze. (M. l'avocat impérial fait un signe de dénégation.) M* Gambetta. — J'ai lu l'article.
M. l'Avocat iMPÉBiAL. — Moi aussi I M* Gambetta. — Permettez, Monsieur l'avocat impérial, nous le relirons, nous le discuterons quand vous voudrez, ces procès-là sont toujours bons à replaider. {Inte^Tuptions.)
6 TRIBUNAL CORRECTIONNRL DE T.A SEINE (O» OHABf BRE).
M* Gambetta , se tournant du côté de f auditoire. — Soyez silencieux, Messieurs, j*ai besoin de tout votre silence.
Je reprends : J*ai dit que c'était une pensée véritablement généreuse et républicaine qui avait inspiré Tarticle. A ce moment où la République était exposée à sombrer, il fallait sauver du naufrage la proclamation du suffrage universel et rabolition de la peine de mort, et lui, ce fougueux républicain, cet homme de sang comme on nous le présente, il disait : Prenez garde ; ne versez pas de sang, ne relevez pas réchafaud politique, nous Tavons aboli, nous avons voulu donner cet exemple de sagesse que la Révolu-. tion de 1848, fille de sa grande devancière, ne lui a emprunté que les dogmes de la justice et de la paix ; nous avons voulu dénoncer au monde que, puisqu'elle n'a pas en face d'elle les mômes résistances et les mômes périls, ni au dedans ni au dehors, nous n'avons pas besoin d'avoir recours au couperet; nous l'avons supprimé, vous le rétablissez ; prenez garde à ce que vous faites, ne touchez pas à cette hache I Sinon, souvenez-vous qu'il n'y a rien d'infructueux dans l'histoire, et que vous pourriez avoir à déplorer de terribles retours.
Telle est. Messieurs, la doctrine pour laquelle on a frappé Delescluze, et puisqu'on avait renouvelé ce souvenir, je devais renouveler la défense.
Gela dit, et au point où nous en sommes du procès, vous devez maintenant apprécier la nature stoïque que l'on veut frapper. Cet homme, cet ami est revenu en France, il y a huit ans, mais il n'est rentré à la vie politique que depuis deux ans à peine. On vous a parlé de son programme, du titre de son journal, et on a trouvé que ce mot, le Réveil^ était un symbole. En cela, on n'a pas eu tort; mais là où on s'est égaré, c'est en insinuant que ce simple mot de Réveil constituait une sédition.
M. li' Avocat général. — Je n'ai pas parlé de cela. J'ai fait allusion à la formula" : Liberté, Égalité, Fror temité,
M* Gambetta. — C'est bien plus gïave î M. Delescluze. — Nous prendrons la parole à notre tour, et je vous répondrai.
M. LE PRÉsroEHT. — Ldissez parler votre défenseur; vous croyez que l'on trouve une intention dans le mot Réveil^ M. l'Avocat impérial s'en défend. Continuez, M® Gambetta.
M® Gambetta. — Puisque le Réveil parait à M. l'Avocat impérial, comme à moi, un titre simplement heureux et caractéristique, je ne mets aucune résistance à abandonner ce point de la discussion ; mais comme dans l'interruption M. l'Avocat impérial nous a dit tout le contraire au sujet des mots : Liberté, Égalité, Fraternité, que M* Delescluze a pris pour épigraphe et placés à la tête de son journal comme un enseignement d'avant-garde, qu'il me permette de lui dire qu'il était impossible que M. Delescluze, au moment où il a ressaisi la plume , ne commençât pas par revendiquer le grand symbole triple et un. C'est là, en effet, que doit se trouver la principale raison des poursuites, c'est là le programme que Ton a voulu toucher, car on se trouvait en présence de principes et en présence d'un homme qui ont également le don de déplaire.
La rentrée de M. Delescluze dans la politique, le journal qu'il vient de fonder, la nature de ses convictions, le programme qu'il a lancé dans le public, tout CjBla a été de la part de l'autorité un motif do surveillance, et, disons le mot, d'une hostilité évidente qui éclate dans le procès qu'on nous fait aujourd'hui.
Cependant, M. Delescluze, qui était rentré en France sous la foi de l'amnistie, devait s'attendre, — quoiqu'il ne se soit sans doute pas fait de grandes