‹ Discours et plaidoyers choisis de Léon Gambetta. Avec une notice biographiqueChapitre 15 sur 17 · MAI 18H · texte numérisé non relu

MAI 18H

tout, elle n'avait pas réussi, et le rapporteur, — que je ne nommerai pas h moins qu'on n'y tienne absolument (i^cwr/res), — avouait ingénument et confessait que décidément le scrutin de liste et la candidature officielle ne pouvaient pas coexister. {lîires et inarqiics cVassentiment sur dwe7's bancs à gauche et au centre.)

Alors la droite avait trouvé son chemin de Damas, et il fallait au plus vite se débarrasser du scrutin de liste. Oh! je ne parle pas de toute la droite, je dis une fraction de la droite, et je la ferai suffisamment connaître en rappelant qu'elle envoya un des deux frères Lefèvre-Pontalis, M. Antonin Lefèvre-Pontalis, à la tribune. {Rhx's à gauche.)

C'est l'amendement de M. Antonin Lefèvre-Pontalis qui a établi le scrutin d'arrondissement, qui l'a établi dans le but que je viens d'indiquer, pour parer au péril où était la candidature officielle, dont on méditait de se servir.

Et ce jour-là, que vit-on? On vit, d'un côté, tout le parti républicain sans exception, sans une abstention, sans une défection, les vieux comme les jeunes, les ardents comme les modérés, et on vit de l'autre tous les autres... les non républicains! {Nouveaux rires.)

Eh bien, nous avons lutté, nous avons été vaincus. Et qu'est-ce qui a triomphé? Ah I ce qui a triomphé, c'est la candidature officielle, c'est la politique de M. Buffet, c'est le septennat avec toutes les épreuves par lesquelles vous avez passé. {Très bien! t7'ès bien! au centre et à gauche,)

Mais qu'arriva-t-il dès les mois de janvier et de février 187(3? Alors ou avait le scrutin d'arrondissement, le petit champ clos, la vigne du Seigneur, qu'on allait cultiver, biner, arrachant les mauvaises plantes, — c'est-à-dire vous. Messieurs 1 — on avait toute la force de pression de la machine administrative; on allait livrer bataille : dans quel intérêt, dans quel but? Était-

ce pour affermir la constitution, pour affermir la République, pour augmenter la majorité républicaine qui était née des difficultés de la veille?

Oh! non, on nous l'avait déclaré sans ambages^ avec un abandon de paroles que certains trouvaient sarcastiques et que,moi, je trouvais cyniques. [Très bien! très bien! à gauche et au centre.)

On nous disait simplement : Votre majorité, c'est très bien! Vous nous avez servi un jour, mais désormais je ne vous connais plus; votre majorité, je n'en veux pas, et je suis là pour la défaire! — M. Ricard, de regrettable mémoire, le rappelait dans son discours sur le scrutin de liste. — Nous avons le scrutin d'arrondissement, nous allons nous en servir.

Et on s'en servit. Mais la France, encore tout imprégnée des luttes du scrutin de liste, à l'aide duquel elle avait voulu faire triompher sa volonté... {Protestations à droite. — Applaudissements à gauche et au centrée), la France n'hésita pas; elle envoya, à travers les mailles serrées du filet administratif, elle envoya siéger dans cette enceinte cette forte majorité que vous constituez. [Ti'ès bien! très bien! au centre.)

Eh bien, croyez -vous que le pouvoir s'avoua vaincu par le pays? Oh! non; il ne dit qu'une chose dont nous avons retrouvé la trace partout, et dont du reste sa pratique officielle donne une preuve éclatante : il dit que le pays s'était trompé, qu'on n'avait pas nettement posé la question, qu'on n'avait pas osé déclarer la candidature officielle ouvertement, publiquement, et qu'il fallait recommencer. Et alors, comptant précisément sur les ressources de ce scrutin d'arrondissement, on fit la dissolution, pour essayer si la candidature officielle, pratiquée largement et d'une façon éhontée, ne pourrait pas avoir raison des volontés du pays. [Applaudissements. — Bruit à droite.)

Ecoutez, Messieurs, écoutez! C'est ici que j'arrête mon honorable contradicteur. Il nous dit, en effet :

Le scrutin d'arrondissement n'est-il pas le scrutin sauveur, le scrutin libérateur? N'est-ce pas à lui que vous devez le succès?

Voilà l'objection ; je ne l'affaiblis pas. Voici ma réponse.

Non, ce n'est pas le scrutin d'arrondissement qui vous a ramenés ici; ce n'est pas le scrutin d'arrondissement, c'est le scrutin de liste, élevé à sa plus haute pression : l'unité de \\^iQ. [Vif assentiment sur un grand nombre de bancs à gauche et au centre.)

Et c'est tellement l'unité de liste, — Messieurs, je crois que je peux parler, en témoin autorisé... [Oui! oui! — Très bien!) — qu'on ne demanda à personne ni son opinion intime sur tel ou tel sujet, qu'on ne demanda compte à aucun de vous des votes qu'il avait rendus antérieurement, ni de ceux qu'il s'apprêtait à rendre. On lui demandait : Faites-vous partie de cette phalange de résistance, de cette phalange des dissous et des expulsés? Êtes-vous un 363? Si oui, vous figurerez sur la liste ! (Applaudissements.)

Et, chose grave, c'était tellement un scrutin de liste que, permettez-moi de vous le rappeler, il s'est trouvé un Bonaparte pour réclamer le droit d'y être inscrit, et il l'a été! [Nouveaux applaudissements.)

Eh bien, Messieurs, je vous demande si, ce jour-là, vous êtes rentrés par le scrutin d'arrondissement? Non! vous êtes rentrés par l'unité du collège, par l'unité de listel C'est la première et peut-être 1» dernière fois qu'on assistera à un si magnifique spectacle de concorde, d'union et de concentration républicaine. [Nouveaux applaudissements.)

Mais, Messieurs, c'est précisément ce verdict électoral qui prouve l'efficacité, la supériorité du scrutin de liste : car est-ce qu'alors on a discuté les hommes ? Est-ce qu'on a pénétré dans la vie privée, — j'entends entre concurrents? Non! on a pris l'idée politique, le principe qui planait au-dessus de celle liste et qui

♦ 330 chambrp: des députés.

était l'anéantissement du pouvoir personnel, et cela a suffi. (Vive appi'obatton.)

Je ne veux faire allusion à personne, mais il en est, — ils sont nombreux dans cette Chambre, — qui savent bien que leur candidature eût été longuement discutée et peut-être même mise en péril s'ils n'avaient pu revendiquer ce titre de 363. [Cest vrai! cest vrai! — Applaudissements . )

Messieurs, voilà pour la valeur de l'exemple, voilà pour l'autorité du précédent. Vous pourrez décider ce qu'il vous plaira, mais ce que vous ne pourrez pas faire, c'est changer la valeur d'un argumentet le rendre détestable alors qu'il est réellement supérieur.

Mais je retiens cet exemple, car je veux l'examiner sous une autre face, et montrer que, malgré cette unité d'action, malgré cette unité de liste, la candidature officielle a porté ses fruits. Il y a eu bien des victoires partielles qui ont presque touché au succès décisif.

A droite. — Qui y ont même tout à fait touché I

M. Gambetta. — Messieurs, permettez-moi d'interroger les faits !

Ce qui le prouve, c'est que la candidature officielle a comparu devant la majorité triomphante. Et qu'en est-il résulté ? C'est que vous avez été acculés à soixantedouze invalidations nécessaires, j'y consens, légitimes, je le proclame. ( Vives pi^otestations à droite.)

M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Vous avez le droit de le dire, mais vous ne pouvez pas vous en vanter!

M. Gambetta. — Messieurs, c'est mon opinion que j'exprime, ce n'est pas la vôtre. Ces invalidations, je les ai votées, et vous me ferez bien la grâce de penser que si je les croyais légitimes... {Nouvelles pr^otestations à droite.)

Vous pensez le contraire, Messieurs, c'est votre droit et peut-être y a-t-il pour vous un devoir de solidarité ;

mais vous ne pouvez pas m'empêcher de citer des faits et d'en déduire les raisons.

M. DE L\ Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Il y a beaucoup d'invalidés qui sont revenus!

M. Gambetta. — Eh bien, je dis à la majorité : Vous avez été acculés à ces nombreuses invalidations nécessaires. Pourquoi? Parce que vous aviez aflaire au scrutin d'arrondissement. Gela est certain, car, si vous aviez eu affaire au scrutin de liste, vous auriez validé toutes les élections. [Dénégations à droite.)

M. Bourgeois. — Pas davantage!

M. Gambetta. — Messieurs, je vous prie de me laisser exprimer ma pensée; je puis me tromper, et, dans ce cas, je ne demande qu'à être rectifié...

M. Paul de Gassagnac. — Non, vous avez raison!

M. Gambetta. — ... ce que je demande à mes collègues de vouloir bien m'accorder, c'est la liberté de développer ma pensée.

Je disais donc que vous n'auriez pas annulé ces élections si elles avaient eu lieu au scrutin de liste; vous les auriez validées, et cela pour deux raisons : la première, parce que la candidature officielle n'aurait pas pu s'exercer... [Très bien! à gauche. Exclamations à droite.)

Non, elle n'aurait pas pu s'exercer, car il n'est pas possible de presser, d'intimider, de corrompre cent mille ou cent cinquante mille électeurs I Vous le savez bien tous, et l'idée même n'en serait pas venue. Et vous trouvez là une preuve que le scrutin de liste assure ces deux conditions aussi bien au point de vue du Gouvernement qu'au point de vue des populations : d'abord, qu'il tue jusqu'à la pensée de la candidature officielle, et, ensuite, qu'il la rend vaine lorsqu'elle est entreprise. [Applaudissements.)

Voilà les précédents. Messieurs, voilà d'où vous êtes sortis, voilà votre berceau; et, quand je viens vous dire, moi : Le scrutin d'arrondissement est une arma

forgée par vos ennemis, c'est une arme qu'on a employée pour vous perdre et perdre avec vous la République, c'est moi qui vous ramène à vos origines, et ce sont vos adversaires qui vous en écartent. (Applaudissements sur divers bancs. — Rumeurs sur d'autres.)

Mais, Messieurs, je défends vos intérêts. [Interruptions!)

M. LE PRÉSIDENT. — Jc prie la Chambre de vouloir bien écouter l'orateur en silence.

M. Gambetta. — Je sais par expérience combien il est difficile d'entretenir une Assemblée des conditions de sa naissance et des conditions de sa renaissance... (Sou7nres et mouvements divers.)

M. Paul DE Gassagnac. — Le mot est joli!

M. Gambetta. — ... mais si épineuse que soit cette tâche, comme je n'ai pas en vue la satisfaction d'intérêts personnels, que je ne suis préoccupé que d'une question d'État, que j'ai la conviction profonde qu'il n'y a pas de possibilité, dans ce pays-ci, de fonder un gouvernement républicain à la hauteur de sa mission, à la hauteur de ses devoirs, sans convoquer le pays dans ses assises les plus étendues, sans faire reposer le suffrage universel, la consultation du pays sur la base la plus large et la plus unitaire...

Plusiew's membres à droite. Très bien ! très bien !

M. Gambetta. — ... je combattrai jusqu'au bout pour cette solution. {Marques ironiques d^approbation\ à droite.)

Messieurs, je ne suis pas intimidé par les applaudissements d'une certaine partie de cette Chambre. Je crois qu'en effet, quelque malice qui puisse s'y cacher, il s'y cache encore une pensée supérieure. Oui, quand je dis : la base la plus large, la plus unitaire, ces messieurs entendent le plébiscite. Eh bien, je réponds que si quelque chose fait défaut aux institutions actuelles, quant au mode de nomination de la représentation nationale, c'est précisément de ne pas

présenter une surface électorale aussi large, aussi étendue que le plébiscite lui-même. [Applaudissements ironiques à droite. — Agitation à gauche et au centre.)

Messieurs, je vous prie de vous souvenir qu'à la dernière lutte électorale du 14 octobre 1877, vous avez compté dans les arrondissements 180 élections hostiles et que vous avez en ce moment sur ces bancs une opposition de 150 membres qui ne votent pas le budget. {Vives exclamations à droite.)

Ce n'est pas pour vous le reprocher...

M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — On ne nous admet même pas dans la commission du budget !

M. de Baudry d'Asson. — On nous en met, en quelque sorte, à la porte. Cependant, nous avons demandé à en faire partie, et on nous avait promis de nous y faire entrer lorsque le règlement a porté à trente-trois le nombre des membres de cette commission.

M. DE LA ROCIIEFOUCAULD, DUC DE BiSACCIA. — NouS UC

votons pas le budget, pour qu'on ne puisse pas dire que nous donnons des votes de confiance au Gouvernement, nous avons exprimé notre opinion en faveur des six millions demandés dernièrement pour l'expédition contre les Khroumirs.

Plusieurs membres à droite. — C'est vrai 1 c'est vrai !

M. Gambeïta. — Messieurs, quand vous aurez exhalé vos regrets et vos plaintes, il n'en restera pas moins vrai que ce que j'allègue n'a rien à faire avec vos protestations. [Très bien! à gauche.)

Je dis que, dans aucun pays, dans aucun temps, sous un régime de libre discussion, un pouvoir, un gouvernement ne s'est trouvé en présence d'un effectif d'opposition aussi redoutable. C'est là la question qui doit vous préoccuper, c'est une question d'État, car à chaque instant vos ministères, vos cabinets sont à la discrétion d'une coalition. [Ti^ès bien! et applaudissements à gauche. — Réclamations à droite.)

M. LE COMTE DE Golbert-Laplace. — Le Gouvernement est-il pour vous?

M. Gambetta. — Je vous en conjure, soyez cléments pour moi, laissez-moi aller jusqu'au bout; je ne vous interromprai pas si vous me répondez, j'en prends l'engagement.

M. LE comte de Colbert-Laplace. — Parlez-vous au nom du Gouvernement ! [Exclamations et rires à gauche et au centre.)

M. Gambetta. — Messieurs, je dis que dans un débat de cette gravité, ce qui importe, ce ne sont pas les renseignements plus ou moins historiques, ce ne sont pas les appréciations plus ou moins hypothétiques sur les cartes dressées par les jeunes gens du ministère de l'intérieur... [On rit), je dis que ce qui importe, c'est la politique. Eh bien, que doit donc être la politique d'un gouvernement républicain? Et faites-moi la grâce de penser que je ne suis ni l'avocat, ni l'inspirateur de celui qui siège sur ces bancs; je parle librement, comme je parlerais dans une autre assemblée, si j'avais l'honneur d'y siéger.. [T7'es bien! à gauche.)

Messieurs, je dis que lorsqu'il existe dans un pays à régime représentatif et parlementaire une opposition qui est presque analogue à celle que je faisais à l'empire, une opposition irréconciliable...

M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Vous venez nous demander nos voix. .. [Interruptions et réclamations à gauche et au centre.)

M. Gambetta. — Monsieur de la Rochefoucauld, je vous en prie, ne m'interrompez pas. Vous dites que j'ai demandé vos voix; mais certainement je les demande...

M. de LA Rochefoucauld, duc de Bjsaccia. — Certainement, vous ne les aurez pas!

M. Gambetta. — Je serais très fier de les obtenir.

M. le président. — Monsieur de la Rochefoucau

je vous rappelle à l'ordre, à cause de votre persistance à interrompre.

M. Gambetta. — 11 me semble que je défends ici une thèse qui a eu les plus illustres tenants de la monarchie pour interprètes : Laine, Royer-GoUard, et mêmeBerryer, dont la mémoire ne peut être citée devant nous sans émotion, ont été les protagonistes du scrutin de liste, et vous devriez me faire la grâce de souffrir au moins que je marche à leur suite I [Applaudissements à gauche et au centre. — Rumeurs à droite.)

Je ne demande individuellement la voix de personne; mais je parle devant une assemblée d'hommes politiques, qui ont d'autres intérêts, grâce au ciel, que rintérêt de leur candidature personnelle, qui ont d'autres ambitions électorales... [Très bien! très bien! à gauche)... qui ont avant tout souci de l'honneur, de la grandeur de la France et qui, par conséquent, dans le fond de leur conscience, ne doivent considérer qu'une chose : s'il est vrai que nous sommes en route pour le relèvement ou pour la décadence. [Vifs applaudissements.)

Vous imaginez-vous que, devant vous, je lutte contre des amis, je froisse des convictions et des amitiés, pour l'unique plaisir de conquérir dos voix et un succès parlementaire? Oh! il y a longtemps que j'ai passé cette ligne. [Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Je parle ici au nom des intérêts supérieurs de la démocratie française. Oui, je pense que dans un pays où les intérêts locaux ont des organes attitrés qui fonctionnent admirablement, qui peuvent se faire jour à tous les degrés de l'échelle administrative; je pense que lorsque dans ce pays on représente la France, c'est-à-dire la plus haute personne morale qui soit dans le monde, je pense que l'on peut bien se demander si on fera surgir les représentants des idées, de la tradition his(<Tiquo qui f»nt fait <-i'l|(' l'ioiio uni-

verselle, si on les fera surgir de cent mille électeurs ou de dix mille. {Mouvement prolongé.)

Voilà ce que je pense, et je viens ici vous dire qu'il n'y a pas seulement que des considérations d'honneur, de moralité, de probité supérieure engagées dans ce débat, qu'il y a autre chose, c'est-à-dire une question de gouvernement, une question de progrès, une question d'avenir démocratique pour ce grand pays.

Vous savez tous sur quelles questions je pourrais faire porter le débat; vous savez que lorsque vous avez touché aux réformes primordiales, entendez-le bien, sans lesquelles vous ne ferez rien, c'est-à-dire au remaniement des compartiments administratifs de ce pays, qu'il s'agisse de la magistrature, de l'administration, de l'impôt, de la guerre et de ses cadres, qu'il s'agisse de ses arsenaux, vous savez bien...

A gauche. — Oui I oui ! — Très bien !

M. Gambetta. — ... vous savez bien, et c'est votre devoir, que vous êtes les prisonniers de votre origine... [Vifs applaudissements sur un g7'and nombre de bancs à gauche. — Pi'otestations sur d'autres bancs.)

M. AciïARD et plusieurs auti^es membres. — Pas du tout! Nous sommes libres!

M. Gatineau. — Nous montrerons que nous le sommes!

M. Gambetta. — Monsieur, je ne vous interromps pas quand vous parlez. Veuillez m'écouter.

Vous savez bien. Messieurs, que lorsqu'il faut tou-. cher à cette immense classification des compartiments administratifs, judiciaires, militaires, économiques, vous savez bien que votre devoir, qu'un engagement intime, quand il n'est pas apparent, vous lie à la petite région qui vous a élus. [Dénégations sur divers bancs au centre. — Marques d'appivbatlon à gauche.)

Je dis. Messieurs, que vous ne faites qu'accomplir strictement votre devoir d'honnêtes gens., quand vous prenez ainsi la défense des intérêts auxquels j'ai fait

allusion, et que vous défendez contre ce gouvernement, à qui vous disiez tout à l'heure que vous n'aviez rien à refuser, l'existence de tribunaux jugeant jusqu'à quatorze affaires par (iXi.[Rumeu7's sw divers bancs.)

Ce sont des faits, et si vous ne voulez pas les enregistrer, ce n'est pas ma faute; le pays en a pris acte.

Eh bien. Messieurs, je pourrais en dire autant, — et ne m'y poussez pas, — en ce qui touche un certain nombre de questions. Je dis que c'est là précisément le vice fondamental, essentiel du scrutin d'arrondissement, et qu'il faut vous y soustraire, et que ce sera pour aller au scrutin de l'émancipation et de l'affranchissement que vous voterez le scrutin de liste.

Je sais bien ce qu'on dit : Vous voulez nous faiiv voter le scrutin de liste, vous voulez donc rompre tous les liens qui nous rattachent et nous unissent à chacun de nos électeurs?

N'exagérons rien. Ne me dites pas que vous connaissez tous vos électeurs, et je ne demanderai pas que vous n'en connaissiez aucun. Non; je pense que le jour où vous ferez une liste pour le département, vous n'aurez pas plus de difficultés électorales que vous n'en éprouvez dans un comité cantonal ou dans un comité d'arrondissement. Si vous voulez môme me le permettre, — non pas que je possède des documents émanant dos jeunes gens de l'intérieur [Sownres), — je suis en mesure de vous affirmer que je me tiens assez au courant de la géographie électorale de ce pays, car le suffrage universel est ce qu'il y a de plus intéressant dans la vie sociale de la France, pour avoir, moi aussi, quelques données sur le mouvement électoral qui peut s'accomplir.

Eh bien, rassurez-vous. Non, je ne crois pas que

vous soyez exposés à ôtrc placés sous la pression

Tune Sainte-Vehme démocratique et démagogique,

légeant à Paris et vous expédiant des journalistes

vms ouvrage, pour remplacer vos personnalités dans

le culte des électeurs. Ce sont là des fantômes qui feraient bien rire les électeurs si on les en entretenait sérieusement. [Trèa bien! très bien!)

Mais de quoi et de qui parlez-vous? On a fait, pendant longtemps, des élections au scrutin de liste dans ce pays ; elles se sont toujours passées, au point de vue de la liberté et de l'indépendance des électeurs et des élus, dans des conditions parfaites. Personne ne s'en est plaint, ni les élus, ni même, chose singulière! les concurrents évincés, ce qui n'arrive pas toujours avec le scrutin d'arrondissement. [Très bien! ti^ès bien!)

Et ce ne serait pas là un des moindres avantages, au point de vue de la paix sociale, de la disparition du scrutin d'arrondissement. Évoquez vos souvenirs, Messieurs : est-ce qu'il n'est pas vrai que dans ce champ clos, dans cette arène restreinte de l'arrondissement, lorsque les candidats sont aux prises, ils se dénigrent, se diffament, se jettent toute espèce d'injures et de calomnies à la face? [Oui! oui! — C'est vmi!) Et l'ardeur de la lutte gagne à ce point, je ne dirai pas leurs sectateurs, mais leurs sectaires, leurs séides, qu'il arrive , que le lendemain de l'élection, au lieude voir tout s'apaiser, tout rentrer dans l'ordre, au lieu de voir renaître la courtoisie et les bonnes relations, on laisse derrière soi des ressentiments et des rancunes inoubliables.

Et vous divisez tous nos villages, toutes nos petites villes de province pour faire triompher quoi? Un détestable régime, qui est impuissant à fonder la République à la fois sur la liberté et sur la réforme. {T?'ès bien! trl's bien! et applaudissements « gaucÂe.)

M. Gatineau. — Vous avez dit le contraire!

M. Gambetta. — Je n'ai pas dit le contraire, et quand vous voudrez, je discuterai mes paroles. S'il y a une thèse sur laquelle je n'ai jamais varié, c'est le scrutin de liste; non pas que je ne reconnaisse pas le droit de varier sur les problèmes sociaux, mais

plus je vais, plus j'examine, plus je trouve le scrutin de liste non pas parfait, — il n'y a rien de parfait, — mais certainement supérieur à tous les régimes électoraux qui l'ont précédé ou suivi. [Très bien! très bien!)

Je dis que ce n'est pas un médiocre avantage d'avoir un scrutin de paix sociale. Mais ce n'est pas là le seul but de mes observations. Il y a un point qui est beaucoup plus douloureux, qui est beaucoup plus alarmant. Ce serait au sein de notre démocratie, si généreuse et loyale, la création d'un régime d'élections qui nous ramènerait à quelque chose de plus détestable encore que le bourg-pourri d'Angleterre avant la réforme de 1832.

Oui, timidement, clandestinement d'abord, on a acheté des voix... [Interruptions sur divers bancs. — Cestvrai! très bien! à gauc/ie)... on a versé la corruption et le vin aux masses électorales. [Nouvelles interruptions.)

N'interrompez pas, Messieurs, je citerais des faits. [Applaudissements à gauc/ie.)

On a mis à l'enchère des candidatures, et il se trouve maintenant qu'il va surgir une industrie de placement électoral politico-financière dans certains arrondissements. [Sourires à gauclie.) Oui, il y a des arrondissements sur lesquels certains ïurcarets jettent leur dévolu, calculant le chiffre qu'ils devront inscrire au total des frais généraux. [Dénégations à droite, — OuHoui! Très bien très bien! à gauc/ie.)

M. DE GoLBi]RT-LAPLACii:. — Gitcz dcs faits précis! N'incriminez pas sans preuves et sur de simples allégations !

M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur de Colbert-Laplace, vous êtes le premier inscrit pour parler; attendez votre tour!

M. Gambetta. — Je dis que ce sont des mœurs qui commencent, mais que, si vous maintenez le régime parcellaire appliqué au régime universel, elles vont

340 Cfï AMBRE DES DEPUTES

se développer; et vous auriez cette responsabilité devant l'histoire d'avoir inoculé la gangrène de l'argent à la démocratie française. [Vifs applaudissements,)

Pensez-y, Messieurs I Et cette considération de l'électeur qu'on achète n'est pas la seule; mais si on se met sur ce pied que l'argent va être une puissance électorale, que c'est l'argent qui va prendre la place des idées...

M. Louis Legrand. — Mais non!

A gauche. — Si! si!

M. Gambetta. — Laissez-moi parler. Messieurs. Si on se met, dis-je, à remplacer les idées et les principes qu'on appelle des abstractions par des sacs d'écus ou par des liasses de billets de banque, honte sur mon pays! [Mouvement.)

Non, Messieurs, nous ne verrons pas ces choses; nous ne les verrons pas, parce que la conscience française, indignée, n'en tolérera pas même l'apparence. {Très bien! ù'es bien!) Mais ce n'est pas tout ; il n'y a pas que les élections qui s'achètent ; il y a le candidat qu'on refoule. Oui, dans notre démocratie, la fortune ne marche pas toujours d'accord avec le caractère et le mérite. Voulez-vous aussi exiger, dans une forme particulière, le rétablissement du cens sur l'intelligence? Voulez-vous barrer l'entrée de la vie publique à ce travailleur modeste... [Rumewssui- quelques bancs.)

Messieurs, je dis la vérité, et vous le savez bien!... [Applaudissements à gauche et au centre.) Vous savez bien que je ne suis pas suspect au point de vue de ce qu'on appelle les questions sociales; vous connaissez la réserve et la rigueur que j'apporte dans mon langage quand il s'agit de ce côté de la politique démocratique. Mais en même temps je trouve qu'il est bon, nécessaire d'aller à ces esprits en travail et de leur dire : A vous aussi, votre place est marquée; vous aussi, vous siégerez dans les conseils de la nation; vous aussi, vous prendrez part aux délibén

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lions qui porteront sur les destinées de la France.

Ceux-là, les ferez-vous entrer dans le Parlement par le scrutin d'arrondissement ou par le scrutin de liste? [Applaudissements.)

Ahl Messieurs, c'est une grave question.

M. LAROcnE-JouBERT. — Vous les avez joliment soutenues, les candidatures ouvrières!

M. Gambetta. — Monsieur Laroche-Joubert, je peux vous répondre que moi , personnellement , j'ai toujours défendu les candidatures ouvrières, et la preuve, c'est que j'ai contribué à faire entrer au Sénat deux ouvriers, M. Corbon etM. Tolain. Faites-en autanti [Hiresapprobatifs à gauche et au centre.)

J'ai toujours réclamé l'entrée des travailleurs dans les Chambres, non pas parce qu'ils n'étaient qu'ouvriers, mais parce qu'ils étaient ouvriers instruits, républicains dévoués et capables de tenir leur place partout avec talent, avec éclat et, quand j'ai eu le pouvoir, j'ai cru m'honorer en envoyant au milieu des travailleurs de la Creuse un travailleur comme eux pour en faire le chef de l'administration préfectorale : j'ai nommé Martin Nadaud. [Très bien! ti'ès bien! et applaudissements.)

M. Larocue-Joubert. — Vous n'avez pas à revendiquer M. Nadaud; c'est un ouvrier qui appartient à la Révolution de 1848!

M. Gambetta. — Monsieur Laroche-Joubert, je vous rappelle au silence... [Exclamations et 7'ires)... en ma qualité d'orateur.

M. Larocue-Joubekï. — De quel droit me rappelezvous au silence? Vous oubliez que vous n'êtes pas au fauteuil!

M. LE PRÉSIDENT. — Monsieur Laroche-Joubert, si j'avais pris la parole, j'aurais été obligé de vous rappeler à l'ordre; vous le voyez, vous n'y perdrez rieni {On rit.)

M, Gambetta. — C'c-l cuiiiaie oralcur parlant à la

tribune, et non en vertu des fonctions dont je suis investi, que j'ai prié M. Laroche-Joubert de ne pas m'interrompre.

Je dis, Messieurs, qu'il y a là un intérêt social...

M. Larocue-Joubert. — Dans tous les cas, je demande la parole! {Exclamations.) Gomment I lorsqu'il s'agit de la question ouvrière, vous trouvez étrange que je demande la parole?

Un membi^e. — Vous interrompez constamment !

M. Gambetta. — Je dis qu'il y a un intérêt social de premier ordre auquel il est absolument impossible de satisfaire dans une mesure quelconque sans rétablir le scrutin de liste.

Et, Messieurs, je pense que vous réfléchirez à la gravité et à l'importance de cette considération avant de vous enfermer dans les conclusions négatives de votre commission.

Je n'insiste pas.

Dans ce pays-ci, on a combattu, depuis la Révolution française, sous une forme ou sous une autre, pour introduire la démocratie dans le Parlement.

Les luttes et même les révolutions qui ont eu lieu sur la réforme électorale n'avaient pas d'autre mobile et d'autre but que de résoudre le problème suivant : La Révolution avait donné la propriété et la propriété ne pouvait pas se développer au point de vue conservateur ou progressif, si le droit politique ne suivait pas la concession civile et économique.

La classe dirigeante a lutté sous toutes les formes pendant soixante-quatorze ans pour se dérober aux conséquences de cette rénovation de 1789. Elle avait bien été obligée de consentir l'égalité devant la propriété, régalité devant la succession ; mais elle voulait retenir par devers elle le gouvernement, et alors on inventait le cens de l'électeur, le cens de l'éligible; on multipliait de toutes les manières les entraves et les obstacles, pour qu'on ne pût pas en même temps

dans ce pays-ci être du peuple et de la classe dirigeante.

Eh bien, moi, pour me servir d'une formule très simple, je ne peux pas comprendre qu'il y ait en France un citoyen qui^ne soit pas de la classe dirigeante. {Très bien! très bien! Mouvements divers sur plusieurs bancs.)

Écoutez, Messieurs, je vous défie d'assurer cette égalité de représentation en dehors du scrutin de liste. {Nouvelle approbation à gauche.)

Et voici pourquoi : c'est que vous prenez pour base de la population, non pas le nombre, non pas la population, non pas les Français, mais une formule administrative, la plus fictive des créations.

Et moi, au contraire, je dis que si on pouvait n'avoir qu'un collège, qu'un vote, qu'une expression^ ce jourlà nous serions dans la réalité de la souveraineté nationale.

Si la France pouvait entrer dans cette enceinte, voilà ce qui serait l'idéal, la perfection dans l'expression de sa manifestation. En dehors de cet idéal...

Un membi'e à dimte. — C'est la théorie de M. de Girardin.

M. Gambktta. — ...je dis que, sous peine de ne point répondre à la grandeur de vos principes, à la sincérité de vos consciences, il faut prendre le système qui s'en rapproche le plus. {Très bien! à gauche.)

Maintenant, pouvez-vous mettre en balance l'autorité, l'action d'un corps électoral composé de 150, de 200, de 300,000 citoyens, d'un million ou môme de deux millions, avec un corps électoral brisé, fragmenté, où il s'agit quelquefois de déplacer 80 ou 100 voix sur 5,000 électeurs inscrits, pour avoir le droit de participer à la gestion des intérêts du pays? {Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Non, je ne le pense pas, et c'est pourquoi je dis qu'il faudrait nous apporter ici autre chose que ces

considérations sur l'intimité de l'électeur et de l'élu, pour renier ainsi tous les précédents, tous les intérêts, tous les principes, toutes les traditions du parti républicain. Car enfin, qu'est-ce qu'elle vaut, cette mtimité? qu'est-ce qui se caclîe derrière elle? quelles en sont les conséquences politiques, gouvernementales, administratives, sociales?

Eh bien, Messieurs, mon honorable collègue disait, avant de descendre de la tribune : « Voyez-vous ! les électeurs, ils tiennent surtout à connaître leurs députés, à savoir s'ils s'occupent bien exactement de tous leurs intérêts : ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, de donner de temps à autre un certain loisir d'esprit aux considérations générales de la politique de leur pays. »

Messieurs, il faut dire la vérité, et la vérité, la voici ! . . .

Un membre au centre. — M. Roger n'a pas dit cela!

M. Gambetta. — Ohl cela a été beaucoup mieux dit, je le reconnais. Mais comme je réponds au vol et de mémoire, vous me permettrez de citer inexactement.

Eh bien, je dis. Messieurs, que cette intimité, elle est de deux ordres. Elle peut quelquefois produire d'excellents résultats, quand l'électeur lui-même est un homme indépendant, un homme désintéressé, absolument étranger à toutes les ambitions domestiques, dédaigneux des faveurs administratives, étranger à l'obtention d'aucune manne préfectorale ou souspréfectorale. Oh! alors, quand on a affaire à l'un de ces électeurs incorruptibles...

Un membi^e à droite, — Un merle blanc !

M. Gambetta. — ...et surtout soucieux de ne pas corrompre leur élu, alors cette intimité, c'est la société des saints, et, par conséquent, c'est la voie de la perfection. {On rit.)

Mais il y a d'autres électeurs. Mon Dieu! il n'est

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