‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta (volume 2)Chapitre 40 sur 97 · IX · texte numérisé non relu

IX

et progressive, ou bien qu^elle soit vacillante et chancelante entre les partis; il dépend de vous qu*il surgisse ici un véritable parti de gouvernement, compact et sérieux, pour mener la France jusqu*au bout de ses glorieuses destinées. Vous êtes les maîtres.

Oui, vous prononcerez. A votre tour, vous direz : Beati possidentes^ ou vous reviendrez à la tradition vraie, à la tradition républicaine. Je vous y adjure. Pensez au pays. Passez en revue les vices, les abus, rimpuissancc du régime auquel nous sommes condamnés, et considérez, de Tautre côté, ce torrent de forces, de puissance, d'énergies que vous pouvez recueillir à même dans le plein courant de la souveraineté nationale; et alors vous n'hésiterez pas à porter résolument la main sur un régime qui ne peut donner aucune vitalité. Vous voudrez échapper à cet amer reproche par lequel je finis; vous ne voudrez pas encourir la sentence du poète romain : Pour sauver leur vie, ils ont perdu les sources de la vie même,

Propter vitam vivendi pet*dere causas!

(Applaudissements répétés à gauche et au centre, — L'orateur j en retournant à son banc, reçoit les vives féli^ citations d'un très grand nombre de ses collègues.)

Voix nombreuses, — La clôture ! — Aux voix I

M. LE PRÉSIDENT. — La clôturc est demandée.

M. LE r.oMTK DE Colbkrt-La PLACE, premier orateur inscrit, demande la parole contre la clôture. Je ne veux pas entrer dans les on-dit des journaux... (Bruit prolongé, — Aux voix!)

J'ai le droit de parler contre la clôture.

Messieurs, je vous déclare que je ne voudrais pour rien au monde entrer dans les on-dit des journaux; mais si vous prononciez la clôture après le discours du puissant orateur qui m'a précédé, certainement on dirait : Magister dixii; la Chambre a cessé de parler. Ce serait la plus néfaste des journées parlementaires.

Quelle que soit l'autorité de l'orateur qui descend de

celte tribune, il y a certainement des objections à présenter, et vous ne pouvez pas clore le débat. (Aux voix! aux voix!)

M. AcuARD. — Je demande la parole contre la clôture.

M. LE PRÉSIDENT. — On a déjà parlé contre la clôture, je ne puis vous donner la parole.

Je mets aux voix la clôture de la discussion générale.

M. GiRAUD {Cher). — On n'insiste pas sur la clôture I (SUsi!)

M. LE PRÉSIDENT. — Pardou, on insiste. Je dois mettre aux voix la clôture demandée par un grand nombre de nos collègues, et qui a été combattue par M. de Golbert-Laplace.

(La clôture de la discussion générale, mise aux voix, est prononcée.)

M. LE PRÉSIDENT. — Vous savcz de quelle façon, suivant les précédents, la question doit être posée en ce moment. Votre commission en réalité ne conclut pas, ou plutôt, par tous les termes de son rapport , conclut au rejet pur et simple de la proposition de M. Bardoux; c'est donc celle-ci qui est en discussion.

Je vais consulter la Chambre sur la question de savoir si elle entend passer à la discussion des articles.

M. DE Clercq. — Quel est Tavis du Gouvernement?

M. Paul de Cassagnac. — Il n'en a pas !

M. le président. — J ai reçu une demande de scrutin secret.

Voix nombreuses à -gauche. — Les noms I les noms I

M. LE président. — Je lirai les noms.

M. Janvier de la Motte {Eure). — Ils seront au Journal officiel.

M. LE président, lisant. — « Les soussignés demandent le scrutin secret et Tappel nominal sur le passage à la discussion des articles sur la proposition de loi de M. Bardoux sur les modifications à introduire dans la loi électorale. »

Ont signé : MM. Gusman Serph, le comte de Colbert- Laplace, Bergerot, Godellc, de Cossé-Brissac, Blanchi, Cesbron, Léon Chevreau, Sarrette, Berger, Laroche-Joubert, Roissard de Bellet, Keller, Huon de Penanster, le marquis d'Havrincourt, Haentjens, le baron de Septenville, le comte de Maillé, Ferdinand Boyer, Georges Brame, Thelliez- Belhune, Debuchy, Blachère, des Rotours, d'Aremberg, d'Ariste, de Lagrange, Benazet, de Beauchamp, le général de Vcndeuvre, le baron de Markau, de Saint-Martin, le marquis d'Aul an, le marquis de Perrochel, Emile Lanauve,

Bouquet, Labadié, Mention, le baron Larrey, Blin de Bourdon , Rollet, Michaut , Chavoix , Thoinnet de la Turmelière, La Rochefoucauld-Bisaccia, Plichon, A. Leconto, Combes, Niel, le comte Le Gonidec de Traissan, le vicomte de Kermenguy, Girault (Cher)^ de Soland, Freppel, le duc deFeltre, Mingasson.

Lorsque le scrutin secret est demandé par 50 de nos collègues, — et c*est le cas, — il est de droit; mais fappel nominal n*est pas de droit; il faut, pour qull y soit procédé, une décision de la Chambre, sans débats, par assis el levé.

Je consulte donc la Chambre.

{La Chambre consultée ^ décide y par assis et levé, que le vote aura lieu par appel nominal. Bruits et rumeurs.)

M. LE PRÉSIDENT. — Messieurs , vous allez voler par appel nominal et par scrutin secrel... {Le bruit couvre la voix de M. le président,)

Messieurs, en nommant vos présidents et vos vice-présidents, vous ne les avez pas doués de la force sufflsaute pour lutter de voix avec toute une assemblée. Au moment où vous allez émetlre un vole sur une quesliou aussi maîtresse que celle-ci, il me semble que vous devez permettre à celui qui a riionneur de présider vos débats de poser la question , ann que vous puissiez voter en pleine connaissance de cause. Je vous supplie de m'écouler un moment. {Le silence se rétablit.)

Vous allez voter, Messieurs, par appel nominal el par scrutin secret sur la question de savoir si la Chambre entend' passer à la discussion des articles de la proposition de M. Bardoux. Une urne va ôlre placée sur la tribune. Ceux qui voudront voter pour le passage à la discussion des articles de la proposition de M. Bardoux m éliront dans cette urne une boule blanche; ceux qui voudront voter contre mettront une boule noire. Les uns et les aulres déposeront ensuite une boule de contrôle dans une urne qui va être placée à droite, sur le bureau.

n va être procédé d'abord, par la voie du sort, à la désignation de la lettre par laquelle commencera l'appel nominal.

(Le sort désigne la lettre N.)

M. LE PRÉSIDENT. — Le scrutîn est ouvert.

(Le scrutin est ouvert à cinq heures moins un quart. — Le vote a eu lieu dans les conditions indiquées par M. le président et sur appel et contre -appel des membres de la Chambre.)

M. LE PRÉSIDENT. — Suivaut la demande qui m*a été faite par plusieurs de nos collègues, il va être procédé à un deuxième contre-appel, après lequel le scrutin sera clos.

(Le deuxième contre-appel est terminé à six heures et un quart.)

M. LE PRÉSIDENT. — Pcrsonnc ne demandant plus à voter, le scrutin est clos.

J'invite MM. les secrétaires à procéder au dépouillement des votes.

(L'opération a lieu immédiatement et le résultat en est remis à M. le président.)

M. LE PRÉSIDENT. — Voici le résultat du dépouillement du scrutin secret sur le passage à la discussion des articles de la proposition de M. Bardoux :

Nombre des votants 478

Majorité absolue 240

Pour Tadoption 243

Contre 235

La Chambre des députés passe à la discussion des articles.

(Une assez vive agitation succède à la proclamation du scrutin. — Des applaudissements éclatent dans diverses parties de l'Assemblée.)

M. LE PRÉSIDENT. — La Chambre ayant décidé qu'elle passait à la dicussion des articles, voici la situation dans laquelle elle se trouve. Ainsi que j'ai eu l'honneur de le rappeler, la commission semble ne pas présenter de conclusions directes ; la Chambre est donc en présence de la proposition de M. Bardoux et d'une série de contre-projets et d'amendements.

M. LE COMTE DE Douvillb-Màillefeu. — Je retire les deux miens.

M. le président. — Le règlement, entendu très strictement, semblerait peut-être indiquer qu'il faudrait commencer par discuter ces amendements ; mais d'un autre côté, les usages parlementaires commandent de mettre d'abora

aux voix la proposition qui s'éoarte le plus des conclusions de la commission.

Or, la commission, par tous les termes de son rapport, conclut au maintien de la loi électorale actuelle, au statu quo; et je remarque, après avoir lu tous les amendements et tous les contre-projets, que c'est la proposition de M. Rardoux qui précisément s'éloigne le plus des conclusions de la commission.

Je me demande, en conséquence, si ce n*est pas par elle qu'il conviendrait de commencer. {Oui! oui!)

Au surplus, c'est la manière la plus nette de trancher la question pendante. Si donc la Chambre n'y met pas d'opposition, je l'appellerai d'abord à délibérer sur l'article l" de la nouvelle rédaction de la proposition de M. Bardoux, lequel est ainsi conçu : « Los membres de la Chambre des députés sont élus au scrutin de liste. »

Quelqu'un deinande-t-il la parole ?

M. Bernard-Lavrrgne. — Je la demande.

Voix diverses. — A demain ! — Non ! tout de suite !

M. Rebnard-Lavergnr. — Messieurs, toute la loi est contenue dans l'article l"de la nouvelle rédaction de la proposition de M. Rardoux. Ce sera une occasion excellente de répondre au discours de M. Gambetta.

Je vous demande de renvoyer la discussion à demain.

M. BouRGKois. — Il fallait répondre dans la discussion générale.

Sur divers bancs. — A demain ! — Non I non ! Tout de suite.

M. LE PRÉSIDENT. — Messicurs, vous allez trancher la question.

M. Rernard-Lavergne demande le renvoi à demain de la discussion sur l'article !«' de la proposition de M. Rardoux.

Je consulte la Chambre.

(Une première épreuve a lieu par mains levées et est déclarée douteuse.)

M. LE PRÉSIDENT. — Je cousulte la Chambre par assis et levé.

Messieurs, le bureau est divisé : il va être procédé au scrutin.

(Le scrutin a lieu. — MM. les secrétaires procèdent au dépouillement des votes.)

19 BfAI 1881. 295

M. LB PRÉSIDENT. — Les votes se partageant à pea près également, le bureau est d'avis qu'un pointage est nécessaire... {Exclamations et rires.) En conséquence, il va être effectué.

(Les bulletins de vote sont emportés dans une salle voisine de celle des séances, où le pointage est opéré par les soins de MM. les secrétaires.)

M. LE PRÉSIDENT. — Voici le résultat du dépouillement du scrutin :

Nombre des votants 452

Majorité absolue 226

Pour l'adoption 205

Contre 247

La Chambre des députés n'a pas adopté.

En conséquence, la discussion continue, M. de Gasté a la parole sur l'article !•'. (Exclamations,)

Plusieurs membres à droite, — Nous demandons le renvoi à neuf heures.

M. Lâroche-Joubert. — Nous demandons qu'il y ait une suspension de séance.

M. LE président. — La Chambre vient de décider le contraire.

M. de Gasté développe un contre-projet ainsi conçu :

(( Article premier. — La représentation de la France au Sénat et à la Chambre des députés sera partout proportionnelle à la population.

w Art. 2. — En ce qui concerne la Chambre des députés, chaque département sera représenté à raison d'un député pour 35,000 électeurs, et en tenant compte de toute fraction supérieure à 17,500 électeurs.

« Si un département ou un territoire avait un nombre d'électeurs inférieur à ce dernier chiffre, il ne pourrait voter que réuni à un autre département. Cette disposition est applicable à l'Algérie et aux colonies. »

M. LE président. — La parole est à M. Bernard-Lavergne, (Aux voix ! aux voix ! — La clôture !)

M. Bernard-Là vergne. — Messieurs^ il s'agit d'un amendement.

Voix diverses. — Aux voix ! — La clôture ! — A neuf heures ! (BruU.)

M. LE PRÉSIDENT. — Messieurs, croyez-TOus donc abréger la séance en empêchant les orateurs de parler et le président de présider? {Le silence se rétablit,)

La parole est à M. Bemard-Lavergne.

M. Bernard-Lavergne. — Messieurs, j'ai demandé la parole pour déposer un simple amendement à Tarticle f de la proposition de loi de M. Bardoux, qui est ainsi conçu :

u Les membres de la Chambre des députés sont élas au scrutin de liste. »

Je propose d'ajouter ces mots : « par arrondissement. » {Bruyantes exclamations sur un grand nombre de bancs,)

M. le président. — Il a été déposé trois demandes de scrutin sur Tarticle 1*' de la proposition de M. Bardoux.

Il va être procédé au scrutin.

(Le scrutin est ouvert, les votes sont recueillis, puis MM. les secrétaires procèdent au dépouillement.)

M. LE PRÉSIDENT. — Voici le résultat du dépouillement du scrutin sur l'article i«' du projet de M. Bardoux :

Nombre des votants 469

Majorité absolue 235

Pour radoption 267

Contre 202

La Chambre des députés a adopté. {Exclamations dû verses.)

Vient maintenant la disposition additionnelle proposée par M. Bernard-Lavergne.

M. Bernard-Lavergne. — Je retire cette disposition additionnelle.

M. LE PRÉSIDENT. — Cette disposition étant retirée, il reste Tamendement de M. de Gasté qui est ainsi conçu :

<c Les membres de la Chambre des députés sont nommés proportionnellement à la population à raison de 35,000 électeurs pour un député, et en tenant compte de toute fraction supérieure à 35,000 âmes.

« Le scrutin sera uninominal. »

Je consulte la Chambre sur la prise en considération de cet amendement.

(La Chambre, consultée, ne prend pas Famendement en considération.)

M. LE PRÉSIDENT. — Nous passons à Tarticle 2, dont voici les termes :

« Chaque département élit le nombre de députés qui lui est attribué par le tableau annexé à la présente loi, à raison d'un député par 70,000 habitants.

« Néanmoins, il sera tenu compte de toute fraction inférieure à 70,000. »

(Après une nouvelle intervention de M. de Gasté, et le retrait d'un amendement de M. Chaix, l'article 2 est mis aux voix et adopté.)

M. LE PRÉSIDENT. — « Art. 3. — Lc département forme une seule circonscription. »

M. de la Rochefoucauld a proposé de substituer à cet article 3 une rédaction ainsi conçue :

(c Les circonscriptions seront organisées de manière à ce que, sur une même liste, il n'y ait jamais plus de neuf noms. »

Plusieurs membres à droite, — Retirez-le !

M. DE LA Rochefoucauld, duc de Risaccia. — Monsieur le président, la Chambre me parait dans un état tellement nerveux... (Bruyantes réclamations à gauche et au centre) qu'il ne lui permet guère de délibérer. Je retire mon amendement.

M. Paul Bert. — Il vaut mieux qu'elle soit nerveuse que lymphatique !

M. LE PRÉSIDENT. — La Chambre a voté la suite de la discussion ; j'ai donné la parole à tous les orateurs qui l'ont demandée; je maintiendrai le droit de parler, et je ne peux laisser dire que la Chambre est dans un état où elle ne serait pas apte à délibérer. (Vives marques d'approbation à gauche et au centre.)

Je mets aux voix l'article 3.

(L'article 3, mis aux voix, est adopté.)

« Art. 4. — Nul n'est élu au premier tour de scrutin s'il n'a pas réuni la majorité absolue et si le nombre des suffrages n'est pas égal au quart des électeurs inscrits. »

M. LE PRÉSIDENT. — 11 y avait sur cet article un amendement de M. de Douville-Maillefeu; cet amendement est retiré par son auteur.

i» CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

Quelqa*uii demaade-t-il la pcu*oIe ?...

Je mels aux voix TaKicle 4.

(L'article 4, niis aux voix, est adopté.)

M. LE PRÉSIDENT. — M. Bardoux a déclaré qa*it retirait Tarticle 5.

A droite. — Quel est le texte de Tarticle 5 ?

M. LK PRÉsiDEiNT. — L'afticlc 5 était ainsi conçu :

c< Art. 5. — En cas de vacance par option, décès, démission ou autrement, le collège électoral ne sera réuni daus les départements nommant plus de dix députés qu'autant que deux vacances se seront produites dans le département. »

Entre Tarticlc 5 et Tarticle 6 qui devient le nouvel article 5, MM. Jacques et Gastu proposaient d'intercaler la rédaction suivante :

« Chaque département de FAIgérie élit trois députés. »

M. DE Mahy. — Je demande la parole.

M. LE PRÉSIDENT. — La parole est à M. de Mahy. (Aux voix! aux voix !)

M. DK Mahy. — Messieurs, vous savez que je n*ai pas l'habitude d'occuper longtemps la tribune. Je ne vous demande que deux minutes d'attention. Les députés de l'Algérie et des colonies modifient leur amendement de la manière suivante :

« Chaque département de l'Algérie nomme deux députés.

« Chacune des colonies de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion nomme deux députés » Nous en avions demandé trois.

M. Levert. — Combien y a-t-il d'électeurs?

M. DE Mahy. — Il y en a 33,000 à la Réunion, et à peu près le même nombre à la Guadeloupe et à la Martinique.

Nous demandons simplement qu'on nous restitue co que nous avions autrefois.

Je recommande cet amendement à la justice de la Chambre.

M. Paul de Cassagnac. — Combien y a-t-il d'électeurs à la Guyane ? Il n'y en a, je crois, qu'un infiniment petit nombre.

M. DE Mahy. — La Guyane conserve un député.

M. Labuzk. — La commission accepte l'amendement.

M. Gambktta. — Relirez votre amendement, vous allez entraver le vote de la loi. Vous en ferez Tobjet d'une proposition spéciale !

M. LE PRÉSIDENT. — La commissiou déclare accepter l'amendement de M. de Mahy.

M. LE COMTE DE Maillé. — Il s'aglt d'uue prise en considération !

M. Gahbetta. — Je demande la parole.

M. LE président. — La parole est à M. Gambetta.

M. Gahbetta. — Messieurs, permettez-moi de vous dire, que quelque intérêt que nous puissions porter aux colonies et k nos départements français d'Algérie, il ne me paraît pas possible d'allérer la situation actuelle. {Très bien!) Il y a des raisons de transition, de passage d'un état à un autre qui légitiment le maintien du statu quo; l'article flnal du projet propose de ne pas toucher à la représentation existante. (Très bien! très bien!)

A mon grand regret, et avec le sentiment que c'est là la vérité de l'œuvre législative que vous faites, je prie la Chambre de se prononcer contre la prise en considération. (Très bien! très bien!)

M. Jacques. — Je demande la parole. (Exclamations diverses.)

M. LE PRÉSIDENT. — MessicuTs, ce que vous économiseriez de temps si vous laissiez la parole à votre président est incalculable. Je dois vous dire que je ne puis pas donner la parole à M. Jacques, car nous sommes dans une discussion d'urgence, et l'article 74 du règlement dispose :

« Tout amendement, tout article additionnel, proposé dans le cours de la discussion, est motivé sommairement à la tribune. Il est envoyé de droit à l'examen de la commission si un ministre ou le rapporteur le demande, etc. »

Nous avons entendu l'auteur de l'amendement, car il s'agit en ce moment de l'amendement de M. de Mahy et non pas des autres, qui ont été retirés par nos honorables collègues de l'Algérie et des colonies...

M. Jacques. — Jamais !

M. LE président. — Vous l'avez laissé dire à la tribune !

M. Jacques. — Mais je n'ai jamais rien dit ! Comment ! j'ai déposé un amendement, et ce serait un autre qui la retirerait ! {On rit.)

M. LE PRÉSIDENT. — M. JacquGs déclare qae ramendemeQt relatif à TAlgérie, qui était déposé avant Touverture de la délibération, n*a pas été retiré. En conséquence, je lui donne la parole pour le développer. (Bruit.)

Plusieurs membres. — On n*a pas statué sur Tamendeinent de M. de Mahj.

M. Gambetta. — Je demande la parole pour an rappel au règlement.

M. LE PRÉSIDENT. — Vous avez la parole.

M. Gambetta. — Je n'ai pas à apprécier la valeur des autres amendements, mais je demande que Tamendement qui a été défendu par M. de Mahy sommairement, et auquel j'ai répondu sommairement, soit soumis au vote. I.e règlement l'exige. (Très bien! très bien! — Aux voix !)

M. LE PRÉSIDENT. — L'amendement présenté par M. de Mahy, au cours de la délibération, ne peut être soumis qu'à une prise en considération. La Chambre va en délibérer sur-le-champ. Mais M. Jacques ayant déclaré qu'il n'avait jamais retiré son amendement, lequel ne tombe pas sous le coup de la disposition de l'article 74 du règlement, je vais mettre cet amendement en discussion.

Je consulte la Chambre sur la prise en considération de l'amendomont de M. de Mahy.

M. DE Mahy. — Je n'ai fait que modifier le texte.

(L'amendement est mis aux voix et n'est pas pris en considération.)

M. LE PRÉSIDENT. — Nous arrivons à Tamendement de M. Jacques.

M. LE COMTE DE Maillé. — Je dcmaiidc la remise à demain. (Non ! non!)

M. LE PRÉSIDENT. — La Tcmisc à demain 'est demandée. (Non ! non ! ^ Si !)

Je consulte la Chambre.

(La Chambre, consultée, décide que la discussion continue.)

M. LE PRÉSIDENT. — La parolc est à M. Jacques.

Plusieurs voix. — Nous demandons la lecture de l'amenment.

M. Clnéo d'Ornano. — Quelle différence y a-t-il entre l'amendement de M. Jacques et celui qui vient d'élre repoussé ?

M. Jacques. — On n'a rien repoussé en ce qui me con-

cerne ; on a refusé de prendre un amendement en considération : les autres subsistent.

M. LE PRÉSIDENT. — II j a uuc différence au point de vue du fond et au point de vue de la procédure.

M. Gambetta. — On ne peut pas mettre un amendement en délibération sans en faire connaître le texte.

M. LE PRÉSIDENT. — J'en ai déjà donné connaissance à la Chambre. Je le relis de nouveau : « Intercaler entre les articles 5 et 6 un article ainsi conçu, qui deviendra l'article 6 : Chaque département de l'Algérie nommera trois députés. » M. Jacques a la parole pour soutenir cet amendement.

M. Lepère. — Mais M. de Mahy a déclaré, au nom de tous les députés de l'Algérie et des colonies, qu'il le retirait !

M. Jacques. — Messieurs, je me présente au nom de l'Algérie, et je viens soutenir l'amendement dans lequel M. Gastu et moi nous avons proposé de décider que chacun de ces départements nommera trois députés. [Exclamations sur divers bancs,)

Plusieurs membres à droite, — Pourquoi pas six?

M. Récipon. — Tout à l'heure on vous en a refusé deux et maintenant vous en demandez trois !

M. Jacqdes. — Messieurs, j'ai commencé par rappeler mon amendement demandant trois députés. Si vous m'aviez laissé terminer ma phrase, vous auriez su que, d'accord avec mes collègues de l'Algérie, j'avais l'intention, et [c'est ce à quoi je me restreins, de vous demander que le nombre des députés soit de deux pour chacun des départements de l'Algérie.

Un membre, — Mais c'est voté.

M. Jacques. — Non ! Vous n'avez pas voté cela. M. le président m'a donné la parole, écoutez-moi et laissez-moi discuter mon amendement.

Messieurs, ce que nous demandons, c'est le rétablissement de ce qui existait avant la loi de 1875. En effet, à l'Assemblée nationale chaque département de l'Algérie était représenté par deux députés.

Un membre à droite. — Il n'y avait pas de sénateurs.

Un membre au centre, — Il y avait 7ii0 membres à l'Assemblée.

M. Jacques. — Et si l'Assemblée nationale a retranché un des députés à chacun des départements algériens, c'est

302 CHAMBRE DKS DÉPUTÉS.

à cause do la ligne politique que nous suivions. Je vais vous le démontrer (Exclamations), si tous voulez bien me le permettre, Messieurs. (A demain! aux voix! la clôture!)

Je vous ferai remarquer que, réduit à ce nombre, ce que nous demandons n'est pas autre chose que rapplication de la loi que vous venez de voter tout à Theure. Quand nous en demandions trois, nous allions un peu au delà ; vous allez voir, par les chiffres de la population que je vais vous indiquer, que nous ne faisons maintenant qu*appliquer la loi.

Un membre à gauche, — Mais c est rejeté.

Voici ce que dit le projet de loi de M. Bardoux :

« Chaque département élit le nombre de députés qai loi est attribué par le tableau annexé à la présente loi, à raison d'un député par 70,000 habitants. »

Voilà ce que vous avez voté, et je vous demande que cette disposition soit apphquée à rAIgéric.

Voix nombî^euses. — Non ! non !

M. Jacques. — Non ! non ! Pourquoi ? dites-le-nous donc !

M. NoEL-P.VRFAiT. — Comlucn y a-t-il d'électeurs?

M. DK Maiiy. — Il y en a 33,000 à Tlle de la Réunion !

M. Jacques. — Voici quel est le chiffre de la population...

Un membre à droite, — Française?

M. LE PRÉSIDENT. — Messicurs, veuillez écouter Toratear. Vous ne pourrez abréger la discussion qu'en lui prêtant attciilion.

M. Jacques. — Messieurs, voici les chiffres de la population on Algérie : il y a 344,000 Européens dans les trois départements. {Exclamations à gauche et au centre,)

Unmembre à droite, — Combien de Français?

M. Jacques. — Je vous le dirai ; je ne peux pas tout dire c\ la fois.

M. G.VMDETTA. — Combien nous donnerez-vous de députés k Paris, alors? Nous on aurons 300.

M. Jacques. — Voulez-vous ou ne voulez-vous pas m'écouter ?

M. DE Mauy, de sa place, — Puisqu'on ne veut pas vous écouter, annoncez que nous présenterons un projet de loi spécial.

M. Jacques. — Si vous voulez retrancher de la loi les artii'les relatifs à l'Algérie et aux colonies, je pourrai accepter cette proposition et présenter un projet de loi spécial.

Plusieurs membres, — C'est cela ! très bien !

M. LE PRÉSIDENT. — Dans CBS conditions, ramendement de M. Jacques est retiré.

M. Jacques. — Si on retranche l'article relatif à l'Algérie et aux colonies.

M. DE Mahy. — Nous ferons un projet de loi spécial.

M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur Bardoux, consentez-vous à retirer l'article 6 ?

M. Bardoux. — Oui, Monsieur le président.

M. LE PRÉSIDENT. — L'artictc 6 étant retiré, nous passons à la disposition exceptionnelle et transitoire :

« Chaque département conservera au minimum, pour la prochaine législature, le même nombre de représentants. »

Il n'y a pas d'opposition ? Je mets aux voix cet article.

L'article additionnel est adopté.

La Chambre prononce la question préalable sur un amendement anti-constitutionnel de M. de Colbert-Laplace portant que la présente loi sera soumise à l'acceptation directe du corps électoral.

liC président met aux voix l'ensemble du 'projet de loi ainsi conçu :

« Article premier. — Les membres de la Chambre des députés sont élus au scrutin de liste.

« Art. 2. — Chaque département élit le nombre de députés qui lui est attribué par le tableau annexé à la présente loi, à raison d'un député par 70,000 habitants.

« Néanmoins, il sera tenu compte de toute fraction inférieure à 70,000.

« Art. 3. — Le département forme une seule circonscription.

« Art. 4. — Nul n'est élu au premier tour de scrutin, s'il n'a pas réuni la majorité absolue et si le nombre des suffrages n'est pas égal au quart des électeurs inscrits.

« Disposition exceptionnelle et transitoire,

« Chaque département conservera au minimum, pour la prochaine législature, le même nombre de représentants. » L'ensemble du projet est adopté.

Nous reproduisons, d'après le TempSy le tableau compa-

»)l CIIAMHRK DKS DÉPUTÉS.

nitir flnn votes df; chacun des groupes de la Chambre sur l'aKirlf! {*"' du projet de M. Bardoux :

pour le scratin Pour le tcmtiii

de liste. d'arrondistameiit.

KxtrArnn gauche 21 16

Union répulilicainc U6 44

(;aiir.lie 60 61

Ontrc gnurlie 10 .* * * ^^

llonapurtintes 44 32

Légiliniistes 21 34

Total 207 202

Prononcé le 27 mai 1881 A LINAÛGURATION DU MONUMENT DES MOBILES DU LOT

Nous avons raconté dans la notice précédente que la Chambre des députés avait adopté, dans la séance du 19 mai, la proposition de réforme électorale présentée par M. Bardoux. La proposition fut immédiatement portée au Sénat dont le vote confirmatif semblait généralement acquis. Les journaux qui s'étaient constitués les avocats les plus acharnés du scrutin d'arrondissement (la Paix, le Télégraphe, etc.), paraissaient résignés. On n'accorda aucune créance au bruit qui courait que les amis personnels du président do la Hépublique allaient prendre, dans les couloirs du Sénat, la guerre contre le scrutin de liste.

M. Gambetta quitta Paris le 2't mai pour se rendre dans sa ville natale de Cahors,où il avait promis depuis longtemps d'assister à l'inauguration du monument dos mobiles du Lot. Nous reproduisons, d'après les dépêches de la République française, le compte-rendu de ce voyage que les journaux intransigeants et réactionnaires, adroitement coalisés, eurent l'art de transformer par la suite en un insolent triomphe *.

Ctabors, 25 mai.

Durant tout le trajet de Paris à Cahors, on remarquait dans les gares un grand empressement de la part du public,

1. Voir plus loin l'ptage 341) et notre Histoire du ministèi-e Gambetta, livre I, ch. ii.

mais le voyage a consen-é un caractère absolument privé. Il n'y a ou aucune réception, aucun discours.

l.a première démonstration a eu lieu à la gare de Beivès, où It' train est arrive ii 0 heures io du matin, et a été accueilli par les cris do : Vivo la Kt^publique! Vive GanibettA!

Los gares do Buisson, de Villefranche et de Sauveterre étaient pavoisécs.

A rembranclicmentdeMonsempron-Libo$,Ie train s*arréta quelques minutes.

La ])()pulation so pressait sur le quai de la gare.

Au départ et k l'arrivée du train, des cris très chaleureux de: Vive (iambetta! Vive la République! se sont fait entendre.

M. Victor r4orno, ancien sous-préfet do 1848, a souhaité la bionvonuo i\ M. lo président de la Chambre, auquel un magniiitjuo bouquet a été offert.

M. nolhomme, industriel, ancien camarade d'études de M. (iambetta, a lu un discours dans lequel il a déclaré être l'interprète de la sincère reconnaissance des populations pour l'orfranisateurdc la défense nationale, qui sauva Thonneur du drapeau français, pour le travailleur infatigable qui n'a eu qu*un but : le bien public; pour celui dont la confiance de la Chambre a fuit le représentant le plus auto* risé de la démocratie française.

M. Helhomme a ajouté :

« On parle de votre ambition ; on vous a reproché de vouloir usurper la dictature. Votre ambition n'a pas d'autre objet que la grandeur et la prospérité de la France; votre dietature est celle du génie, de la raison et de l'éloquence, et celle-là, vous avez le droit de l'exercer, et vos ennemis pas plus que vos amis ne peuvent s'y soustraire. »

M. Belhomme a terminé en présentant à M. le président de la Chambre une demande des électeurs portant sur une question «l'intérêt comnmnal.

M. Gambetta a répondu : « Je suis touché de l'accueil que vous venez de me faire, et je vous en remercie. En ce qui concerne les intérêts sur lesquels vous avez appelé mon attention, je ne manquerai pas de les étudier, et si votre demande est réellement conforme au droit et aux intérêts de votre pays, vous pouvez compter sur moi.

« Je vous remercie encore une fois de votre accueil. »

36 Mai 1881. 307

Au départ du train, et jusqu'à son arrivée à Fumel, la population rangée le long de la voie agitait des drapeaux et acclamait M. Gambetta.

A son arrivée à Cahors, M. Gambetta embrassa son père et remercia chaleureusement les amis qui étaient venus à sa rencontre. Il dit au maire de Cahors, qui lui avait souhaita la bienvenue :

« Mon cher ami, ce qui fait ma joie en ce moment, ce n'est pas de trouver ici des concitoyens, c'est d'y retrouver des compatriotes et des amis, des amis de première enfance. Vous voyez quelle émotion je ressens au milieu de vous ; je suis profondément reconnaissant de la sympathie et de Tailection même que je lis dans tous les yeux, et je ne puis autrement vous exprimer ma gratitude. »

M. Gambetta a dit à M. Cambres, qui lui a souhaité également la bienvenue :

« Mon cher Cambres, mon cher ami, il y a longtemps que je me disposais à me rendre parmi vous. Je l'aurais fait plutôt si j'avais pu; mais je no jn'en repens pas paiH:e que nous sommes tous aujourd'hui plus nombreux, pins unis, plus attachés les uns aux autres que jamais. Merci I »

Une compagnie d'infanterie rendait les honneurs militaires.

En sortant de la gare, M. Gambetta, son père, le préfet et le maire prirent place dans les premières voitures. Pendant le trajet jusqu'à l'hôtel, M. Gambetta échangeait des poignées de mains avec la fouie qui l'entourait de tous côtés e se pressait jusque sous les pieds dos chevaux.

Lu foule faisait entendre des acclamations enthousiastes: Vive la République! Vive Gambetta!

Ce qui a frappé dans l'arrivée de M. Gambetta, ce n*est pas le caractère officiel, mais la spontanéité, la joie et l'enthousiasme de la ville, heureuse de retrouver un de ses enfants qui l'honore et qu'elle aime.

Cahors, 2G mai.

Hier soir, à cinq heures, M. Gambetta a visité lo lycée. Il a été reçu par lo proviseur, qui lui a présenté les professeurs et le personnel. C'est avec une vive émotion que M. Gambetta a reconnu ses anciens professeurs, MM. Perier, Anglares,

308 CAIIORS.

Brugic et Pech. Un élève do rliétorique, M. Maratnech, au nom de ses condisciples, a lu l'allocation suivante :

« Monsieur le président,

a Votre visite nous rend heureux et fiers. Nous ne coniptioDS pas sur tant d'honneur. Au nom de tous, je vous remercie de vous être souvenu de notre vieux lycér*, témoin de vos premiers succ»'*s. Tous les jours on nous cite en exemple la brillante carrière de l'enfant de Cahors, du grand citoyen, du patriote ardent qui remplit aujourd'hui d'un si légitime orgueil ses concitoyens et ses jeunes condisciples. Citoyens de l'avenir, nous vous promotions de vous suivre plus tard dans la voie du priigrôs et de la liberté. Nous vous jurons d'aimor la Hépubiiciue ! »

M. Gambeltaa répondu :

Messieurs, je ne savais pas, je vous prie de lecroire, que j'étais attendu au lycée : si j*avais pu m'en douter, vous ne m'auriez pas attendu longtemps. Quand j'ai appris que si je ne vous voyais pas aujourd'hui, je m'exposais au regret de ne plus vous revoir avant mon départ, je me suis empresse d'accourir au milieu de vous. Vous ne doutez pas que les paroles que vient de m'adresser votre camarade me soient allées tout natnn'llement droit au Cdnir. Je n'entre pas ici au milieu de vous dans cette vieille maison, sans éprouver une émotion tout îi fait profonde. Je sens, pour ainsi dire, mon esprit relourné vers la première aurore de ma vie. (Minircmeui.) Je dois le reconnaître, je n'ai pas mérite tous les jours d'ùlre donné en exemple à mes jeunes successeurs. J'ai souvent failli à la règle, et je m'en rcpens aujourd'hui, croyez-le bien. Laissezmoi profiter de cotte confession, absolument désintéressée, pour vous dire il tons, M<'ssienrs, combien le temps qu'on i)asse ici est précieux et combien la perte en est irréparable. Vous ne saurez jamais, au cours de votre vie, ce qu'on éprouve souvent d'amers regrets d'avoir néglige une heure d'étude, une heure de travail, ou de n'avoir pas déployé, quand il en était

temps, toute Tactivité, toute l'énergie pour acquérir cette semence intellectuelle que TÉtat distribue si libéralement aujourd'hui et qu'il sera heureux de pouvoir distribuer avec plus de prodigalité encore dans un avenir prochain.

Je voudrais, puisque vous avez prononcé ce mot toujours grave de serment, puisque vous avez fait un serment à la Patrie, à la République, je voudrais à ce moment vous en voir joindre un autre : le serment de prendre ici le goût, l'habitude du devoir, de la règle accomplie tous les jours, patiemment, sans fausses espérances, mais aussi sans lâches défaillances. Dans notre société moderne, on peut et on doit arriver à gagner, à conquérir, par le mérite, par la patience, par l'efTort, toutes les places auxquelles un cœur droit et intelligent peut et doit aspirer, car, Messieurs, soyez-en bien convaincus, plus nous irons, plus les mœurs de la démocratie s'imposeront, plus elles deviendront rares, les places données au seul privilège de la fortune, de la naissance ou du hasard. [Vifs applaudissements,)

Vous êtes jeunes, Messieurs, mais la jeunesse passe vite malheureusement. Aussi, depuis votre jeune camarade, qui est là, devant moi, jusqu'à celui que vous avez chargé de m'adresser la parole, tous vous devez faire votre profit des quelques paroles que je viens de prononcer du fond du cœur, sous l'empire du sentiment de vif plaisir que j'ai éprouvé de me retrouver ici pour un moment votre condisciple. [Applaudissements unanimes, — Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambettal)

Cahors, 27 mai.

Hier jeudi, à sept heures, M. Garabetta prenait part à un dîner iatime, rue Fénelon, chez M. le docteur Relhié, mairci de Cahors. Vers neuf heures, une foule nombreuse se présentait devant la grille de la maison et pénétrait dans la cour, faisant entendre de nombreuses acclamations, chan-

310 CAIIORS.

tant la Marseillaise, dont les strophes alternaient avec les cris dc« Vive la République! Vive Gambetta! Vive le scrutin de liste ! »

M. Gambetta dont la présence était vivement réclamée, s*est avance et a prononcé les paroles suivantes :

Mes enfants, je vous remercie d'être venus, je vous remercie des chants que vous avez fait entendre. J'ai beau ôtre éloigné de vous, croyez-le bien, j'ai beau être attaché par les affaires publiques loin de cette

le qui est mon berceau et qui resle la personnification de la petite patrie dans la grande, celle qu'on aime le plus, celle pour laquelle on éprouve toujours le plus de tendresse, sans cependant négliger les soins qu'on doit à l'autre, à la grande I on a beau, dis-je,ùtre éloigné de cette petite patrie, on n'y revient pas sans émotion, surtout quand on sent, comme je l'éprouve depuis deux jours, qu'il n'y a dans cette vieille cilé qu'un cœur, qu'une âme, qu'une penséç pour acclamer, non pas un homme, mais la République et la France dans un de leurs serviteurs. {Vives acclamations.— Cris prolongés de : Vive la République! Vive Gamôeffaf Vive le sa*uUn de liste!)

Vous faites bien de crier : Vive la République ! c'est le vrai cri qu'il faut pousser : c'est ce vrai mot dont il faut se servir. 11 y a parmi vous beaucoup de tètes jeunes : il faut qu'elles se pénètrent de cette idée que les hommes ne sont rien et que les principes sont tout.

Messieurs, au lieu de se livrer tout entier à l'amour d'un homme, il faut se donner tout entier à l'amour d'un principe, et notre principe, c'est la République, car aujourd'hui la France et la République ne font qu'une seule et môme chose. [Applaudissements prolongés.) El maintenant, mes amis, je vous prie de rentrer tout doucement chez vous, satisfaits d'avoir cédé à ce qui est l'impulsion de votre cœur et persuadés

que VOUS laissez dans le mien un souvenir ineffaçable. {Applaudissements. — Cris nombreux de : Vive la République! Vive Gambetta! Vive le scrutin de liste!)

La foule s'est ensuite retirée dans le plus grand ordre à travers la ville entièrement illuminée et que venait de traverser une magnifique retraite aux flambeaux organisée par les troupes de la garnison. Les illuminations de la préfecture, de rhôtel de ville, de la recette générale, du cercle de Cahors, de l'hôtel des Ambassadeurs et de la maison natale de M. Gambetta ont été particulièrement remarquées.

Ce matin, M. Gambetta a visité les travaux de la ligne de Brive à Montauban; il a été reçu par M. Lauteirs, ingénieur en chef des ponts et chaussées, à l'entrée du tunnel de Pouzergues. Ce tunnel, long de 800 mètres, est très beau; il était éclairé par des torches; tous les ouvriers qui ont pris part aux travaux de percement, près de trois mille, accompagnaienten l'acclamant M. Gambetta. Après avoir parcouru à pied le tunnel dans toute sa longueur, M. Gambetta a félicité M. Lauteirs de l'activité et de l'intelligence déployées pour l'exécution des travaux. A dix heures, il est revenu à Cahors, salué sur son passage par les cris de : Vive la République I Vive Gambetta !

A Cahors, M. Gambetta a reçu les professeurs du lycée, ayant à leur tèle le recteur d'académie, qui a tenu à donner l'assurance du ferme dévouement de tous les professeurs à la politique républicaine. M. Gambetta a répondu par de vifs remerciements; il a rappelé les grands services qui ont été rendus à la cause de l'instruction républicaine en France par M. Jules Ferry, le ministre le plus actif et le plus zélé pour les grands intérêts nationaux et le plus laborieux que l'Université ait eu à sa tète; le ministre, ennn,qui, — chose rare en ce pays, — n'a jamais cessé de grandir au pouvoir.

Cahors, 27 mai.

L'inauguration du monument érigé à la mémoire des mobiles du Lot a eu lieu à quatre heures, par un très beau temps : l'affluence était énorme et enthousiaste.

Le monument est en granit; il se compose d'une base quadrangulaire surmontée d'une pyramide tronquée alfec-

tant la forme d'une tour crénelée; aux angles, des statues de soldats de ligne, d'artillerie et de cavalerie; à la façade, la statue en marbre du commandant des mobiles du Lot, Fouilhude, qui fut tué près d*Orléans pendant la défense nationale. Cette œuvre, d'un caractère simple et imposant, a pour auteur M. Calnion, sculpteur à Cahors. La place Lafayetto, où s'élève le monument, domine la vallée du Lot et s'étend entre la tour du pape Jean XXII et la caserne d'infanterie. Dès trois heures, elle était couverte par la foule venue de tous les points des départements ; on y a distingué des liommes connus pour leur hostilité au régime actncl, qui avaient tonu li honneur de prendre part à cette cérémonie nationale, et nous devons dire tout de suite qn ils n'ont pas paru moins profondément remués que la foule par les paroles patriotiques qu'ils ont ontcndues. La haie sur la place ol sur le parcours du cortège était faite par les soldats du "iH» d'artillerie, du 7« de ligne et du !3I* régiment territorial, correspondant au 70^^ régiment de mobiles.

Le cortège prend place sur l'estrade à quatre heures précises. M. (lambetta préside. Autour de lui on remarque MM. Bargeton, préfet du département ; les généraux Appert, Lewal, Colomb, Minot; Cal mon, Foucher do Careil, sénateurs; Spuller, Lasserre, Rastid, Jean David, députés; les préfets de la Gironde, du (îers, (le la Corrèze, de la Haute- (iaronne et de la Creuse; MM. Cambetta père ; Helhié, maire de Cahors; l'inlendaiit Uichard, tout le conseil municipal de Cahors el presque tout le conseil général du Lot; MM. Hervé M.in^'on, membre de l'Institut, de Lagorse, secrétaire général de la Société d'encouragement à l'agriculture, et quarante membres de la délégation du jury des comices, un grand nombre d' officiers en uniforme et des sous-préfels de la région.

La cérémonie coinnienoe par un chœur très brillamment enlevé par l'excellent orphéon de Cahors; puis, au milieu de l'émotion générale, les voiles du monument sont enlevés. Lîi musique du 7*^ de ligne joue la Maraeiliaine ; toutes les tétcs se découvrent; beaucoup d'anciens mobiles pleurent. Une acclamation immense s'élève : Vive la République! Vive l'armée! Vive Gambetta!

M. Guiraudies-Capdeville, capitaine au 131° de ligne de l'armée territoriale, prend le premier la parole et fait un

récit très sobre et très ému de la campagne des mobiles du Lot pendant la défense nationale.

Voici le texte de ce discours :

« Monsieur le président, Messieurs,

« L'Empire venait de crouler à Sedan; la dernière armée française, armée héroïque, acculée par la trahison sous les murs de Metz, allait bientôt succomber. Des hommes au cœur fort, animés du plus ardent patriotisme , acceptèrent alors la périlleuse mission de défendre le sol national. A leur appel, le pays frémissant se leva tout entier, des armées furent improvisées, la lutte recommença ; la garde mobile du Lot, formant le 70« régiment, fort de 3,600 hommes, fut appelée, dans le mois de septembre i870, à Tarmée de la Loire, où elle ne tarda pas à se faire une renommée de vaillance. Après avoir reçu le baptême du feu à Patay, le 70« régiment de mobiles enlevait, le 8 décembre, le village de Layes-sous-Cravant.

« Dans celte affaire, cinq officiers, dont le lieutenant-colonel et un chef de bataillon, étaient blessés; c^nt hommes environ étaient mis hors de combat. Le 9 décembre, la journée moins meurtrière coûtait cependant à la mobile une trentaine d'hommes. Le iO décembre, au matin, sept compagnies, sous les ordres du commandant Fouilhade, s'empa raient du village d'Origny et faisaient deux cents prisonniers, dont un chef de bataillon et plusieurs officiers. Encouragé par ce succès, le commandant Fouilhade attaquait, quelques heures après le village de Villejouan fortement occupe par l'ennemi. Criblés de projectiles, les mobiles hésitent. « En avant! » s'écrie le brave Fouilhade, et aussitôt la colonne reprend sa marche. Bientôt deux coups de feu attei • gnent le chef intrépide. Fouilhade avance toujours; une troisième balle le frappe à la tête; il tombe; mais, en mourant, de son geste il menace encore l'ennemi. En même temps, le capitaine Ischer, le lieutenant Guyot, tous deux de Cahors; le lieutenant Bouygues, de Betaille, tombent mortellement frappés à côté do leur commandant. Deux autres officiers sont blessés. Voulant venger la mort de Fouilhade, les mobiles s'élancent sur les retranchements de l'ennemi. Abordés à la baïonnette, les Allemands évacuent le village, abandonnant leurs morts, de nombreux blessés et 46 pri-

:M>nnier8. A Coiircellps, dans la même journée, le reste du régiment combattait non moins énorf^iquement. Le capitaine Ayot, de Cahors, était aussi frappé à mort. Trois autres ofliciers, dont un chef de bataillon, étaient blessés. Dans l'alfaire du \0 déf<^ml»re, les p**rtes s'élevaient à 200 hommes tués ou blessés. Aprits la retraite de farmée de la Loire, la mobile du Lot se portait avec la colonne du général de Jouffroy dans la vallée du Loir. Le 27 décembre, le régiment coopérait à la prise d«' Montoire, et il avait la bonne fortune d'enlever un convoi à fennemi. Le 31 décembre, le général de Joulfroy, poursuivant ses succès, tonlaitdc s'emparer de Vendl^nle. Après un engagement près du hameau de Briard, le 2<^ bataillon culbute l'ennemi, qu'il poursuit vigoureusement. Ce combat fournit au capitaine Vergne de Puybran l'occasion de se distinguer.

« O brillant officier a succombé plus tard, épuisé par les fati^''Ufs de la campagne. Des reconnaissances offensives, exécutées avec un plein succès par le 70* de mobiles, dans les journées des 4 et o janvier, lui firent perdre une douzaine d'hommes.

«< Le C janvier, h^ ré^ninenl défendit énergiquement jusqu'à la nuit le (iué de Loir et le plateau de Villiers contre la ii" division du .T corps allemand.

«• L«'p Prussions ont accusé pour oc combat une perte de X't oflirjers rt de iîKî hommes. De son colé, la mobile du Lot laissait sur le terrain 150 tués ou blessés. Le capitaine Lafon d<* (îramal avait été mis hors de combat.

« Le 9 janvier, le 1'^'" bataillon, altatiué à Saint-Frimbault, so maintenait encrgiqueino.nl et inlliîreail à icnnemi une perte d'uiio trentaine dMioninies; ni.ii<, le 10, le combat de Pari^Mie-rKvéqiie devait être fatal aurt'îfirnent. Les Prussiens, accentuant leur marche concentrique sur le Mans, attaquaient avec toute une division le niallieureux village de Parigue-l'Évéque, défendu j»ar la brigade Pereira et le 70*^ de mobiles réduit à un millier d'hommes.

« Cinq batteries allemandes préparent l'attaque ; trois batteries françaises, dont une de mitrailleuses, ripostent vigoureusement, et, après une lutte corps à corps, l'ennemi bien supérieur en nombre se rend maître de la position.

Les pertes de la mobile sont énormes.

Les lieutenants Linol, de Concores, et Beauregard, de

Cahors, sont tués. Un chef de bataillon et deux capitaines sont blessés, treize officiers sont faits prisonniers, six cents hommes sont tués, blessés ou emmenés en captivité. (Mouvement.) Obligé de battre en retraite, le régiment décimé, dans un suprême effort, reprend cependant trois pièces d*artillerie et deux mitrailleuses, dont l'ennemi s'était un instant emparé.

« Ici, Messieurs, qu'il me soit permis de raconter la mort du lieutenant Linol, de ce vieux soldat décoré de la médaille militaire, de Linol qui, simple sous-officier dans la mobile du Lot, sut conquérir à la pointe de son épée les grades d'adjudant, de sous-lieutenant et de lieutenant, au combat de Parigue. Linol veut sauver trois pièces de 4, qui vont tomber au pouvoir de l'ennemi; un groupe de ses mobiles du Lot, toujours prêts au sacrifice, se range à ses côtés : « Il ne sera pas dit que les Prussiens ont fait reculer la mobile du Lot! s'écrie le brave Linol. A la baïonnette, suivez-moi î » Et les mobiles le suivent; mais Linol tombe, atteint de plusieurs coups de feu. Presque tous ses mobiles sont aussi blessés. Les Allemands entourent ce petit groupe. Linol, avant de mourir, veut frapper encore un ennemi. Dégageant un pistolet qu'il porte à la ceinture, il va faire feu ; mais un dernier coup l'étend raide mort. L'ennemi, sans respect pour cette mort glorieuse, arrache de la poitrine de Linol la médaille militaire. Lui palpite encore, et ses lèvres déjà froides semblent jeter au vainqueur un dernier défi. [Salves d'applaudissements.)

« Le 70^ de mobiles, qui n'existait plus que de nom, paraissait désormais incapable de soutenir une action sérieuse. Réduit à quatre cents hommes, le régiment devait cependant prendre part à la bataille du Mans. Le 11 janvier, avec la division de Jouffroy, il se maintenait énergiquement sur ses positions de combat. Le 12, cette poignée d'hommes, reste d'un régiment de 3,600 combattants, était chargée de défendre le château des Noyers ; mais l'ordre de la retraite sur la Mayenne venait empocher l'écrasement de cette vaillante troupe, qui put franchir la Sarthe sans nouvelles pertes.

« Durant cette rude campagne, la niobile du Lot a assisté à quatorze combats ou batailles; dix officiers, dont un chef de bataillon, ont trouvé la mort dans ses rangs ; quinze officiers, dont un lieutenant-colonel et deux chefs de bataillon.

ont rté blossés. Le feu de rennenii, les privations et les niahulies ont coiHé la vie au quart de reffcctif,c est-à-dire à 900 hommes.

« Telles sont les vielimes que le département a voulu honorer. Tels sont les héros dont les noms ne sauraient tomber dans Toubli. (Bravos.) Non, chers amis, ne craignez pas que l'on vous oublie, vous vivrez éternellement dans l'histoire de notre pays, ot celte page de votre mort glorieuse sera transmise à nos desci^Midants comme un dépôt sacré. Le temps iiiipiloyable peut etlaciT un jour vos noms inscrits sur ce monumeiil, mais le souvenir de votre héroïsme restera gravé désormais dans le cœur des enfants du Quercy. Pour eux, dans T avenir, les noms de Fouilhade et de Linol signilieront toujours : courage, honneur, patriotisme. {Ap' plandissementa.)

« Eiï reproduisant avec tant de talent les derniers moments d'un chef regretté, M. Cahnon, Tartiste aussi distingué que modeste, a fait une œuvre impérissable; nous Ten remercions. Nous remercions aussi celle foule sympathique qui nous a donné son oboh^ et qui viont aujourd'hui rendre un pieux et solennel hommage aux glorieuses victimes de la guerre de 1870. {Bravos.)

« Merci surtout à i'enfaiil de Cahoi*s, au grand patriote dont rindoin[)tal)l<' éiiergio, si bien secondée par le courage de nos soldats, a sauvé l'honneur de nos armes. Pour nous, chers camarades, dans cell»^ imposante manifestation nous puiserons di' nobles enseiirnonients. Si la France envahie avait encore besoin de nos bras, que la vue de ce monument élevé par vos soins vous rappelle qu«* nos frères d'armes n'ont point hésité A faire le sacrilir*^ d»^ leur existence pour défendre le sol sacré de la ]>atrie. Jaloux d'assurer l'indépendance de notre pays, nous nous serrerions une fois de plus autour de son drapeau, si malheureux vi si cher, et ce serait pour nous le ])lus grand des devoirs, le suprême honneur de verser notre sang jusqu'à la dernière goutte pour repousser l'étranger. » Apphnulissenunts rrpvlis. — Cris de: Vive la Btjpubliquc !)

Ce discours a été plusieurs fois interrompu par des acclamations, qui redoublent à la On, quand M. Gambetta, très ému, serre la main au commandant et le félicite. 11 ne man-

que, en effet, à riiistorique tracé par M. Gairaudies des faits héroïques des mobiles du Lot qu'unirait pour être complet; c'est le témoignage de sa propre conduite, admirable pendant toute la campagne, où il fut blessé grièvement et n'en demeura pas moins à son poste.

Après le Chant des Girondins, exécuté par la musique du 23« d'artillerie, M. le général Appert prend la parole en ces termes :

« Messieurs,

« C'est avec une grande satisfaction que je prends la parole au milieu de cette foule sympathique, venue de tous les points do la contrée pour honorer la mémoire des enfants du Lot morts glorieusement pour Ja défense de la patrie.

« Cet hommage, qui pourrait aujourd'hui sembler tardif, reçoit, au contraire, une consécration plus grande, parce qu'il est rendu sous le patronage du ministre de la guerre de la Défense nationale, qui a su, après nos désastres sans nom, ne pas désespérer de la patrie et appeler à son aide tous ceux qui, dans nos provinces, pouvaient encore porter les armes, a maintenu haut et ferme le drapeau national, alors que tous les moyens de résistance semblaient anéantis, et a imprimé une activité patriotique à tous ces défenseurs improvisés, jusqu'au jour où Paris, n'ayant plus de pain, dut déposer les aruïes.

« Ce sera,jdans l'histoire, son plus grand honneur; mais honneur aussi à ceux qui ont répondu à son appel et qui sont morts dans la lutte !

« Leur souvenir vivra dans nos cœurs reconnaissants ; et ce monument dira aux générations nouvelles leur dévouement, qui, np pouvant nous sauver matériellement, a, du moins, sauvé l'honneur de la France et montré que nous étions capables de nous relever de nos désastres.

« Vos enfants, leurs camarades, partis récemment pour l'Afrique, conduisent leurs jeunes drapeaux contre les tribus sauvages du nord de la Tunisie et leur font donner par elles ce que nous appelons le baptême du feu, et aussi le baptême du sang. Nos troupes déploient dans cette guerre pénible des qualités sérieuses et solides qui m'autorisent à vous affirmer ici (ju»* la France peut toujours compter sur son armée.

« L'armée sait, d'ail tours, que le gouvernement de la Répul>li(|ue no reculera devant aucun sacrifice pour augmenter sa force et sa confiance.

<« Aussi elle est pirlc partout et toujours à faire son devoir aveclidrlilé et dévouement,

i* Messieurs,

« C'est s'honorer que d'honorer la mémoire de ceux qui ont fait le saeritice de leur vie pour leur pays; et, à ce titre, nous vous devons, au nom de l'armée, des remerciements I)our la part ({ue vous avez prise à la création de ce monunienl. »

Ce discours est salué par des cris répétés de : Vive la Hépubli([ue! vive l'armée î M. (iaiiibelta se lève alors et prononce le discours suivant:

Mes chors compatriotes.

Les peuples qui veulent rester libres et indépendan ts ont pour devoir de placer sous les yeux des jeunes générations les exemples et les souvenirs qui fortiîi(Mit les ;\inos, qui forment les caractères, qui trempent de bonne beure les courages et qui, par conséquent, constituent ce (ju'il y a de plus élevé dans l'éducation nationale. Tous les peuples qui ont compté dans l'histoire, tous ceux (jui ont pris leur vraie place et qui surtout l'ont gardée, ont eu par-dessus tout le culte du sacrifice et de l'abnégalion militaires. (Applaudissements.) Mais aujourd'hui plus que jamais. Messieurs, nous pouvons nous applaudir, sans courir le risque de tomber dans l'excès de l'esprit militaire, d'assister à de pareilles cérémonies, car désormais dans notre pays l'armée est identifiée avec la nation. (Applaudissements unanimes.) Il n'y en a pas de preuve plus éclatante que celle qui nous est donnée h cette heure môme où vous voyez Tancienne armée, si valeureuse et qui a laissé tant de traces admirables dans le développement de notre grandeur nationale, accou-

rir et prendre pour ainsi dire par la main celte armée encore frêle et jeune, née d'hier, dans un sentiment de réparation et de fierté nationales. {Applaudisse m ents enthousiastes.)

Oui, Messieurs, une grande nation doit honorer ses morts, et je dirai volontiers que ceux qu'il faut honorer surtout, ce sont ceux qui sont morts dans le désastre, ceux qui sont morts dans la défaite, ceux qui sont morts sans espoir, mais ayant fait d*autant plus leur devoir jusqu'au bout, parce qu'ils le faisaient avec le sentiment qu'il n'y avait plus à donner h la France que leur sang et leur vie. {Émotion profonde, — Longs applaudissements, )MaLis s'il y a dix ans que ces événements se sont accomplis, il n'est pas tardif, cet hommage, comme on le disait toutàl'heure; il vient à son heure, comme la justice, et il restera permanent comme le granit dans lequel vous avez taillé la figure de vos héros.

Oh ! rassurez-vous, l'exemple que vous faites sortir de cette pierre sculptée, pour les générations qui viennent, ce n'est pas un exemple de politique d'agression, d'aventures ni de conquêtes. {Irès bien! très bien! — Applaudissements.) Si ce monument parle aux âmes avec une puissance irrésistible, c'est qu'il dit à vous tous qui m'entendez, comme à ceux qui le verront plus tard, que ceux-là ne sont tombés que parce que notre nation, à une heure lugubre, s'était abandonnée tout entière aux mains d'un seul homme. {Adhésion générale. — Applaudissements prolongés.) Mais je ne veux pas récriminer, ni surtout introduire dans cette solennité rien qui ressemblerait à une parole de parti ; comment pourrais-je oublier devant ce monument qu'aux jours qu'il rappelle tous les partis se sont trouvés unis et que, quelles que fussent leurs préférences particulières, ils ont marché d'un môme élan et d'un môme cœur sous les couleurs nationales? {Applaudissements répétés. — Vive adhésion,)

3S0 CAIIORS.

Ah! que ne nous a-t-il été donné, an lendemain même de celle terrible leçon de la fortune, de voir poursuivre sur le champ de bataille pacifique de II discussion, dans la recherche des progrès à accomplir, dans réduralion, dans la question de la forme politique du gouvernement, que ne nous a-t-il été donnr? de voir se poursuivre le môme concours, la môme communauté d^elTorts et d'énergie! Ah! que la France serait grande. Messieurs! (Ijingue adhésion et applatidissemetifs prolongés,) Mais ce qui ne s'est pas fait au lendemain de nos désastres se fait maintenant tous les jours, en dépit des résistances d'états-majors épuisés. La France, la vraie France, celle qui peine et travaille, celle qui veut rester libre et indépendante, demeure toujours semblable à elle-même, toujours fidèle à la résolution qu'elle a prise de fonder la République. Encore un coup de collier du suCTrage universel, et nous tiendrons celte communauté d'efforts et de volontés sous un gouvernement libre et définitif. i/Jrfivos et applaudissements.) Oui, rappelons-nous, souvenons-nous, surtout soyons indulgents les uns pour les autres, parce qu'il est certain que des catastrophes pareilles à celles dont nous avons été les victimes no fondent pas sur un grand peuple sans qu'il y ail eu de la faute commune. Les uns ont péché par excès de faiblesse, les autres par excès d'arrogance et de despotisme, le plus grand nombre par indilférenci^ coupable. Mais tout se paye dans l'histoire, et i\ riudilïVîreuce (!'estle (bîsaslrc qui n'^pond. {Assenthnent unanime et applaudissements.) Aujourd'hui, vous avez deux garanties contre le retour de ces excès : la première, c'est que désormais l'épée de la France ne |)euL plus servir, dans les mains d'un aventurier, à un acte d'oppression au dedans ou illégitime au dehors ; elle ne peut être employée qu'à assurer sa sécurité. L'aulro garantie, c'est que rien de ce qui touche à la paix ou à la guerre ne peut être désormais décidé que

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par la volonté du peuple. {Adhésion générale et applaudissements.) C'est sous l'évocation de ces deux idées que je veux vous laisser. 11 ne convient pas, en une pareille cérémonie, de multiplier les mots et de tirer des prétextes à phrases d'une situation aussi grande dans sa simplicité et aussi douloureuse par les souvenirs qu'elle rappelle.

Mes chers concitoyens, quittons cette patriotique solennité avec la conviction profonde que la France n'a qu'un souci, qu'une volonté : le maintien de sa dignité et d'une paix qui la lui assure. Ne vous laissez pas prendre aux paroles de ceux qui vous diront qu'il y a danger permanent pour la paix dans la constitution d'une forte et puissante armée, dans le développement de nos nouvelles institutions militaires. Non. Les paix durables, celles qui assurent les longs avenirs aux peuples, ce sont celles qui reposent sur l'organisation d'une armée vraiment nationale, avec toutes les forces jeunes, vives et actives du pays. Cette organisation, vous l'avez, et quelque bruit qu'on puisse faire retentir à vos oreilles, soyez-en sûrs, vous êtes les maîtres ; rien ne se décide plus sans la volonté de la nation ; et qui pourrait lutter contre la volonté de la France? {Approbation unanime,)

Ce que la France réclame, ce que les républicains veulent, c'est l'ordre et la paix dans la liberté et le progrès, pour assurer le développement du génie français. {Applaudissements et acclamations.)

Voilà les pensées que m'inspire cette cérémonie. Je n'ajouterai qu'un mot, sans m'arrôter aux paroles élogieuses qui m'ont été adressées ; je ne suis ici qu'un témoin. Aux jours du péril, comme le plus humble serviteur de la France, j'ai fait mon devoir avec le concours énergique et non contesté de tous les Français dignes de ce nom. Déjà la Défense nationale, si longtemps calomniée, reprend son droit et son rang dans la justice des hommes. Elle les reprendra bien

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