IX
Prononcé le 20 janvier 1881
AU BANQUET DE LA CHAMBRE SYNDICALE DES DÉBITANTS DE VINS DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
Nous reproduisons, d'après la République française du 21 janvier, le compte rendu suivant :
« Hier soir, a eu'lieu dans la salle du Tivoli-Vauxhall le troisième banquet de la Chambre syndicale des débitants de vins du département de la Seine, banquet dont la présidence avait été offerte à M. Gambetia.
« Au dessert, M. Laplagne, président du syndicat, donne lecture d'un discours fréquemment interrompu par les applaudissements. Puis M. Ganibetta prend la parole et prononce le discours suivant :
Messieurs,
Si je me lève au milieu de vous, ce n*est pas pour vous adresser un discours; c'est uniquement pour vous exprimer avec quel esprit de reconnaissance je suis venu assister à cette réunion qui a été si bien appelée une fête de famille. Je suis venu ici, en effet, après y avoir été invité par vos représentants dans la Chambre syndicale des débitants de vins du département de la Seine. J'attache, je Tavoue, un intérêt tout particulier au développement et à la propagation des Chambres syndicales {Très bien/ très bien! — Vive adhésion), et quand Toccasion m'est donnée d'entrer en relations avec les véritables représentants du tra-
vail, du négoce, de réchange, j'estime que c'est toujours un intérêt capital qui réclame toute mon attention et une affaire sérieuse à laquelle je ne saurais me dérober sous aucun prétexte. {Applaudissements,) Laissons donc de côté les compliments. Messieurs, vous n'êtes pas plus honorés que je ne le suis moimême de me trouver au milieu de vous*. [Bravos,) 11 n'est même pas nécessaire, — je répète. Messieurs, que je n'ai pas l'intention de prononcer ce soir un dis-
1. M. Laplagne, président du syndicat, venait de porter un toast ù M. Grévy et à M. Gambetta ; il s'était exprimé en ces termes :
« Il est d'usage dans tous les banquets professionnels honorés de la présence de convives n'appartenant pas à la profession réunie, que le président leur souhaite la bienvenue.
« Nos banquets précédents ont, certes, eu de l'éclat, mais celuici dépasse tellement ce que nous osions espérer que je suis réellement confus de l'honneur oui m'est dévolu.
« Nous avons parmi nous les plus hautes personnalités politiques.
France républicaine.
«Ah .'cet espoir était bien placé. A peine étions-nous débarrassés de l'étreinte gennanique que nous retombions sous le joug le plus insupportable que la France puisse subir. Je veux parler ae la coalition des monarchistes, guidés dans leurs ténébreux desseins par le pai*ti clérical. Notre patrie marchait aux abîmes.
«C'est alors que nous avons vu avec bonheur l'homme qui avait su tenir tête avec tant d'énergie à l'invasion étrangère, se dresser contre l'ennemi de l'intérieur. Par son activité, par son éloquence, par toutes les ressources de son génie, les réacteurs des 24 mai 1873 et 16 mai 1877 ont dû se déclarer impuissants, et la France a été rendue ^ ses destinées.
« Aujourd'hui même, en récompense de son dévouement patriotique, ce grand citoyen vient d'être réélu pour la troisième fois président de la Chambre des députés. J'ai nommé M. Léon Gambetta.
« Pouvions-nous espérer, je le répète, aue M. Gambetta, surchargé des soucis d'intérêts généraux si aivers et si haut placés, trouverait des instants, non seulement pour s'occuper des intérêts de notre Chambre syndicale et de notre corporation, mais encore pour venir présider notre banquet.
« Eh bien, Messieurs, l'honorable président de la Chambre des députés a bien voulu accorder spontanément deux audiences au bureau de votre Chambre syndicale et à son président; il a écouté attentivement nos réclamations ; il nous a donné d'excellents conseils, et il nous a promis son appui pour l'obtention des réformes justes et légitimes que nous demandons.
« De plus, il nous honore de sa présence. »
cours politique, — d'évoquer le passé avec ses douleurs terribles, avec ses luttes encore frémissantes, ni même le présent qui nous sourit et nous montre les plus belles perspectives. Je suis ici parce que j'ai trouvé dans la cause qui m'a été apportée et soumise par vos représentants, du bien à faire et une injustice à réparer. {Vifs applaudissements.)
Messieurs, je n'en ai que pour quelques instants : veuillez m*écoutcr sans m'applaudir et sans m'interrompre. {Afarque d'approbation,)
Je dis que la cause qui m'était apportée, et sur laquelle une presse que j'ai l'habitude de lire avec une patience qui no se dément pas, — car elle ne parvient jamais à m'émouvoir, — cherche vainement tous les jours à jeter le discrédit et le ridicule, je dis que cette cause des débitants de vin est juste ; et je le dis pour l'avoir examinée sérieusement. J'ai, en effet, passé de longues heures à m'entourer de tous les écrits, de tous les documents, de toutes les législations étrangères, et je parle avec le sentiment d'un devoir à accomplir quand je dis qu'il y a là une confusion, un arbitraire des pénalités excessives auxquels il faut évidemment apporter un remède. {Vive adhésion. — Applaudissements,)
Je sais bien qu'on dira : Mais vous prenez en main une cause suspecte; prenez garde! il y a l'intérêt de la santé et de l'hygiène publique à protéger avant tout! C'est bien aussi mon avis; mais. Messieurs, comme dans tous les problèmes qui touchent à l'économie sociale ou industrielle, nous sommes en présence d'intérêts distincts qu'il faut examiner et concilier.
Il y a d'abord l'intérêt du producteur, du vendeur primitif; il y a ensuite l'intérêt de l'État pour la perception des droits, intérêt puissant dans une démocratie qui ne recueille l'impôt que pour en faire des applications utiles et fécondes, toujours conformes à l'intérêt général. {Très bien! très bienT)
En troisième ligne, il y a Tintérêt du consommateur, c'est-à-dire de tout le monde, et je n'ai pas besoin d'insister sur la sollicitude qu'un pareil intérêt doit inspirer à tous ceux qui s'occupent d'économie et de finances dans un État bien ordonné.
Enfin, il y a l'intérêt de ces marchands de vin que tout à l'heure vous vengiez d'un mot contre le sansfaçon, la gentilhommerie de cette presse à talons rouges qui vous poursuit de ses railleries. Messieurs, ne prenez pas trop au sérieux ces critiques; ce ne sont que des mots dont fait justice, un jour ou l'autre, votre bonne humeur. [Vifs applaudissements,)
Je ne sais pas s'il fut un temps où le marchand de vin était le cantinier de l'émeute; je crois qu'il faut encore reléguer cette belle épithète dans la collection des clichés habituels à la presse réactionnaire. [Approbation,)
Il est de mode, dans cette presse dont nous parlons, — ah! Messieurs, si l'on passait en revue l'état civil des ducs et pairs qui la rédigent, on s'apercevrait qu'il y a bien des faux frères... [Applaudissements), — il est de mode, dis-je, dans cette presse, de médire des marchands de vin et de considérer comme tombé au dernier degré de la dégradation quiconque a relation ou contact avec ces petites gens.
Messieurs, dans notre démocratie, sachons nous défaire de ce ton et de ces fâcheuses habitudes de mépris et de dénigrement. Sur ce sujet, je n'ai qu'un mot à dire : Le bon sens public suffit <i la répression de ces écarts de plume. Pour ma part, je ne demande qu'une chose, et je le répéterai à satiété, c'est la liberté absolue de la presse, qui excelle à mettre chacun à sa place et à appliquer à chaque chose sa mesure. [Applaudissements,)
Eh bien, ce marchand de vin, ce débitant, cet humble commerçant, qui exerce surtout sa profession dans les quartiers populaires, et dont le comptoir
remplace pour l'ouvrier, pour le petit bourgeois, pour le tâcheron, le cercle, le club, le salon... oui. Messieurs, ce marchand de vin est soumis à une législation exceptionnelle et vraiment trop rigoureuse. La date de cette législation, — comme nous le montrerons ailleurs quand nous nous expliquerons sur les principes qui y ont présidé en 1851 et 1855, — la date de cette législation prouve qu'on n'a pas toujours dédaigné les marchands de vin, puisqu'on a fait pour eux des lois spéciales et destinées à les placer sous la main et à la discrétion de l'administration ; ces modestes débitants qu'on dédaigne maintenant que l'on a perdu toute chance de s'en servir dans la politique, ces marchands de vin constituent une classe très importante dans une société où il y a de grandes agglomérations ouvrières^ car, selon le mot d'un de nos amis qui d'ouvrier est devenu homme public et un député fort sérieux, selon ce brave Martin Nadaud, le travail donne soif. (Très bien! très bien/ applaudissements). Et c'est pour cela, dit-il, que vous voyez plus souvent l'ouvrier que le bourgeois au cabaret, et plus souvent le bourgeois que le noble.
C'est ainsi, Messieurs, que lorsqu'on décrie cette profession on fait le procès même de la démocratie laborieuse.
J'ai confiance, sur ce point, dans l'expérience et dans le bon sens de mon ami Nadaud. Aussi, Messieurs, je demanderai, — et c'est l'unique 'motif pour lequel je suis entré en relations avec vous^ Messieurs, et qui explique ma présence à cette table, — je demanderai que l'on améliore la situation légale des marchands de vin, et je le demanderai d'accord, j'en suis sûr, avec le concours de mes amis, de mes compagnons d'armes, qui ont blanchi, comme moi, sous le harnois, qui sont assis ce soir à côté de moi. Avec leur concours, j'ai la conviction que nous aurons quelque chance de réussir. Ohl je sais bien qu'il y a
des impatients et des impatiences, et si je ne suis pas toujours avec les impatients, ce n^est pas que je ne m'explique leurs impatiences quand elles sont légitimes. Je ne dis certes pas que nous réformerons toute la législation de fond en comble; mais je crois qu'il est possible d'arriver à distinguer la simple contravention, qu'on appelle le mouillage^ d'une falsification complète de la mixture qui entraîne une responsabilité plus grande, de l'intoxication frauduleuse et tout à fait criminelle parce qu'elle est nuisible à la santé publique. Je dis que nous pouvons très bien exiger une définition nette, précise, technique des délits, au lieu de les englober sous une dénomination commune qui fait qu'on peut frapper arbitrairement, gravement, tel qui est à peine coupable, tandis qu'on peut décharger à fantaisie tel autre qui est vraiment etintentionnellementcoupable. ( Vtfs applaudissements.)
Peut-être, Messieurs, y a-t-il des surprises et des déceptions ; dans quelques parties du vaste auditoire qui me fait l'honneur de m'écouter, peut-être certaines personnes s'attendaient-elles à ce que je fisse un discours politique. Eh bien, non; c'est un simple discours d'affaires pour mes amis les marchands de vin. [Très bien! très bien/ — Vifs applaudissements.)
Je répète donc que lorsque nous aurons bien spécidisé, bien catégorisé, bien défini tous les genres de délits et de contraventions, nous aurons déjà beaucoup soulagé cette industrie, qui est en proie à une véritable terreur toutes les fois qu'elle est sous le coup d'un procès-verbal.
Et puis, Messieurs, nous aurons à chercher à nous entendre avec l'État et à voir s'il ne serait pas possible de trouver un procédé qui soumît les vins à des droits d'octroi divers, suivant leur valeur, leur composition, leur degré d'alcoolisation. (Très bien! très bien!)
Je dis, j'affirme, — et je prouverai lorsque nous ar-
riverons aux discussions de chiffres, — que, loin de perdre àToctroi, la ville et TÉtat y gagneraient, au contraire, par la multiplication des perceptions. On gagnerait surtout paçce que la fraude perdrait beaucoup de son attrait; et il en serait ainsi parce que rintérôt qui ressort de l'uniformité des perceptions et de la différence des prix de vente ne solliciterait plus le fraudeur. {Nouvelle approbation,)
Mais il y a plus, — il faut bien que je 16 dise, car je trouve, Messieurs, que c'est là un des côtés les plus graves de votre situation commerciale, — on est provoqué à la ïraude, même quand on ne voudrait pas la faire, parce qu'on se trouve placé dans un état de concurrence désastreuse. {Applaudissements.)
Il y a là une enquête à faire, une réforme à accomplir. Et quand on aura essayé d'un autre système moins rigoureux et plus juste, on n'aura pas tout fait. Je vous parlais tout à l'heure de la définition des délits : il sera nécessaire de reviser les peines, parce qu'elles sont mal appropriées aux délits qu'il s'agit de réprimer, parce qu'elles ne sont pas échelonnées et que la loi frappe du premier coup d'une pénalité accessoire plus grave, même en cas de récidive, que la pénalité principale qui est inscrite dans la loi. Je parle de cette sorte de décret de décapitation, de cette note d'infamie morale, qui entraîne la riftne commerciale de l'homme qui a encouru une condamnation.
Oh! lorsque le délit est grave, lorsque la santé publique a été mise en péril, j'admets cette pénalité... {Tt^ès bien! très bien!) Mais je voudrais que la pénalité fût graduée, proportionnée, et qu'on sût si on l'appliquera dès la première faute ou si elle ne sera pas, au contraire, le châtiment d'une récidive, à la suite de méfaits intentionnels et tout à fait frauduleux. Enfin, il est une autre peine plus grave que l'affichage public et qui est spéciale, entendez-le bien, à votre
genre d'industrie : c'est la privation, à perpétuité, des droits civils et politiques infligée aux délinquants. Messieurs, je comprends très bien qu'il soit juste et bon de défendre avec vigilance l'honneur et la probité du suffrage universel. [Adhésion unanime et applaudissements,) Mais c'est précisément parce que, dans une démocratie jalouse de sa bonne renommée, il faut être très scrupuleux sur la composition des listes électorales, qu'il faut ne pas faire de la peine de la privation des droits civiques, peine suprême et d'un caractère extraordinaire, une espèce de monnaie courante de la police correctionnelle. (Très bien/ très bien!)
Il faut qu'il y ait véritablement la constatation d'une défaillance monstrueuse, capitale et définitive, pour rayer un citoyen de la famille des citoyens. [Cest cela! Très bien!) C'est pourquoi il est si nécessaire que cette partie de la loi relative aux pénalités soit révisée, graduée, et surtout limitée. Il n'est ni juste ni bon, pour un simple fait, même dolosif, et par conséquent punissable, de chassera tout jamais un homme du forum, de la place publique. Ne faut-il pas qu'il puisse faire la preuve de son repentir, de sa réhabilitation? A quoi bon, par conséquent, frapper le coupable d'une exclusion qui est excessive parce qu'elle est disproportionnée au mobile qui l'a fait agir? {Vive approbation et bravos.)
Je crois que lorsque nous aurons étudié ces questions ensemble, — je veux dire avec vos représentants de la Chambre professionnelle syndicale, — lorsque nous nous serons rendu compte des tentatives et des efforts qui ont été faits dans d'autres pays et tout récemment, en 1875 et en 1877, en Angleterre, où l'on a édicté, comme on dit de l'autre côté du détroit, une loi extrêmement analytique; je crois que, puisant à ces diverses sources, leur empruntant ce qui peut être appliqué à nos mœurs propres, nous pour-
rons, toat en respectant les quatre intérêts qui sont aux prises dans cette question, celui du producteur, celui de TÉtat, celui du consommateur et celui du débitant, arriver très sérieusement et très certainement à une réforme dont votre honorable profession est véritablement digne. {Applaudîssetnents.)
Tel est, Messieurs, le véritable motif qui m'a amené parmi vous. Aussi, avant de m*asseoir, je porterai très cordialement [un toast : A l'avenir des Chambres syndicales; à leur législation républicaine; à leur développement par Tesprit de cohésion, de maturité et de sagesse ! ( Vive approbation, )
Que les hommes de travail s'inspirent tous de cette maxime, dont la sagesse a été si souvent éprouvée, à savoir que l'on ne détruit que ce que l'on remplace. Si vous voulez, hommes de labeur, prendre légitimement dans la société démocratique française la place qui vous appartient, sachez avant tout conquérir le consentement des majorités, apprenez à recueillir l'adhésion du plus grand nombre dans ce pays. [Vive approbation.)
Vous êtes, à l'heure qu'il est, quant à la forme politique, des maîtres incontestés; les libertés fondamentales, la liberté de la presse, celle du droit de réunion et d'association, vous y touchez, vous les pratiquez déjà tous les jours, et vous les faites entrer dans les mœurs. Ce sont. Messieurs, les véritables conquêtes politiques, et qui précèdent de peu les lois, que celles qui sont passées dans les mœurs. [Très bien/ très bien!)
Mais il y a une troisième tâche qui nous sollicite et qui s'impose à nous, c'est ce que j'appelle la solution des problèmes économiques et industriels^ et ce que je me refuserai toujours à appeler la question sociale; et savez-vous pourquoi. Messieurs? C'est parce que, quand on étudie la société, plus on l'examine^ plus on l'analyse, plus on la fouille, plus on
étudie le passé dont nous sommes sortis, et le présent tel que le font les convoitises allumées dans la nation tout entière, tel que le font les rivalités qui menacent toujours un grand peuple, alors on constate qu'on ne peut résoudre ces problèmes qu'un à un, à force d'études et de bonne volonté, et surtout à force de connaissances et de labeurs. ( Vive approbation,)
Messieurs, soyez convaincus que le peuple français, dans son immense majorité, entre de plus en plus dans cette conception d'une politique intellectuelle, rationnelle et scientifique, et qu'il en a donné, il y a quelques heures à peine, une preuve éclatante et décisive aussi bien aux partis adverses qui exhalent aujourd'hui leur dépit désormais impuissant, qu'au monde étonné de voir qu'une grande République puisse se gouverner librement avec quarante millions d'âmes, avec un passé de quatorze siècles de monarchie, et se montrer aussi forte, aussi brillante, aussi radieuse, aussi féconde, aussi puissante et respectée qu'aucun empire et qu'aucune dynastie. {Acclamations et applaudissements prolongés,)
Et à qui la France républicaine, à qui la nation démocratique, — dont nous sommes, — est-elle redevable de cette transformation? A elle-même, Messieurs; à Texpérience que lui ont apportée les plus terribles leçons de l'adversité ; à la comparaison qu'elle a faite entre le bruit des vaines paroles et l'efficacité certaine des actes; à l'examen et au jugement qu'elle a appliqué aux déclamateurs de quelque côté qu'ils se présentassent.
Et c'est cette démocratie, désormais maîtresse d'elle-même, dédaigneuse des complots des partis coalisés, et qui se sent parfaitement à l'abri des dictatures ridicules dont on cherche à l'entretenir {Mouvement), c'est cette démocratie, Messieurs, qui, par ses votes, par ses actes dix fois, cent fois répétés depuis le 4 septembre, a fait la République, mais qui
ne la veut pas, — entendez-le bien , — plus anarchiste que stérile. [Bravos prolongés.)
Un grand enseignement se dégage des élections qui viennent d'avoir lieu dans toutes les communes de France : c'est que les nouvelles couches sociales qui se sont installées aux affaires y ont démontré deux choses : leur compétence d'abord, et ensuite le sentiment de la responsabilité qui pèse sur elles. [Très bien/ /m bien/)
Mises en possession de ce gouvernement d'ellesmêmes, elles ont résisté aux efforts et aux entreprises du pouvoir clérical, et en même temps aux excitations malsaines et désordonnées d'un parti sans nom. {Vt'fs appiaudissemetits.) Et, s'il faut dire le mot de demain, je pense que c'est à cette démocratie qu'il faut s'adresser, car il lui a suffi, au seuil de cette année 1881, de faire dans chaque commune, simplement et fortement, son devoir aux élections, pour dissiper immédiatement les images noires qui pesaient sur cette longue année de conflits, de discordes, de luttes, d'inquiéludes et de renversements. Songez donc, disait-on; élections municipales, élections législatives, élections sénatoriales : le peuple français va être livré à un dévergondage électoral sans précédents. Et alors d'exciter les inquiétudes, de susciter les appréhensions, d'alarmer l'industrie et le commerce, et de dénoncer de plus belle à l'Europe ce qu'on lui dénonce toutes les semaines régulièrement dans cette presse dont je parlais, que nous sommes à la veille de tomber dans l'abomination de la désolation. (Bire général et applaudissements prolongés.)
Les élections municipales ont eu lieu, vous en connaissez les résultats.
Paix aux vaincus I
Je dirai seulement que le dépouillement de ce scrutin a rendu l'année 1881 aussi claire, aussi connue que si elle avait déjà terminé son cours. On sait
aujourd'hui; à n'en pas douter, ce que seront les élections législatives et les élections sénatoriales. Je no veux pas m'amuser à prophétiser, ce serait très commode , mais je peux vous avertir que ces élections» seront triomphales pour la démocratie, pour la République, pour la patrie! [Bravo! Bravo! — Longs applaudissements.) J'en ai assez dit, j'en ai même trop dit ! [Non! non!) Je ne terminerai pas sans porter, moi aussi, le toast de nos convives et le toast de nos visiteurs. On a dit : Aux députés, aux conseillers municipaux, à la presse! Eh bien, moi, j'ajouterai, — ce qui vous étonnera :
A toute la presse! [Acclamations répétées, — Des salves d'applaudissements éclatent à plusieurs reprises.)
La République française commenta ce discours dans Tarticle suivant :
« Nous publions le discours que M. le président de la Chambre des députés a prononcé, hier au soir, au banquet du syndicat des débitants de vin. Vous entendez bien : il s*agit des débitants , des cabaretiers, des marchands de vin du coin de rue, et non des grands négociants de Bercy dont les bureaux ne le cèdent en rien aux autres premières maisons de Paris. Quand M. Gambetta s*est rendu au milieu des voyageurs de commerce. Messieurs de l'Œil-de-Bœuf qui rédigent les feuilles bien pensantes n*ont^pu réprimer an éclat de rire plein de dédain. Que sera-ce maintenant que le puissantorateur s installe à la table des hommes qui chaque jour servent à boire à l'ouvrier! M. de Morny ne Teût point fait assurément, ni M. Guizot, ni M. de Polignac, ni M. de Richelieu, ni M. Cambacérès. Nous qui sommes de très petites gens, nous avions notre place également à ce banquet, et sans être du monde qui fait ses délices de la presse de M. Sainl-Genest ou de M. des Houx, des nobles de vieille roche, nous croyons pouvoir affirmer que si Ton réunissait au hasard onze cents abonnés de leurs feuilles bien pensantes, ou onze cents gentilshommes vendéens et bretons, ou onze cents réactionnaires quelconques, on n'ob-
tiendrait en aucun cas une réunion aussi convenable de tout point, aussi décente d'allures et de ton, aussi intelligente, aussi capable de suivre un discours d'affaires, aussi prompte à saisir les allusions politiques jusque dans leurs plus fines nuances que les onze cents débitants qui nous ont fait Thonneur de nous appeler au milieu d'eux...
« 11 faut en prendre votre parti, messieurs les réactionnaires: la marée monte! Les nouvelles couches sociales arrivant à la conscience de leurs forces et de leurs droits occupent peu à peu la place que vous abandonnez moitié de dépit parce qu'il le faut bien. Le cabaretier entrant en relations suivies avec les sommités politiques et avec les représentants de la presse, leur exposant ses griefs, réclamant leur concours pour en obtenir le redressement, cela marque une date dans l'histoire de la révolution sociale qui s'opère sous nos yeux comme une conséquence directe de 1789. Remarquez-le, en effet, le cabaretier, ce n'est pas seulement un petit, un homme du peuple; c'est en quelque sorte une sorte de déclassé, une sorte de paria dont on parle avec mépris, que l'on accuse de tous les méfaits et que Ton soumet à une législation spéciale aussi vexatoire que draconienne. Eh bien, il ne veut plus se laisser ni écraser ni diffamer. 11 proteste devant Topinion publique contre la calomnie, et il réclame devant la loi les mômes droits que tout autre commerçant, car, dit-il , la loi ne doit tenir aucun citoyen en suspicion. Son exemple sera contagieux, croyez-le. Si le débitant de vin voit le législateur admettre ses demandes équitables^ tous ceux qui se sentent lésés, tous ceux qui depuis quatre-vingt-douze ans n'ont pu encore briser les entraves) que leuravait imposées l'ancien régime , tous ceux qui ont vraiment à se plaindre de la loi lèveront la tôle et crieront justice et réforme. Et peu à peu la société se transformera
« Mais remarquez aussi par quels moyens ces onze cents représentants du débit de vin essayent d'obtenir le redressement de leurs griefs. Ils commencent par s^associer, car le bonhomme qui jadis fréquentait beaucoup leurs prédécesseurs, a démontré que l'union fait la force. Puis réunis en syndicat, ils essayent de se rendre compte nettement du malaise qui les travaille. Au lieu de se borner à des plaintes vagues contre le pouvoir, ils arrivent bientôt à comprendre
au juste ce qu'il faudrait changer à la loi. Elle devait distinguer la simple contravention du délit, la faute occasionnelle d(^ la faute habituelle. Elle le devrait surtout pour faire cesser l'arbitraire de la répression, qui met chacun d'eux à la discrétion de la police. Elle devrait enfin être assez puissante pour protéger Thonnéte homme contre la concurrence ruineuse du fraudeur. Gela bien compris, les syndics vont trouver qui? Les hommes de l'opposition? Les monarchistes à TaiTût de toute affaire pouvant embarrasser la République? Les journalistes intransigeants et leurs rares amis de la Chambre qui font un bruit épouvantable à propos de la moindre calomnie inventée par leur cerveau et qui en feraient un bien plus épouvantable encore s ils tenaient une fois on mains quelque bonne cause? Du tout! Les syndics s'adressent aux hommes de la majorité, parce qu'ils savent que c'est là qu'ils trouveront l'impartialité, la bienveillance et l'amour du travail sans lesquels aucune question sociale, aucun problème financier tant soit peu compliqué, ne peuvent arriver à une solution prati(jue.
« Ces cabarctiers demandant justice placent toute leur confiance dans les hommes influents du parti qui gouverne. Cela, nous le répétons, offre un spectacle tout nouveau, non pas seulement au point de vue des mœurs , mais au point de vue politique.
é. Nous savons bien que si nous avions le malheur d'être monarchistes, ce fait nous donnerait singulièrement à penser : la République nous paraîtrait douée d'une prodigieuse puissance de fascination.N' étant point monarchistes, nous dirons que c'est d'une prodigieuse puissance de conciliation qu'elle fait preuve. Elle vit, grande et sereine, et nous la verrons croître sans cesse en force et en apaisement. »
ALLOCUTION
Prononcée le ^i janvier i88i
A Là chambre des DÉPUTÉS
La quatrième session ordinaire de la Chambre des députés avait lieu le 20 janvier i881. M. Gambetta fut réélu président par 262 voix sur 376 votants *. Il prononça, le 21 janvier, Tallocution suivante :
M. LE PRÉSIDENT. — Mcsslcurs etchers collègues, en prenant possession pour la troisième fois du fauteuil où vos suffrages m'ont appelé, je ne sens que la difflculté d'exprimer dans toute sa plénitude la reconnaissance que j'éprouve pour ce nouveau témoignage de votre haute confiance. {Ti^ès bien! très bien!)
La session qui s'ouvre devant vous et qui doit ôtre le couronnement de notre législature, vous permettra, Messieurs, de mener, non sans effort, à parfait achèvement, la rude tâche que vous avait imposée le pays. [Très bien! très bien!)
Pour aboutir complètement, comme je le disais l'an dernier, il vous reste encore beaucoup à faire, mais vous avez déjà beaucoup fait.
Vous avez^ dès le lendemain de la mémorable lutte de mai à octobre 1877, inauguré l'exécution des volontés de la France, vous avez mis fin aux entreprises du pouvoir personnel et des anciens partis.
Vous avez restauré dans toute sa sincérité le gou-
i . Bulletins blancs et nuls : 69; voix perdues : 15 ; 30 voix s'étaient portées sur M. Brisson qui n'était pas candidat.
vernement du pays par le pays ; vous avez rendu Paris au Parlement et le Parlement à Paris; vous avez, par un grand acte de clémence et de prévoyance politique, jeté un voile sur les restes de nos discordes civiles, et, sans faire courir aucun péril à l'ordre républicain... {Applaudissements), vous avez répondu aux sentiments d'humanité et de générosité, toujours si puissants dans Tâme française. {Nouveaux applaudissements SU7' un grand nombre de bancs.)
Votre effort de prédilection s'est porté surtout sur les lois d'éducation nationale; après avoir rétabli dans leur intégrité les droits et les lois de l'État trop longtemps méconnus, vous avez assuré l'instruction de tous les jeunes Français en constituant pour la première fois dans la loi le respect absolu de la liberté de conscience. {Très bien! très bien!)
Vous avez fortement réorganisé l'enseignement supérieur et secondaire, doté richement les trois branches de l'éducation publique et préparé par là une magnifique moisson d'hommes pour l'avenir. (Applaudissements.)
Les travaux publics ont reçu de vous une impulsion décisive et sans précédent; les populations qui avaient contribué de leurs deniers à la création des anciennes lignes de chemins de fer vont enfin, par une juste réciprocité, posséder de nouveaux moyens de transports et d'échanges. {Très bien/ très bien! )
Les beaux ports que la France doit à la nature et au passé vont, grâce à votre généreux concours, prendre l'extension, la puissance qui leur permettra, de Dunkerque à Marseille, d'entrer efficacement en lutte avec les plus grands entrepôts de l'Europe. {Applau' dissements.)
Les routes, les canaux, largement dotés, restaurés, agrandis ou créés, compléteront cet admirable ensemble de voies de communication terrestres et maritimes. {Applaudissements.)