‹ Discours et plaidoyers choisis de Léon Gambetta. Avec une notice biographiqueChapitre 16 sur 17 · MAI 1R · texte numérisé non relu

MAI 1R

pas défendu de songer à sa famille, à son fils, qui est au service : on demande un congé pour lui. (Nouveaux 7' ires.)

Qu'est-ce que vous voulez, Messieurs, ce n'est pas moi qui ai abordé cet ordre de considérations, mais je tiens à ne laisser rien sans réponse.

Eh bien, l'électeur de celte espèce, il a des besoins, il a des visées d'ambition, — je suis incapable de dire qu'il a des convoitises, vous ne me croiriez pas [Nouvelle hilarité)^ — et alors, au lieu d'avoir aflaire à un représentant du peuple qui ne lui doit compte que de sa conduite politique, il l'assiège par correspondance et souvent de sa présence réelle; il le harcèle, et le député cherche à s'en débarrasser. Il s'en décharge quelquefois sur son voisin, quelquefois sur le sous-préfet, quelquefois sur le brigadier de gendarmerie ou sur le juge de paix; mais si l'électeur pousse la curiosité jusqu'à venir au centre, le député s'en décharge sur les ministres. Mon Dieu! ce n'est pas que je sois au courant des sollicitations que les ministres peuvent recevoir, non [HilaHté), mais j'en ai entendu parler, à coup sûr!

Eh bien, permettez-moi de croire que, même avec l'application très large du sous-secrétariat d'État et môme des chefs de cabinet, l'outillage administratif n'est pas suffisant pour faire face à toutes ces demandes et à toutes ces sollicitations.

Plusieurs membres. — C'est vrai!

, M. Gamiîetta. — Je crois qu'on accomplirait la plus utile, la plus féconde, la plus efficace des réformes si on trouvait un régime électoral qui pût soustraire l'élu à rintimité par trop pressante de l'électeur [Rires approbatifs), et je pense que les plus soulagés, comme on dit, ne seraient pas ceux qu'on pense.

Eh bien, est-ce que cela est reprochable? Est-ce que c'est la faute des électeurs, est-ce que c'est la faute des élus? Nullement, Messieurs, c'est la faute

du régime; et la nature humaine est ainsi faite que, placée dans les conditions de la tentation, elle faillit.

Gomme on dit dans le style théologique, elle est toujours en état peccamineux. [Nouveaux 7nres.)

Quelle est, en effet, la raison de cette perversion des fonctions, de cette perversion administrative et parlementaire? La raison, la voici d'un mot : c'est que le collège où Ton naît, d'où l'on dépend, est tellement restreint que les mécontentements y sont mortels. Alors, on est dans cette situation que, même au hasard, même sans distinguer entre les électeurs qui ont voté pour vous, et les électeurs qui n'ont pas voté pour vous, afin de ne pas laisser entamer et ébranler une situation qu'un concurrent cantonal est toujours là pour surveiller et miner, on est conduit forcément à la démarche et à la brigue. Voilà la vérité. [Applaudissements.)

Et, Messieurs, la conséquence d'un pareil état de choses, quelle est-elle? Je vais vous le dire, car je ne me suis pas attardé sur ces misères pour le plaisir d'en tracer le désolant tableau, mais parce que je veux en faire sortir un argument politique; la conséquence, elle est très simple : c'est que les majorités ainsi incitées, ainsi cernées, sont des majorités de soutien, des majorités dévouées aux institutions, c'est vrai; mais qu'elles sont en même temps des majorités qui présentent ce double inconvénient ou de ne pas soutenir résolument le pouvoir quand il marche, ou de ne pas savoir suffisamment l'éperonner quand il ne marche pas. [Ti^ès bien!)

Et alors on est dans cette singulière situation, par dévouement à la chose publique, — et vous savez si je suis avec vous contre les crises gouvernementales, — d'être obligé, pour éviter ce danger, de supporter les conditions détestables d'un régime qui vous condamne, je ne dirai pas à la stérilité, mais du moins à une impuissance intermittente. [Applaudissements.)

Je dis que si on avait un scrutin général, d'où sortirait avec un principe politique, une collection d'hommes voulant résolument un programme restreint, très restreint, sachant où ils veulent aller et disant hautement où ils ne veulent pas aller; je dis qu'alors on donnerait à l'État républicain sa véritable autorité sur toute la population; et qu'alors on ne nous entretiendrait pas longtemps des cartes teintées que se plaisent à dresser les jeunes gens du ministère de l'intérieur... [Mouvements divers.)

Oui, Messieurs, et je le dis précisément pour répondre à une allusion de M. Roger! M. Roger, nous mettant au courant de cette statistique tout à fait inquiétante, prenait deux exemples. Il nous disait : Yoyez la Vienne! Dans la Vienne, tout serait perdu! on sauverait à peine quelques épaves. Voyez le Maineet-Loire! N'y touchez pas, vous compromettriez la représentation dans deux ou trois arrondissements. Je crains bien que ce ne soit de très fraîche date que vous avez fait ce cours de géographie électorale, car vous me donnez un argument terrible contre vous. C'est justement, en effet, depuis que vous avez le scrutin d'arrondissement que vous avez perdu la Vienne et le Maine-et-Loire.

Dans la Vienne, quand on votait au scrutin de liste, sous M. Tliiers, on nommait M. Lepetit; je veux bien que ce fût un peu parce qu'il était derrière M. Thiers [Rires d'adhésion), mais c'était aussi beaucoup parce que c'était le scrutin de liste.

Attendons... [Mouvement d\idhésion.) Dans ce déparlement de Maine-et-Loire, dis-je, M. Maillé, mon ami Maillé, un homme du peuple, battait galamment tous ses adversaires les plus héraldiques, et il était nommé.

Et depuis, dans Maine-et-Loire, même sous le maréchal de Mac-Mahon, du temps de l'homme à la circulaire confidentielle, — et l'on n'était pas tendre

348 CHAMBRE DES DÉPUTIÎS.

alors, — au scrutin de liste, dans ce beau et grand département de Maine-et-Loire, qui est la tête de pont des départements de l'Ouest, que nous enlèverons bien, j'espère...

Un membre à droite. — Non pas !

M. Freppel. — Il a été battu depuis.

M. Gambetta. — Oh! je suis sincère, il a été battu depuis, comme vous le dites parfaitement, mais au scrutin d'arrondissement.

Eh bien, je prie M. Roger de vouloir bien réfléchir à ces deux situations, de consulter, je ne dirai pas nos deux collègues, mais ceux d'entre nous qui ont conservé leur souvenir, car l'un d'eux malheureusement est mort, et de dire s'il ne valait pas mieux alors interroger ces deux départements au scrutin de liste qu'au scrutin d'arrondissement.

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu et plusieurs autres membres. — C'est vrai ! Très bien ! très bien !

M. Gambetta. — Mais ce n'est là qu'un accident. Je crois qu'il me reste à répondre à l'honorable M. Roger sur un seul point.

Il a dit, ou du moins a laissé entendre que le scrutin de liste égorgeait les minorités, et il vous a cité des exemples. Eh bien. Messieurs, savez-vous ce que je trouve véritablement d'intéressant et d'utile dans le scrutin de liste? C'est que ce scrutin donne à la fois la plus grande force à la majorité légale dans le pays, et cependant qu'il permet l'introduction des minorités qui ont une consistance suffisante pour être représentées et pour avoir le droit de parler; c'est que, par ce mode de consultation, il y a possibilité pour le pays, pour l'électeur, entendez-le bien, et non pas pour le comité, de faire sa liste, de la doser...

Quelques înembres au centre. — Oh ! oh !

M. Gambetta. — Vous niez^, Messieurs? Eh bien, laissez-moi vous citer un exemple, et vous me direz si avec le scrutin d'arrondissement vous obtiendriez un meilleur résultat.

19 MAI 1881. ^4'.t

C'était au mois de juillet 1871 ; Paris était sous l'état de siège; il n'y avait debout que quelques journaux républicains ; le comité conservateur de la presse avait fait une liste; il parlait tout seul; il y a pourtant eu un comité républicain qui a présenté aussi sa liste.

Qu'est-il arrivé au milieu de cette terreur? 11 est arrivé que sur 90 ou 100 candidats, — vous en étiez, Monsieur Freppel, — l'électeur a fait, lui aussi, après le comité, sa liste et qu'il est passé A conservateurs et 5 républicains et, parmi ceux-ci, l'bomme qui est devant vous, qui n'avait pour lui ni comité, ni journaux et qui, — j'ai quelque fierté et quelque regret à le dire, — a remplacé M. Freppel sur la liste.

M. Freppel. — Par qui vous êtes-votis fait nommer? Par vos amis!

M. Gambetta. — Je n'y étais pas!

M. Freppel. — Je n'y étais pas plus que vous. Je le répète, c'est par les soins de vos amis que vous vous êtes fait nommer.

M. Gambetta. — Non, Monsieur, par les électeurs. Évidemment ce sont les électeurs qui ont tout fait. En voulez-vous la preuve? C'est qu'ils ne se sont jamais trompés et que c'est toujours votre nom qu'ils ont rayé. [Hilarité. — Applaudissements.)

M. Freppel. — Voilà pourquoi j'ai eu 95,000 voix.

M. Gambetta. — C'est comme dans le ciel : Beaucoup d'appelés et peu d'élus I [Nouveaux rires.)

M. Freppel. — Il n'y avait ni beaucoup d'appelés, ni beaucoup d'élus. Du reste, il est vrai de dire que vous étiez à Saint-Sébastien.

M. Gambetta. — Ce qu'il y a justement de notable, c'est que j'étais i\ Saint-Sébastien et que j'ai été élu!

M. Freppel. — Par l'entremise de vos amis.

M. Gambetta. — Évidemment, ce n'est pas par les vôtres I

Je suis désolé d'avoir manqué î\ la charité et d'avoir pu provoquer la susceptibilité de notre collègue; mais

je citais un fait, et je crois que je l'ai cité avec toute la modération possible. (hiteiTuptions à droite.)

Je disais donc que le scrutin de liste est le scrutin politique, parce qu'il est le plus souple des instruments électoraux; parce qu'il permet, quand on a dressé la liste, de la soumettre au contrôle de l'opinion adverse, parce qu'il permet à l'électeur lui-même d'opérer sur la liste, ce que je le défie bien de faire quand il est enfermé dans un champ clos oii il n'a qu'à choisir entre M. Pierre et M. Paul^, et qu'il peut très bien se taire que ces deux noms lui déplaisent souverainement, auquel cas il se renferme dans l'abstention. C'est donc l'élection politique, parce qu'elle admet l'esprit de conciliation, la transaction, parce qu'elle ne laisse en dehors d'elle aucune espèce de situation importante sans l'accueillir. Yoilà ce qui fait qu'à toutes les époques et à quelque parti quïls apparaissent, les grands parlementaires ont toujours considéré le scrutin de liste comme étant à la fois la plus haute expression de la volonté nationale et la plus large garantie des minorités légitimes.

Eh bien. Messieurs, je vous soumets ces considérations. Si le besoin s'en fait sentir, je vous demanderai de remonter à cette tribune; mais, avant d'en descendre, permettez-moi de vous dire que c'est dans ce pays-ci surtout qu'il faut que le régime électoral ne laisse prise à aucune revendication, ni de la part des minorités, ni de la part des déshérités : qu'il faut qu'un gouvernement d'opinion, lorsqu'il est fondé, s'inspire et se retrempe incessamment à la plus grande source de l'esprit public, et je dis qu'en dehors du suffrage universel consulté par le scrutin de liste, ce ne sont que des ruisseaux qui se perdent dans le sable avant d'arriver au pied de cette tribune. L'avenir est dans vos mains, car il dépend du régime que vous choisirez.

11 dépend de vous que la République soit féconde

et progressive, ou bien qu'elle soit vacillante et chancelante entre les partis ; il dépend de vous qu'il surgisse ici un véritable parti de gouvernement, compact et sérieux, pour mener la France jusqu'au bout de ses glorieuses destinées. Vous êtes les maîtres.

Oui, vous prononcerez. A votre tour, vous direz : Beati possidenies, ou vous reviendrez à la tradition vraie, à la tradition républicaine. Je vous y adjure. Pensez au pays. Passez en revue les vices, les abus, l'impuissance du régime auquel nous sommes condamnés, et considéez, de l'autre côté, ce torrent de forces, de puissance, d'énergies que vous pouvez recueillir à même dans le plein courant de la souveraineté nationale; et alors vous n'hésiterez pas à porter résolument la main sur un régime qui ne peut donner aucune vitalité. Vous voudrez échapper à cet amer reproche par lequel je finis; vous ne voudrez pas encourir la sentence du poète romain : Pour sauver Ijur vie, ils ont perdu les sources de la vie même,

Propter vitam vivendi perdere causas!

(Applaudissements répétés à gauche et au centi'e. — L'orateur^ en ?'etournant à son banc, reçoit les vives félicitations d'un très grand nombre de ses collègues.)

Prononcé le i^ août i88i

Je commencerai par répondre à la question qui vient d'être faite : « Pourquoi n'est-il pas venu il y a deux ans?» et je dirai que je n'ai jamais été convoqué sans venir parmi vous. (Applaudissements.) Qu'il se soit agi d'un mandat, d'un compte rendu, d'une de vos fêtes, toutes les fois que vous avez fait appel à mon concours je suis venu, et pas plus qu'aujourd'hui je ne suis venu dans des vues d'intérêt personnel; je suis venu vous expliquer ce que je crois être la vérité politique et l'intérêt de la patrie. [Applaudissements.)

Aujourd'hui, mes chers concitoyens, il faut que nous nous mettions bien en présence les uns des autres; et pour cela, — la carrière que j'ai à fournir devant être longue, — il faut que vous me prêtiez votre attention; je tâcherai de la mériter et d'y répondre par la franchise et la sincérité absolue des explications que je vous dois. [Applaudissements.)

Je suis venu aujourd'hui, à la veille des élections législatives de 1881... [B7'uit dans le fond de la salle.) Tout le monde n'est donc pas entré? Alors il faut attendre que la, salle soit pleine.

[La séance est suspendue pendant une demi-heure. La salle se remplit complètement.)

M. Gambetta. — Mes chers concitoyens, je suis

venu à Belleville, dans le vingtième arrondissement, demander, pour la cinquième fois, la consécration de mon mandat de député à la plupart de ceux qui m'ont ouvert la vie politique et à ceux que l'âge a fait entrer depuis dans la carrière civique.

Je suis venu à Belleville de préférence à tout autre collège électoral, pour deux motifs : le premier est que je considère que ce quarlier, où je suis né à la vie parlementaire, doit rester la source de mon autorité politique dans la démocratie. [Très bien! très bien!)

Il y a une seconde raison pour laquelle je suis venu ici et pas ailleurs, — et je puis dire sans fausse modestie quej'eusse peut-être rencontré d'autres collèges ; je n'en ai pas voulu, j'ai refusé avec déférence et gratitude ceux qui m'étaient offerts; c'est que je voulais une bonne fois mettre un terme à ces bruits calomnieux de plébiscite, de candidature multiple et de je ne sais quelle aspiration à une dictature qui serait aussi ridicule dans son projet que criminelle dans son (exécution. [Longs applaudissements.)

J'avais dit à la Chambre, au commencement de la discussion sur le scrutin de liste, que je prenais l'engagement d'ôtre à mon rang et à ma place dans la démocratie; que je considérais que, sous la République, en face d'un pouvoir loyal et respecté, toutes ces candidatures multiples n'auraient pour effet que d'agiter lepays, de réjouirnos adversaires, d'entraver etd'ébran- 1er le pouvoir. [Vive approbation.)

Eh bien, mes paroles n'ont pas suffi : il fallait un acte. Cet acte, je viens l'accomplir devant vous, et je dis : Je suis candidat dans le vingtième arrondissement. C'est ma candidature unique, et cette élection unique, je la sollicite de vous.

Vous me direz peut-être que je pose deux fois ma candidature dans le vingtième arrondissement. C'est vrai; et si ce n'avait pas été pour éviter un soupçon, — car personne plus que moi n'est environné de

soupçons, — je me serais présenté dans une seule circonscription; mais on n'aurait pas manqué de dire que nous avions fait de la cartomanie électorale. Aussi je ne choisis pas, je joue cartes sur table. Je connais mes amiset je dédaigne mes adversaires. [Très bien! très bien! — Applaudissements.)

Est-ce que vous pensez que je m'arrêterai longtemps à repousser ces bruits de dictature ? Car, aujourd'hui, ouvrez les journaux, ceux de la pire réaction comme ceux qui sacrifient à je ne sais quels desseins inavouables et malsains : vous y verrez qu'il n'y est question que de la dictature d'un simple citoyen. Je connais cet outrage pour l'avoir subi pendant la guerre et après la guerre. Oui, en raison de l'énergie que j'avais déployée dans la défense nationale, la réaction m'a jeté cette injure à la face : « C'est le dictateur de Tours et de Bordeaux. » J'ai pu répondre à cette injure quand elle sortait du bourbier de la presse immonde. Mais aujourd'hui, quand il y a des gens malheureusement assez abandonnés pour me la jeter à la face, tout en appartenant au parti répubhcain, je passe et je dédaigne, car je veux être sérieux devant des hommes sérieux. [Applaudissements prolo7igés.)

C'est à moi, à moi sorti du peuple, à moi lui appartenant par toutes mes fibres, que cette injure a été faite! Mais, quelles que soient les insanités méprisables dont on m'a couvert, je sers le peuple à ma manière, et j'ai la conviction qu'après vingt ans d'efforts et d'études, sa cause entre mes mains est entre bonnes mains. Je vous le prouverai. [Vive adliésion et applaudissements . )

Repoussons donc du pied ces attaques sans scrupule et sans loyauté.

J'ai pu et j'ai dû prendre, parce que personne ne la disputait, la direction du parti républicain au 24 Mai et au 16 Mai, en ces jours de l'ordre moral où il fallait lutter contre une dictature qui rappelait l'empire. On

12 AÛUr 1881. 3;.5

ne parlait pas de ma dictature alors! Aujourd'hui, c'est vraiment outrager votre bon sens et déshonorer le suffrage universel que de se servir de ce mot de (( dictateur » en face d'un serviteur aussi sincère de la démocratie tel que moi. {Applaudissements.)

Et pourquoi cette injure? Je vais vous le dire. On peut attaquer l'homme : il appartient à la discussion, et je crois que j'ai donné dans ma vie des preuves non équivoques de la manière dont je la supporte, car on est encore à attendre de moi une rectification aux calomnies et une réponse aux outrages. Mais je sais que ce qu'on attaque en moi, ce n'est pas la personne, — d'aucuns même disent que la personne n'est pas déplaisante {On rit)j — ce qu'on attaque en moi, c'est la politique, c'est le système, c'est la méthode de défense et de protection des intérêts de la démocratie française.

C'est cette politique que je viens défendre, non parce qu'elle est attaquée, mais parce que j'ai un souci qui domine tous les autres : c'est d'empêcher les intelligences loyales, les cœurs honnêtes que certaines difficultés de la vie sociale et politique excitent et passionnent, de grossir le troupeau que veulent mener des sophistes et des démagogues sans vergogne. Voilà pourquoi je veux m'expliquer encore une fois ici, et pourquoi je tiens à ce que ce soit à Belleville que cette politique reçoive encore une fois sa sanction et sa consécration. {Applaudissements.)

Cette politique, on l'a appelée d'un nom mal fait, d'un véritable barbarisme. Pour une chose mal conçue, il fallait un vocable mal conçu : on l'a appelée '( opportunisme ». Si ce barbarisme signifie politique avisée, ne laissant jamais passer l'heure propice, les circonstances favorables, mais ne sacrifiant rieniiiau liasard, ni à l'esprit absolu, ni à l'esprit de violence, on pourra tant que l'on voudra appliquer à cette politiqueune épithète malsonnante et môme inintelligible,

mais je dirai que je n'en connais pas d'autre, car c'est la politique de la raison, et j'ajouterai que c'est la politique du succès. [Applaudissements prolongés.)

En effet, quand je suis entré dans la vie politique, cl depuis, je ne me suis pas contenté d'étudier l'histoire générale de ce grand et malheureux pays qu'( n appelle la France; j'ai étudié aussi l'histoire de notie parti, et non pas seulement à partir de 1789, mais dans la nuit des temps historiques de notre France, h l'époque où notre démocratie ne faisait que balbutier. J'ai suivi, pour ainsi dire à la trace de son sang, ses progrès, ses défaillances, ses témérités suivies de réactions ; c'est alors que je me suis fait un serment, — le serment de dire, après l'avoir appris, pourquoi cette admirable cause de la démocratie républicaine avait eu^ dans le cours de notre histoire, ses poussées chroniques en avant et aussi ses défaillances et ses retours en arrière, également chroniques, et il m'est apparu avec la clarté solaire que ce qui avait fait autrefois la triste gloire de l'héroïsme démocratique, en même temps que sa perpétuelle confusion dans les affaires, c'est que notre parti sacrifiait trop, d'un côté, à l'esprit de chimère, d'aventure et de violences, et que, d'un autre côté, du côté des classes dirigeantes, le reste de la France avait cédé à la plus basse, à la pire des passions sociales, à la peur, la peur, mal terriblement français en politique, la peur, le pire des conseillers d'une nation; la peur qui a fait souvent, avant l'adoption de la politique que je défends devant ceux qu'on a appelés les dirigeants, que les bourgeois ont été obstinément opposés, aveuglément fermés à toutes les idées de revendication politique; la peur qui faisait qu'à la moindre rumeur publique la rue s'emplissait de bruit et de force militaire et que tout se liquidait parla mort ctla misère des uns — toujours les mômes — et par ia victoire abjecte des cynismes et des apu-

stasies accouplés pour le triomphe de la réaction. (Double salve d'applaudissements.)

Voilà ce qui m'a inspiré de rompre avec ce passé et de me dire : Tu consacreras ta vie à soutirer l'esprit de violence qui a tant de fois égaré la démocratie, à lui interdire le culte de l'absolu, à la diriger vers l'étude des faits, des réalités concrètes, à lui apprendre à tenir compte des traditions, des mœurs, des préjugés, — car les préjugés sont une force, on ne les brise pas : il faut les dissiper par la persuasion et par la raison. {Applaudissements.) Tu apprendras à ton parti à abdiquer, à détester l'esprit de violence. Tu t'efforceras d'arracher l'aiguillon de la peur qui pousse à prendre des mesures de réaction. Tu te présenteras, — et c'est par là que nous avons vu le succès couronner nos premiers efforts, — tu te présenteras comme une sorte de conciliateur entre les intérêts des uns et des autres ; et si tu pouvais arriver à réaliser cette alliance du peuple et de la bourp:Goisie, 'tu aurais fondé sur une assise inébranlable 1 urdre républicain. (Très bien! très bien! Applaudissements unanimes.)

Et alors, qu'est-ce que nous avons fait? qu'avonsnous fait dans les Chambres, dans le pays ? qu'avonsnous fait dans la presse? Nous avons fait cette double propagande, ce double prosélytisme; nous avons parlé à la fois aux prolétaires et aux bourgeois, essayant de les convaincre de part et d'autre, et nous avons réussi. Car, Messieurs, ne l'oubliez pas, c'est grâce au triomphe de cette politique que nous avons vu d'abord l'adoption du régime républicain par le pays dans son immense majorité ; c'est grâce à cette politique pratique, à cette politique expérimentale, ayant ce caractère vraiment moderne et contemporain, que la bourgeoisie a laissé de côté ses frayeurs, ses aversions, ses antipathies; c'est grâce à cette politique que l'on a pu installer dans les commune^,

dans les conseils généraux, dans les départements, et faire monter jusqu'aux grands pouvoirs publics, quoi?... L'expression des vœux de cette partie de la nation française que j'ai appelée les nouvelles couches sociales, qui sont aujourd'hui aux affaires et qui les gèrent à la grande confusion, au dépit et à la rage des partis vaincus, et pour la grande prospérité de la France. [Applaudissements répétés.)

Cette politique, qui est véritablement nationale, car elle s'adresse à tous les membres de la famille française, à l'ouvrier des champs, comme à l'ouvrier des villes^ à l'homme de labeur et d'étude dans son cabinet, comme à celui qui sert sa patrie sur les champs de bataille, cette politique est celle qui dit à tous : Désormais vous pouvez être absolument convaincus que cette démocratie, par les exemples de sagesse qu'elle a donnés, a assuré la sécurité de vos intérêts, Tordre dans la rue ; elle a fait voir qu'un grand peuple de trente-six millions d'âmes peut vivre, que dis-je : peut vivre? peut se développer et grandir sous la forme républicaine, si bien qu'aujourd'hui. Messieurs, il ne s'agit plus que d'une chose, et cette chose, nous l'aurions eue si le scrutin de liste avait triomphé ; il ne s'agit que d'en finir avec toutes les compétitions, avec toutes les résistances, et de n'avoir plus qu'un peuple, comme nous n'avons qu'un drapeau. {Salve d'applaudissements.)

De cette politique-là, Messieurs, j'ai le droit de dire qu'elle a été couronnée de succès. Dès le lendemain de nos désastres, elle a mis la France en état d'affirmer qu'elle avait sauvé son honneur, et depuis elle a mis la France en état d'éblouir le monde parla richesse de son crédit, en état de refaire à la fois sa sécurité intérieure et son outillage matériel et économique, en même temps qu'elle la mettait à même de refondre cette immense coulée de bronze militaire que l'empire avait enfoui et perdu dans le désastre

de Metz et dans le gouffre de Sedan. {Sensation. — .1/};; laudlssemen ts. )

Aussi, Messieurs, la France ainsi refaite, de qui se réclame-t-elle aujourd'hui? De la République, et rien que de la République. Et, quant à moi, j'ignore les nuances, et je ne veux pas chercher les distinctions et les qualifications. Je l'ai dit une fois pour toutes : Que me font à moi vos querelles personnelles, vos divisions en groupes et en sous-groupes ? que me font les noms et les surnoms ? Tout cela ne m'inté- ] esse pas et n'intéresse pas la France. Elle ne reconii.iît, elle n'adore qu'une idée devant laquelle elle > incline : la République! {Double salve d'applaudissements.)

Gomment a-t-on obtenu ces merveilles? Parla sagesse ; en démontrant à la majorité de ce pays-ci l'excellence du régime républicain. Il n'aurait pas •suffi de faire la preuve, ce n'était là qu'une affaire de dialectique et de passion de logicien, mais il fallait faire toucher du doigt les résultats matériels et moraux aux plus aveugles, aux plus résistants, aux plus passionnés, comme aux plus inutiles. Or il est arrivé qu'un jour on a voulu mettre cette République en péril. Ce jour-là, le pays s'est levé tout entier, et rien que d'un coup d'épaule il a envoyé depuis le maréchal jusqu'au dernier des curés de France.... ( Vives acclamations. — Applaudissements plusieurs fois répétés.)

Et dès le lendemain, que faisait-on ? On installait sur le premier degré du pouvoir social l'homme que vous savez, l'homme qu'une vie sans tache avait désigné aux suffrages du pays, et j'ajoute : du monde civilisé. On ne se contentait pas de grandir la République en confiant ce dépôt précieux aux mains les plus pures et les plus sûres, on ramenait l'Assemblée à Paris, on rendait Paris à la France et la france à Paris, et, plus tard, quelques mois après, 0n rendait à leurs foyers et à leurs lamillcs les

vaincus de la guerre civile, on transformait l'administration générale du pays jusque-là confiée à des mains suspectes et criminelles, et on imprimait une impulsion inouïe à toutes les idées de développement et de progrès dans les écoles; on amassait les millions pour les répandre sur les déshérités de la fortune, et en moins de trois ans on faisait monter de 28 millions à 106 millions la dotation de l'émancipation intellectuelle du pays. [Bi'avos et applaudissements.)

Je n'en finirais pas si je vous entretenais de tout ce qui est sorti de l'œuvre de cette Assemblée qu'il est de mode de conspuer aujourd'hui, parce qu'elle n'a pas tout fait, parce qu'en quatre ans et en cinq cents séances elle n'a pas tout réformé, tout bouleversé, mis dessous ce qui était dessus et dessus ce qui était dessous. (Rires et applaudissements.) Ce n'était pas là sa tâche ; elle en avait une plus limitée et plus pure : elle avait la tâche d'en finir avec le pouvoir personnel, d'assurer le respect de la République, de relever le crédit de la France au dedans et au dehors ; et cette tâche, je ne sais pas ce que les individus peuvent en dire, je n'en dirai rien, quant à moi, car l'orgueil inspire de vaines et funestes pensées, mais le pays, mais l'histoire diront que de toutes les Assemblées qui se sont succédé en France, il peut y en avoir qui ont été plus mouvementées et plus dramatiques, mais qu'il n'y en a pas eu de plus foncièrement honnête et de plus féconde.

Elle nous a rendu la liberté de la presse, — j'ima gine qu'on en jouit aujourd'hui (Sowms) ; — ell nous a rendu le droit de réunion que l'on nous mesurait si parcimonieusement il n'y a pas dix ans, sou l'empire, par exemple, mais il y a seulement quatr ans, car il m'a été interdit, en province, de me" trouver à table avec plus de sept personnes. [Rires.) 11 est de mode de dire 'aujourd'hui que la liberté de

la presse n'existe pas. Eh bien, je crois que dans aucun pays de l'Europe, — entendez-le bien, — il n'existe une législation aussi libérale que celle dont vous a dotés la majorité des 363.

Elle a porté la main sur les autres problèmes politiques et sociaux. Elle a rendu d'abord à l'État ses prérogatives légitimes en matière d'enseignement ; elle a sécularisé l'école et elle a entendu séculariser aussi l'administration. Elle y a réussi, malgré les cris de persécution et de martyre poussés par les capucins de toute nature, de toute robe, de toute couleur dont vous avez entendu suffisamment parler. {Vive hilarité. — Applaudissements.)

Mais je ne veux pas prolonger cette partie de mon discours qui appartient au passé. J'ai hâte d'arriver au présent et de soulever, si je le puis, un coin du voile qui nous cache l'avenir. [Mouvement marqué d'attention.)

Messieurs, je le répète, cette Chambre a laissé des matériaux que celle qui lui succédera devra mettre en œuvre. Le pays peut-être renouvellera le mandat de la Chambre qui vient de finir : dans tous les cas il dira dans sa souveraineté, d'ici à quelques jours, ce qu'il en pense. Je l'ai déjà annoncé dans une autre enceinte et dans un autre département : vous reverrez à peu de chose près la môme Assemblée. Je dois dire que, malheureusement pour nous, cette Chambre nouvelle ne sera pas nommée au scrutin de liste. Mais, nommée avec ce mode de votation, la nouvelle Chambre eût été i\ peu près la môme que l'ancienne. Car il ne s'agissait pas tant de changer les hommes que de les émanciper, de les grandir, de les élever au-dessus de ce milieu trop restreint qui comprime les intelligences les plus fortes, les esprits les plus indépendants. ^Bravos.) Mais les hommes, vous les reverrez en grande lajorité. J'espère que notre pays, si vigoureux, si ^visé, si maître de ses volontés, môme avec cet instru-

ment défectueux du scrutin d'arrondissement, nous enverra une Chambre nouvelle qui voudra être et qui sera une Assemblée puissamment, — je souligne le mot, — puissamment et efficacement réformatrice. J'ai dit dans une autre enceinte, — et je n'y reviendrai pas, — quelles étaient les conditions constitutionnelles à l'aide desquelles on pouvait introduire plus d'harmonie dans les tendances et dans les vues des grands pouvoirs publics. Cette question est une des principales préoccupations du pays. On n'a eu qu'à mettre, pour ainsi dire, le doigt sur le pouls de la France : il battait, on l'a senti battre, et immédiatement l'accord s'est fait à peu près dans toutes les fractions du parti républicain, sur la nécessité d'une réforme plus ou] moins étendue, mais nécessaire. {Vive adhésion.)

Mais à côté de cette réforme partielle il y a tout un] ensemble de réformes politiques et sociales qu'il faut] accomplir. Seulement, vous connaissez la méthodej que j'ai toujours préconisée devant vous : elle ne con-| siste pas à tout aborder de front, à toucher à la fois à ^ toutes les questions, à se mettre pour ainsi dire tous les matériaux de la maison à construire sur les bras, sauf à rester épuisé sous le fardeau, la maison ne se construisant pas. Non, ma méthode consiste à sérier les questions, à leur donner pour ainsi dire des numéros d'ordre et d'urgence.

Eh bien, je pense, j'estime que l'on peut envisager, — parce qu'il ne faut pas donner à la prochaine Chambre tout à faire, je crois qu'il serait beaucoup mieux de tracer un cadre, de faire un plan, de donner une mission, — je pense, dis-je, que l'on peut envisager et poser un certain nombre de questions sur la magistrature, sur la justice, par exemple. :

Une voix. — Et le divorce?... f

M. Gambetta. — Le divorce? Eh bien, c'est une ques-J tion qui rentrera, si vous le voulez, dans la réforme dm la justice ou du code. Nous y viendrons tout à rheure|^

je n'y fais aucune objection ! [Rii^es et applaudissements.)

Je dis donc que nous avons à nous occuper avant toutes choses de la magistrature et de la justice, de l'école, de l'armée, de l'Église, de l'administration, de l'impôt et de la politique extérieure. {Mouvement d'attention dans toutes les parties de la salle.)

Sur la magistrature, je considère qu'il y a urgence immédiate. Si j'avais le droit d'élever une critique sur lo passé, je regretterais, mais très haut, que l'on n'ait pas commencé l'ensemble des mesures réparatrices par une réforme radicale de la magistrature. {Bravos et applaudissements prolongés.)

En effet, je tiens que c'est surtout dans un État démocratique que la question de la justice et de la magistrature est la première de toutes les questions, car rien n'y est plus essentiel que la justice et le respect des lois. Or ces deux questions se tiennent, et l'on ne peut pas maintenir longtemps dans un pays le respect de la loi quand on ne maintient pas sévèrement le respect de ceux qui l'interprètent. {Vifs ap^ plaudissements.)

J'ai dit quelquefois, Messieurs^ familièrement, — cette idée me revient, et comme je n'ai aucune espèce de vanité littéraire, je la reproduis sous la même forme, — j'ai donc dit souvent que je considérais que, dans un organisme, dans un mécanisme, pour parler plus clairement, que dans un mécanisme politique, dans un mécanisme démocratique, la justice et la magistrature étaient comme l'arbre de couche qui met en mouvement tout l'appareil. Quand cet arbre de couche, s'il est en bois, est véreux, qu'il est mangé aux insectes, et, s'il est en fer, quand il est rouillé, quand il est vacillant, quand il achoppe, quand il se heurte, tout s'arrête dans la mécanique, tous les ressorts sont faussés, et l'on peut dire que l'on est en présence d'une véritable calamité sociale. Eh bien, je dis que la magistrature dans notre société est cet arbre de

S3t RÉUNION ÉLECTOKALE DU XX« ARRONDISSEMENT.

couche; mais, Messieurs, la question de la magistrature n'est pas un problème que Ton puisse résoudre d'un mot; il ne suffit pas de dire ; La magistrature sera réformée, et les juges seront nommés à l'élection; il ne suffit pas de dire qu'on supprimera l'inamovibilité de la magistrature ou bien que l'on adoptera un système différent de nomination et d'avancement Non, ce n'est pas là, à mon sens, ce que l'on

peut regarder comme la solution du problème de nos institutions judiciaires. Je crois que cette réforme, dans l'état actuel de nos mœurs et avec les difficultés ambiantes, pour être conduite promptement à bonne fin doit être envisagée de plus haut. Pour toucher à la magistrature, c'est-à-dire aux magistrats, il faut commencer par toucher à l'organisation judiciaire ellemême. {Vive sensation.)

Je m'explique :

Je désirerais, par exemple, que le juge de paix devînt un magistrat d'une compétence de plus en plus grande; que sa juridiction devînt très étendue, ce qui enlèverait autant aux tribunaux de première instance. {Très bien!) Je voudrais que cette magistrature de paix, une des plus merveilleuses inventions de 1790 et de 1791, devînt pour ainsi dire la préoccupation dominante du gouvernement, et que Ton s'attachât surtout à élever, à grandir en considération et en influence, en autorité et en crédit, le juge de paix qui vit au milieu de nos populations démocratiques.

Et puis, quand on aurait étendu la compétence de ce magistrat, je pense qu'il conviendrait de porter résolument la main sur l'existence des tribunaux de première instance; il faudrait les réduire dans une proportion, — permettez-moi de le dire, — incalculable, il faudrait que l'on en laissât le moins possible I {Bires.) Je voudrais, si cela était possible, si l'on pouvait surmonter les scrupules qui tiennent un peu au scrutin d'arrondissement, si l'on voulait prendre son

12 AOUT ISSl. J65

parti de l'abandon de certaines habitudes, de certaines situations, de certaines influences locales, je voudrais, dis-je, réduire — je dirai presque qu'il faudrait supprimer tous les tribunaux d'arrondissement... [Nouveaux rires et applaudissements répétés)... et n'en avoir qu'un au chef-lieu.

Puis, au tribunal du chef-lieu, il faudrait réduire les chambres. Pour cela, il y a deux moyens :

Le premier, c'est la compétence étendue du juge de paix, dont je viens de vous parler.

Le second, c'est qu'au lieu de suivre la coutume, adoptée depuis 75 ans, de correctionnaliser les délits et les crimes, il serait bon de les décorrectionnaliser et de renvoyer au jury tout ce qui peut être sonstrait aux juges correctionnels. ( Vifs applaudissements.) Alors, vous auriez une économie considérable d'affaires et, par conséquent^ de magistrats, ce qui est une vraie et bonne économie. [Rires approbatifs.)

Ce n'est pas tout : je souhaiterais que les juges fussent moins nombreux dans chaque chambre, et voici pourquoi : c'est que j'ai bien vu comment on juge,

bien que je ne sois pas resté longtemps avocat

C'est un peu votre faute... [Rires.) Mais enfin je crois que, presque toujours, il n'y a qu'un ou deux juges

qui font la besogne pour les autres {Sou7'ires.) Oh!

ce n'est peut-être pas la plus mauvaise manière de faire la besogne, au contraire!... car ce sont toujours les plus laborieux, les plus habiles, les plus savants, qui s'en chargent, et les choses n'en marchent que mieux. Mais alors, il vient de suite à l'esprit qu'il serait bien plus simple de rendre à la vie privée ceux qui ne prennent aucune part à la tâche commune, [Hilaiité générale et applaudissements prolongés.)

Continuons. Quand on aura ainsi restreint, dans de 'fortes proportions, comme vous le voyez,l e personnel et le matériel des tribunaux, on arrivera aux cours d'appel.

Ici, Messieurs, je demanderais également que l'on opérât une amputation extrêmement sérieuse. Il y a 27 cours en France; elles correspondent à de vieilles situations, à de vieilles coutumes locales, je le veux bien. Elles se sont illustrées par des générations, par des familles de magistrats... Je n'ai rien à objecter contre le lustre de ce passé; mais enfin, nous avons singulièrement, depuis un siècle, rapproché les distances. Nous avons singulièrement aussi, je ne dis pas facilité la procédure, car c'est encore un grief auquel il faudra donner satisfaction à la prochaine législature ; nous avons, dis-je, simplifié les questions de droit et de jurisprudence. Il n'y a guère aujourd'hui, en effet, de questions juridiques qui n'aient été agitées et tranchées. Je crois donc que l'on pourrait réduire le nombre des coiirs en raison de la facilité des communications ; quand on se rend à un tribunal ou à une cour, peu importe que la cour à laquelle on se rend soit à trois ou quatre heures de voiture, ou à cinq heures de chemin de fer, car la multiplicité et la rapidité des communications ont facilité les rapports des juges avec les justiciables.

Supposez donc que Ton réduise le nombre des cours; que, dans chaque, cour on réduise le nombre des chambres et que, dans chaque chambre, on réduise le personnel... Ahl alors, nous sommes en présence d'une réforme réellement pratique et réalisable! Yoilà comment je comprendrais que l'on posât la question, et j'en reviens alors, inévitablement, à ce procédé que j'appelle la sélection. Vous aurez peu de juges, peu de magistrats, et vous pourrez mieux les payer. C'est là une grosse question. Messieurs, car soyez sûrs que si l'esprit démocratique n'a pas fait plus de chemin dans la magistrature depuis de longues années, cela vient de ce que les membres de familles appartenant aux classes dirigeantes pouvaient se faire une position dans l'ordre judiciaire quelle que fût l'exiguïté dutrai

tcment. Mais je trouve que, dans une démocratie organisée, tout travail mérite un salaire raisonnable I [Mai^ques cVappi^obation.)

Dès lors, je ne. comprendrais pas que Ton touchât à la magistrature sans faire trois choses à la fois : prendre les juges parmi les hommes vraiment éclairés et savants; par conséquent, les choisir au concours, à la suite d'épreuves, et leur faire une situation honorable et honorée afin que la question de fortune préalable ne se posât pas comme un obstacle en face dû candidat. {Bravos et applaudissements.) Enfin, en troisième lieu, ce que je voudrais, c'est qu'il n'y eût plus d'avancement pour les magistrats et que leur situation fût tellement honorée et rentée, qu'ils n'eussent plus aucune espèce d'intérêt à ce que l'on appelle une promotion. Ils ne donneraient pas ainsi ce spectacle, qu'étant ce que l'on nomme inamovibles en droit, ils sont, en réalité, tout ce qu'il y a |de plus amovible et de plus mobile. [Rires et applaudissements.)

Messieurs, ces réformes sont pratiques, possibles, raisonnables. Posée ainsi, la question n'est pas difficile à résoudre ; on ne peut pas lui opposer l'objection des droits acquis, puisque c'est une réforme qui porte surl'organisation judiciaire, et qu'elle entraîne, comme conséquence de l'entreprise, la réforme du personnel. C'est donc ainsi que je comprendrais cette partie de la question ; mais je voudrais que cette réforme fût immédiatement suivie d'une autre, également importante pour les justiciables, qui consisterait à introduire dans la procédure une extrême simplification, afin de donner au petit, à celui qui n'a pas la possibilité de risquer sa bourse et d'engager la lutte du pot d'argile contre le pot de fer, la facilité de plaider, d'ester en justice sans être obligé de s'arrêter parce que, comme dit le bon sens populaire, mieux vaut un mauvais arrangement qu'un bon procès. ( Vive approbation.) • Je crois qu'il y a assez de lumières au sein des deux

Chambres, au sein du gouvernement surtout, pour mener à bien très promptement cette réforme de la procédure.

Voilà donc, je le répète, ce que je crois réalisable et immédiatement applicable ; quand on aura fait ces réformes, on pourra plus tard en faire d'autres et entrer dans une voie encore plus démocratique. Mais je me borne, selon mon habitude, à demander ce qui est possible et pratique, ne voulant pas faire ce que l'on a fait depuis cinq ans sous prétexte de mieux et d'absolu : nous condamner à l'inanition. [Vifs applaudissements.)

Ainsi, Messieurs, vous ne verriez plus se produire des scandales comme ceux dont vous avez été témoins à l'occasion de certains procès, de certains décrets, de certaines poursuites, de certains magistrats, de certains journalistes. Nous avons vu, en effet, la magistrature française, dans une partie de ses membres, entrer en lutte avec le pouvoir, fouler aux pieds la loi des lois, la Constitution, et ne rencontrer que l'impunité ou des mercuriales que l'on accueillait le sourire aux lèvres, puisqu'il ne s'agissait que de mercuriales. [Rii^es et salve d^ applaudissements.)

Je dis. Messieurs, que c'est là un scandale auquel on mettra fin, et je pense, — car je parle ici pour être entendu, — je pense que le scrutin du 21 août sera de taille à nous donner satisfaction sur cet important chapitre. [Bravos.)

J'ai parlé ensuite de l'armée.

Messieurs, c'est là une question délicate qui tient au cœur de tous les Français et sur laquelle, on peut le dire à l'honneur de notre temps, il n'y a pas eu de parti dans ce pays, depuis nos défaites; car lorsqu'il s'est agi de l'armée, de sa reconstitution, de sa vitalité, de son honneur, tous les partis ont été réunis. On ne comprendrait paSj en effet, et je ne voudrais pas croire qu'il pût en exister. On ne comprendrait

pas qu'il y ait un parti qui persistât à se dire français et qui osât porter la main sur ce qui est, surtout dans le malheur, la suprême consolation et la suprême espérance : l'armée française. [Longs applaudissements.)

C'est donc d'une manière extrêmement prudente et pour ainsi dire inquiète qu'il faut toucher à l'armée. En lui distribuant ses drapeaux, on lui a donné de nouveaux chefs; et, je veux le dire en passant, ces nouveaux chefs ont su faire courir dans ses veines le respect de la République. {Applaudissements.)

La question qui s'est posée et qui se pose encore pour l'armée, c'est celle de savoir quelle doit être la durée du service.

Quand on a établi en principe, — malheureusement trop tard, — le service obligatoire pour tous les Français, cette réforme impliquait, au nom de la moralité et de la justice, non seulement le service obligatoire, mais le service égal pour tous. (Bravos.)

On a manqué ce but, qui était celui qu'il fallait atteindre, et vous savez bien pourquoi, puisque c'est l'esprit politique de l'Assemblée de Versailles qui a présidé à la confection de la loi de 1872. J'ai résisté alors; j'ai parlé contre ces dispositions exceptionnelles et exorbitantes ; mais là, comme ailleurs, il m'est arrivé d'être vaincu. Nous poursuivrons notre tâche, et nous travaillerons à remettre dans la loi cette égalité complète et parfaite qu'exige le respect de chaque Français pour le sang français. [Bi^avos répétés.) Oui, lout le monde sans exception, passera sous les drapeaux; ni les instituteurs, ni les congréganistes, ni les t'cclésiastiques, n'en seront exempts : il faut que tout le monde paye la même dette pendant le même temps. [Double salve d'applaudissements. — Oui! oui!)

Maintenant on dit : Le service devra être réduit i\ trois ans. Je le pense ; je l'ai toujours pensé, Messieurs, Je crois qu'en trois ans on peut faire, avec un Français surtout, non seulement un bon soldat, mais eu-

core un excellent troupier, ce qui n'est pas la môme chose. Seulement il faut, — qu'on retienne bien ceci, — il faut que ce soit trois ans effectifs, sans congés, trois ans consécutifs, car si ces trois années étaient fractionnées, brisées par des congés, des repos, ce serait le désordre et le désarroi. [Applaudissements.)

Mais il faut aussi que ce service de trois ans, qui est, je l'ai déjà dit, la vérité militaire, soit précédé d'une constitution des cadres inférieurs, à l'abri de toute espèce de défaillance comme de toute espèce de lacune. {Très bien! t7v;s bien!)

Si, par malheur, on donnait le service de trois ans avant d'avoir assuré l'ossature de l'armée, c'est-à-dire ce qui en constitue la solidité et la résistance en temps de paix, et le nerf et la vigueur en temps de guerre, vous auriez des troupeaux, vous n'auriez pas une armée. {Adhésion générale et bravos.)

Messieurs, on est déjà entré dans cette voie; on a examiné ce problème délicat et difficile, mais pour la solution duquel aucun sacrifice ne nous a coûté et ne nous coûtera; on est, dis-je, entré dans cette voie de la création d'un corps solide de sous-officiers. On a fait des lois que je trouve incomplètes, mais que je considère comme excellentes dans les dispositions qu'elles prescrivent. Ces lois, je le répète, ne sont pas complètes. On a donné des primes d'engagement et de rengagement ; on a assuré des retraites ; on a assuré, mais pas assez sérieusement et pas assez solidement, des positions civiles à nos sous-officiers : ce n'est pas suffisant.

Il faut, de toute nécessité, — c'est une question de vie ou de mort pour l'armée, et voilà de ces questions sur lesquelles il ne faut pas transiger, — il faut que le recrutement des sous-officiers soit assuré et qu'il se fasse dans toutes les couches de la société. C'est pour cela que je honnis, que je maudis le volontariat d'un an, qui nous enlève la fleur de la jeunesse. Il faudra

donc supprimer le volontariat d'un an, non seulement le volontariat à 1,500 francs qui n'était qu'une mesure louche et équivoque, une restitution de l'ancien remplacement à prix d'argent, — celui-là, personne ne le défend parce qu'il n'est pas défendable dans une société démocratique fondée sur l'égalité, — mais encore l'autre volontariat que j'appellerai, permettez-moi le mot, le volontariat d'agrément, de fantaisie. Non! il ne faut pas de ce volontariat. Il est nécessaire que tout le monde passe sous le même niveau; non pas pour établir un service d'égalité à outrance, non ; mais parce que c'est dans ce réservoir de jeunes gens, alimenté par toutes les artères de la France, que nous trouverons Tintelligence, la fermeté, l'esprit d'obéissance et de bravoure qui nous sont nécessaires pour pouvoir encadrer les masses que nous donnera la patrie 1 [Applaudissements prolongés.)

Voilà ce que je prends la liberté de soumettre à vos réflexions. Gomme vous et avec tous les esprits démocratiques de ce pays, je suis partisan du service do trois ans; mais je demande qu'au préalable on assure la constitution d'un cadre toujours neuf, toujours renouvelé, toujours solide de sous-ofliciers dans l'armée. Nouveaux applaudissements.)

Messieurs, ce n'est pas tout ce que j'ai à dire sur ce point.

Non seulement je voudrais qu'on employât tous les moyens de recruter les sous-officiers, mais je ne reîculerais pas devant la disposition législative suivante :

Je voudrais que l'on fît une loi qui n'aurait qu'un article et qui dirait : « A l'avenir, nul ne pourra être employé des finances s'il n'a été au moins un an sousofficier dans l'armée, » [Très bien! très bien! — Bravos.)

Et alors vous seriez sûrs, absolument sûrs, que, par une disposition aussi simple, aussi facile, aussi légitime, on assurerait le recrutement non seulement actuel, mais indéfini de nos sous-officiers. [Très bien!

très bien!) Telles sont les conditions préalables que j'exigerais, et c'est là, Messieurs, ce que j'avais à dire sur l'armée. Je ne voudrais pas aller plus loin, parce que les autres questions ne sont pas mûres. Celle-ci suffit largement à doter le pays d'une armée solide et à honorer le législateur qui l'aurait prise. [Applaudissements.)

Il y a maintenant l'école. Oh! sur ce point, on ne peut pas dire qu'il y ait beaucoup à faire. Il y a peu d'obstacles à surmonter; tout le monde est d'accord dans les rangs du parti républicain : majorité, minorité, centre gauche, gauche... — Je m'arrête, parce que je ne terminerais pas l'énumération. (Sourires.) Tout le monde, dis-je, est d'accord pour doter magnifiquement l'école. On ne fait, du reste, en cela, qu'exécuter le vœu unanime et impérieux du pays, qui sent bien que l'école est véritablement le séminaire de l'avenir {T7'ès bien! très bien!), notre séminaire à nous, celui d'oti sortiront des citoyens mûrs pour les difficultés de la vie intérieure et prêts aussi pour le service extérieur de la France : le séminaire républicain [Vive app7'obation) qui implique, à mon sens, cette triple nécessité ; l'obligation, la gratuité, la laïcité. On a bataillé quelque temps sur le dernier terme; on a équivoque sur la laïcité : on a demandé à transiger, à modifier; on a lutté pendant un jour, deux jours, trois jours; on a marchandé. Messieurs, à toutes ces demandes il faut répondre : Non, nous voulons l'Église chez elle et l'école chez elle; l'instituteur absolument maître du lieu où il donne ses leçons et ne laissant franchir le seuil de sa demeure que par les représentants autorisés de l'Etat. {Applaudissements répétés.)

Et quand vous aurez pratiqué ce régime pendant une génération, quand vous aurez ensemencé de germes toute cette jeune France qui s'éveille à la vie, ah ! Messieurs, soyez-en sûrs, nos enfants et nos neveux se demanderont ce que nous pouvions bien

Touloir dire en parlant sans cesse du spectre de l'ancien régime, de l'ordre moral ou de la réaction. {Sourires.) Ils ne comprendront rien à ces vieilleries, parce qu'ils n'auront pas eu à se faire à eux-mêmes leur libre examen et leur libre pensée, parce qu'ils l'auront sucée avec le lait de leur mère et avec la parole de leur maître d'école. Il leur semblera aussi naturel d'être éclairé dans leur intelligence que de l'être dans leurs yeux par la lumière du soleil. {Très bien ! trh bien ! — Vifs applaudissements,)

Vous aurez alors une France unie, partout semblable à elle-même, une France qui pourra véritablement, dans son repos et dans sa force, recueillir et réunir tous ses enfants. {Vive approbation et applaudissements.)

Mais ce n'est pas sur l'école que j'ai besoin de m'appesantir; cette cause est gagnée, la victoire est assurée.

Il ne faudra purement et simplement, pour réussir, que frapper un peu fort à la porte du Sénat et dire : Ouvrez! c'esi la France de l'avenir qui frappe, et qui demande à entrer. {Sensation. — Bravos et rires approb a tifs.)

Après l'école, il y a l'Église. {Mouvement.) Je ne dis pas les Eglises, parce qu'il est bien certain que si le sentiment public est prooccupé, que si la France a (Hé inquiète après avoir été asservie, ce ne sont pas les Églises qui l'ont troublée; s'il y a eu une question «léricale, c'est qu'il y avait entre toutes les confcsions religieuses, et par excellence, une Eglise qui (vait pris à tâche de combattre l'esprit humain dans toutes ses libertés, dans toutes ses franchises, de ramener violemment la France aux pires traditions du passé et de s'opposer aussi bien à. son expansion extérieure, — Messieurs, plus d'un gouvernement est tombé pour avoir contrarié l'Eglise sur ce chapitre, — qu'à son libre développement h. l'intérieur ; c'est

que, comme on l'a dit, cette Eglise était une faction politique dans l'État, et c'est pourquoi l'on était sûr de frapper le véritable adversaire en plein visage en disant : Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! [Longs applaudissements.)

On ne s'y est pas trompé ! Aussi vous pouvez voir, vous pouvez lire et entendre contre qui tout ce parti aux abois dirige ses diffamations et ses calomnies, et quels adversaires il a choisis entre tous. S'il y a quelque chose qui me surprend sans m'indigner, c'est de voir quels collaborateurs le cléricalisme rencontre sur son chemin. [Bravos unanimes.)

Le cléricalisme a été vaincu et abattu^ mais il n'est pas mort. [Mouvement.) Et je pense qu'il y a mieux à faire qu'à le traiter selon des formules plus ou moins creuses. Il faut s'enquérir de ce qu'il détient encore de puissance administrative et publique ; il faut se livrer à un travail minutieux d'enquêtes et d'investigations sur les forces de son influence et de son crédit ; lui couper toute espèce de communication avec l'administration laïque et politique, rayer ces privilèges, ces prérogatives que lui confère le décret de messidor et dont il tire si grande vanité ; examiner son budget, le réduire et le maintenir dans les limites de la législation concordataire ; regarder de près à cette immense fortune de mainmorte qui est un scandale dans ce pays des Gaules, composé de paysans et de petits propriétaires; savoir enfin si l'impôt fonctionne sur tous ces biens, acquis par des moyens plus ou moins légitimes ; or, il se trouve que précisément il ne fonctionne pas ! [Rires approbatifs.)

J'ai fait dresser une carte que je distribuerai à vos comités; elle comprend tous les départements de France où se trouve indi(jué, par un système graphique, l'état des biens d'Église touchés par l'impôt. Je ferai distribuer aussi quelques exemplaires de cette carte instructive à la presse ad usum Dcluhmi.

{Rires.) Vous verrez que l'enquête qu'on a faite sur les biens des congrégations religieuses est, permettez-moi de le dire, une enquête d'amateurs, une enquête pour en avoir fait une, mais une enquête à laquelle il manque tout et le reste. (Rires et applaudissements.)

C'est mon opinion qu'il convient de regarder de près tous ces biens de mainmorte, et que nous avons besoin d'une législation qui les reprenne, les supprime, les abolisse. {Oui! oui! — Très bien! très bien!)

Il n'y aura sur ce point qu'à s'inspirer des admirables travaux de la première Constituante» et ils le savent bien ! {Rires.)

Une voix. — Nous aussi.

M. Gambetta. — Alors, nous le savons tous, et ainsi nous serons d'accord pour l'exécution. {On rit.)

Il conviendra en outre de regarder de près à une chose extrêmement importante, je veux dire d'examiner le traitement qu'on alloue aux curés, aux des-

rvants, aux vicaires, et qui s'élève chaque année à 45 millions. Messieurs, ce n'est pas là un traitement comme les autres, quand on examine un peu soigneusement la législation qu'on invoque, et que j'invoque tout le premier, le Concordat et les articles organiques. On doit ce traitement aux curés, mais on ne le doit pas aux desservants; on leur doit une indemnité. Je dis ainsi que vous avez là, avant de passer à l'abolition du budget des cultes, à laquelle je ne me rallie pas, un moyen de gouvernement du clergé, et que vous avez de plus non seulement dans le Concordat, mais dans le simple code pénal, toute une législation extrêmement tutélaire et protectrice, et des droits de l'Etat, et des droits de simples citoyens trop souvent livrés aux caprices des cléricaux. Avant qu'on porte la main sur le budget des cultes, je demande qu'on se rende compte, par dos dispositions transitoires, de la série des moyens et des forces dont on

dispose, pour empêcher cette hostilité du clergé et pour le forcer à être, lui aussi, le respectueux serviteur du régime que la France s'est librement donné. [Mouvement prolongé.)

Parlons maintenant de l'impôt.

Nous avons, — et c'est là ce qui pousse à la dernière limite du paroxysme le dépit et la rage de nos adversaires, — nous avons les finances les plus prospères que la France et même qu'aucun pays du monde ait jamais connues. Grâce à son habitude de l'épargne, grâce à son labeur incessant, grâce surtout à l'ordre que la République a maintenu, le pays a supporté avec une résignation et une magnanimité admirables les charges les plus lourdes de la guerre, et il a permis à son gouvernement de faire 300 millions de dégrèvements en moins de quatre ans.

A ce sujet, je crois qu'il serait bon non pas seulement d'étudier l'emploi de ces dégrèvements pour en faire bénéficier tour à tour les divers genres d'industries du pays, je crois qu'il faudrait encore pousser plus loin les recherches et se demander une bonne fois et résolument si le moment n'est pas venu de tenter l'essai de l'impôt le plus juste, le plus équitable, le plus moral de tous ; je veux parler de l'impôt sur le revenu, de celui qui a pour but de mesurer la charge de l'impôt sur le revenu, de celui qui a pour but de mesurer la charge de l'impôt à la faculté du contribuable. [Mouvement d'attention.)

Cet impôt sur le revenu, je Fai proposé, et je dois dire que j'ai été repoussé avec perte. [Rires.) Mais je maintiens ma proposition, je la reprendrai, je la crois excellente; je crois que cet impôt, en dehors de l'avantage que j'indiquais tout à l'heure, et qui [était inscrit dans la Déclaration des droits de l'homme : « Nul ne doit contribuer à l'impôt que proportionnellement à ses facultés » ; je crois, dis-je, que cet impôt a un immense a^antage qui devrait le faire

adopter; je trouve qu'il est un frein pour le pouvoir. En effet, s'il y avait un impôt sur le revenu, le gouvernement serait obligé de calculer, non seulement à chaque année, mais à chaque entreprise qu'il voudrait faire, quelle en serait l'influence sur l'impôt sur le revenu. C'est une pompe aspirante et foulante qui porte sur la matière contribuable; s'il y a un coup de pompe trop fort, le pays crie et le gouvernement est jugé. [Vive et générale sensation.) Est-ce que vous ne pensez pas qu'il y a là un moyen de resserrer l'action du gouvernement, de l'obliger à compter avec les difficultés et de ne l'autoriser à se lancer dans une dépense qu'après avoir mûrement réfléchi et après s'être assuré les ressources nécessaires ? Car s'il faut que le gouvernement prenne un ou deux centimes de plus, il est à l'instant mis en défiance. [Sensation.)

J'ajoute que cet impôt est moralisateur, en ce sens que ceux qui se soustraient aujourd'hui à l'impôt seront alors obligés d'y contribuer proportionnellement à leurs ressources, et nous ne verrions plus ce scandale de gens logeant en garni, ayant 100,000 livres de rentes et ne payant rien. [Approbation.) Il y a li\ une réforme conservatrice de l'ordre. Il faut que ceux qui payent l'impôt ne soient pas disposés à dire qu'il est injuste, mal réparti.

Il y a une dernière considération. Avec ce genre d'impôt, les générations qui se succèdent font réellement les frais de leurs entreprises. Aujourd'hui, les générations contemporaines en lèguent la majeure partie à celles qui viendront après elles ; avec le système de l'impôt sur le revenu, elles en supporteraient la plus grande partie : il y aurait là une condition de justice et de moralité publique, qui ne saurait vous échapper. [Applaudissements.)

On dit : Comment vous voulez établir cet impôt? Ce sera de l'inquisition, ce sera un impôt d'une véridcation intolérable.

Sî.

Je réponds deux choses : D'abord, cet impôt existe dans beaucoup de pays et n'y a pas donné lieu aux récriminations et aux plaintes dont on nous menace d'avance. En second lieu, je connais, dans notre beau pays de France, beaucoup d'impôts qui occasionnent infiniment plus de tracasseries aux contribuables : l'impôt sur les boissons, sur la circulation, l'exercico chez le distillateur et chez le fabricant. C'est là uno objection qui ne doit pas nous arrêter.

Il y aura des dissimulations, c'est possible, quoique je croie que dans ce pays le caractère national soit plus franc qu'ailleurs et que nous soyons moins hypocrites, moins dissimulés que beaucoup de nos voisins qui se donnent des brevets de vertu parce qu'ils se les décernent eux-mêmes. {Rires approbatifs .) C'est là un petit inconvénient qui serait probablement compensé par un défaut de caractère national que j'appellerai tout court la vanité; il y a des gens qui seraient tentés de faire une déclaration supérieure au chiffre de leurs revenus. [On rit.) Ce serait autant de gagné pour le fisc. Or le fisc, c'est tout le monde.

Reste enfin l'administration. Là je pense aussi qu'il y a de grandes réformes à faire, surtout au point de vue des mœurs administratives. Je m'en suis expliqué : j'ai déploré que l'administration ne fût pas maîtresse chez elle ; j'ai regretté sincèrement que le pouvoir exécutif ne fûtpassuffisammentle chef unique de ses agents, et que ses agents ne fussent pas suffisamment les maîtres dans leurs fonctions. On en a pris texte pour dire que j 'étais un autoritaire. Il faut entendre ces choses comme je les ai dites. Mon sort serait, après tout, acceptable si on voulait ne m'imputer que ce que je dis et ce que je fais, et non ce que m'attribuent les journaux et mes adversaires. Il ne se fait rien dans une administration sans qu'on en fasse retomber la responsabilité, la faute, sur votre serviteur, qui n'y peut rien. J'ai réclamé l'indépendance de l'administration; j'ai dit

que les administrations étaient les intendants de la IVirtune de la France, qu'elles étaient les serviteurs (lu suffrage universel.

Le suffrage universel ayant parlé, à partir de ce moment le gouvernernent qu'il s'est donné doit être libre dans la sphère de ses pouvoirs, libre de toutes les sollicitations, de toutes les coalitions, de toutes les tentatives que l'on fait pour entreprendre sur ses prérogatives. Nous sommes dans une démocratie, et non dans un régime de faveur; nous avons une démocratie élective, et non le gouvernement d'une maison privilégiée qui voit pulluler les créatures autour d'elle.

Quand je défends l'administration à ce point de vue, je dis que je suis plus libéral, plus démocrate que ceux qui prétendent qu'on doit tout livrer aux pratiques, aux compétitions et aux influences parlementaires. {Bravos et applaudissements.)

Maintenant, au point de vue des relations de cette administration générale de l'État avec les corps électifs et avec les individus, voici ce que je pense. Je pense que la centralisation politique, c'est-à-dire le lien qui rattache toutes les parcelles du territoire français au centre du pays, c'est-à-dire à l'État qui est tout le monde, je pense que ces lions doivent être maintenus au-dessus de toute atteinte, de tout relâchement, car je n'oublie pas que si la France a été dans tous les temps une puissance unitaire, elle a besoin de le redevenir. ( Vifs applaudissements.) Eh bien, je dis que ce lien de centralisation politique doit être maintenu intact au nom des intérêts supérieurs de la France. Est-ce à dire que je sois partisan de l'asservissement des corps électifs? Est-ce à dire que je voudrais voir exercer une tutelle exagérée sur les affaires locales? Non; loin de là! Je pense, au contraire, qut^ chacun des corps électifs doit avoir sa sphère d'action parfaitement libre; je pense que nos communes de France, que je trouve trop petites, devraient être grou-

pées de manière à porter leur existence et leur développement au canton. Le canton, voilà pour moi le point de départ d'une réorganisation administrative tlu pays. Je voudrais que ces communes, grosses ou petites, de quelque nom que vous voudrez les nommer, eussent chacune leur force propre, que chaque commune eût le droit de gérer ses biens, d'emprunter, d'hypothéquer à ses risques et périls et d'être véritablement propriétaire dans le domaine de ses intérêts purement locaux.

Mais, dans tout ce qui a rapport à la sécurité de l'État, à l'impôt, à l'armée, à l'exécution uniforme des lois, oh ! là-dessus, il m'est impossible de conférer à une commune, ni petite, ni grande, rien qui puisse ressembler à une mutilation de la patrie. {Vive approbation.) Yoilà ce que je pense de la réforme de l'administration.

Une voix. — Et les maires ?

M. Gambetta. — Oh! quant aux maires, vous savez mon" opinion. J'ai défendu contre le ministère actuel, lorsque la loi a été présentée, le droit à la nomination des maires. Par conséquent, je n'insiste pas.

Il reste une grosse question : c'est la question de la liberté d'association. Il est urgent, il est nécessaire d'aborder résolument cette question, et tout de suite. Il faut que le droit d'association appartienne à tous indistinctement. Je m'explique : à tous les citoyens, à tous ceux qui se réuniront, non pour abdiquer leur individualité, mais pour la multiplier dans le travail et dans l'association des énergies, à tous ceux qui se réuniront pour un intérêt vraiment moderne et national à un degré quelconque pour se faire à eux-mêmes une charte et des statuts, et non pour les recevoir d'un étranger qui du dehors leur dicte des lois. (Vive approbation.) Je veux que ce droit soit véritablement compris comme la mise en œuvre de la liberté du travail, comme la mise en œuvre de l'association

épargnes pour la production, pour toutes les œuvres qui intéressent l'économie sociale et politique de ce pays. Mais permettez-moi, au risque d'être appelé illibéral ou autoritaire, de dire qu'il y a des associations, autorisées ounon, que je ne reconnaîtrai jamais, pour ma part, comme investies du droit d'association parce que leur but, leurs principes, leurs tendances, répugnent à tout ce que nous aimons et à ce qui constitue la nature même delà France. {Bravos et applaudissements.)

Par conséquent, liberté d'association pour le monde des travailleurs, pour les associations professionnelles, pour les syndicats, pour les groupes de toute espèce; mais quant aux autres, permettez-moi le mot, pour les moines, non. (Nouveaux applaudissements.)

Messieurs, je crois que la tâche est suffisamment large; je crois que, bien remplie, elle servirait puissamment à augmenter la prospérité du pays et ferait un grand honneur à tous ceux qui y auraient pris part.

Je m'arrête là. Vous connaissez maintenant toute ma pensée. Je pourrais ajouter un mot sur ce qu'on appelle la politique extérieure de la France, plutôt pour répondre d'ici à des accusations sans portée et sans valeur que pour vous édifier sur la politique du gouvernement de la République et sur l'esprit qui anime ses Assemblées. A la politique extérieure je ne demande qu'une chose : c'est d'être digne et ferme ; c'est de se maintenir les mains libres et les mains nettes (Vi'fs applaudissements); c'est de ne choisir personne dans le concert européen et d'y être bien également avec tout le monde; c'est de ne chercher dans les négociations et dans les tractations commerciales que les points de contact qui, par les intérêts similaires des nations qui vivent sur la vieille Europe, peuvent présenter l'occasion de rapports internationaux, d'entente et de concours; c'est de se considérer dans le monde, non pas comme isolée, mais comme

parfaitement détachée des sollicitations téméraires OU jalouses {Applaudissements unanimes)'^ c'est de considérer que le gouvernement de la République est avant tout un gouvernement de volonté nationale, et que le pays, au lendemain de ses désastres immérités, a trop bien vu vers quelle fondrière on entraînait sa fortune quand on changeait tous les jours de politique extérieure, d'amitiés, d'alliances, d'entreprises et de visées; c'est de dire : Désormais la France n'appartient qu'à elle-même, elle ne favorisera les desseins ni des ambitieux du dehors ni des dynastiques du dedans; elle pense à se ramasser, à se concentrer sur ellemême, à se créer une telle puissance, un tel prestige, un tel essor, qu'à la fin, à force de patience, elle pourra bien recevoir la récompense de sa bonne et sage conduite. [Vive et profonde sensation. — Longs applaudissements.)

Ghers concitoyens, il me semble, quant à moi, que lorsque je vois la société française progresser dans le calme, dans la liberté, dans le travail, il viendra bien un jour où les problèmes posés se résoudront peutêtre par le progrès du droit des gens et par le triomphe de l'esprit pacifique. Il n'y a pas que l'épée pour délier les nœuds gordiens; il n'y a pas que la force pour résoudre les problèmes extérieurs : l'esprit de droit et de justice est bien aussi quelque chose. Et qui donc oserait dire qu'il ne viendra pas un jour de consentement mutuel pour la justice dans cette vieille Europe dont nous sommes les aînés? Qui donc oserait dire que c'est là un espoir chimérique? Je ne crois pas dépasser la mesure de la sagesse et de la prudence politiques en désirant que mon gouvernement, que ma République, la République démocratique que vous savez, soit attentive, vigilante, prudente, toujours mêlée avec courtoisie aux affaires qui la touchent dans le monde, mais toujours éloignée de l'esprit de conflagration, de conspiration et d'agression. Et alors je

pense, j'espère que je verrai ce jour où, par la majesté du droit, de la vérité et de la justice, nous retrouverons, nous rassemblerons les frères séparés. (Émutiun générale. — Applaudissements et acclamations répétés. — Cris de : Vive la République! vive Gambetla!)

M. Gambetta. — Ne criez pas : Vive Gambetta!... On dirait encore que c'est la dictature I {Rù^es. — Hilarité généTale. — T7'ès bien! très bien!)

Voilà, Messieurs et chers concitoyens, vous met parrains de Bellcville, voilà ce que je voulais vous dire, voilà ce qui constitue, au milieu de vos préoccupations locales, les inspirations de la politique générale, que je m'efforce de ne jamais perdre de vue, pour le maintien et l'affermissement dans le pays tout entier de la République à laquelle j'ai dévoué tout ce que j'ai de force et de vie. {Triple salve d'applaudissements . — Mouvement unanime. — Rra'vos et acclamations prolongés. — Cris répétés de : Vive la République! vive Gamb.'tta!)

SUR

LA RÉVISION DE LA CONSTITUTION Prononcé le 26 janvier i882

M. (s s.WàE'iTk^ président du conseil, ministre des affaires étrangh^es. — Messieurs, il me semble que la véritable méthode de discussion indique de commencer par l'examen du projet de révision préparé par la commission des 33. Seulement, avant d'entrer dans l'examen de toutes les questions qui sont soulevées par cet important travail, il me semble que la Chambre me permettra de le juger au point de vue de sa signification parlementaire, bien que le vote ^ qui vient d'être rendu h une très forte majorité par la Chambre sur la proposition de révision illimitée, — car la compétence illimitée du Congrès et la révision illimitée ne forment qu'une seule et même question...

Plusieurs mcmbi^cs. — Non, pas du toutl

M. LE PRÉSIDENT. — Mcssieurs, n'interrompez pas ; vous répondrez.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je dis, Mcssisurs, que

1. La proposition de MM. Barodet, Lockroy et Roque (de PUlol) ainsi conçue: « La Chambre des députés... déclare qu'il y a lieu de reviser les lois constitutionnelles » venait d'être rejetée par 290 voix contre 172.

déclarer, comme vous venez de le faire, qu'il n'y a pas lieu à révision complète et intégrale de la Constitution. . .

Un membre. — C'est absolument différent.

M. LE PRÉSIDENT. — Veuillcz écoutcr, Messieurs.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Jc uc demande pas mieux que d'ouvrir la controverse avec mes contradicteurs. Nous sommes ici pour discuter, et je suis prêt à soutenir la discussion. Je m'engage à respecter la parole de mes contradicteurs, et je leur demande en échange de vouloir bien tolérer la mienne. [Très bien ! — Parlez I)

Je dis, Messieurs, qu'il y a une question qui me paraît à peu près dégagée du débat : c'est la question de savoir si la Chambre admet ou repousse la théorie de la souveraineté illimitée du Congrès de révision.

Je ne veux pas forcer les décisions de la Chambre. Elle vient de rendre un vote sur la proposition de M. Lockroy, qui ne lui a pas caché la portée et le, sens de sa proposition, puisqu'il a tout mis en question, tout ce qui existe aujourd'hui dans le pacte constitutionnel.

11 en est de même de l'honorable M. Barodet, qui ne reconnaît à aucun degré le droit de limiter cette autorité du Congrès, qu'il déclare être souveraine. Eh bien, je dis que le fait d'avoir écarté nettement ces deux propositions ne permet pas de croire que la Chambre voudra retenir encore longtemps Texamcn de la révision illimitée.

Toutefois, comme je me trouve en présence d'une proposition qui;, sous une forme beaucoup plus voilée que la proposition de MM. Lockroy et Barodet, tend au triomphe de la même doctrine ; comme il n'est pas douteux qu'il y a, je ne dis pas une contradiction, mais- un progrès immense entre le premier paragraphe de la proposition qui vous est soumise et sa conclusion, je dis qu'il faut que la commission vienne nous dire ici quel est le sens qu'elle donne à ces

mots ; « Il y a lieu à la révision des lois cDiistitutiounelles. » {T?'ès bien! tf^ès bien!)

Dans le rapport, on met en lumière qu'on a bien voulu dresser une liste indicative des questions à soumettre à l'Assemblée nationale : c'était le moins qu'on pût faire, mais on a expressément indiqué, — je ne conteste pas le droit de la commission, c'est la théorie que je me propose de combattre si elle est maintenue, — on a conclu en disant que ce n'était qu'une sorte de révision incomplète des questions qui devront être déférées à l'appréciation du Congrès, et que le Congrès ne recevait pas les résolutions mêmes de la Chambre, qui doivent être l'objet d'un accord avec la Chambre haute. Ne perdez jamais cela de vue. Messieurs : je crois que dans toute cette discussion on a beaucoup mieux raisonné sur ce qu'il plaisait le mieux de faire ici, sans prendre souci de l'accord qui doit donner naissance à l'Assemblée souveraine en matière de révision. (77'ès bien / très bien !)

Messieurs, puisque la commission maintient, encore bien que ce ne soit plus à l'état de déclaration manifeste et catégorique, le droit pour ainsi dire organique du Congrès de mettre en délibération toutes les matières qu'il peut rencontrer dans l'examen des lois constitutionnelles, je dis que je me trouve en présence d'une théorie au moins aussi étendue, et, — permettez-moi de le dire au point de vue politique, — aussi subversive que les théories que vous venez de condamner. [Mwmures à V extrême gauche.)

Oui, je dis subversive, et je ne le dis pas pour jelrr le discrédit sur les auteurs de cette proposition ; je lo dis parce que, dans un pays à peine échappé aux (fit'ficultés politiques et sociales, dans un pays qui s'c^t donné, il y a six ans à peine, les institutions qui abritent sa fortune, assurent sa paix et le développement de toutes ses richesses, il est subversif de remettre tout en question et de livrer à la discussion publique.

ardente, des ennemis de toutes nos institutions, ce qui est le fond même de la sécurité publique du pays. ( App la udissements . )

Je pense que si vous voulez vous inspirer, — comme c'est votre devoir et le nôtre, — que si vous voulez vous inspirer des volontés du suffrage universel, vous devez examiner cette question de la révision et y apporter le même esprit de sagesse, de modération, de maturité, que la France y a apporté elle-même dans ses dernières assises électorales. {Mouvement,)

On parlait tout à l'heure de je ne sais quels désirs qui ne s'étaient pas produits, ni révélés dans les programmes, mais dont on avait la conscience mystique.

On disait que c'était d'après cette espèce d'hypothèse, pour ainsi dire mystérieuse, qu'il convenait de diriger les délibérations des pouvoirs publics. Vous venez de faire justice de cette théorie. Mais ce qui n'est pas plus admissible, c'est que sous le couvert d'une réserve et, comme on le disait tout à l'heure, d'une prétérition, — comme si on faisait pour un pays des lois définitives par prétérition, comme si on pouvait répondre à l'attitude du pays par des retraits de textes dans les projets soumis à vos délibérations, — ce qui est inadmissible, c'est qu'on dise : Nous reconnaissons bien la compétence absolue, définitive, complète du Congrès, nous reconnaissons la compétence absolue de chaque membre du Sénat et de la (Chambre des députés pour soulever toutes les questions; mais il -y a une collection de parias parlementaires à laquelle nous ne reconnaissons ni droits ni qualité pour aborder ces questions : ce sont les ministres. {Applaudissements.)

Ce ne sont pas les expressions qui entêté employées, mais ce sont les idées qu'on est venu apporter à cette tribune, avec beaucoup d'autres que j(» mo forai un devoir de relever tout à l'heure.

Oui, on est venu dire qu'on pouvait tout mettre en

question et aborder tous les problèmes^ et même se demander si on supprimerait non seulement le mode d'éligibilité des inamovibles, mais encore si on mettrait fin à l'existence du Sénat, à l'existence de la présidence ; et on trouvait un argument nouveau dans une opinion ancienne de M. le président de la République. Et l'on ajoutait : Quant aux ministres, quant au gouvernement, nous allons limiter leur droit de parole; nous allons les rendre prisonniers de nos délibérations ; ils pourront bien aller au Congrès, mais ils ne pourront y défendre, y développer que les idées et les points que nous allons confier à leur modération et à leur prudence.

Eh bien. Messieurs, cela pourrait arriver si la Chambre reconnaissait qu'il n'y a de compétence pour le Congrès que sur les points spéciaux que l'accord préalable entre les deux Chambres a fixés et précisés; mais cela ne peut tomber dans l'esprit des hommes qui, en même temps qu'ils limitent la puissance parlementaire des ministres, déclarent que la porte est ouverte à toutes les entreprises, à toutes les controverses dans le Congrès. Par conséquent, il faudrait ici se mettre d'accord sur le commencement et sur la fin de votre résolution. Si vous vouliez être véritablement dans la logique, vous demanderiez, au moment duvote,qu'onretournâtvotre proposition et qu'on vous fît voter d'abord sur le paragraphe final et qu'on n'abordât la liste des matières à soumettre au Congrès qu'après qu'on aurait statué sur cette dernière proposition. [Mouvement.)

Mais puisque je me trouve en face d'une doctrine qui, quoique timide et modeste dans ses allures, ne tend à : rien de moins qu'à prendre à son compte les théories tout à fait excessives et exagérées que votre vote vient' de repousser, je voudrais en quelques mots chercher à établir devant la Chambre pourquoi il est à la fois contraire à la doctrine constitutionnelle, aux précé-

dents, à la volonté, manifestée à plusieurs reprises, dos pouvoirs publics de soutenir que le Congrès peut avoir de piano Tattribution souveraine de touche? môme aux parties de la Constitution dont on ne lui a nas renvoyé l'examen.

Je ne vous rappellerai pas que dans notre passé, de 1791 à 18i8, on n'a jamais, dans aucune Constitution, prévu la révision d'une Constitution qu'en la soumettant aux précautions, aux garanties les plus délicates pour empêcher précisément cette instabilité constante, si redoutable dans le pacte fondamental luimôme.

Ainsi, si je voulais faire passer sous les yeux de la Chambre un ou deux textes, elle verrait avec quelle énergie les législateurs qui nous ont précédés en matière républicaine se sont montrés, obéissant en cela à un sens politique profond, soucieux de contenir, de maintenir dans les règles les plus étroites la compétence des Assemblées de révision.

Voici, Messieurs, ce que, le 2 septembre 1791, on votait d'acclamation ;

« L'Assemblée de révision prêtera le serment de se borner à statuer sur les objets qui. lui auront été soumis par le vœu uniforme des trois législatures précédentes. » [Mouvement.)

Ah ! Messieurs, il est certain que si vous vous trouviez en présence d'un texte comme celui-là, quelle que soit votre témérité, vous n'iriez certainement pas à rencontre. Non, je ne le pense pas. Seulement, je crois qu'il n'est pas inutile de mettre sous les yeux de la Chambre et du pays la série des mesures de prudence et de garantie qui ont toujours été prises pai des législateurs avisés, aussi bien dans notre pays que dans les démocraties qui nous avoisinent, parce que, tout à l'heure, en discutant notre propre interprétation de la Constitution, nous demanderons à quelles considérations nouvelles vous pouvez bien obéir en

renversant ainsi toutes les pratiques et toutes les traditions des gouvernements sages.

Messieurs, on lisait dans la Constitution de l'an III, sur le rapport de M. Boissy-d'Anglas sur le projet de Constitution de l'an III :

« Je demande que la révision soit bornée aux seuls articles de la Constitution auxquels le Corps législatif aura proposé de faire des changements. »

Et de telles doctrines étaient absolument sanctionnées par l'unanimité des républicains de l'époque.

Plus tard, il fut pris une autre disposition ainsi conçue :

« L'Assemblée de révision n'exerce aucune fonction législative ni de gouvernement. »

Cette disposition est la même que celle de la Constitution de 1875, car, d'après elle, cette Assemblée souveraine ne peut, à aucun degré, ni faire une loi ni délibérer sur une matière quelconque de l'ordre législatif. Ce qui, soit dit en passant, vous permet de voir que ce n'est pas une Assemblée souveraine comme sont les Assemblées souveraines qui ont été constituées dans ce pays.

Et je profiterai de l'occasion pour répondre à une objection qui m'a été faite dans la commission des 33. On me disait : « Vous refusez donc à cette Assemblée souveraine le droit de faire son ordre du jour? »

Messieurs, on confondait l'ordre du jour avec les attributions et la compétence des Assemblées. Ce sont là deux choses parfaitement distinctes. Les Assemblées quelles qu'elles soient, souveraines ou non, sont toujours maîtresses de leur ordre du jour. {Très bien! t7'ès bien! au centre.)

Ce sont là des principes certains, Messieurs : et il faut évidemment avoir grand soin de les rappeler, puisque l'objection qu'on y fait est le fondement principal des résistances que nous rencontrons.

Donc, pour en revenir à mon exposé, je dis que, en

1848, les mêmes précautions furent prises. Vous savez, Messieurs, de combien de garanties on avait entouré la révisio'n de la Constitution, qui malheureusement n'eut pas lieu.

Dans les pays voisins, que je cite seulement pour faire une énumération : en Suisse, en Belgique, en Allemagne, dans la Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Prusse, en Autriche, en Danemark, en Suède, en Grèce, en Portugal, dans tous ces pays la révision s'exerce de la môme manière; là où il y a deux Chambres, il faut l'accord de l'une et de l'autre se rencontrant dans les mêmes matières qu'elles veulent soumettre à l'examen d'une Assemblée de révision. J'ajoute qu'en dehors de cette compétence précise et limitée il n'y a rien de possible. (Mouvement.)

Etj sans vouloir répondre à ce qui m'a été reproché, je dirai un mot de l'interprétation si violente qu'on a donnée aux paroles que j'ai prononcées dans la commission des 33 sur ce qui adviendrait au cas où, par impossible, par hypothèse, cette Assemblée de révision, ce Congrès sortant de la limite des compétences qui lui auraient été attribuées porterait la main sur une autre partie de la Constitution. On me demandait ce qui alors adviendrait, et je répondais avec le texte môme d'un des rapports présentés à la Chambre... Mais il paraît que la môme chose dite par M. Méline, au nom d'une commission parlementaire, et dite par moi présente tour à tour un aspect tout à fait bienfaisant ou un aspect tout à fait sinistre. (liires.)

C'est là. Messieurs, la seule réponse que je veuille faire à ces interprétations. Je pourrais me laisser aller à protester avec énergie, avec vivacité , contrç de pareilles suspicions. J'aime mieux reconnaître que la Chambre, à la simple audition, en a fait l'appréciation qu'il convenait et m'a donné par là dispense d'y répondre. (Applaudissements au centre.)

Eh bien, Messieurs, je dis que les précédents, — je viens d'en citer un sur lequel je reviendrai, — sont tout à fait contraires à cette théorie. Mais je' voudrais soumettre à la Chambre une argumentation de droit constitutionnel. Elle est un peu aride, mais la Chambre voudra bien me le permettre.

Je dis, Messieurs, que la souveraineté nationale repose uniquement dans la généralité du peuple français. Cette souveraineté se délègue ; elle se délègue temporairement ; elle se confie passagèrement aux mains de mandataires définis parles lois constitutionnelles. Ces pouvoirs délégataires de la souveraineté nationale sont la Chambre des députés, le Sénat et le président de la République.

Si un étranger demande aujourd'hui où repose la souveraineté nationale, il faut lui répondre : Dans ces trois pouvoirs.

M. Jules Maigne. — C'est une erreur 1

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Si c'cst une erreur, vous viendrez le démontrer.

M. Jules Maigne. — Très volontiers ! je demande la parole.

M. LE président du conseil. — Messieurs, lorsque le Sénat et la Chambre, investis de cette délégation de la souveraineté nationale, veulent porter la main, dans un but d'amélioration ou de modification profonde, sur les lois constitutionnelles, qu'est-ce qui se passe? Si les deux pouvoirs ne peuvent se mettre d'accord, rien n'est fait. Une fois d'accord, ils se réunissent, ils délibèrent sur une formule préalablement arrêtée. Cette formule, elle doit porter, — sans cela il n'y aurait pas accord de volontés, — sur des matières précises et déterminées, car il n'y a pas d'accord de volonté sur des matières vagues non précises, indéterminées et contradictoires.

Le premier acte, — permettez-moi le mol, — le premier acte générateur du Congrès, c'est le consente-

ment de ces deux Chambres délégataires de la souveraineté nationale. [Très bien! très bien!)

Et il ne faut pas dire que ces deux Chambres sont des pouvoirs inférieurs aux Congrès ; elles sont des pouvoirs nécessaires à la création, des parties qui lui sont antérieures et qui ont besoin, pour l'engendrer, de se mettre d'accord sur ce que j'appelle son titre d'existence. Et de même que ces pouvoirs le créent, ils fixent les limites de sa compétence et de ses attributions. Et cela est bien certain, car si cette limite n'était pas fixée au moment où l'accord se fait, comme sans accord préalable, il n'y a pas de Congrès possible, il n'y aurait pas de création de Congrès.

Eh bien, si vous voulez réfléchir à cette situation qui constitue une espèce juridique familière aux esprits qui ont été nourris de théories juridiques, je dis que la Chambre des députés et le Sénat, délibérant sur une formule commune, donnent naissance au Congrès, mais que le Congrès, à ce moment-là, .ne reçoit que ce que peuvent lui transmettre et lui donner les deux parties souveraines du pouvoir législatif.

De telle sorte que ce Congrès ne peut délibérer, résoudre, statuer que dans les limites où ceux qui l'ont engendré lui ont donné ses pouvoirs. Et alors, on dit : S'il sort de ces limites, s'il franchit cette borne légale, qu'est-ce qui arrivera ? Il arrivera ce que prévoyait l'honorable M. Méline, rapporteur d'une commission dont faisaient partie un certain nombre de mes contradicteurs.

Il arriverait qu'il aurait fait un acte illégal et que, s'il s'y obstinait, il ferait un acte révolutionnaire ; et comme il n'a pas le pouvoir exécutif, il arriverait que sa décision serait caduque, qu'elle ne serait pas promulguée, qu'elle ne prendrait pas la vie extérieure. {Réclamations sur divers bancs.)

M. Méline, se levant de son banc. — Ma pensée n'allait pas aussi loin 1 [Mouvement.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je n'ai pas entendu ce qu'a dit M. Méline.

M. Méline. — Je dis que ma pensée n'allait pas aussi loin.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — MessieuFS , permettezmoi de vous mettre sous les yeux l'expression même de la pensée de M. Méline et de celle de ses collaborateurs de la commission. Yous verrez si j'en ai forcé les termes.

Voici ce qu'on lit dans son rapport ;

« Je tiens à bien préciser, au nom de votre commission, le caractère du Congrès qu'il s'agit de réunir. »

Puis, après avoir cité l'article 8, M. Méline ajoutait :

« Puisqu'il faut le consentement des deux Chambres pour la réunion du Congrès... » — je n'ai pas dit autre chose — «.,. la révision ne peut s'opérer que dans la mesure oti ce consentement a été donné... » {Mouvement.)

« Or, si les deux Chambres ont été d'avis que la révision ne devait se faire qu'en partie, pour un article déterminé, elle ne saurait aller au delà ; car, au delà, le consentement requis des deux Chambres ferait manifestement défaut, et le Congrès deviendrait illégal. » [Sur divei's bancs : Ah! ah! — Tr^ès bien!)

Puis le raisonnement se poursuit...

M. Barodet. — C'est le Congrès...

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Vous croycz quc c'est tout. Écoutez la fin, qu'on n'a pas citée et que voici :

« La Constitution opposerait à toute prétention de ce genre une barrière infranchissable. »

M. Méline. — Je demande la parole.

M. Barodet. — C'est le Congrès qu'on condamne aux travaux forcés I

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Il ne s'agit pas de savoir. Monsieur Barodet, ce que vous pensez, mais ce que pensait M. Méline. Je dis que j'ai restitué à ce rapport son véritable caractère.

Ce jour-là, Messieurs, vous exprimiez la vérité politique, la vérité qui a été constamment défendue et pratiquée en matière d'interprétation de la Constitution, comme le jour où l'on a remplacé M. le maréchal de Mac-Mahon par M. Jules Grévy, et où des prétentions analogues se sont produites et ont été écartées par la question préalable ; comme le jour où vous avez voulu rendre les Chambres à Paris et Paris aux Chambres ; enfin, comme le jour où M. Dufaure lui-môme, qu'on citait tout à l'heure comme une autorité contraire à la thèse que je soutiens, où M. Dufaure s'expliquait devant le Sénat, en réponse à rhonorable M. Paris, qui l'interpellait avec beaucoup d'habileté et de précision tout ensemble, à propos d'une circulaire de M. Ricard qui avait blâmé une manifestation électorale de l'honorable marquis de Franclieu. Je ne sais si vous vous en souvenez :

M. Ricard, dans une circulaire, avait traité de factieuses certaines espérances, et alors, car il faut bien voir dans quel domaine, sur quelles matières s'expliquait M. Dufaure à ce moment, et alors, l'honorable M. de Marcère, qui, ce jour-là, disait en défendant la circulaire de l'honorable M. Ricard, — du regretté M. Ricard, car déjà il avait quitté la vie et le ministère, — M. de Marcère disait qu'on avait le droit de traiter de factieuses ces espérances monarchiques parce que la Constitution avait établi la République. Et de ce côté [la droite), on interpellait le ministère et on lui disait : Non, l'article 8 nous protège, l'article 8 réserve notre droit absolu de changer d'un coup, totalement, la forme du gouvernement établi. C'est là-dessus que s'engageait le débat. Vous pouvez relire en entier le discours de M. Dufaure, vous y trouverez ceci : « Je ne demande qu'une chose, c'est de ne pas m'expliquer sur une pareille question ; je vous demande de ne pas la faire juger par le Sénat. » 11 renvoyait, à l'expiration des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, Tinter-

prétation ultérieure qui devait se produire sur l'ensemble de la Constitution ; et il ajoutait : « Oh! alors, vous pourrez peut-être changer la forme du gouvernement; votre droit a été réservé. » [Mouvement.)

Messieurs, nous ne disons pas le contraire, nous ne disons pas que l'article 8 n'a pas réservé absolument la possibilité de changer l'ordre de choses établi, mais à la condition de commencer par obtenir l'accord préalable des deux Chambres. [Ti-es bien! très bien! au centre et à gauche.) De telle sorte que ce qu'on a voulu assurer dans la Constitution de 1875, c'est ce qu'avaient voulu assurer toutes les Constitutions antérieures ; c'est que, véritablement, il n'y aurait pas de surprise et qu'on n'irait au Congrès qu'après avoir eu l'assentiment, le concours, l'accord préalable des deux Chambres délibérant par avis séparé. [Mouvement.)

Et cela s'explique très bien, cela s'explique notamment par la composition numérique différente des deux Assemblées. On parle très légèrement de l'existence ou de la suppression du Sénat ; il semblerait que rien n'est plus aisé, mais rien n'est moins juste et moins conforme aux intérêts de ce pays-ci ; rien n'est aussi contraire à la volonté des constituants de

Savez-vous pourquoi on a voulu cet accord préalable? C'est que, Messieurs, quand on va à un Congrès, si ce Congrès, comme vous le soutenez, n'a absolument ni frein, ni règle, ni limite, s'il peut se mouvoir dans l'espace et donner à toutes ses entreprises constitutionnelles ou extraconstitutionnelles le développement qu'il lui plaît, évidemment vous me permettrez bien de croire que lorsque vous y convierez une Assemblée à peu près de moitié inférieure en nombre, elle refusera de s'y rendre si vous ne l'appelez pas à délibérer sur des points déterminés, et c'est ce qu'on fait quand on présente des propositions qui sont vraiment menaçantes quand elles sont aussi peu réglées.

La Constitution l'avait prévu, carie sens de cet accord préalable, c'était de protéger l'Assemblée qui était la plus exposée et qui avait la moins grande force numérique contre les entreprises irréfléchies qui pouvaient se produire. [Rumeurs swr plusieurs bancs.)

Je ne dis pas que cette conclusion vous agrée ; je sais, quoique la conversion du pays républicain se fasse tous les jours en cette matière, je sais qu'une Assemblée unique n'ayant ni contrepoids ni frein, livrée à l'expansion de ses propres mouvements et de SCS propres théories, est une doctrine encore caressée dans les rangs de la démocratie ; mais ce que je sais aussi, c'est que cette théorie, à la lumière des événements, à l'expérience de chaque jour, de l'expérience actuelle, de celle que nous faisons depuis quinze jours, démontre l'utilité, l'importance capitale dans une démocratie, de l'existence d'une haute Chambre, ne fût-ce, Messieurs, que pour donner le temps de la réflexion à tout le monde. [Applaudissements au centre et à gauclie.)

Je dis qu'il y a accord parfait entre les traditions historiques, les volontés du pays, les intérêts de la France et l'esprit de la Constitution que je commente et défends devant vous. Certainement vous pouvez faire un acte académique, vous pouvez ne tenir aucun compte ni de ces précédents ni de ces enseignements du passé; vous pouvez formuler non seulement que vous vous arrêterez en route, mais indiquer les articles que vous voulez reviser ; mais trouvez donc une Constitution idéale ! Vous savez d'avance quel accueil lui est réservé, — mais reconnaissez franchement que la révision totale déclarée ou déguisée est l'absence de révision, et vous vous expliquerez devant le pays. {Applaudissements au centre et à gauche.)

Voilà la vérité. Messieurs ; et si aujourd'hui cette thèse est défendue par moi, c'est que je tiens à en prendre la responsabilité^ — uon seulement au point

de vue des intérêts du pays, — cela est déjà fait, — mais au point de vue des intérêts vitaux de cette Chambre.

Messieurs, je veux m'expliquer devant cette Chambre, car de toutes les douleurs qu'on peut ressentir dans la politique, et Dieu sait s'il m'en a été épargné, il y en a une que je ne peux supporter et subir en silence : c'est d'être constamment présenté à cette Chambre, que dis-je? au parti républicain tout entier comme un homme qui méditerait de se séparer ou de s'écarter de lui, de ternir sa carrière, de paralyser son développement, d'affaiblir son autorité dans le pays. Et par qui donc pourrait-on espérer de remplacer la force et l'honneur du parti républicain dans la nation? Est-ce qu'on osera venir à cette tribune et dire que j'ai, sous la suggestion de je ne sais quelle passion personnelle, par je ne sais quelle avilissante pensée qu'on décore du nom de dictature et qui ne serait que la risée du monde si je pouvais descendre jamais à la conception d'une pareille et si misérable idée... [Triple salve cV applaudissements su?' un grand nombre de bancs)... à qui donc fera-t-on croire que je viens ici, après que vous m'avez imposé l'honneur, que j'avais considéré comme une récompense des quelques services que j'ai pu rendre, après, dis-je, que vous m'avez imposé l'honneur de prendre les affaires, à qui ferat-on croire que j'emploie ce que je puis avoir d'autorité morale et intellectuelle à vous nuire, à vous discréditer, à entraver l'œuvre commune, commencée depuis douze ans, parce que je ne veux plus m'appuyer sur vous pour atteindre autant que possible la perfection de notre œuvre? [Nouveaux applaudissements répétés sur les mêmes bancs.)

J'ai cru, je crois encore que dans tout ce que l'on dit il y a bien plus de surprise et bien plus d'égarement que de malice et de méchanceté. Mais, Messieurs] il y a des heures dans la viu uii il faut que tout soi!

apporté sous le regard vérificateur de la France. Vous me connaissez avec mes défauts, et j'ose dire aussi avec la passion que j'apporte au service de la démocra tie. Qu'ai-je fait? J'ai fait ce que j'ai pu...

Un membre à l'extrême gauche prononce quelques paroles qui ne parviennent pas jusqu'au bureau. {Ex^ clamations au centre et à gauche.)

M. Lelièvre, sous-sec7'étaire d'Etat des finances. — Que l'interrupteur se lève!

M. Paul Bert, ministre de f instruction publique et des cultes. — Ce n'est rien.

M. Li^ PRÉSIDENT. — Veuillez faire silence.

M. Lie PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Mcssieurs, j'ai partagé, vous l'avez tous vu, et je puis bien dire que des adversaires généreux et loyaux qui sont là peuvent l'attester, j'ai partagé avec vous la lutte au grand jour contre les adversaires de la République, que j'ai combattus non à cause de leurs personnes, non à cause de leurs doctrines, mais parce qu'il m'apparaissait, comme il m'apparaît encore, que leur triomphe n'était pas compatible avec la liberté, la prospérité et la grandeur de la France moderne. (7'7'é's bien! très bien!)

Nous nous sommes débarrassés de nos adversaires ; il nous reste à nous gouverner nous-mêmes {Profond mouvement), à lutter contre les incessantes causes de division qui nous assiègent, à dépouiller le personnalisme pour ne voir que le pays.

Oui, Messieurs, lorsque je suis monté à ce poste où votre confiance, et je puis dire votre impérieuse confiance, m'a délégué, je me suis mis en présence de la tâche; j'ai examiné quelle était la moyenne des vœux du pays, ni au delà, ni en deçà.

Et quel est le mot qui m'a accueilli? On a dit que ce serait le cabinet de la révision. On a dit : une révision limitée. Quant à moi, je ne saurais accepter que celle-lù, et vous, vous n'en subiriez pas d'autre, je l'espère.

Dans celte question de révision, j'ai abordé non seulement la nomenclature des articles, mais ce qui établit la sincérité et la parfaite loyauté du gouvernement; nous avons apporté un développement, nous avons apporté une indication, une justification des théories et des doctrines que nous voulions aller défendre devant le Congrès. Nous pouvions nous en abstenir ; nous ne l'avons pas fait ; nous pouvions, à notre tour, accepter une formule équivoque et ambiguë qui aurait caché la vérité, et attendre le jour du Congrès pour faire surgir ces propositions qui ont excité tant d'émotions et qui, j'espère le prouver tout à l'heure, n'en comportaient pas autant.

Qu'est-il arrivé? Il est arrivé qu'au nombre de ces questions qu'on ne discute presque plus, qu'on discutera plus tard, il en est une, — et c'est là tout le débat. Messieurs, — qui a l'air d'une sorte d'entreprise comme on le disait dans le rapport, qui semble avoir pour objet de substituer une ou des volontés particulières, — les textes ne sont pas d'accord...

Un membre à gauche. — C'est la même chose î

M. Andrieux, rapportew\ — La...

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — C'cst la même chose ; je prends le pluriel pour ce qu'il est, comme un singulier. [Rires.)

M. DE Douville-Maillefeu. — C'est un singulier pluriel I

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — ... dc substitucr la volonté d'un homme à la volonté nationale.

Messieurs, ce serait un singulier procédé, vous l'avouerez. Comment! réclamer pour les Assemblées la nase la plus large, le nombre de suffrages le plus étendu; chercher dans ce recrutement des mandataires du pays la somme de force qui les élève le plus, qui met leur intelligence et leurs idées générales audessus de toute espèce d'attache et de difficultés locales; créer ou rêver de créer, — car vous êtes les

maîtres de dire si cette conception naîtra ou si elle mourra, — chercher à créer des Assemblées fortes, irrésistibles, grandies pour elles-mêmes, grandies pour le pays, c'est préparer le gouvernement personnel? Mais vous n'y avez pas réfléchi ! Ce qui est, au contraire, le corollaire du gouvernement personnel, c'est la petite circonscription, la base la plus étroite de l'élection, le rétrécissement pour ainsi dire cantonal du collège, parce qu'alors la force de pression, la force d'influence de la centralisation administrative s'exerce d'autant plus. [Mouvement.)

Mais, Messieurs, c'est l'histoire que je traduis là en langage général. Vous n'avez pas manqué de l'observer, toutes les fois que la France s'est réellement appartenue, toutes les fois qu'elle a eu de grandes Assemblées, toutes les fois que le pouvoir personnel a été neutralisé et abattu, il avait en face de lui une Assemblée issue du scrutin de liste; au contraire, le premier acte de ce pouvoir personnel, aussitôt qu'il prenait possession du pays, c'était de supprimer le scrutin de liste et de faire du scrutin d'arrondissement ou de circonscription la base même de son autorité et de son influence électorale ; c'est ainsi qu'il inscrivait dans l'acte constitutionel un article 5 qui portait : Abolition du scrutin de liste qui fausse l'élection. Vous entendez ce que le verbe « fausser » pouvait bien vouloir dire.

Ainsi, ce reproche d'avoir favorisé je ne sais quel gouvernement personnel au détriment des Assemblées, vous voyez ce qu'il pèse quand on l'analyse et qu'on l'examine de près.

Mais, Messieurs, on se méprend, Je n'ai pas dit, et je n'avais pas le droit de dire, dans cet exposé que vous avez trouvé long, — moi aussi, mais il paraît qu'il n'était pas encore assez développé, puisqu'on ne l'a pas trouvé suffisamment clair, — je ne vous ai jamais demandé de voter A/c et nunn par un acte absolument

^r: CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

irrégulier, contraire à la Constitution, le rétablissement du scrutin de liste, pas plus que je n'avais à vous demander de voter la suppression des inamovibles ou de telle autre disposition constitutionnelle. Non ; je me suis bien gardé d'entrer dans cette voie, d'abord parce que c'eût été illégal, et ensuite parce que, dans une certaine mesure, c'eût été, en effet, blessant pour la Chambre.

Qu'est-ce que j'ai dit? Ce n'a été pour personne une surprise, car rien n'était plus connu, rien n'était plus avéré que cette opinion persistante dont je m'excuse. Messieurs, sur le rétablissement du scrutin de liste. Vous devez bien vous demander d'où peut venir cette sorte de culte exclusif, persévérant, indiscret, que je professe pour le scrutin de liste; croyez-vous que ce soit de gaieté de cœur, pour vous déplaire, pour rendre plus difficile la vie ministérielle, que je m'acharne à en préparer la réalisation? Bien certainement, vous me ferez la charité de croire qu'il faut que je trouve les raisons de cette insistance bien déterminantes pour vous imposer le sacrifice de m'entendre, et à moi-même la douleur de vous contrarier. {Inten'uptions swr dlvet^s bancs.)

Mais oui. Messieurs, je n'ai pas l'habitude de dire ce que je ne pense pas. Il m'est très douloureux d'être en dissentiment avec mes amis ; mais je crois et je croirai toujours qu'on n'est pas au pouvoir pour ne pas appliquer ses idées. Ce que je demande à la Chambre, c'est de vouloir bien en écouter l'exposé, la défense ; c'est elle qui ratifie ou rejette, mais je pense que le pouvoir n'est qu'un jouet absolument sans valeur et sans prix si celui qui le détient n'y met en pratique les idées qu'il professe. {Très bien! très bien! ùt applaudissements.)

Eh bien, l'an dernier, nous avons obtenu un vote îans cette Chambre. Je sais bien que ce n'a pas été Jans difficulté ; je sais ce qu'il en a coûté à plusieurs,

et des plus chers, de mes amis ; mais enfin, ce vote avait été rendu; il avait une autorité, une valeur; il sortait d'une Chambre qui stipulait sur son propre régime. Et quand on le porta au Sénat, est-ce qu'il entra dans l'esprit de ceux qui l'avaient rendu que ce vote allait être déchiré par une Assemblée qui avait tout intérêt à Te maintenir et à le ratifier? Est-ce qu'on n'a pas commis, à ce point de vue, une faute politique qui a porté ses conséquences? Et les élections n'avaient-elles pas ratifié ce vote, répondant à la pensée de l'honorable M. Waddington, qui disait, dans son rapport exclusif et négatif sur le scrutin de liste : « Nous sommes à la veille des élections; attendons le jugement du pays ; c'est une coutume des pays libres ; si la France se prononce sur le scrutin de liste, vous pourrez venir devant le Sénat, le Sénat le rétablira. »

Le pays a été saisi de la question... {Dénégations sur divers bancs.) Le pays ne pouvait pas ne pas être saisi, puisque ses représentants étaient encore tout chauds de la lutte parlementaire dans laquelle le scrutin de liste avait triomphé.

Et d'ailleurs. Messieurs, je ne parle pas de ces choses sans les avoir vérifiées. J'ai, moi aussi, cette collection de programmes et de circulaires électorales dont on parle, et si votre vote ne tient qu'au relevé officiel, arithmétique, de ces circulaires, ah 1 je déclare qu'il sera rendu! Par conséquent, ne dites pas que le pays n'a pas été consulté et que le pays n'a pas statué. Le suffrage universel a statué sur le scrutin de liste.

Sur divers bancs. — Non ! non !

M. Clemenceau. — Il n'y a pas une circulaire qui en parle.

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Vous Evez déclaré qu'on ne devait voter le scrutin de liste qu'à la fin de la législature.

M. GiRAULT (Cher). — J'ai dit dans ma profession

de foi que le scrutin de liste serait une atteinte portée au suffrage universel, et le chiffre de ma majorité a triplé. {On rit.)

M. LE PRÉSIDENT. — N'intcrrompcz pas, Messieurs !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Mcssicurs, j'ai formé le dessein de ne répondre, pour aujourd'hui, à aucune interruption. [Ali! ah!)

Cela peut vous faire sourire, mais je ne répondrai à aucune, d'aucun ordre, d'aucun caractère. C'est peut-être l'embarras que j'éprouve; mais enfin, je subirai encore cette humiliation. [Sourii^es.)

Je disais que le suffrage universel avait prononcé sur cette question, comme le suffrage restreint ou à deux degrés a prononcé sur la question de la réforme électorale du Sénat. Et alors, nous avons calqué, modelé notre projet de révision justement sur lés déclarations du pays, du suffrage populaire. {Réclamations à r extrême gauche.)

Et on ne s'y est trompé nulle part. En effet, voyez le Sénat : on lui dit, — et heureusement ce sont des sénateurs autorisés, les élus sénatoriaux des dernières élections qui le disent, ce qui facilite singulièrement ma tâche, — on dit au Sénat : Nous allons reviser partiellement s'il le faut ; mais il ne faut reviser que le Sénat.

Je vous ai promis. Messieurs, que je dirais tout; je tiendrai parole. Je pense, — c'est encore un point de vue que je veux jeter dans cette discussion, — que la révision, même partielle, môme limitée, ne peut avoir lieu que si la base ou plutôt la modalité électorale de la Chambre est modifiée. {Mouvements divers.) Je veux aborder toutes les faces de la question. Je dis donc que le sort de la révision est lié, dans une certaine mesure, à cette considération que le Congrès sera appelé lui-même à statuer sur le régime électoral à l'aide duquel est constituée la Chambre des députés. Vous pouvez le nier, vous po/jvez le con-

tester; moi, je le crois, et comme je dois vous faire part de toutes mes prévisions, je vous le dis, l'expérience prononcera entre nous.

Quel est l'argument le plus habituel de ceux qui repoussent l'étude de cette question du scrutin de liste par le Congrès?

Us disent : Mais comment voulez-vous qu'à quatre ans de distance nous puissions consentir à toucher à un point quelconque de notre régime électoral? Vous n'apercevez donc pas que vous nous amoindrissez, que vous nous faites, de nos propres mains, altérer l'intégrité du mandat que nous venons de recevoir, que par là même vous infirmez notre autorité, et que dès lors nous ne pouvons pas consentir à une requête aussi rigoureuse?

Je prie mes contradicteurs de vouloir bien un moment dépouiller leur qualité de députés, de se transformer en sénateurs, ce qui se voit tous les jours... [On rit) et de se demander quelle est la valeur de cet argument; je le crois également probant au Luxembourg et au Palais-Bourbon. {Ti^es bien!)

S'il est vrai, il faut en conclure : Ou pas de révision, ou révision pour tous... {Mouvements divers.)

Et voici pourquoi : il y a même, au point de vue du Sénat, un argument bien plus fort qu'au point de vue de la Chambre. En effet, en ce qui concerne le Sénat, on touche non seulement à la modalité de ses élections, mais à la base môme de son régime électoral. Si votre raisonnement est juste, il le sera également pour les sénateurs qui viennent d'être nommés par un autre procédé que celui, très modéré, très limité, que le gouvernement se propose de défendre devant le Congrès. Vous vous hâterez alors de dire qu'il faut retremper dans de nouveaux suffrages les anciens membres du Sénat. Je crois que ce serait là une faute, une faute grave ; j'estime qu'il n'y a pas là de connexité à établir entre le nouveau mode, — s'il est adopté.

— que votera le Congrès pour les élections sénatoriales et celui qui existe ; et si cela est vrai pour le Sénat, cela doit l'être tout autant pour la Chambre des députés. [Dénégations sur divers bancs à, gauche et au centre.)

Ah ! j'entends bien ! Messieurs, faites bien attention à ceci, parceque le raisonnement est rigoureux: il ne faut pas que ni au Sénat, ni au Congrès, ni dans le pays, on puisse dire qu'on a pu porter la discussion sur certains points de la Constitution, mais qu'il y a une partie réservée sur laquelle il était interdit de jeter même un regard indiscret : à savoir la partie de la législation électorale qui concernait la Chambre. Car, Messieurs, cela ne serait bon ni pour la Chambre ni pour le but que vous poursuivez et qui est la réalisation de la révision partielle.

Messieurs, on fait valoir un autre argument contre la tentative de modifier la loi constitutionnelle en ce qui touche l'organisation de la Chambre des députés. On dit : Mais vous voulez favoriser une campagne dissolutionniste contre la Chambre des députés.

Un membre à gauche, ironiquement. — Au contraire 1

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Au Contraire, oui.

11 est nécessaire d'aller au fond de cet argument, car c'est celui dont on a le plus usé et abusé.

Je crois que la dissolution ne peut, ni en droit ni en fait, être présentée comme autre chose que comme une chimère.

En effet, est-ce que la dissolution est possible, — nous nous plaçons dans l'hypothèse, car c'est la seule que je puisse envisager, o\x on a proclamé le scrutin de liste, — est-ce que la dissolution est possible sans une loi électorale? Or, nous vous disons : La loi électorale ne pourra être faite que par vous; vous serez donc les juges de savoir si vous voulez la faire. [Interruptions sur divans bancs à droite et à gauche. — Assentiment sur d'autres.)

Mais enfin, Messieurs, je constate un fait...

M. LE PRÉSIDENT. — MessieuFs, n'interrompez pas. La tribune vous est ouverte; mais n'intervenez pas de cette façon clans la discussion.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — McssieuFS, il faut cependant convenir qu'un régime électoral existe, qu'il ne peut être changé que par la volonté du pouvoir législatif.

Plusieurs membres à gauche. — C'est cela !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Ce n'cst donc pas une garantie, maintenant, que votre propre volonté ! [Rumeurs sur divers bancs à gauche.)

Messieurs, je voudrais bien qu'on me présentât l'argument qui se cache derrière ces protestations, car il m'est impossible de l'apercevoir. 11 ne me semble pas possible de soutenir, après l'inscription dans la Constitution du principe du scrutin de liste, qu'on puisse procéder à une dissolution en dehors de ces deux termes : ou une nouvelle législation électorale, ou la législation existante. Est-ce vrai?

Eh bien, Messieurs, si vous n'avez pas fait la nouvelle loi électorale, vous restez sous l'empire de la loi actuelle et je vous demande alors quel risque peut courir l'existence de l'Assemblée. [Mouvements divers.) Mais il y a mieux.

M. Crevandier. — Et la dignité de la Chambre ?

M. LE président du conseil. — Je ne puis répondre à tout, je ne puis traiter tous les arguments en même

(temps.

M. LE président. — Laissez parler, Messieurs. M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je dis, Mcssieurs, qu'il faut aller plus haut et plus loin. Comment! il sera nécessaire, pour vous garantir contre une dissolution... [Interruptions sur divers bancs à gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — MessicuFS, laisscz donc l'orateur exprimer sa pensée, je vous en conjure; vous lui répoudrez I A^ous n'avez pas encore suivi son développe* ment jusqu'au bout.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — MessieuFS, permettczmoi de vous dire que j'énonce un fait, et vous m'interrompez avant que j'aie pu dire à la Chambre à quel fait je fais allusion. {Parlez! partez f)

Je reprends. Comment! dis-je, il serait nécessaire, pour garantir la Chambre contre une dissolution imaginaire, de stipuler d'avance par un amendement... {Nouveaux murmures sur plusieurs bancs à gauche et au centime.)».. Si vous vouliez me laisser parler?

Je n'avance rien qui puisse provoquer vos murmures. J'invoque à l'appui de mon raisonnement, sans porter mon jugement en ce moment, — je le ferai tout à l'heure, — un acte de l'initiative parlementaire qui figure au feuilleton de votre ordre du jour.

Je dis qu'il n'est pas sérieux de prétendre que pour vous garantir contre un risque imaginaire de dissolution vous auriez besoin de recourir à une formule législative quelconque. Vous êtes les maîtres, et vous n'avez personne devant vous ; à moins que le monde ne s'écroule, à moins que la présidence de la République ne disparaisse, à moins qu'il n'y ait plus de républicains dans l'une et l'autre Chambre, vous n'avez qu'à parler et qu'à voter pour mettre à la raison les prétentions factieuses et dissolvantes qui pourraient se produire. {Mwmures sur quelques bancs.) Voilà votre garantie ; c'est celle de tous les pays libres en puissance de Parlements; vous pouvez, à l'aide d'un simple carton bleu, mettre à la raison et la dictature et le dictateur; et véritablement vous n'êtes ici que pour mettre absolument hors de concours toutes ces puériles et factieuses pensées. {7rès bien ! très bien! sur un grand nombre de bancs.)

J'adjure la Chambre de ne pas s'arrêter un seul instant à cette considération; la dissolution ne peut exister ni dans la pensée des hommes qui sont devant vous, ni dans la pensée de ceux qui peuvent leur suc-

céder; et quoiqu'il ne soit pas de mise, comme lo faisait observer tout à Theure M. le président de la Chambre, de faire intervenir dans ces débats la personne du premier magistrat de la République, je dis ({ue vous avez là aussi une garantie d'une puissance assurée contre de pareils rêves et contre de pareilles doctrines. [Applaudusemenls à gauche et au centre.)

Il faut donc écarter cette objection et se demander maintenant dans quel esprit et pourquoi le gouvernement introduit l'examen par le Congrès de la question du rétablissement du scrutin de liste. Je vais vous le dire.

Nous avons pensé, mes amis et moi. et j'en avais prévenu le pays dans la période qui a suivi immédiatement les élections, — nous avons pensé que s'il y avait une révision constitutionnelle, il fallait demander le rétablissement du scrutin de liste. On a reproduit dans de nombreux journaux une parole que j'ai prononcée pendant les vacances parlementaires, en Normandie, parole que je suis loin de vouloir affaiblir, mais que je demande à citer dans son intégralité; car nous sommes arrivés à une époque beaucoup plus dangereuse que celle où vivait le cardinal de Retz; ce n'est plus avec trois mots qu'on peut, sinon vous pendre, mais vous diffamer, à dire d'experts : c'est en supprimant ces trois mots. Il y a progrès de ce côté-là. \0n rit,)

Eh bien, voici ce que je disais au Ncubourg ; je le répète devant la Chambre pour l'unique besoin de rétablir la vérité. Je disais : « Non, Messieurs, la question du scrutin de liste, il ne faut pas y renoncer, mais il faut l'ajourner jusqu'à l'expiration des pouvoirs de cette Assemblée. >»

C'est là ce qu'on a cité, mais on n'a pas reproduit la fm : «■ ou à une rénovation constitutionnelle, si elle a lieu. »

Plusieurs membres au centre et à gauche. — Eh bien ?

M. AcHARD. — Et le reste? Il y a une phrase après.

M. Andrieux, ?mppo7'teur. — Parfaitement !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Yous avez pris votre texte de troisième main, et alors vous n'y trouvez pas la fin; c'est naturel.

M. AciiARD. — Au contraire, c'est la fin qui manque.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Eh bien, qu'ai-je dit? J'ai dit que je respecterais, — et je n'avais pas qualité pour ne pas la respecter, — la durée du mandat de la Chambre ; j'ai dit que je considérais que ce serait une folie, après que la France a choil ses mandataires, de les changer le lendemain et de procéder à de nouvelles élections.

Voilà ce que j'ai dit; voilà ce que je répète et ce que nous avons répété dans l'exposé des motifs ; voilà ce à quoi nous nous sommes engagés loyalement d'homme à homme, mais par un iatcrôt supérieur, celui de respecter les décisions de la volonté nationale.

Mais autre chose est de demander qu'un mandat soit frappé de précarité, et autre chose est de dire : Yous allez procéder à une révision de la législation électorale des deux Chambres. Or, Messieurs, je demande qu'en même temps que vous toucherez à l'organisation électorale de l'une, vous vouliez bien restaurer pour l'autre ce principe, de tradition républicaine, du scrutin de liste ; je demande que vous nous donniez autorisation et pouvoir, à nous, gouvernement, d'aller devant le Sénat, et ensuite devant le Congrès, pour y défendre ce que nous croyons îi • un intérêt de gouvernement de premier ordre, ce !"c nous considérons comme un retour à la véritai;! • législation du suffrage universel.

Car, Messieurs, nous attachons à un degré ment inférieur, mais vital cependant, un intérêt aussi passionné à la forme dans laquelle on consulte la^ nation qu'au principe même du suffrage universel^ [Interruptions à droite.)

M. Paul de Gassagnac. — Vous n'avez pas lu tout le document!

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je l'ai lu.

M. Paul de Gassagnac. — Non, vous ne l'avez pas lu ; vous avez omis la fin.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je dis quc cette autol'isation, nous l'avons demandée dans notre projet de révision. Nous la demandons à nouveau aujourd'hui. Et pourquoi la réclamons-nous ? Messieurs, par un sentiment qui est inné chez nous, c'est que nous pensons que le suffrage universel, consulté par ce procédé, met les Assemblées à un niveau plus élevé, non pas, ainsi qu'on l'a dit, comme moralité ou comme indépendance, mais par l'effet même du mode de consultation; entendons-nous bien, je veux dire simplement ceci : c'est sur le régime que portent nos critiques, et non sur les personnes. Et vous le savez bien, vous qui m'avez entendu dans la séance du 19 mai, — et vous ratifiiez alors mes paroles, — vous savez bien que ce n'est pas aux mandataires considérés comme individus, dont les noms sont sortis de l'urne, que s'adresse le régime du scrutin de liste, mais au régime électoral lui-même.

Eh bien, j'ai pensé et je pense encore, qu'il est tout î\ fait avantageux pour le bon ordre dans l'État, pour le fonctionnement d'une administration véritablement indépendante dans la limite de ses attributions légitimes, que chacun des mandataires du pays soit en quelque sorte affranchi de ces sollicitations ([ui le gênent, qui le fatiguent, qui l'embarrassent; il faut donc alors recourir à ce procédé électoral... (7/^tervuptions sur divers bancs), et je soutiens qu'il faut l'instituer à l'avance ; oui, quatre ans à l'avance, et non pas tout de suite; avant la séparation de l'Assemblée. Pourquoi? Par cette excellente raison qu'il n'y aura de sacrifice pour personne, ni pour vous ni pour les partis. Quand on présente cette idée à la

fin d'une législature, on nous dit qu'il est trop tard. [Dénégations sw divers bancs.)

Je ne veux pas croire, Messieurs, que vous direz qu'il est trop tard, d'autant plus que je ne vous demande, à aucun degré, de faire une loi, de voter une disposition qui vous oblige ; non ! Je pense que nous avons une politique à faire au point de vue de la réorganisation de nos services, dans la justice, dans l'école, dans l'armée, dans les finances. [Mouvements sur plusieurs bancs.)

Messieurs, je parle ainsi parce que c'est la vérité et parce qu'il faut que vous le sachiez : pendant ces deux mois, dont on disait que nous avions demandé le crédit, durant ces deux mois, mes collègues, mes collaborateurs, qui siègent sur ces bancs, ont préparé des projets de lois. [Rumeu7's.)

M. LE PRÉSIDENT. — Ne faitcs donc pas de ces interruptions.

M. LE BARON DuFOUR. — Vous prépariez votre dictature.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Mcssicurs, la Chambre peut croire que ce n'est pas une vaine parole que je lui apporte. J'affirme, parce qu'il est bon de le dire, que le programme dont nous vous avons donné lecture le 14 novembre et qui commençait par le projet de révision a été élaboré, étudié, et qu'il est, sur les points principaux, arrivé à maturité et à résolution.

Je l'affirme parce que dès demain nous serons en état de prouver que c'est une parole qui correspond à la réalité.

Oui ! sur l'organisation judiciaire comme sur l'organisation militaire ; sur le remaniement des sièges de tribunaux, sur le remaniement des justices de paix, des tribunaux de première instance et des cours, sur l'organisation nouvelle d'une compétence qui, tout en supprimant les juges, rapproche les justiciables d'une magistrature plus étendue et plus com-

pétente en affaiblissant, au plus grand intérêt du contribuable, et le coût des actes, et les frais de déplacement.

A côté de ce service étudié jusque dans ses menus détails, M. le ministre de la guerre a préparé une législation qui correspond aux vœux que vous avez apportés si souvent dans cette enceinte, sur la réduction à trois ans du service militaire, mais entourée des conditions de garanties qui feront que les forces défensives de la France ne seront en rien amoindries par cet immense allégement de nos charges publiques. {Interruptions.)

Je prie, Messieurs, si vous voulez m'interrompre, que vous le fassiez à haute voix, ou que vous me laissiez parler.

Oui, Messieurs, à côté de ces projets que j'ai là, — et ils y seront demain quoi qu'il arrive, — oui, l'on a préparé et mené à fin une législation sur les associations de tout ordre et de toute nature. {Mouvement.) C'est une législation qu'on n'attend guère que depuis 1791 et je pense qu'il est de quelque utilité d'annoncer au Parlement et au pays qu'elle est prête. Mais il n'y a pas que ce côté du problème politique qui a été traité. On a envisagé aussi les réformes de notre législation au point de vue des institutions de prévoyance, des institutions d'assistance, au point de vue d'une politique sociale modérée, pondérée de façon à donner, dans la mesure qu'il convient, une protection efficace au travail et à l'invalidité de certaines classes sociales.

On ne s'est pas arrêté h\, et on a examiné aussi quel esprit de réformes il fallait porter sur la législation des sociétés que j'appellerai des sociétés financières. Là aussi, on a examiné ce qu'il fallait apporter de révision nécessaire à la loi de 1867. Et, pour le dire en passant, il peut paraître nécessaire qu'un gouvernement d'opinion, de démocratie, c'est-à-dire qui repose sur le monde du travail, ait souci d'une législation

qni ne livre pas à toutes les fantaisies de la spéculation l'épargne du pays. {Applaudissemenls.)

On est allé plus loin, Messieurs; on a voulu compléter notre système d'éducation nationale, et les projets sont tout prêts; on a voulu reprendre la législation qui régit les rapports de l'Étal et des Églises, et les projets sont prêts; on a pensé aussi à notre commerce, à notre industrie, et des projets sont aussi tout préparés, comme ceux qui intéressent l'agriculture et qui ont pour objet de subvenir à son crédit et de diminuer les charges si lourdes qui pèsent sur elle. [Mouvement.)

Je pourrais prolonger cetteliste, je pourrais demander à chacun de mes collègues, car chacun de mes collègues a dans son portefeuille... [Rires et biixit sur quelques bancs à gauche.)

M. LE pRÉsmENT. — Vous VOUS apprêtez, Messieurs, à juger un gouvernement, et vous ne voulez pas écouter l'indication des réformes qu'il s'apprête à vous proposer.

M. LE PRÉsmENT DU CONSEIL. — Messicurs, je comprends, en effet, que ce mot de portefeuille excite toujours dans une Chambre française, vu l'instabilité et la fragilité des détenteurs, un sourire qui prend sa source dans des sentiments très variés. [On ?'it. — T7'ès bien! très bien! sur plusieurs bancs.) Mais il est nécessaire, quand on a mis, en deux mois de temps, autre chose dans ces portefeuilles que des mots retentissants, quand on y a mis des réalisations législatives pour lesquelles un jour ou l'autre votre volonté, votre patriotisme ne fera pas défaut, il est bon, dis-je, de dire, à l'heure où nous^ sommes, où se portent principalement les préoccupations du gouvernement. Et, Messieurs, j'ajoute un mot parce que c'est le mot de la situation, je dis que pour mener à bien ces diverses réformes, pour les réaliser sans embarras, sans difficulté, avec promptitude, il est nécessaire pour tout le

monde, pour tout le pays, comme pour vous-mêmes, de répéter ce que je disais il y a un an ; on me disait : Changez votre pouvoir occulte en un pouvoir réel, et je répondais à cette tribune : .Changez la législation électorale, et je suis prêt. {Mouvement.) Quand on m'a fait appeler, j'ai dit à celui qui dispose de l'existence ministérielle, avant que votre propre prérogative ait été mise en mouvement : A votre appel je pourrais répondre que, du moment que la Chambre n'est pas élue au scrutin de liste, je me récuse. {Mouvemetit .) J'aurais pu tenir un pareil langage : je ne m'en suis pas reconnu le droit. Messieurs.

M. Paul de Cassagnac. — Vous n'y avez pas pensé.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — J'y ai parfaitement pensé, Monsieur, et la preuve, c'est que j'ai prévenu le chef de l'État que, s'il y avait révision constitutionnelle, comme je l'avais déclaré dans le discours prononcé au Neubourg, je demanderais l'autorisation de défendre le scrutin de liste devant le Congrès. Eh bien, Messieurs, aujourd'hui, avec ce sentiment profond des responsabilités que vous m'avez imposées, je vous dis à vous-mêmes : Je crois, j'estime que si vous êtes assurés de sortir dans quatre ans d'ici par la porte du scrutin de liste, de ne relever, à ce moment, que d'un département tout entier, je dis que votre politique changera, et je dis que c'est là la consécration essentielle de notre projet. (Applaudissements sur plusieurs bancs. — Intei'ruptions.)

J'entends bien qu'on me dit : Non ! Eh bien, vous verrez, Messieurs, qu'un avenir prochain démontrera la justesse de mes paroles, et cela parce que j'ai la conviction intime et profonde, quand je vous résiste, quand je lutte contre vous, d'avoir le douloureux et impérieux devoir de vous déclarer que c'est une nécessité de gouvernement.

Si quand je vous dis ces choses, si quand j'invoque lô vote que vous avez rendu il y a six mois à peine,

quand je vous fais voir la nécessité de l'exécution de ces engagements, quand je vous démontre l'utilité de reviser l'article 1°% paragraphe 2, afin d'arriver, avec le concours du Sénat, à une révision partielle, quand je dis cela, si vous ne m'écoutez pas, si vous croyez que je rêve l'amoindrissement et la dissolution prématurée de la Chambre, je ne puis vous convaincre.

Je ne puis mettre en face de vos appréhensions que ma loyauté, que la sincérité de mes paroles, que les projets que nous avons préparés, enfin que mon passé. . . \Profond mouvement)^ et je fais appel à vos consciences. [Vifs applaudissements.)

Oui, je pense que cette légion républicaine avec laquelle j'ai débuté, avec laquelle j'ai passé à travers les luttes et les épreuves, ne nous fera pas plus défaut au jour du succès qu'elle ne nous a fait défaut au jour de la bataille. Dans tous les cas, ce sera sans amertume, surtout sans l'ombre d'un sentiment personnel blessé que je m'inclinerai sous votre verdict. Car, quoi qu'on en ait dit, il y a quelque chose que je place au-dessus de toutes les ambitions, fussent-elles légitimes, c'est la confiance des républicains, sans laquelle je ne pourrais accomplir ce qui est, — j'ai bien quelque droit de le dire, — ma tâche dans ce pays : le relèvement de la patrie. [Vifs applaudissements. — Au moment où M. le président du conseil 7'eprend sa place, une nouvelle salve d* applaudissements se fait erdendre.)

SUR

LES AFFAIRES D'EGYPTE Prononcé le 18 juillet 1S82

M. Gambêtta. — Je voudrais brièvement dire h. la Chambre pour quelles raisons mes amis et moi nous voterons les crédits réclamés par le gouvernement.

La Chambre peut croire que je ne reviendrai pas sur le passé. Chacun dans cette Chambre a son jugement fait ; les documents ont passé sous vos yeux ; les premières impressions, dans ces sortes de questions, sont, je le reconnais, presque toujours vagues parce qu'elles ne reposent pas sur des données exactes. Mais ces premières impressions sont dissipées aujourd'hui.

Aussi, Messieurs, je ne crois pas me tromper en disant que la question d'Egypte est mieux connue, mieux appréciée qu'il y a quatre mois.

Le sentiment du pays est également formé, et je pense que le pays ratifiera le langage que tenait tout à l'heure l'honorable président du conseil, quand il disait que nous sommes en présence d'un intérêt supérieur que le gouvernement est décidé à faire prévaloir avec l'alliance anglaise, que le concours de la conférence lui fût ou non assuré; c'est ce qu'il appelait sa liberté d'action.

M. le président du conseil ajoutait qu'à la date d'hier

418 CHAMBRE DKS DEPUTES.

il avait conclu une convention avec l'Angleterre pour la protection de cet intérêt et de la liberté du canal de Suez.

11 ressort pour moi de cette déclaration qu'on a suffisamment compris et l'importance et l'urgence de cet intérêt, et combien il était nécessaire de rentrer dans cette coopération anglaise dont on s'était écarté sous l'influence de mobiles plus ou moins légitimes, mais que je ne veux pas analyser à cette heure.

Ce qui doit nous suffire, c'est de prendre la question là où elle en est et de la traiter en elle-même sans retour sur le passé, sans aucune récrimination sur les personnes. [Applaudissements sur un graiid nombre de bancs.) Vous avez dit que vous n'aviez jamais perdu de vue l'alliance anglo-française. Je vous en félicite, car un moment j'avais tremblé : je croyais qu'elle s'était obscurcie dans votre opinion.

Vous avez dit que le concert européen était pour vous une sorte d'aréopage, de consultation préalable, qui n'engageait pas votre liberté d'action définitive. Je vous applaudis et je demande que vous restiez dans cette dernière déclaration d'une façon ferme et persévérante. {Nouveaux applaudissemenCs.)

Vous demandez aujourd'hui des crédits pour rentrer dans cette politique nationale. Votons-les sans aucune espèce d'arrière-pensée. (Très bien! très bien! à gauche et au centre.)

Vous affirmez enfin que vous avez un dessein politique, contrairement à ce que nous avait appris si malheureusement le rapport. Je suis prêt à vous donner ma confiance, même en l'absence des Chambres, car vous rentrez dans la vérité.

Messieurs, quand le rapport lu hier à cette tribune disait que vous ne vouliez pas accepter telle ou telle proposition, de crainte de paraître avoir un dessein préconçu et que toute initiative devait venir de vous. Messieurs, et que l'on viendrait vous consulter con-

stainment sur les mesures à prendre aans le développement de cette question d'Orient, je gémissais pour mon pays. Car, s'il vous appartient bien, en effet, de dicter la direction de la politique, il vous appartient bien delà contrôler, de la juger, de la condamner; mais, à coup sûr, il est une tâche, une fonction, un devoir qui appartient au gouvernement, c'est de se décider, c'est d'avoir une résolution.

Eh bien. Messieurs, je vous le demande : vous allez partir. Si le gouvernement n'a pas ce dessein ferme, cette résolution arrêtée, est-ce qu'il pourra agir? est-ce qu'il vous convoquera précipitamment pour vous demander une consultation? Non, assurément; ce qui appartient au gouvernement, c'est l'initiative, c'est la responsabilité. (Vifs applaudissements sur divers bancs à gauche et au centre. — Mouvement p?'o longé.)

M. DE Lanessan. — Jamais! Le gouvernement n'a pas le droit de guerre et de paix!

M. Gaillard. — C'est la politique de la monarchie.

M. Gambeïta, — Messieurs, je serais bien nialheureux si la Chambre pouvait méconnaître ma véritable pensée.

Je ne veux en rien entamer sa souveraineté et sa prérogative; mais je dis que vous allez vous séparer dans dix ou quinze jours...

M. Clemenceau. — Nous n'avons pas commencé la discussion du budget!

M. LE PRÉSIDENT. — N'intcrrompcz pas, Messieurs!

M. Gambf:tta. — 11 faudrait pourtant s'entendre : c'est la permanence de l'Assemblée ou la prolongation, pendant les vacances, de la question égyptienne.

J'allègue, Messieurs, un fait très simple, auqiu'l aucun de vous ne peut se dérober: je dis que dans quelques semaines vous ne serez plus sur ces bancs; mais alors la question d'Egypte ne sera pas close ; la conférence n'aura pas terminé sa laborieuse mais stérile existence {Sourires); à ce moment-là, les rui-

lies, le désordre, l'anarchie, ne seront pas dissipés dans la vallée du Nil ; et vous ne serez pas là !

Eh bien, Messieurs, moi je ne demande pas que vous restiez en permanence sur vos bancs, mais j'affirme qu'il importe que vous soyez fixés, que le pays soit fixé, et qu'il appartient au gouvernement de revendiquer toute sa responsabilité d'action, afin de savoir, dans toutes les hypothèses qui pourraient surgir, quelle sera sa conduite dans les complications égyptiennes. [Très bien! très bien!)

Pour ma part, je lui vote les crédits, — crédits que je trouve insuffisants, car c'est là ce qui m'inquiète... (Mouvement.)

Je supplie la Chambre de croire que je n'apporte dans cette discussion aucune espèce de passion. [Légere rumeur.) Si vous le croyez, je suis prêt à descendre de la tribune [Non! non! — Parlez! parlez!)

Je répète, Messieurs, quej'accorde au gouvernement les crédits qu'il nous demande, précisément pour qu'il ne soit pas matériellement démuni pendant notre absence; je répète aussi que ce qui m'inquiète, c'est le rapprochement entre les vues politiques que M. le président du conseil exposait tout à l'heure, avec l'assentiment de la majorité de la Chambre dont je fais partie, et l'exiguïté des ressources qu'il sollicite. [Très bien! à droite.)

Et alors je me demande si le gouvernement a le propos bien ferme de poursuivre cette politique, ou s'il n'aura pas besoin précisément de nouvelles ressources pour y faire face quand vous ne serez plus là.

M. Freppel. — Vous êtes dans le vrai!

M. Gambetta. — Car, quant à vous faire revenir, à vous convoquer expressément^ je ne sais si vous vous rendez bien compte de l'émotion, du trouble que cette convocation jetterait dans le pays, sans parler de la difficulté même qu'il y aurait à vous proposer des

mesures sur lesquelles vous auriez à délibérer cl i\ voter tardivement.

Voilà les questions que je pose. On me dit : Mais la conférence pourra déléguer les Turcs! Messieurs, je crois que c'est la pire des solutions; et c'était, à mon sens, un point sur lequel il ne fallait pas céder, que la question de l'intervention turque. Ramener le Turc au pied des Pyramides, c'est jouer avec le feu en Algérie et en Tunisie. {Très bien! très bien!) Ramener le Turc sous le pavillon français, c'est dire à tout l'Orient que le khalife est devenu votre maître, c'est abolir en un jour cinquante ans de notre politique. {Très bien!)

Cinquante ans? Messieurs, je me trompe, car la France ne date pas d'un siècle : c'est abolir sa politique traditionnelle sni- les bords du Nil. {Très bien! très bien!)

Mais laissons ces choses, puisqu'on passe son temps, malheureusement, de nos jours, à pleurer sur des faits accomplis!

Eh bien, oui, vous avez, — et vous croyez que c'est ce qui pourrait vous arriver de plus heureux, — vous avez décidé le sultan à cette intervention; il vous donne ses troupes, et vous savez quelles troupes ! Oh ! vous avez des garanties. Vous savez que ces troupes ne vont pas rencontrer autour de la mosquée d'Ël- Ahzar des marabouts, des docteurs de la foi qui les fanatiseront; vous répondez qu'il n'y aura pas de point (le jonction entre la révolution égyptienne et les troupes ottomanes; vous pouvez dire avec toute assusnrance qu'ayant stipulé le commandement fie ces troupes par le khédive, c'est bien le khédive qui exercera ce commandement.

Vous pouvez décider le pays par ces raisons ; vous pouvez lui dire que, ayant accordé six mois do campement aux troupes musulmanes dans la vallée du Nil, vous vous chargerez de leur faire évacuer subitesu

ment ce territoire miraculeusement reconquis. [Très bien! très bien! sur divers bancs.)

Vous croyez ces choses. Quant à moi, je vais vous accorder l'argent pour tenter ces aventures, comme vous aimez à dire. Mais si jamais le sultan redevenait maître de l'Egypte, peut-être d'accord avec des rivaux disposés à faire momentanément son jeu, — parce qu'il est dans le monde, et vous ne l'ignorez pas, des puissances qui savent colluder avec le Turc afin, d'abord, de chasser la France et, plus tard, afin d'hériter de lui... [Mouvement) — eh bien, songez-y, Messieurs. Je ne demande pas mieux que d'être démenti; mais si, par malheur, je voyais le retour des bataillons réguliers du sultan et du khalife au pied de la mosquée d'El-Ahzar, je crois fermement que vous pourriez dire adieu à tous ces rêves de réparation et de reconstitution de la colonie française dont vous nous avez entretenus tout à l'heure.

Ah ! je sais bien qu'on prend facilement son parti aujourd'hui de la perte de ces grands établissements orientaux; il suffît de l'enregistrer; cela ne s'appelle pas gouverner, cela s'appelle raconter. [Mouvement.)

Laissons ces choses et envisageons une seconde hypothèse. Je suppose que la conférence vous choisisse, comme vous le dites, pour le zaptié, pour le gendarme de l'Europe; et dans ce cas, permettez-moi de vous faire remarquer la déchéance qui s'attache alors à notre rôle. A partir de ce moment, vous n'agissez phis comme France, ce n'est plus la situation prépond»'rante et privilégiée delà France que vous allez rétabîir en Egypte, c'est une consigne délibérée en dehors do vous, devant vous, je le veux bien ; mais vous êtes obligés de convenir vous-mêmes qu'on y pensait avant d'être convoqué et réuni.

Messieurs, ce n'est pas le rôle qui vous convienl. {Mouvement.) Hé, mon Dieu, on a bien le droit de dijc 'ïuc dans un grand gouvernement comme le gouvcr-

nement de la République française il y a un devoir étroit qui s'impose à ceux qui ont l'honneur d'être les dépositaires du pouvoir, c'est de ne pas laisser amoindrir dans leurs mains le patrimoine de la Fraise; et c'est justement parce que ce patrimoine est a'^nm, qu'il n'en est que plus sacré! {Vifs applaudissemer^ls.)

Lorsque vous serez allés au Caire, — et peut-être beaucoup plus loin encore; car qui sait si on ne se réserve pas de vous l'aire voir beaucoup de pays? (Sourires), — vous serez là, non plus pour venger votre injure, non plus pour rétablir vos nationaux, non plus pour maintenir une situation que tout le monde se plaisait à reconnaître, — M. de Bismarck lui-même, — comme privilégiée, comme exceptionnelle, car lorsqu'il envoyait faire des réclamations à côté de vous, avant tout il se plaisait à reconnaître et à saluer votre grande position dans ce pays.

Ahl je sais bien qu'on dit: M. de Bismarck, il a à la fois toutes les habiletés et toutes les suggestions; toutes les fois que la France a un intérêt, ou un dessein, ou un désir, s'il se trouve, par hasard, que la politique allemande n'y est pas directement contraire, il faut se méfier. Le piège consiste à présenter à la France comme le résultat d'un encouragement et comme une exhortation de la politique allemande ce qui est la défense traditionnelle, antique, de ses plus grands intérêts.

Messieurs, il y a eu un temps uù cette politique existait, et cependant alors il n'y avait pas de Prusse. L'histoire est là pour en déposer : toutes les fois qu'une nation militaire a conqtiis une Certaine hégémonie dans le monde, elle se môle volontiers de beaucoup de choses; mais c'est justement un hommage à rendre à ce politique aussi ferme et aussi maître de lui-même qu'audacieux à certaines heures, qu'il no s'occupe que des choses qui se rapportent dircctA>mcnt i l'intérêt allemauU.

iU CHAMBRE DES DÉPUTL'S.

Or, il a dit et répété bien souvent que toutes ces querelles « ne valaient pas les os de la carcasse d'un Poméranien ». On l'oublie trop. Il ne faut pas mettre M. de Bismarck dans toutes les combinaisons et dans toutes les affaires. N'agissez que d'après votre intérêt mûrement étudié, mûrement délibéré: quant à l'étranger, on en parle beaucoup trop et dans des sens trop divers pour la détermination des calculs de la politique qui doit le mieux servir les intérêts de la France. {Vifs applaudissements.)

Eh bien, quand vous serez allés là-bas comme les mandataires de la conférence, qu'est-ce que vous y ferez? Vous me dites : Oh ! nous n'irons pas sans précautions ni sûreté, comme vous le croyez; nous avons pris nos garanties, nous en prendrons encore; nous dirons au concert européen : Vous nous désirez pour exécuteurs de vos hautes œuvres, mais vous ignorez peut-être qu'il y a en Egypte un parti national.

Oui, on a découvert que ce peuple qui, comme le disait Bonaparte, depuis quarante siècles est esclave, est à la veille de créer ou de retrouver les principes de 1789 dans les hypogées des Pyramides. {Rires approbatifs. - — Mui'mwes à l'extrême gauche,)

M. Gaillard. — Ne raillez pas ces choses-là! Tous les peuples ont eu leur aurore de liberté ! {Bruit.)

M. Gambetta. — Taisez-vous, Monsieur, vous n'avez pas la parole! {Vives réclamations à V extrême gauche.)

Un membre. — Qui est-ce qui préside ici?

M. LE PRÉSIDENT. — Je VOUS prie, Messieurs, de ne pas interrompre; si vous n'interrompiez pas, vous n'entendriez pas des paroles comme celles qui vous ont blessés.

M. Gambetta. — Je disais, Messieurs, qu'on ne s'est pas contenté de vous affirmer qu'il y avait un parti national, que je vous décrirai si vous voulez; on vous a dit qu'il y avait là une jeune nationalité ; et alors, probablement parce que l'application de ce principe

des nationalités nous a été excessivement favorable, on se propose de sauver des eaux du Nil la jeune nationalité égyptienne. {Snurh^es appi^obatifs.)

Messieurs, ce n'est pas pour la nationalité égyptienne ni pour le compte du parti national qu'il iaut aller en Egypte, c'est pour la nation française.,. (Jr^s bien! très bien!), pour cette nation française dont on prenait si éloquemment en main la déiense à cette tribune, et qui aujourd'hui, comme on vous le disait tout à l'heure, promène une vie errante et misérable sur toutes les côtes de la Méditerranée.

Quand vous serez là, aux prises, vous aurez les Anglais en face de vous ; et alors, ne vous y trompez pas, et rappelez-vous que les Anglais ont pour habitude de distinguer entre les peuples. D'une part, il y a les peuples qu'ils considèrent comme les nations d'une race analogue à la leur et qui peuvent jouir des institutions de la libre Angleterre ; c'est l'Australie, c'est le Canada; ce sont les pays où il y a véritablement un peuple, avec ses couches successives, avec ses traditions, avec sa langue propre ou ses aptitudes déjà formées.

A ceux-là, les Anglais donnent des institutions qui, peu à peu, émancipent ces races et en font pour ainsi dire les sœurs cadettes de l'Angleterre. Mais il y a d'autres races, paraît-il, dont la caractéristique, aux yeux de l'Angleterre, a toujours été d'être dominées, de vivre sous le bâton, et qui ne sont bonnes à devenir peuple qu'à la condition de ne pas être livrées à toute espèce de sollicitations venues du dehors.

Messieurs, on parle de nationalité; mais la nationalité, cela ne s'invente pas; et cependant ici, dans la question qui nous occupe, on trouverait facilement les docteurs es sciences parlementaires qui sont allés en Egypte semer et faire fructifier cette graine nouvelle du parti national. [Sowires sur divers bancs.)

Je vous assure que si on vous faisait leur biographie,

VOUS seriez fort étonnés de voir quels sont les parrains de la nouvelle nationalité égyptienne. {Rires approbatifs sur divej's bancs à gaucke et au centre.)

Oui, Messieurs, on les connaît; ils entrent même volontiers en relations avec les hommes politiques ; personne n'ignore, — je l'ai moi-même mentionné dans une dépêche du Livre jaune, — où ils ont le siège de leurs opérations et quel prix ils y mettent.

Messieurs, quand vous serez là, vous y trouverez cette Angleterre qui connaît le fellah, qui sait quelle somme de libre examen et de préparation civique il y a dans cette race depuis les Hyksos et les Pharaons jusqu'à nos jours; les Anglais vous diront qu'ils ne sont pas du tout partisans de cet ordre de civilisation.

Peu à peu, — car ils sont déjà sur place et vous n'y êtes pas encore, — peu à peu, ils s'apercevront que les intérêts qu'ils ont à défendre là-bas sont mis en question par les nébuleuses et chimériques rêveries du parti national, et vous arriverez avant longtemps, — si telle est la condition de notre intervention en Egypte, — à un conflit qui ne tardera pas à devenir assez aigre.

Mais je sais que, malheureusement, il est des personnes, — il y en a même dans cette Chambre, — qui ont envisagé avec sang-froid l'hypothèse d'un conflit avec l'Angleterre. Ce sont les mêmes personnes, d'ailleurs, qui trouvent qu'Arabi pacha est une force extrêmement redoutable... {Sourires sur divers bancs à gauche), que l'armée égyptienne réclame au moins 50,000 Français pour être dissipée.

Oui, ce sont les mêmes hommes qui ne voulaient pas, lorsque c'était relativement facile et lorsqu'on pouvait le faire au plus grand avantage de l'honneur, de la civilisation, des intérêts sociaux, des intérêts moraux et matériels, ce sont ces mômes hommes qui ont envisagé de propos délibéré, sans éprouver aucune angoisse patriotique, la possibilité d'un conflit avec

TAngleterre, et qui non seulement l'envisagent, mais le disent; qui non seulement le disent, mais qui font imprimer qu'un tel conflit ne les eftVayerait pas trop, de telle sorte que si ce vertige pouvait être pris au sérieux au delà du détroit, vous vous trouveriez pour le coup en pleine aventure. (Mouvement.) Messieurs, quand je regarde l'Europe, cette Europe, dont il a été si grandement question aujourd'hui à cette tribune, je remarque que depuis dix ans il y a toujours eu une politique occidentale représentée par la France et l'Angleterre, et permettez-moi de dire que je ne connais pas d'autre politique européenne capable de nous être de quelque secours dans les plus terribles hypothèses que nous puissions redouter. (Applaudissements à gauche et au centre.) Messieurs, ce que je vous dis aujourd'hui, je le dis avec le sentiment profond de la clairvoyance de l'avenir. (Murmures à l'extrême gauche.)

Ceux qui m'interrompent viendront ici donner les raisons qui les autorisent à croire que ma parole est sans crédit dans le domaine des affaires extérieures; mais j'ai le droit de dire qu'avant comme après la guerre de 1870, jamais je n'ai eu de préoccupation plus constante, entendez-le bien! supérieure à la fois aux intérêts personnels et aux intérêts de parti, que celle de la sécurité de la patrie (Profond mouvement), et je me détesterais, je m'interdirais à jamais l'honneur de parler devant mon pays si je pouvais mettre quelque chose en balance avec son avenir et Sia grandeur ! (Applaudissements prolongés à gauche et au centre.)

Eh bien, j'ai assez vu les choses pour vous dire ceci : Au prix des plus grands sacrifices, ne rompez jamais l'alliance anglaise. Ohl je sais ce qu'on peut alléguer; il faut en finir ici avec les équivoques, et je ferai connaître toute ma pensée; — je suis certainement un ami éclairé et sincère des Anglais, mais non pas jusqu'à leur sacrifier les intérêts français. D'ailleurs, soyez convaincus que les Anglais, en bons politiques

qu'ils sont, n'estiment que les alliés qui savent se faire respecter et compter avec leurs intérêts. {Applaudissements à gauche et au centime.)

Et précisément, — je livre toute ma pensée, car je n'ai rien à cacher, — précisément ce qui me sollicite à l'alliance anglaise, à la coopération anglaise dans la Méditerranée et en Egypte, c'est que ce que je redoute le plus, entendez-le bien! — outre cette rupture néfaste, — c'est que vous ne livriez à l'Angleterre, et pour toujours, des territoires, des fleuves et des passages où votre droit de vivre et de trafiquer est égal au sien. [Applaudissements à gauche et au centime.)

Ce n'est donc pas pour humilier, pour abaisser, pour atténuer les intérêts français, que je suis partisan de l'alliance anglaise ; c'est parce que je crois, Messieurs, qu'on ne peut efficacement les défendre que par cette union, par cette coopération. S'il y a rupture, tout sera perdu.

Voilà, Messieurs, dans quel esprit je voterai les crédits : c'est parce que vous avez dit que vous reveniez à l'alliance et à la coopération anglaise, et que vous avez mis hier la signature de la France au bas d'une convention nouvelle avec l'Angleterre.

Je vous donne cet argent; — je crois qu'il sera insuffisant, mais je vous le donne avec cette conviction que la Chambre ratifie aujourd'hui, non jfas un vote de crédit, mais un vote de politique et d'avenir, la Méditerranée restant le théâtre de l'action française, et l'Egypte étant arrachée au fanatisme musulman, à ces chimères de révolutions...

A droite. — Très bien I

M. Gambetta. — ...à ces entreprises d'une soldatesque de caserne, pour rentrer dans l'orbite de la politique européenne. Voilà pourquoi je donne l'argent, et voilà pourquoi mes amis peuvent voter avec moi. [Double salve d^ applaudissements 7'épétés et prolongés.)

Page 1