‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta (volume 2)Chapitre 25 sur 97 · IX · texte numérisé non relu

IX

A côté de Toutillage industriel et économique, vous avez, avec un soin jaloux, réformé et refondu Toutillage militaire et naval de la France ; vous vous êtes montrés surtout préoccupés du personnel chargé, sur terre et sur mer, de la garde et de l'emploi de cet immense matériel ; la situation d'activité et de retraite de tous les officiers et soldats a été améliorée, celle des sous-officiers a été et est encore Tobjet de votre constante sollicitude ; le service d'état-major a été réorganisé.

Il vous reste par le vote de projets dont vous êtes saisis, à remanier la loi de recrutement, à organiser l'administration militaire, à fixer les règles de l'avancement, et il est permis de croire que vous ne vous séparerez point sans avoir mis la dernière main au grand œuvre de la défense nationale. (7;ys bien! très bien/ — Applaudissements.)

Vous ave2 pu accomplir un pareil programme grâce à l'admirable puissance de travail et d'épargne du pays qui, depuis cinq ans, vous a rendu et au delà en plus-values les larges dégrèvements d'impôts dont vous avez allégé chaque exercice [Très bien! très bien!); vous avez établi l'équilibre des budgets, doté plus largement tous les services publics et mis hors de pair le crédit de la France.

Des lois spéciales du plus haut intérêt pour les diverses branches de l'économie sociale, la refonte intégrale de nos tarifs généraux des douanes, la réforme postale et télégraphique, la fusion de ces services, et une longue sériq de lois d'affaires resteront comme preuve de votre activité et de votre compétence. [Très bien! très bien!)

Enfin, en attendant de mettre par des lois les libertés publiques hors de toute atteinte, vous en avez favorisé la pratique pour tous; vous avez déjà assuré le droit de réunion, la presse va sortir affranchie de vos plus prochaines délibérations et aussi la recon-

naissance légale des associations professionnelles. {Applaudissements . )

Cette carrière si remplie, vous Tavcz parcourue au milieu de la paix la plus profonde au dedans et au dehors; c'est surtout en ce qui touche le maintien de la paix au dehors qu'on peut dire que votre union avec le gouvernement et le pays a été inaltérable. {Applaudissements p)*olongés sur un grand nombre de bancs.)

En dépit d'assertions sans fondement, le monde entier sait que la politique extérieure de la France ne peut cacher ni desseins secrets ni aventures. {Nouveaux applaudissements répétés et prolongés sur un grand nombre de bancs,) C'est là une garantie qui tient à la forme même de l'État républicain où tout dépend de la souveraineté nationale {Applaudissements) ^ et d'une démocratie au sein de laquelle la paix extérieure, digne et forte, est à la fois le moyen et le but du progrès démocratique à l'intérieur. {Applaudissements et bravos répétés,)

Cette politique qui est la vôtre, ces réformes, ces résultats, ces espérances vous permettront de vous présenter avec confiance au jugement du pays, quelque soit le procédé de consultation que vous adopterez pour interroger le suffrage universel. {Marques d'approbation,)

Depuis que vous siégez sur ces bancs, à plusieurs reprises et sous des modes divers, la nation a eu l'occasion de se prononcer sur vos actes. Elle a toujours vigoureusement sanctionné votre politique, et ce n'est pas au lendemain des magnifiques élections que viennent d'accomplir les communes de France qu'on peut contester votre étroite communion d'idées et de principes avec le suff'rage universel. {Très bien/ très bien! — Applaudissemen ts , )

Je ne veux tirer qu'un enseignement de ces manifestations réitérées du pays en faveur de la République, c'est qu'il faut persévérer dans la voie où nous sommes

entrés, c'est que, pour répondre aux intérêts comme aux volontés de la France, il nous faut entourer la République, que nous avons fondée, d'institutions de plus en plus libérales et démocratiques pour réunir tous les patriotes, tous les Français. (Applaudissetnenis répétés sur un grand nombre de bancs. — Mouvement prolongé.)

Prononcé le ^i février i882

(Interpellation de M. Devès sur les affaires de Grèce) A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS

On a YU dans les pages précédentes (75 à 86) comment le discours de Cherbourg et la démonstration de Dulcigno avaient fourni une première occasion d^agitation à la coalition des réactionnaires et des intransigeants. Renoncer à toute politique extérieure et faire accroire au suffrage uAiversel que M. Gambetta et ses amis ne poursuivaient partout qu'une politique d'aventures et de guerre, tel était le double but de cette ligue antifrançaisc. Ainsi il ne suffîsait pas de dénoncer le « pouvoir occulte » et les ambitions dictatoriales do l'homme d'État à qui le président de la République n'avait pas encore consenti à offrir la direction des affaires; il fallait encore et surtout alarmer à son sujet une démocratie encore très jeune, encore très ignorante des affaires étrangères et qui n'était pas remise de la terrible secousse de i870. Le patriotisme français fut rarement soumis à une plus pénible épreuve.

Ce fut sur les affaires de Grèce que la coalition de la peur et de la paix à tout prix se manifesta pour la seconde fois. Si le cabinet du i6 décembre i877 avait finalement décidé, malgré les avis contraires de M. Gambetta, de M. Challemel-Lacour et de M. Jules Favre^, de prendre part à la conférence de Berlin, c'était avant tout pour pouvoir rap-

1. La lettre d'un homme d'État contre la participation de la France au futur congrès, qui a paru dans la République française du 14 mars 1878, est de M. Jules Pavre.

134 CHAMBRK DES DÉPUTÉS.

peler aux puissances qu'il y avait d'autres intérêts chrétiens dans la péninsule des Balkans que ceux des nationalités slaves. M. Waddington avait été le principal auteur du fameux protocole xiii qui invitait la Porte à céder la Thessalie et rÉpire à la Grèce, et ce protocole, préface de la politique orientale la plus sage et la plus habile, avait reçu l'approbation du parlement et de la presse. M. Gambetta, alors simple député, et M. Léon Say s'étaient tout particulièrement déclarés les partisans de l'heureuse initiative diplomatique de M. Waddington. M. de Freycinet la poursuivit non sans énergie en faisant ratifier par la conférence de Berlin (note collective du 25 août 1880) l'article xxiv du traité de Berlin *. M. Barthélémy Saint-Hilaire l'abandonna gratuitement dans les plus étranges circulaires que ministre des affaires étrangères ait jamais signées (24 et 28 décembre 1880, 8 janvier 1881). « Les grandes puissances, disaitla note collective, ne sauraient consentir à ce que la discussion soit neutre à l'égard de l'exécution de l'article xui. » M. Barthélémy Saint-Hilaire proposa de rouvrir la discussion et do sohmettre à un arbitrage indéfini le conflit turco-grec.

Personne n'avait promis à la Grèce de se battre pour elle ; mais personne non plus, en dehors des nerveux personnages que la démonstration navale devant Dulcigno faisait tomber en pâmoison, n'avait conçu l'idée saugrenue d'une résistance du sultan aux exigences du concert européen. La solution pacifique de la question des frontières grecques aurait été acquise comme l'avait été la solution de la question relative à la frontière monténégrine. Plus l'Europe aurait montré de décision et d'esprit de suite, c'est-à-dire plus elle se serait tenue sur l'excellent terrain de la note collective du 25 août 1880, plus elle aurait eu de force et d'autorité pour prévenir le conflit armé. « C'est en disant à la Grèce : La question est désormais européenne ; c'est notre affaire à nous, concert des six grandes puissances, de faire exécuter la sentence de Berlin, et nous n'entendons pas qu'aucune initiative se substitue à la nôtre, — c'est en tenant ce langage qu'on aurait calmé et réfréné les intempérantes ardeurs du patriotisme hellénique et qu'on aurait abattu par la

1. Reconnaissance des droits de la Grèce sur l'Êpire, ayec Janina et Metzovo, sur la Thessalie avec Larisse.

même occasion les dernières velléités de résistance des Turcs *. » Ce fut à un langage absolument contraire que M. Barthélémy Saint-Hilaire s'arrêta dans une heure de pusillaminité et de crainte, pour faire pièce à M. Gambetta, alors que toutes les puissances signataires, la Russie et la Prusse, comme l'Angleterre et l'Autriche, restaient tranquillement fidèles à la note du 25 août 1880, sans faire plus d'attention aux dernières récriminations de la Porte. « Il s'agit avant tout, disait ce ministre, de dégager la France de l'affaire grecque. » M. Thiers avait dit : « Il ne suffit pas de ne pas vouloir la guerre, il ne faut pas suivre une politique qui compromette les relations du pays *. »

Los circulaires de M. Barthélémy Saint-Hilaire produisirent, comme il fallait s'y attendre, à Londres^ une véritable stupéfaction et une légitime indignation à Athènes. En France, l'opinion se divisa. D'un côté, le parti de la paix à tout prix, les amis de l'Elysée, les intransigeants et les réactionnaires applaudirent. De l'autre, tous ceux qui avaient quelque notion de la politique orientale et quelque sentiment de la dignité de la France protestèrent. Les articles de la République française, du Temps, du Journal des Débats et de la Hevue politique furent particulièrements vifs. M. Antonin Proust interpella M. Barthélémy Saint-Hilaire à la Chambre (3 février). M. Spuller prononça à Vitry-le- François, sur la nécessité pour la République de suivre une politique extérieure forte et digne, un discours qui eut un retentissement considérable (30 janvier). Les journaux de la coalition poussèrent aussitôt les hauts cris et déclarèrent que

1. Article de M. Eugène Ténot dans la Gironde du. 4 février 1881. M. Barthélémy Saint-Hilaire, à son amvée au (juai d'Orsay, avait commencé par admettre dans toute sa plénitude ce que M. de Freycinet avait appelé « un titre irréfragable pour la Grèce ». C'est ainsi que, dans sa dépêche du 10 novembre 1880, il qualifia de titre précieux pour les àrecs les décisions et la conférence de BerUn, et qu'il assura que l'Europe avait pris à leur égard un engagement moral. Le 30 novembre suivant, il déclarait encore au Sénat que les flottes alliées s'étaient réunies dans l'Adriatique non seulement pour contraindre la Porte à céder sur Dulcigno, mais pour la déterminer, u car cela était autant dans la logique de la situation que dans la pensée de toutes les puissances », à céder sur la question arménienne et sur la question grecaue.

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