‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta (volume 2)Chapitre 29 sur 97 · IX · texte numérisé non relu

IX

ciété en rasseyant sur des bases qui n'ont rien de certain, parce qu'elles n'ont pas été suffisamment étudiées. Mais ce n'est pas une raison parce que je suis opposé à ces théories chimériques, malsaines, irréalisables et toujours grosses de périls pour les travailleurs, qui sont toujours les victimes et jamais les bénéficiaires de toutes les expériences sanglantes auxquelles elles donnent lieu, ce n'est pas une raison pour que moi, qui tiens à l'État parce qu'il porte en lui l'idée civilisatrice par excellence, parce qu'il est au-dessus de toutes les convoitises intéressées, parce qu'il est la vraie puissance collective , parce qu'il résume la vie de la nation, parce qu'il ne peut jamais lui faire courir de danger ni la faire tomber dans l'ornière du despotisme, parce que l'État, Messieurs, c'est toutle monde, c'est la patrie!... {Applaudissements et bf*avos),,, ce n'est pas une raison pouj que je méconnaisse ses devoirs envers la collectivité.

Oui, Messieurs, cet État, précisément parce qu'il est le metteur en œuvre de toutes les richesses, de toutes les énergies de la nation, doit, à son tour, et au nom des grands intérêts sociaux dont il a la garde, se retourner vers la maladie, vers la misère, vers le chômage, vers les incertitudes d'existence qui augmentent à mesure que les forces vitales d'une nation grandissent elles-mêmes ; et il doit comprendre qu'il a un mandat de protection, d'assistance et de prévoyance. Messieurs, vous avez, par vos eff'orts individuels, conquis le droit de réclamer l'organisation de cette assistance dont parlait tout à l'heure mon ami M. Liouville ; et vous pourrez aborder l'étude de ces problèmes avec la méthode exacte qui vous a si bien réussi pour votre société, au jour où vous aurez reçu de la loi une constitution véritablement indépendante et autonome. {Assentiment unanime, — Applaudissements et bravos,)

Je ne veux pas insister davantage. Je répète que je

ne suis pas venu ici pour vous faire un discours, mais pour vous apporter le témoignage non seulement de ma sympathie, mais de ma solidarité avec vous. Je tenais à vous féliciter d'avoir mené à bien votre œuvre et d'avoir si victorieusement répondu par le mouvement et le progrès parmi les travailleurs de notre démocratie, à quelque degré qu'ils soient placés, car je ne distingue et je ne distinguerai jamais, je n'admettrai jamais cette pensée que dans notre société démocratique le travail ne doive pas, à tous les degrés, jouir des mêmes garanties et des mêmes libertés. [Vifs applaudissements,)

Oui, Messieurs, surtout des mêmes garanties. Ce sont ces garanties qu'il faut assurer par un régime libéral qui, plaçant face à face, non plus à l'état d'antagonistes, de rivaux, de duellistes acharnés et haineux, le travail et le capital, mais, au contraire, comme deux forces destinées à se confondre, à fusionner pour augmenter l'énergie même de la production de la France.

Voilà le but vers lequel nous tendons. Il faut bien le dire en terminant , un pareil résultat, — la France l'a bien compris, — ne pouvait être atteint que sous la forme républicaine donnée définitivement au gouvernement de la démocratie ; et c'est pour cela, Messieurs, que ce n'était pas un vain mot que le mol de nos devanciers, quand ils disaient que la question de la forme républicaine était au-dessus de toutes les autres questions, non pas qu'ils fussent, pour ainsi dire, éblouis, enivrés par la personnification de la forme républicaine, mais c'est qu'ils savaient bien qu'avec cette forme on aurait le fond ; qu'avec cette forme on résoudrait les problèmes compliqués du monde social moderne. Quant à moi, j'ai toujours dit que, par la République et avec la République, on pouvait résoudre toutes les questions, toutes les difficultés, à une condition, c'est qu'on fût bien résolu

à ne jamais se laisser tromper soi-même, afin de ne jamais tromper les autres. {Double salve d'applaudissements.)

Messieurs, je vous remercie, et je remercie votre bureau de m*avoir convoqué à votre réunion. Je ne dirais pas tout le fond de ma pensée si je n*ajoutais qu'après une journée comme celle-ci je désire rester en communication avec vous, et que, le jour où vous pourrez avoir besoin du concours de ma parole pour défendre ou protéger vos intérêts, je vous dis : Au revoir! {Acclamations et applaudissements prolongés, qui se 7*enouvellent à plusieurs reprises,)

La République française publia le 28 mars, pour expliquer un passage contesté de ce discours, Tarticle suivant :

« Il fallait s'y attendre. Les journaux partisans du scrutin d'arrondissement, qui, après nous avoir accablés depuis trois mois sous une grôle d'épitliètes d'une bienveillance médiocre et d'une politesse douteuse, nous accusent depuis quelques jours, avec une unanimité extraordinairement spontanée, de manquer de respect à une fraction du parti républicain, triomphent en relevant une phrase du discours prononcé par le président de la Chambre des députés au banquet de l'Union des chambres syndicales. M. Gambetta a dit ces mots : « Je vous convie au prochain rendez-vous national, à ce verdict souverain que rendra la France par un procédé ou par un autre, les procédés importent peu... » Il paraît que cette phrase, dans laquelle Téminent orateur afiirmait que la France républicaine saurait toujours faire entendre sa volonté , est un désaveu de la proposition Bardoux. M. Gambetta a presque formellement engagé par ses paroles le député du Puy-de-Dôme à retirer son projet. C'est du moins ce qu'ont découvert les publicistes ingénieux qui nous font l'honneur de nous contredire. On ne saurait pousser plus loin Tart de lire entre les lignes. Malheureusement, l'éminent orateur, à la suite du passage reproduit avec amour par le TcHégraphBy a pris soin d'indiquer la condition essentielle des consultations du suffrage universel en ajoutant : M La France sera maîtresse de choisir non seulement entre les hommes, mais entre les idées, ce qui a inOniment

pIusd'importanc3 que les hommes... » Nous recommandons ces paroles aux partisans passionnés du système électoral actuel, qui néglige un peu trop souvent les idées pour les hommes.

« Oui, les idées ont infiniment plus d'importance; c'est pour cela qu'un régime républicain et démocratique doit tenir à honneur de permettre aux citoyens, lorsqu'ils sont convoqués devant les urnes d'un bout à l'autre du territoire, de se prononcer moins sur des personnalités, recommandables et respectables sans doute, que sur des principes. Il faut élargir le champ du travail du suffrage universel, abaisser autant possible les barrières, au lieu de les maintenir avec un soin jaloux. Il faut enlever aux luttes électorales leur âpreté, leur violence, leurs passions étroites, dont la trace est si lente jX s'effacer, et les réduire à n'être plus que des discussions pacifiques et sereines entre des principes et des idées. Longtemps la France a été divisée en deux cam;^ s séparés par un fossé infranchissable. Maintenant que la République a conquissur les anciens partis inconstitutionnels la presque totalité de son territoire, est-il de bonne politique de transporter les anciennes haines, les anciennes passions dans le camp national, et de soutenir un régime électoral dont le premier vice sera de perpétuer entre républicains de diverses nuances, sur de misérables questions de personnes et d'intérêts privés, les divisions autrefois excusables entre monarchistes et démocrates? Nous ne cesserons de le répéter, et en le répétant nous croyons rendre au parti dans les rangs duquel nous avons l'honneur de marcher un service signalé : il faut élever la politique nationale au-dessus des passions de clocher et des querelles de» personnes. Il faut achever l'éducation de notre noble pays et lui apprendre à moins matérialiser les idées en les incarnant dans les individus. Ayons de la politique, de cette noble science dont le but est moins de gouverner les hommes que de les conduire au progrès matériel, intellectuel et moral, une idée plus juste et plus haute. Nous disions l'autre jour que le maintien d'un modo de votation repoussé jusqu'à ces joure derniers par l'unanimité des républicains pourrait nous condamner longtemps encore à la division et à l'agitation en envenimant les querelles personnelles dans la plupart des arrondissements. On a voulu voir une menace dans cette appréciation. Pour-

leo PARIS.

tant, qui oserait slnscrire 'en faux contre elle? Et n'est-il pas, au contraire, certain que le retour à la tradition repuitlicaine, en nous donnant des Chambres préoccupées seulement de la direction prudente, ferme, sage et éclairée de la politique gi^néralo de ce pajs, lui assurera « des longs lendemains, des horizons de calme, de stabilité dans le pouvoir, la tranquilité dans le développement graduel et indéÛni de la patrie? » Du scrutin uninominal, avec la liste des 363, est sortie une Chambre libératrice. Du scrutin plurinominal sortira la Chambre réformatrice ({u'attend la France. »

Prononcé le 25 mars i88i

AU BANQUET DES CHAMBRES SYNDICALES DE L'UNION DU CQIIIIIIIIERCE ET DE L'INDUSTRIE

Nous reproduisons, d'après la République française, le compte rendu suivant :

« Le banquet annuel de TUnion des chambres syndicales, qui a eu lieu au Grand-Hôtel, réunissait plus de six cents convives. A la table d'hoTineur, présidée par M. Gambctta, avaient pris place MM. Hiélard, président du syndicat général ; Nicole, administrateur général de l'Union nationale du commerce et de l'industrie ; Gustave Roy, président de la chambre de commerce de Paris; Brisson, Floquet, Spuller, AIlain-Targé, Lockroy, Germain Casse, Hérisson, Greppo, Farcy, Paul Bert, Lepère, Bouvier, Caze, Lebaudy, Brelay, Camille Sée, Frébault, Lecomte, députés; Thorel, président du conseil général, Hervé-Mangon (de l'Institut); Castagnary, Denormaudic, Bessand, président du tribunal de commerce ; Denis Poulot, maire du onzième arrondissement. Aux tables voisines, on remarquait, MM. Dchaynin, Pinet, Pontremoli, Rodanet, Piel, Chapu, Maurez, Bondeau, Capgrand, Sarrassin, Armandy, Schweitzer, Landoz, Devasse, Larcher, Gamas, Savoy, Laplagne, Beynet, Way, Carpentier, Guy, Pelpel, présidents de la chambre de commerce anglaise ; May, Savoy, Dervillé, Chonet, Lejeiine, Foucher, juges au tribunal de commerce ; Jourde, Marteau, Crawford, présidents des syndicats de la presse, etc.

« A dix heures un quart, M. Hiélard a pris la parole et successivement MM. Nicole et Gustave Roy ont prononcé

discours qui ont été vivement applaudis. — Puis M. Gamhctta s'est levé et a prononcé le discours suivant :

Messieurs et chers concitoyens,

Votre honorable et éloquent président veut bien me donner la parole. Je lui obéis ; mais j*éprouvc le besoin de me recueillir quelques instants, au moins en pensée, pour vous dire le plaisir, la gratitude, rhonneur que je ressens d'ôtre au milieu de vous et d'y puiser les enseignements pratiques et positifs de ce monde du travail et du négoce qui, tous les jours, prend plus d'ascendant et d'influence dans la direction politique des sociétés modernes chez tous les peuples.

En eflet, de tous les besoins que vous avez exposés tout à l'heure, il n'en est pas de plus impérieux à satisfaire, il n'en est pas de plus fécond que de rapprocher et mêler d'une façon plus active, plus intime et plus fréquente, les hommes d'affaires et les hommes de Parlement, ceux qui travaillent et ceux qui , à un titre quelconque, siègent dans les conseils élus de la nation. ( Vive approbation,)

Messieurs, dans un gouvernement démocratique tout revient au travail étudié, au travail organisé, au travail fécondé. Et comment faire des lois, rédiger des règlements, déterminer des institutions, constituer des personnels, se lancer dans des entreprises fécondes d'utilité publique, si l'on n'a par devers soi que des idées qui n'ont pas été vérifiées et contrôlées par l'expérience, et si l'on se lance pour ainsi dire vers l'inconnu; soutenu, je le veux, par sa bonne volonté, mais sans rien avoir do ce lest, de ce plomb dans les semelles qui fait que, lorsqu'on pose le pied, on est sûr de ne pas chanceler? {Vifs applaudissements, — Bravos répétés,)

G*est précisément, Messieurs, non tout à fait pour inaugurer, permettez-moi de le dire, mais pour

renouer, avec Tintention d'y persévérer, cette fréquentation et ces rapprochements entre les hommes d'affaires, que je suis ici, et que je suis heureux de n'y être pas seul, d'y être entouré de mes amis, do mes compagnons de luttes, de ceux parmi lesquels je ne suis qu'un égal, quoi qu'on en dise... [Vifs applaudissements.)

Oui, c'est un exemple, qu'il faut emprunter à l'Angleterre et à l'Amérique, de ne jamais faire de la politique dans la ville des oiseaux... [On rit)^ mais de faire de la politique pratique, de la politique expérimentale. N'est-il pas vrai. Messieurs, que lorsqu'on vent toucher à ces questions de traités de commerce ou de tarifs, il faut entrer en relation avec ceux qui exportent, avec ceux qui produisent, avec ceux qui font le négoce dans le monde entier? [Très bien! très bien!) N'est-il pas vrai que lorsqu'on veut étudier les effets économiques d'une taxe, d'un impôt sur telle ou telle matière, sur telle ou telle industrie, il faut se mettre en rapport avec ceux qui en mesurent tous les jours la portée, qui connaissent les prix de revient, qui se rendent compte des éléments les plus complexes do la production, comme de l'installation de ces bazars, de ces boutiques, de ces commerces, humbles, modestes, grands, immenses, — car peu importe le développement, la nature des choses étant toujours la même? [Applaudissements,)

C'est ce travail que mes collègues et moi nous avons entrepris. Messieurs, que nous poursuivrons sans esprit de parti, sans exclusivisme; et s'il y a des absents de cette réunion, nous le déplorerons, mais nous espérerons toujours les ramener, car certainement ces .absences ne peuvent reposer que sur des préjugés et des préventions sans fondement. [Très bien! très bien!)

Messieurs, vous venez d'exposer vos vœux; nous les avons entendus, nous les avons recueillis /mais per^

170 PARÎS.

mettez-moi d'ajouter que ce parlement auquel tout à rheure vous faisiez appel, compte des membres qui en avaient pour ainsi dire devancé Texpression. Ainsi, je vois ici, non loin de moi, mon ami M. Lockroy, qui, il y a quelques années déjà, avait essayé, dans un projet bien étudié et fort bien ordonné, de doter précisément les associations syndicales et professionnelles d'une charte véritablement libérale et autonome. Le temps n'a pas conspiré avec lui à ce moment; mais vous le trouverez au premier rang pour la défense de notre projet qui, celui-là, est arrivé à parfait achèvement sous la direction et la plume de mon éminent ami M. Allain-Targé. M. Floquet a réclamé dernièrement la mise à l'ordre du jour de ce projet; il est au premier rang des travaux de la Chambre, et quelles que soient les questions qui viennent se jeter à la traverse, soyez sûrs. Messieurs, qtie nous ne nous en irons pas en vacances sans l'avoir voté. {Applaudissements,)

Je ne dirais pas toute ma pensée, Messieurs, si, dans cette réunion imposante et fraternelle où figure, on peut le dire, l'élite du grand commerce parisien, soit au point de vue de la fabrication, soit au point de vue du négoce, je ne disais pas que vous ne serez véritablement en marche vers le progrès définitif, vers la paix sociale, que lorsque vous aurez amené d'autres associations, d'autres chambres syndicales, jouissant de la même indépendance et de la même autonomie personnelle, à entrer en communication étroite avec vous, de façon à en faire sortir la libre discussion , la libre délibération qui, presque toujours, est la préface de l'entente; car, Messieurs, savez-vous pourquoi les passions se déchaînent, pourquoi l'irritation, pourquoi la colère et la haine embrasent la rue et font fermer les ateliers et les boutiques? C'est surtout parce qu'on s'est refusé , dérobé à la libre et complète discussion des intérêts en présence, et que les idées fausses ont

pris le dessus ; c'est surtout parce qu'il n'y a pas eu cette enquête préalable et nécessaire dans laquelle on aurait pu causer, s'entretenir et tomber d'accord; c'est enfin parce qu^on n'a pas fait appel à la seule force qui rapproche et civilise les hommes : à la libre et réciproque persuasion. {Salve d'applaudissements et bravos.) Mais, Messieurs, il faut se féliciter de voir les ouvriers, eux aussi, constitués*! à l'état de chambres syndicales autonomes, complètement libres. Il faut souhaiter, de plus, de les voir se rapprocher et entrer en contact avec vous. Aussi je prévois qu'avant peu, grâce à la bonne volonté et aux ressources d'esprit des contractants, il sortira de cet heureux accord des institutions mixtes, des chambres composites dans lesquelles les deux intérêts se trouveront également représentés et, par conséquent, le compromis, l'arrangement, la transaction, — cette maîtresse de la vie humaine, politique ou sociale, — finiront par s'établir, {Vive et unanime adhésion,)

Et alors vous toucherez, par un des plus beaux et des plus grands côtés, à la solution d'un grand problème que vous indiquait tout à l'heure, avec sa perspicacité, votre honorable président, M. Hiélard, quand il vous disait que l'idéal de l'avenir, ce serait l'arbitrage par les pairs dans les contestations qui s'élèvent dans le monde du travail. C'est là, en effet, qu'il faut tendre parce que c'est là que se trouvera la justice éclairée, impartiale et gratuite. {Applaudissements prolongés,)

Messieurs, pensez-vous qu'il soit possible que nous restions plus longtemps, — je ne parle pas seulement pour nous tous, membres de la société française, qui sommes, à un degré quelconque, mêlés à la vie publique, les uns occupés à la préparation et à la confection des lois; les autres, à la formation même de l'opinion publique, — et par là je veux désigner la presse, — pensez-vous, dis-je, qu'il nous soit possible de ne pas entrer en communion fréquente, afin que

ces idées nous envahissent, que nous nous en pénétrions les uns les autres et que, pour le grand bien de la France, il en sorte la véritable union nationale dont vous partagez si glorieusement le titre? {Appro^mtion générale et applaudissements prolongés,)

Toutes ces questions, qui nous intéressent tous à un égal degré : élections consulaires, arbitrages-, conseils de prud'hommes, législation libérale sur les syndicats, création de chambres mixtes pour la solution de tous les conflits entre les ouvriers et les patrons; toutes ces questions et bien d'autres qui peuvent naître, que dis-je? qui doivent surgir, par exemple, le remaniement de la législation sur les faillites, la révision de certains chapitres du code de commerce, et ce rêve — dont la réalisation est cependant si nécessaire au double point de vue commercial et politique — la rédaction d'un code de commerce international, toutes ces questions encore une fois, vous appartiennent, elles vous appartiennent parla pratique de tous les jours; mais elles nous appartiennent aussi par le légitime souci que nous avons de leur faire une place dans la législation de la France.

Eh bien. Messieurs, ce développement, cet agrandissement de votre rôle, vous allez le tenir de la loi : cette année no s'écoulera pas sans que celte loi qui vous a été refusée, obstinément refusée par tous les régimes antérieurs vous soit donnée.

Je ne veux pas ici faire de politique; ou a dit que c'était contraire à vos statuts... (Rtres); mais je peux bien faire de l'histoire, et il y a beaucoup de gens qui pensent que c'est absolument la môme chose. {Nouveaux r/m.)

Voyons donc s'il n'y a pas une connexion nécessaire entre votre existence commerciale, le développement de vos facultés, de vos énergies professionnelles, et la forme du gouvernement de la nation. Voyons, Messieurs, si nous interrogeons le passé, répondez-

moi : partout où la démocratie ne serait pas souveraine et maîtresse, partout où elle n*aurait pas véritablement la possession d*elle-même, où elle n*aurait pas à sa discrétion le pouvoir, les Chambres, les administrations diverses, serait-il possible de tolérer dans rÉtat l'organisation d'associations, d'institutions aussi étendues, aussi puissantes que les vôtres?

Évidemment non. Messieurs. Et il est tellement difficile, dans un gouvernement qui n'est pas essentiellement libre, essentiellement démocratique, de tolérer l'existence de ces puissantes associations, qu'au lendemain de 1789 le législateur — qu'on ne pouvait cependant pas taxer de timidité — a reculé devant cette liberté qu'on va enfin vous concéder au bout d'un siècle presque d'attente.

Oui, au lendemain de la Révolution, alors que le pays tout entier était encore tout frémissant du joug qu'il venait de secouer, alors qu'il avait brisé dans une seule nuit tout ce qui restait de ces corporations, de ces maîtrises, de ces jurandes, de ces prisons cellulaires où l'on enfermait à la fois la liberté du travail et le génie de l'invention... {Bravo! bravo!) oui, après avoir affranchi l'individu, après lui avoir rendu la libre disposition de ses mains et de sa pensée, les hommes de la Révolution reculèrent devant la concession de la liberté collective. Imbus qu'ils étaient encore des souvenirs du passé, croyant voir dans tout essai d'association la résurrection de ces corporations abhorrées, ils s'arrêtèrent et, se contentant d'affranchir l'individu, barrèrent le passage à l'association. {Applaudissements,)

Et pourquoi. Messieurs? Ah! c'est qu'on était au lendemain, — que dis-je, au lendemain? — c'est que l'on était en pleine lutte pour l'existence, et qu'alors on ne distinguait pas; on n'avait pas le temps d'analyser, de catégoriser, de classifier, de savoir quelles seraient les associations néfastes, — que vous connaissez bien, car elles ne sont brisées que d'hier...

{Oui! oui! — Bravos!), — et les associations utiles, les associations fécondes^ les associations nationales comme sont les vôtres et celles qui leur ressemblent dans ce pays. {Vifs applaudissemenfs,)

Et Ton vota une loi qui fut une loi fatale, car très certainement elle entra pour beaucoup dans les divisions de classes qui succédèrent au mouvement de la Révolution. Aussi, qu'entendons-nous dire quand nous parlons d'achever la Révolution? Achever la Révolution, c'est, dans une société bien organisée, où l'ordre règne appuyé sur la liberté, où le gouvernement n'est plus contesté, donner le maximum de sa force à l'individu et, en même temps, le maximum d'énergie à l'association qui multiplie si puissamment la force de l'individu. (Vive et unanime adhésion.)

Et puisque vous parliez du passé. Monsieur Nicole, — vous qui êtes un combattant des premiers jours, un des plus anciens champions de l'Union des chambres syndicales, — puisque vous rappeliez, avec un légitime orgueil, de quel humble berceau était sortie cette puissante fédération que nous avons sous les yeux, puisque vous avez prononcé le nom de philosophie, de sociologie à propos de cette association féconde, permettez-moi de vous saisir au passage et de vous dire que ce qu'enseignent la science et la philosophie des sociétés, — qu'on peut décorer d'un nom plus ou moins heureux, plus ou moins bizarre, mais enfin qui est la véritable philosophie moderne et contemporaine, — c'est que la véritable sociologie cherche partout et avant tout à faire produire à l'homme son maximum de force en le plaçant dans le milieu qui lui soit le mieux adapté ; et ce milieu le mieux adapté, c'est celui qui, par des institutions convenablement appropriées, rend l'individu plus libre, plus éclairé, plus fort, mieux armé, mieux doté pour la lutte et pour le triomphe. [Applaudissements,)

Eh bien, ce milieu politique et social, on n'a pas pu

Tobtenir dès les premiers jours de la Révolution. Inutile de dire que, aussitôt que le Consulat apparut, il forgea une chaîne de plus, il resserra le carcan dans lequel râlait déjà la liberté du travail. Puis, quand ce fut le tour des restaurations d'ancien régime ou de réquivoque sans nom d'une monarchie bâtarde, [Très bien! très bien! — Bravos), il n'est point surprenant que l'on retrouve les mômes ruses, les mômes atermoiements, les mômes dénis de justice. Un jour, une heure, il y eut comme une lumière qui passa sur le peuple de Paris, et le 24 février 1848 on vit renaître, mais, hélas! pour un jour seulement, la liberté d'association, et alors, pendant un instant, avec une énergie presque spontanée, non seulement à Paris, mais partout où l'on voyait une agglomération humaine pour la production, le travail et l'échange, l'association a surgi; — c'était une floraison et, s'il y avait eu quelque sentiment de prévoyance parmi ceux qui dirigeaient alors les destinées de la patrie française, — non, je m'arrête! — s'ils ne s'étaient pas laissé surprendre par d'habiles réactions, l'association aurait couvert la France, et non seulement elle eût fondé la prospérité nationale, mais à coup sûr, parle triomphe d'une liberté véritablement républicaine, elle eût protégé la France contre le retour des despolismes %2iXi^dLni?>,., [Applaudissements et acclamations,) Ah! oui. Messieurs, il en eût été ainsi, car, il faut bien le croire, il n'y a de protection pour la liberté, dans une démocratie, que par l'étroite union des classes et par une égale clairvoyance de chacune d'elles du côté de ce qui est le péril commun : la peur excitée d'une part, et les envies chimériques allumées de l'autre. [Cest cela! Très bien! — Applaudissements unanimes.)

Messieurs, je ne m'étendrai pas sur les circonstances douloureuses de celte rapide histoire; mais il suffit de voir renaître l'empire pour que, immédiate-

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*i5 MARS 1881. \77

nous verrons, nous étudierons ensemble tous ces problèmes, et nous les résoudrons comme on les résout véritablement, au tableau, la craie à la main; dans ces entretiens, nous examinerons dans un commun esprit ce qu'il y a de pratique, de réalisable dans vos vœux; nous en écarterons résolument ce qui ne nous semblera ni mûr ni praticable, laissant à d'autres plus heureux, plus savants, mieux doués le soin de réaliser le complément de votre programme. Car enfin. Messieurs, est-ce sérieusement qu'on aurait la prétention, un jour, à une heure donnée, de dire : Nous allons tout trancher, tout résoudre par ce mot bizarre : Il nous faut le programme le plus avancé, afin que nous en finissions tout de suite! (Vive sensation.)

Comment! il y a quelque part un esprit assez audacieux pour croire et pour dire qu'il va trouver la solution définitive et qu'il tient l'absolu dans les mains? Messieurs, ce sont là des prétentions qui doivent vous laisser froids, indifférents, comme elles font de la masse générale du pays ; ce sont là amusettes bonnes tout au plus pour faire passer le temps. Elles servent à nourrir la crédulité d'un certain public, mais elles sont parfaitement indignes de l'attention d'hommes sérieux. {Vive approbation,)

Tout autre est l'esprit qui nous a guidés , qui nous a amenés au point où nous en sommes, et que nous apportons ici. C'est dans cet esprit que nous y reviendrons : c'esl notre collaboration, notre coopération que nous sommes venus tous apporter, à vous et à ceux qui, au dehors, font œuvre semblable. Vous nous trouverez toujours prêts à donner le faible, modeste, mais très sincère concours dont nous pouvons disposer. Nous aimerons à vous suivre, aujourd'hui comme demain, — car vous avez besoin de lendemains. Messieurs, il y a trop longtemps que je suis mêlé à la vie publique, pour ne pas savoir que dans ce grand monde du négoce, du commerce parisien, il y a des diver-

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