IX
je VOUS rappelle à Tordre, à cause de votre persistance à interrompre.
M. Gambetta. — Il me semble que je défends ici une thèse qui a eu les plus illustres tenants de la monarchie pour interprètes : Laine, Royer-CoUard, et mômeBerryer, dont la mémoire ne peut être citée devant nous sans émotion, ont été les protagonistes du scrutin de liste, et vous devriez me faire la grâce de souffrir au moins que je marche à leur suite I (Applaudissements à gauche et au centre. — Humeurs à droite.)
Je ne demande individuellement la voix de personne; mais je parle devant une assemblée d'hommes politiques, qui ont d'autres intérêts, grâce au ciel, que rintérêt de leur candidature personnelle, qui ont d'autres ambitions électorales... [Très bien! tj^ès bien! à gauche)... qui ont avant tout souci de l'honneur, de la grandeur de la France et qui, par conséquent, dans le fond de leur conscience, ne doivent considérer qu'une chose : s'il est vrai que nous sommes on route pour le relèvement ou pour la décadence. (Vt'fs applaudissements.)
Vous imaginez-vous que, devant vous, je lutte contre des amis, je froisse des convictions et des amitiés, pour l'unique plaisir de conquérir des voix et un succès parlementaire? Oh! il y a longtemps que j'ai passé cette ligne. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Je parle ici au nom des intérêts supérieurs de la démocratie française. Oui, je pense que dans un pays où les intérêts locaux ont des organes attitrés qui fonctionnent admirablement, qui peuvent se faire jour à tous les degrés de l'échelle administrative; je pense que lorsque dans ce pays on représente la France, c'estrà-dire la plus haute personne morale qui soit dans le monde, je pense que l'on peut bien se demander si on fera surgir les représentants des idées, de la tradition historique qui ont fait cette gloire uni-
verselle, si on les fera surgir de cent mille électeurs ou de six mille. {Mouvement prolongé,)
Voilà ce que je pense, et je viens ici vous dire qu'il n'y a pas seulement que des considérations d'honneur, de moralité, de probité supérieure engagés dans ce débat, qu'il y a autre chose, c'est-à-dire une question de gouvernement, une question de progrès, une question d'avenir démocratique pour ce grand pays.
Vous savez tous sur quelles questions je pourrais faire porter le débat ; vous savez que lorsque vous avez touché aux réformes primordiales, entendez-le bien, sans lesquelles vous ne ferez rien, c'est-à-dire au remaniement des compartiments administratifs de ce pays, qu'il s'agisse de la magistrature, de l'administration, de l'impôt, do la guerre et de ses cadres, qu'il s'agisse de ses arsenaux, vous savez bien...
A gauche, — Oui 1 oui I — Très bien !
M. Gambetta. — ...vous savez bien, et c'est votre devoir, que vous êtes les prisonniers de votre origine... {Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs à gauche, — Protestations sur d'autres bancs,)
M. AcHARD, et plusieurs autres membres, — Pas du tout I Nous sommes libres I
M. Gatineau. — Nous montrerons que nous le sommes I
M. Gambetta. — Monsieur, je ne vous interromps pas quand vous parlez. Veuillez m'écouter.
Vous savez bien. Messieurs, que lorsqu'il faut toucher à cette immense classification des compartiments administratifs, judiciaires, militaires, économiques, vous savez bien que votre devoir, qu'un engagement intime, quand il n'est pas apparent, jvous lie à la petite région qui vous a élus. {Dénégtftions sur divers bancs au centre, — Marques d'approbation à gauche.)
Je dis, Messieurs, que vous ne faites qu'accomplir strictement votre devoir d'honnêtes gens, quand vous prenez ainsi la défense des intérêts auxquels j'ai fait
276 CHAMBRK DES DÉPUTES.
allusion, et que vous défendez contre ce gouvernement, à qui vous disiez tout à Theure que vous n*aviez rien à refuser, Texistence de tribunaux jugeant jusqu*à quatorze affaires par an. {Rumeurs sur divers bancs.)
Ce sont des faits, et si vous ne voulez pas les enregistrer, ce n*est pas ma faute ; le pays en a pris acte.
Eh bien, Messieurs, je pourrais en dire autant, — et ne m'y poussez pas, — en ce qui touche un certain nombre de questions I Je dis que c'est là précisément le vice fondamental, essentiel du scrutin d'arrondissement, et qu'il faut vous y soustraire, et que ce sera pour aller au scrutin de l'émancipation et de l'affranchissement que vous voterez le scrutin de liste.
Je sais bien ce qu'on dit : Vous voulez nous faire voter le scrutin de liste, vous voulez donc rompre tous les liens qui nous rattachent et nous unissent à chacun de nos électeurs ?
N'exagérons rien. Ne me dites pas que vous connaissez tous vos électeurs, et je ne demanderai pas que vous n'en connaissiez aucun. Non ; je pense que le jour où vous ferez une liste pour le département, vous n'aurez pas plus de difficultés électorales que vous n'en éprouvez dans un comité cantonal ou dans un comité d'arrondissement. Si vous voulez même me le permettre, — non pas que je possède des documents émanant des jeunes gens de l'intérieur [Sourires), — je suis en mesure de vous affirmer que je me tiens assez au courant de la géographie électorale de ce pays, car le suffrage universel est ce qu'il y a de plus intéressant dans la vie sociale de la France, pour avoir, moi aussi, quelques données sur le mouvement électoral qui peut s'accomplir.
Eh bien, rassurez-vous. Non, je ne crois pas que vous soyez exposés à être placés sous la pression d'une sainte vehme démocratique et démagogique, siégeant à Paris et vous expédiant des journalistes sans ouvrage, pour remplacer vos personnalités dans
le culte des électeurs. Ce sont là des fantômes qui feraient bien rire les électeurs si on les en entretenait sérieusement. {Très bien ! très bien !)
Mais de quoi et de qui parlez-vous ? On a fait, pen-*dant longtemps, des élections au scrutin de liste dans ce pays; elles se sont toujours passées, au point de vue de la liberté et de Tindépendance des électeurs et des élus, dans des conditions parfaites. Personne ne s*en est plaint, ni les élus, ni même, chose singulière ! les concurrents évincés, ce qui n'arrive pas toujours avec le scrutin d'arrondissement. {Très bien! très bien I)
Et ce ne serait pas là un des moindres avantages, au point de vue de la paix sociale, de la disparition du scrutin d'arrondissement. Évoquez vos souvenirs^ Messieurs : est-ce qu'il n'est pas vrai que dans ce champ clos, dans cette arène restreinte de l'arrondissement, lorsque les candidats sont aux prises, ils se dénigrent, se diffament, se jettent toute espèce d'injures et de calomnies à la face ? {Oui I oui! — C'est vrai !) Et l'ardeur de la lutte gagne à ce point, je ne dirai pas leurs sectateurs, mais leurs sectaires, leurs séides, qu'il arrive que, le lendemain de l'élection, au lieu de voir renaître la courtoisie et les bonnes relations, on laisse derrière soi des ressentiments et des rancunes inoubliables.
Et vous divisez tous nos villages, toutes nos petites villes de province, pour faire triompher quoi ? Un détestable régime, qui est impuissant à fonder la République à la fois sur la liberté et sur la réforme. {Très bien ! très bien! et applaudissements à gaucfie,)
M. Gatineau. — Vous avez dit le contraire!
M. Gambetta. — Je n'ai pas dit le contraire; et quand vous voudrez, je discuterai mes paroles. S'il y a une thèse sur laquelle je n'ai jamais varié, c'est le scrutin de liste; non pas que je ne reconnaisse pas le droit de varier sur les problèmes sociaux, mais
plus je vais, plus j'examine, plus je trouve le scrutin de liste non pas parfait, — il n'y a rien de parfait, — mais certainement supérieur à tous les régimes électoraux qui l'ont précédé ou suivi. (Très bien! très bien!)
Je dis que ce n'est pas un médiocre avantage d'avoir un scrutin de paix sociale. Mais ce n'est pas là le seul but de mes observations. Il y a un point qui est beaucoup plus douloureux, qui est beaucoup plus alarmant. Ce serait au sein de notre démocratie, si généreuse et loyale, la création d'un régime d'élections qui nous ramènerait à quelque chose de plus détestable encore que le bourg pourri d'Angleterre avant la réforme de 1832.
Oui, timidement, clandestinement d'abord, on a acheté des voix... (Interruptions sur divers bancs, — C'est vrai! très bien! à gauche),,, on a versé la corruption et le vin aux masses électorales. (Nouvelles inter^ ruptions,)
N'interrompez pas. Messieurs, je citerais des faits. {Applaudissements à gaudie.)
On a mis à l'enchère des candidatures, et il se trouve maintenant qu'il va surgir une industrie de placement électoral politico-financière dans certains arrondissements. (Sourires à gauc/ie.) Oui, il y a des arrondissements sur lesquels certains Turcarets jettent leur dévolu, calculant le chiffre qu'ils devront inscrire au total des frais généraux. (Dénégations à droite, — Oui! oui! Très bien! très bien! à gauc/ie,)
M. DE Golbert-Laplace. — Citez des faits précis ! N'incriminez pas sans preuves et sur de simples allégations I
M. LE PRÉsmENT. — Monsicur de ColbertrLaplace, vous êtes le premier inscrit pour parler; attendez votre tour !
M. Gambetta. — Je dis que ce sont des mœurs qui commencent, mais que, si vous maintenez le régime parcellaire appliqué au régime universel, elles vont
se développer ; et vous auriez cette responsabilité devant Thistoire d'avoir inoculé la gangrène de l'argent à la démocratie française. ( Vifs applaudissements.)
Pensez-y, Messieurs I Et cette considération de rélecteur qu'on achète n'est pas la seule ; mais si on se met sur ce pied que l'argent va être une puissance électorale, que c'est l'argent qui va prendre la place des idées...
M. Louis Legrand, — Mais non !
A gauche. — Si I si I
M. Gambetta. — Laissez-moi parler, Messieurs. Si on se met, dis-je, à remplacer les idées, les principes qu'on appelle des abstractions par des sacs d'écus ou par des liasses de billets de banque, honte sur mon pays ! {Mouvement.)
Non, Messieurs, nous ne verrons pas ces choses ; nous ne les verrons pas, parce que la conscience française, indignée, n'en tolérera pas même l'apparence. {Très bien! très bien !) Mais ce n'est pas tout : il n'y a pas que les élections qui s'achètent : il y a le candidat qu'on refoule. Oui, dans notre démocratie, la fortune ne marche pas toujours d'accord avec le caractère et le mérite. Voulez-vous aussi exiger, dans une forme particulière le rétablissement du cens sur l'intelligence ? Voulez-vous barrer l'entrée de la vie publique à ce travailleur modeste... {Rumeurs sur quelques bancs.)
Messieurs, je dis la vérité, et vous le savez bien... {Applaudissements à gauche et au centre.) Vous savez bien que je ne suis pas suspect au point de vue de ce qu'on appelle les questions sociales ; vous connaissez la réserve et la rigueur que j'apporte dans mon langage quand il s'agit de ce côté de la politique démocratique. Mais en môme temps je trouve qu'il est bon, nécessaire d'aller à ces esprits en travail et de leur dire : A vous aussi, votre place est marquée; vous aussi, vous siégerez dans les conseils de la nation ; vous aussi, vous prendrez part aux délibéra-
tSO CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
lions qui porteront sur les destinées de la France.
Ceux-là, les ferez-vous entrer dans le Parlement par le scrutin d'arrondissement ou par le scrutin de liste? {Applaudissements.)
Ah! Messieurs, c'est une grave question...
M. Laroche-Joubert. — Vous les avez joliment soutenues, les candidatures ouvrières I
M. Gambetta. — Monsieur Laroche-Joubert, je peux vous répondre que moi, personnellement, j'ai toujours défendu les candidatures ouvrières, et la preuve, c'est que j'ai contribué à faire entrer au Sénat deux ouvriers, M. Corbon et M. Tolain. Faites-en autant I [Rires approbâti f s à gauche et au centime,)
J'ai toujours réclamé l'entrée des travailleurs dans les Chambres, non pas parce qu'ils n'étaient qu'ouvriers, mais parce qu'ils étaient ouvriers instruits, républicains dévoués et capables de tenir leur place partout avec talent; avec éclat et, quand j'ai eu le pouvoir, j'ai cru m'honorer en envoyant au milieu des travailleurs de la Creuse un travailleur comme eux pour en faire le chef de l'administration préfectorale : j'ai nommé Martin Nadaud. [Très bien/ très bien! et applaudissements,)
M. Laroche- JouBERT. — Vous n'avez pas à revendiquer M. Nadaud ; c'est un ouvrier qui appartient à la Révolution de IBiS!
M. Gambetta. — Monsieur Laroche-Joubert, je vous rappelle au silence... {Exclamations et rires),,, en ma qualité d'orateur.
M. Larocue-Joubert. — De quel droit me rappelezvous au silence? Vous oubliez que vous n'êtes pas au fauteuil !
M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur Laroche-Joubert, si j'avais pris la parole, j'aurais été obligé de vous rappeler à l'ordre; vous le voyez, vous n'y perdrez rien! {On rit,)
M. Gambetta. — C'est comme orateur parlant à la
tribune, et non en vertu des fonctions dont je suis investi, que j'ai prié M. Larochc-Joubert de ne pas m'interrompre.
Je dis, Messieurs, qu'il y a là un intérêt social...
M. Larocue-Joubert. — Dans tous les cas, je demande la parole! [Exclamations,) CommentI lorsqu'il s'agit de la question ouvrière , vous trouvez étrange que je demande la parole?
Un membre, — Vous interrompez constamment I
M. Gambetta. — Je dis qu'il y a un intérêt social de premier ordre auquel il est absolument impossible de satisfaire dans une mesure quelconque sans rétablir le scrutin de liste.
Et, Messieurs, je pense que vous réfléchirez à la gravité et à l'importance de cette considération avant de vous enfermer dans les conclusions négatives de votre commission.
Je n'insiste pas.
Dans ce pays-ci, on a combattu, depuis la Révolution française, sous une forme ou sous une autre, pour introduire la démocratie dans le Parlement.
Les luttes et môme lesrévolutionsquionteu lieu sur la réforme électorale n'avaient pas d'autre mobile et d'autre but que de résoudre le problème suivant : La Révolution avait donné la propriété, et la propriété ne pouvait pas se développer au point de vue conservateur ou progressif, si le droit politique ne suivait pas la concession civile et économique.
La classe dirigeante a lutté sous toutes les formes pendant soixante-quatorze ans pour se dérober aux conséquences de cette rénovation de 1789. Elle avait bien été obligée de consentir l'égalité devant la propriété, l'égalité devant la succession ; mais elle voulait retenir par devers elle le gouvernement, et alors on inventait le cens de l'électeur, le cens de l'éligible, on multipliait de toutes les manières les entraves et les obstacles, pour qu'on ne pût pas en même temps,
dans ce pays-ci, être du peuple et de la classe dirigeante.
Eh bien, moi, pour me servir d une formule très simple, je ne peux pas comprendre qu'il y ait en France un citoyen qui ne soit pas de la classe dirigeante. [Très bien! très bien! Mouvements divers sur plusieurs banrs,)
Écoutez, Messieurs, je vous défie d'assurer celte égalité de représentation en dehors du scrutin de liste. [Nouvelle approbation à gauche,)
Et voici pourquoi : c'est que vous prenez pour base de la population, non pas le nombre, non pas la population, non pas les Français, mais une formule administrative, la plus fictive des créations.
Et moi, au contraire, je dis que si on pouvait n'avoir qu'un collège, qu'un vote, ou une expression, ce jourlà nous serions dans la réalité de la souveraineté nationale.
Si la France pouvait entrer dans cette enceinte, voilà ce qui serait l'idéal, la perfection dans l'expression de sa manifestation. En dehors de cet idéal...
Un membre à droite, — C'est la théorie de M. de Girardin.
M. Gambetta... — je dis que, sous peine de ne point répondre à la grandeur de vos principes, à la sincérité de vos consciences, il faut prendre le système qui s'en rapproche le plus. [Très bien! à gauche,)
Maintenant, pouvez-vous mettre en balance l'autorité, l'action d'un corps électoral composé de 450, de 200, de 300,000 citoyens, d'un million ou môme de deux millions, avec un corps électoral brisé, fragmenté, où il s'agit quelquefois de déplacer 80 ou 100 voix sur 5,000 électeurs inscrits, pour avoir le droit de participer à la gestion des intérêts du pays ? [Applaudissements sur un grand notnby^e de bancs.)
Non, je ne le pense pas, et c'est pourquoi je dis qu'il faudrait nous apporter ici autre chose que ces
considérations sur Tintimité de Télecteur et de Télu, pour renier ainsi tous les précédents, tous les intérêts, tous les principes, toute les traditions du parti républicain. Car enfin, qu'est-ce qu'elle vaut, cette intimité? qu'est-ce qui se cache derrière elle? quelles en sont les conséquences politiques, gouvernementales, administratives, sociales?
Eh bien, Messieurs, mon honorable collègue disait, avant de descendre de la tribune : « Voyez-vous I les électeurs, ils tiennent surtout à connaître leurs députés, à savoir s'ils s'occupent bien exactement de tous leurs intérêts : ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, de donner de temps à autre un certain loisir d'esprit aux considérations générales de la politique de leur pays. »
Messieurs, il faut dire la vérité, et la vérité, la voici I...
Un membre au centre, — M. Roger n'a pas dit celai
M. Gambetta. — Ohl cela a été beaucoup mieux dit, je le reconnais. Mais comme je réponds au vol et de mémoire, vous me permettrez de citer inexactement.
Eh bien, je dis. Messieurs, que cette intimité, elle est de deux ordres. Elle peut quelquefois produire d'excellents résultats, quand l'électeur lui-même est un homme indépendant, un homme désintéressé, absolument étranger à toutes les ambitions domestiques, dédaigneux des faveurs administratives, étranger à l'obtention d'aucune manne préfectorale ou souspréfectorale. Ohl alors, quand on affaire à l'un de ces électeurs incorruptibles...
Un membre à droite, — Un merle blanc !
M. Gambetta. — ...et surtout soucieux de ne pas corrompre leur élu, alors cette intimité, c'est la société des saints, et, par conséquent, c'est la voie de la perfection. (On rit,)
Mais il y a d'autres électeurs. Mon Dieu! il n'est
pas défendu de songer à sa famille, à son fils, qui est au service : on demande un congé pour lui. {Nouveaux rires,)
Qu'est-ce que vous voulez, Messieurs, ce n*est pas moi qui ai abordé cet ordre de considérations, mais je tiens à ne laisser rien sans réponse.
Eh bien, rélecteur de cette espèce, il a des besoins, il a des visées d'ambition, — jo suis incapable de dire qu'il a des convoitises, vous ne me croiriez pas {Nouvelle hilarité),— et alors, au lieu d'avoir aCTaire à un représentant du peuple qui ne lui doit compte que de sa conduite politique, il l'assiège par correspondance et souvent de sa présence réelle ; il le harcèle, et le député cherche à s'en débarrasser. Il s'en décharge quelquefois sur son voisin, quelquefois sur le sous-préfet, quelquefois sur le brigadier de gendarmerie ou sur le juge de paix; mais si l'électeur pousse la curiosité jusqu'à venir au centre, le député s'en décharge sur les ministres. Mon Dieu ! ce n'est pas que je sois au courant des sollicitations que les ministres peuvent recevoir, non {Hilarité), mais j'en ai entendu parler : à coup sûr !
Eh bien, permettez-moi de croire que, même avec l'application très large du sous-secrétaire d'État et même des chefs de cabinet, l'outillage administratif n'est pas suffisant pour faire face à toutes ces demandes et à toutes ces sollicitations.
Plusieurs membres, — C'est vrai 1
M. Gambetta. — Je crois qu'on accomplirait la plus utile, la plus féconde, la plus efficace des réformes si on trouvait un régime électoral qui pût soustraire l'élu à l'intimité par trop pressante de l'électeur {Rires approbatifs), et je pense que les plus soulagés, comme on dit, ne seraient pas ceux qu'on pense.
Eh bien, est-ce que cela est reprochable? Est-ce que c'est la faute des électeurs, est-ce que c'est la faute des élus? Nullement, Messieurs, c'est la faute
du régime ; et la nature humaine est ainsi faite que^ placée dans les conditions de la tentation, elle faillit.
Gomme on dit dans le style théologique, elle est toujours en état peccamineux. (Nouveaux foires,)
Quelle est, en effet, la raison de cette perversion des fonctions, de cette perversion administrative et parlementaire? La raison, la voici d'un mot : c'est que le collège où Ton naît, d'où Ton dépend, est tellement restreint que les mécontentements y sont mortels. Alors, on est dans cette situation que, même au hasard, même sans distinguer entre les électeurs qui ont voté pour vous, et les électeurs qui n'ont pas voté pour vous, afin de ne pas laisser entamer et ébranler une situation qu'un concurrent cantonal est toujours là pour surveiller et miner, on est conduit forcément à la démarche et à la brigue. Voilà la vérité. {Applaudissements.)
Et, Messieurs, la conséquence d'un pareil état de choses, quelle est-elle? Je vais vous le dire, car je ne me suis pas attardé sur ces misères pour le plaisir d'en tracer le désolant tableau, mais parce que je veux en faire sortir un argument politique; la conséquence, elle est très simple : c'est que les majorités ainsi incitées, ainsi cernées, sont des majorités de soutien, des majorités dévouées aux institutions, c'est vrai; mais qu'elles sont en même temps des majorités qui présentent ce double inconvénient ou de ne pas soutenir résolument le pouvoir quand il marche, ou de ne pas savoir suffisamment l'éperonner quand il ne marche pas. {Très bien!)
Et alors on est dans cette singulière situation, par dévouement à la chose publique, — et vous savez si je suis avec vous contre les crises gouvernementales, — d'être obligé, pour éviter ce danger, de supporter les conditions détestables d'un régime qui vous condamne, je ne dirai pas à la stérilité, mais du moins à une impuissance intermittente. {Applaudissements.)
Je dis que si on avait un scrutin général, d*où sortirait, avec un principe politique, une collection d'hommes voulant résolument un programme restreint, très restreint, sachant où ils veulent aller et disant' hautement où ils ne veulent pas aller; je dis qu'alors on donnerait à TÉtat républicain sa véritable autorité sur toute la population; et qu'alors on ne nous entretiendrait pas longtemps des cartes teintées que se plaisent à dresser les jeunes gens du ministère de rintérieur... {Mouvements divers.)
Oui, Messieurs, et je le dis précisément pour répondre à une allusion de M. Roger! M. Roger, nous mettant au courant de cette statistique tout à fait inquiétante, prenait deux exemples. Il nous disait : Voyez la Vienne ! Dans la Vienne, tout serait perdu! on sauverait à peine quelques épaves. Voyez le Maineet-Loire! N'y touchez pas, vous compromettriez la représentation dans deux ou trois arrondissements. Je crains bien que ce ne soit de très fraîche date que vous avez fait ce cours de géographie électorale, car vous me donnez un argument terrible contre vous. C'est justement, en effet, depuis que vous avez le scrutin d'arrondissement que vous avez perdu la Vienne et le Maine-et-Loire.
Dans la Vienne, quand on votait au scrutin de liste, sous M. Thiers, on nommait M. Lepetit ; je veux bien que ce fût un peu parce qu'il était derrière M. Thiers {Jiires d'adhésion), mais c'était aussi beaucoup parce que c'était le scrutin de liste.
Attendons... {Mouvement d'adhésion,) Dans ce département de Maine-et-Loire, dis-je, M. Maillé, mon ami Maillé, un homme du peuple, battait galamment tous ses adversaires les plus héraldiques, et il était nommé.
Et depuis, dans Maine-et-Loire, môme sous le maréchal de Mac-Mahon, du temps de l'homme à la circulaire confidentielle, — et l'on n'était pas tendre alors, — au scrutin de liste, dans ce beau et grand
département de Maine-et-Loire, qui est la tête de pont des départements de TOuest, que nous enlèverons bien, j'espère...
Un membre à droite, — Non pas !
M. Freppel. — Il a été battu depuis.
M. Gambetta. — Oh I je suis sincère, il a été battu depuis, comme vous le dites parfaitement, mais au scrutin d'arrondissement.
Eh bien, je prie M. Roger de vouloir bien réfléchir à ces deux situations, de consulter, je ne dirai pas nos deux collègues, mais ceux d'entre nous qui ont conservé leur souvenir, car l'un d'eux malheureusement est mort, et de dire s'il ne valait pas mieux alors interroger ces deux départements au scrutin de liste qu'au scrutin d'arrondissement.
M. LE comte de Douville-Maillefeu et plusieurs autres membres, — C'est vrai 1 Très bien ! très bien !
M. Gambetta. — Mais ce n'est là qu'un accident. Je crois qu'il me reste à répondre à Thonorable M. Roger sur un seul point.
Il a dit ou du moins a laissé entendre que le scrutin de liste égorgeait les minorités, et il vous a cité des exemples. Eh bien. Messieurs, savez-vous ce que je trouve véritablement d'intéressant et d'utile dans le scrutin de liste? C'est que ce scrutin donne à la fois la plus grande force à la majorité légale dans le pays, et cependant qu'il permet l'introduction des minorités qui ont une consistance suffisante pour être représentées et pour avoir le droit de parler ; c'est que, par ce mode de consultation, il y a possibilité pour le pays, pour l'électeur, entendez-le bien, et .non par pour le comité, de faire sa liste, de la doser...
Quelques membres au centre. — Oh ! oh !
M. Gambetta. — Vous niez. Messieurs? Eh bien, laissez-moi vous citer un exemple, et vous me direz si avec le scrutin d'arrondissement vous obtiendriez un meilleur résultat.
C'était au mois de juillet 1871; Paris était sous l'état de siège ; il n'y avait debout que quelques journaux républicains ; le comité conser\'ateur de la presse avait fait une liste ; il parlait tout seul ; il y a pourtant eu un comité républicain qui a présenté aussi sa liste.
Qu'est-il arrivé au milieu de cette terreur? 11 est arrivé que sur 90 ou 100 candidats, — vous en étiez, Monsieur Freppel, — l'électeur a fait, lui aussi, après le comité, sa liste et qu'il est passé 4 consenaleurs et 5 républicains et, parmi ceux-ci, l'homme qui est devant vous, qui n'avait pour lui ni comité ni journaux et qui, — j'ai quelque fierté et quelque regret à le dire, — a remplacé M. Freppel sur la liste.
M. Freppel. — Par qui vous êtes-vous fait nommer? Par vos amis I
M. Gambetta. — Je n'y étais pas!
M. Fbeppel. — Je n'y étais pas plus que vous. Je le répète, c'est par les soins de vos amis que vous vous êtes fait nommer.
M. Gambetta. — Non, Monsieur, par les électeurs. Évidemment ce sont les électeurs qui ont tout fait. En voulez-vous la preuve? C'est qu'ils ne se sont jamais trompés et que c'est toujours votre nom qu'ils ont rayé. {Hilarité. — Applaudissements,)
M. Freppel. — Voilà pourquoi j'ai eu 95,000 voix.
M. Gambetta. — C'est comme dans le ciel : Beaucoup d'appelés et peu d'élus! (Nouveaux nres.)
M. Freppel. — Il n'y avait ni beaucoup d'appelés, ni beaucoup d'élus. Du reste, il est vrai de dire que vous étiez à Saint-Sébastien.
M. Gambetta. — Ce qu'il y a justement de notable, c'est que j'étais à Saint-Sébastien et que j'ai été élu!
M. Freppel. — Par l'entremise de vos amis.
M. Gambetta. — Évidemment, ce n'est pas par les vôtres I
Je suis désolé d'avoir manqué à la charité et d'avoir pu provoquer la susceptibilité de notre collègue ; mais
je citais un fait, et je crois que je Tai cité avec toute la modération possible. (Intei^niptions à droite,)
Je disais donc que le scrutin de liste est le scrutin politique, parce qu'il est le plus souple des instruments électoraux; parce qu'il permet, quand on a dressé la liste, de la soumettre au contrôle de l'opinion adverse, parce qu'il permet à l'électeur lui-môme d'opérer sur la liste, ce que je le défie bien de faire quand il est enfermé dans un champ clos où il n'a qu*à choisir entre M. Pierre et M. Paul, et qu'il peut très bien se faire que ces deux noms lui déplaisent souverainement, auquel cas il se renferme dans l'abstention. C'est donc l'élection politique, parce qu'elle admet l'esprit de conciliation, la transaction, parce qu'elle ne laisse en dehors d'elle aucune espèce de situation importante sans l'accueillir. Voilà ce qui fait qu'à toutes les époques et à quelque parti qu'ils apparaissent, les grands parlementaires ont toujours considéré le scrutin de liste comme étant à la fois la plus haute expression de la volonté nationafe et la plus large garantie des minorités légitimes.
Eh bien. Messieurs, je vous soumets ces considérations. Si le besoin s'en fait sentir, je vous demanderai de remonter à cette tribune; mais, avant d'en descendre, permettez-moi de vous dire que c'est dans ce pays-ci surtout qu'il faut que le régime électoral ne laisse prise à aucune revendication, ni de la part des minorités, ni de la part des déshérités : qu'il faut qu'un gouvernement d'opinion, lorsqu'il est fondé, s'inspire et se retrempe incessamment à la plus grande source de l'esprit public, et je dis qu'en dehors du suffrage universel consulté par le scrutin de liste, ce ne sont que des ruisseaux qui se pefdent dans le sable avant d'arriver au pied de cette tribune. L'avenir est dans vos mains, car il dépend du régime que vous choisirez.
11 dépend de vous que la République soit féconde