‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta (volume 2)Chapitre 41 sur 97 · IX · texte numérisé non relu

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plus dans la justice de Thistoire, et cela sufBt à ceux qui ont fait leur devoir. {Oui! oui! — Applaudissements enthousiastes, — Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambelta!)

Le Temps du 28 mai apprécia dans Tarlicle suivant le discours prononcé la veille par M. Gambella :

u Ainsi que notre correspondant de Cahors nous Tavait annoncé, le discours qu a prononcé hier M. Gamhetta, à Tinauguration du monument érigé à la mémoire des mobiles du Lot, ne touche que très indirectement à la politique intérieure. Le président de la Chambre s'est exclusivement attaché à mettre en relief les enseignements qui résultent des événements douloureux que rappelait nécessairement la patriotique cérémonie du jour. 11 a indiqué, à grands traits et avec celte ampleur d'élocution qui caractérise sa manière oratoire, les raisons de la catastrophe de 1870. Il a fait la part de tous les partis dans cette sombre histoire : si les uns, a-t-il dit, ont péché par excès d'arrogance et de despotisme, les autres ont péché par excès de faiblesse, le plus grand nombre par indifférence. Rien de plus exact. Pendant la période impériale, la France a trop oublié qu'un peuple qoi se désintéresse de Taction politique se trouve à la merci de tous les caprices de T homme auquel il a laissé prendre la direction absolue de ses destinées. Heureusement ces temps néfastes ne sont plus, et nous avons, dans nos institutions, dos garanties formelles contre un retour à ces excès de faiblesse d'une part et de despotisme de Tautre. D'ailleurs l'union politique de la Franco se fait, chaque jour, de plus en plus, en dépit de résistances d'états-majors épuisés : « Encore un coup de collier du suffrage universel, a dit l'orateur, et nous tiendrons cette communauté d'efforts et de volontés sous un gouvernement libre et définitif. »

« M. Gambelta ne pouvait laisser échapper l'occasion qui lui était offerte par une cérémonie qui se rattachait à des souvenirs de guerre de dire quelques mots de notre politique internationale. Cette politique, le président de la Chambre Ta résumée en ces mots : « La France n'a (ju'un sonci, qu'une volonté: le maintien de sa dignité et d'une paix qui la lut assure. » 11 sera difficile de voir dans ces paroles la manifestation de la moindre intention belliqueuse, d'autant

plas que M. Gambetta a mis une insistance particulière à revenir sur cette même affirmation d'une politique pacifique : « Ce que la France réclame, a-t-il dit en terminant son discours, ce que les républicains veulent, c*est Tordre et la paix dans la liberté et le progrès. » Ce langage tenu en présence des représentants de Tannée, en face du monument élevé à ces braves mobiles du Lot morts pour la patrie, ne laissera subsister aucun doute sur les vues du chef de la majorité touchant la politique extérieure et Taction internationale du gouvernement de la République.

« Ce discours ou plutôt cette allocution, dont nous venons de signaler les principales données^ indique tout ce qu'il y a d'exagéré dans ces airs alarmés qu'affectent de prendre certains journaux et certaines personnes à propos du voyage de M. Gambetta à Gahors. Il est indubitable que ce voyage s*est accompli dans des conditions exceptionnelles. Le chef incontesté du parti républicain a reçu de ses concitoyens du Lut un accueil plus que chaleureux; mais ceux qui s'étonnent ou s'alarment de ce fait sont véritablement par trop ignorants des choses humaines. Comment! voilà un homme qui a, depuis plus de douze ans, joué un rôle considérable, et comme orateur, et comme chef de parti, et comme homme d'État; il a rempli le monde de l'éclat de sa puissante parole; il a été le lutteur infatigable qui a tant aidé au triomphe définitif de la République, et on voudrait que lorsqu'un tel homme revient, après dix ans d'absence, dans la ville où il est né, où s'est écoulée son enfance, où vivent ses condisciples de collège, les amis de sa jeunesse, il ne fût pas fait à cet enfant du pays un accueil enthousiaste. Ce qui serait étonnant, c'est qu'il en fût autrement, surtout lorsqu'il s'agit de ces populations si exubérantes, si en dehors, du midi de la France. Qu'il y ait eu dans les manifestations de sympathie, d'admiration ou même de curiosité, dont l'illustre enfant de Cahors a été l'objet dans sa ville natale, des naïvetés ou même, si Ton veut, des enfantillages, nul n'en disconviendra; mais quand a-t-on vu Jes foules, lorsque quelque incident les met en mouvement, se tenir dans une exacte mesure et ne pas dépasser la limite d'une démonstration parfaitement pondérée? 11 n'est pas advenu pour M. Gambetta autre chose que ce qui s'est constamment produit et ce qui se produira toujours chaque fois qu'un

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personnage illustre se retrouvera au milieu de ses compatriotes, et il est ridicule de prendre texte de la réception faite à Cahors au président de la (Ihanibre pour parler de dictature et d'assemssement. Ce sont là de gros mots qui ne peuvent être pris au sérieux par aucune personne sensée. u D'ailleurs ceux mêmes qu'effarouche Taccueil fait par les populations du Lot au président de la Chambre peuvent se dire qu'ils ont contribué à rendre cet accueil plus éclatant. Leurs attaques réitérées et violentes contre M. Gambetta, les accusations souvent mesquines et plus souvent encore calomnieuses dirigées contre lui, ont eu pour unique résoltat, on [teut s'en apercevoir aujourd'hui, de grandir sa personnalité. Les acclamations des Cadurciens sont une réponse au tlot d'injures déversé chaque jour par les feuilles d* extrême droite comme par les feuilles intransigeantes contre le puissant orateur. M. Gambelta, moins outragé, eût été moins fêté. Les insultes et les calomnies de ses adversaires lui ont fait un piédestal et font élevé d'autant au-dessus des foules. S'il en est ainsi, comme nous le croyons, cène serait pas la première fois que des ennemis politiques auraient servi, par la violence et l'injustice de leurs attaques, la fortune de celui qui était l'objet de leurs agressions passionnées. Aiis>i fera-t-on bien de profiter de la leçon et de renoncer il ers procédés grossiers de polémique, lesquels tendent trop à devenir la règle dans une certainiî presse, et dont les inrideiils du voyage de Cahors démontrent la complète inefficacité. »

Prononcé le 21 mai 1881 AU BANQUET PATRIOTIQUE

Cahors, 28 mai.

(Dépêches de la République française.)

Le banquet patriotique a eu lieu ce soir, à sept heures, dans la cour du lycée. La table d'honneur était établie sur une estrade couverte, et dix grandes tables étaient disposées dans le préau planté d*arbres. Le nombre des souscripteurs atteignait onze cents, dont trois ou quatre cents cultivateurs. On remarquait un grand nombre d'officiers en uniforme. L'arrivée de M. Gambetta a été saluée par des acclamations répétées et par les cris de : Vive la République! Vive Gambetta! Ont pris place sur l'estrade : le maire de Cahors, M. Relhié; le président du conseil général, M. Cambres; les généraux Appert, Colomb, Villain, Lcwal, Minot; MM. Calmon et Foucher de Careil, sénateurs; Spuller, Corneau, Lasserre, Bastid, députés; Gambetta père; les préfets du Lot, de la Gironde, de Tarn-et-Garonne, du Gers, de FAveyron, de la Haute-Garonne; de nombreux sous-préfets de la région; MM. Hervé Mangon, membre de l'Institut; le trésorier-payeur général, le directeur des postes et télégraphes, le recteur de l'académie, le proviseur du lycée, etc.

A neuf heures, M. Cambres, président du conseil général, a porté au milieu d'acclamations répétées le premier toast au président de la République.

Il s'est exprimé ainsi :

« Messieurs, quelque vif que soit votre désir, quelque légitime que soit votre impatience d'entendre notre illustre compatriote, dont le talent oratoire, déjà si élevé et si puis-

sant, va toujours grandissant et n*a d*égal que Tardent patriotisme qui rinspirc, pernietlez-moi de porter un toast à riiomme probe dont la politique a pour base Thonnéta et le juste, ù 1 homme éminent dont M. Gambetta, lui, le défenseur le plus énergique et le plus convaincu de nos institutions républicaines, a dit Tan dernier, à Cherbourg, que depuis qu'il est élevé à la magistrature la plus haute du pays, son nom s»» grave chaque jour plus profondément dans le ctiMir de tous les Français, à raison des éminents services qu'il ne cesse de rendre à la patrie : A M. Jules Grévy, président de la République française! » {Adhésion unanmc. — Applaudissements répétés.)

M. Relhié, maire de Cahors, a prononcé ensuite le discours suivant :

« Messieui*s,

« Vous avez bien voulu répondre à notre invitation; vous vous êtes empressés d'accourir de tous les points de la France pour assister à nos fêtes et vous associer à Tbommage que son pays natal a voulu rendre au président de la Chambre des députés,

« Mon premier devoir, en me levant devant cette imposante assemblée, est de vous remercier et de vous dire combien nous ressentons vivement l'honneur que vous nous faites aujourd'hui.

« La ville de Cahoi^ vous exprime par ma voix sa profonde reconnaissance. Klle gardera longtemps le souvenir de cette journée, et elle ose espérer que vous tous, amis connus ou inconnus, vous voudrez bien faire grâce à son hospitalité modeste, dont la cordialité fait tout le prix.

« Dois-je remercier aussi M. le président de la Chambre des députés d'avoir abandonné la direction des travaux parlementaires pour venir prendre place au milieu de nous et combler par sa présence les vo^ux les plus ardents de notre population?

« Il me semble, Messieurs, que les marques éclatantes de sympathie et les témoignages de dévouement que ses compatriotes lui prodiguent arriveront plus sûrement au cœur de .M. (iambelta que ne le pourrait faire ma parole : l'émotion qu'il a drt ressentir en mettant le pied dans cette ville après une absence de dix ans, et qui a été si heureuse d'où-

vrir ses portes pour le recevoir, cette réunion même dans la maison où s'est écoulée une partie de sa jeunesse, produiront sur son esprit une impression que je veux respecter, sans risquer de l'affaiblir par d'inutiles développements.

« Mais ce dont il est juste de remercier hautement M. Gambetta, c'est d'avoir choisi le département du Lot et la ville de Cahors comme un terrain favorable à une de ces grandes manifestations auxquelles sa parole aie privilège de donner un retentissement universel et qui marquent comme les étapes successives de sa glorieuse carrière.

« C'est d'avoir pensé à noire déparlement, enfin délivré des influences dynastiques et désormais acquis aux idées républicaines, qui, ainsi que de récents exemples l'ont surabondamment démontré, était prêt à recevoir les conseils que son expérience et sa sagesse ont si utilement répandus dans d'aulres contrées.

« Voilàf, si je ne me trompe, le remerciement qu'il nous convient d'adresser au président de la Chambre des députés; car, si M. Gambetta reste toujours notre compatriote, ce titre, bien précieux pour nous, doit pourtant s'elfacer ici et ne pas nous faire oublier que les acclamations qui l'entourent s'adressent surtout à l'homme d'État, à l'illustre orateur qui depuis son entrée dans la vie publique, est toujours sur la brèche à tenir haut et ferme le drapeau de la démocratie républicaine.

« C'est dans cette pensée que j'ai l'honneur de vous proposer un toast qui rencontrera, j'en suis sûr, votre assentiment unanime.

c« Je vous propose. Messieurs, de boire à la grandeur, à la prospérité de la France républicaine, à l'union de tous les bons citoyens sur le terrain de la République légale et progressive; au représentant de cette politique aussi sage que ferme, qui, à force d'énergie et de persévérance, a su triompher de tous les obstacles et réduire à l'impuissance la coalition des partis, et qui, acclamé par le pays, assurera, avec la durée des institutions républicaines, la puissance et la liberté de la patrie : à Gambetta! »

Lorsque les applaudissements eurent cessé, M. Gambetta s'est levé; mais les convives et les assistants cherchant à s'approcher le plus près possible de l'estrade, le bruit a pan-

danl qaelqucs instants rendu la parole impossible. Enfîn M. Gambelta a prononcé le discours suivant :

Messieurs el chers compatriotes,

Permettez-moi de porter un toast au département du Lot et à la ville de Cahors. Vous m*avez comblé, ravi et fatigué. Quelques-uns ont pu penser que j*étais venu ici avec Tinlention de vous entretenir des intérêts (le la démocratie de notre département et de tracer avant l'heure devant vous le tableau des futures élections. Ce n'est pas pour remplir ce programme que je suis à celle table; j'y suis pour fêter avec vous la pensée qui a inspiré la municipalité de Cahors et qui se retrouve dans tous les détails de Torganisation de cette belle fête à laquelle la nuit, sans doute, a mis fin trop vile et trop tôt, ce qui est certainement la cause des rumeurs indistinctes qui partent du fond de celle cour. Par conséquent, je me bornerai purement et simplement à remercier les deux orateurs qui ont précédé, M. le président du conseil général et M. le maire : Tun el l'autre, dans l'exagération de leur amitié, m'ont adressé des paroles trop llatteuses pour que je puisse les accepter dans leur plénitude. Us ont tous les deux prononcé, avec la hauteur et la gravité de langage qui leur appartiennent, des paroles que je veux relever et qui, si vous le voulez bien, préciseront le sens el la portée de mon toast.

M. Cambres a dit qu'ayant toute chose il fallait porter la santé du chef de l'État ; il a bien voulu rappeler en me les empruntant, — et je suis heureux de cet emprunt, — quelques mots que je prononçais l'année dernière dans une situation assez analogue à celle-ci, au banquet de Cherbourg.

Messieurs, ces paroles expriment le sentiment unanime de tous les bons Français ; telle est du moins ma conviction. Aussi, quelles que soient les tentatives

que des esprits hostiles, séditieux, pervers ou simplement abusés ont pu faire dans ces derniers temps, à propos de toutes les questions, les plus futiles comme les plus sérieuses, pour créer je ne sais quel antagonisme secret ou déclaré, je ne cesserai, toutes les fois que je serai devant mes concitoyens, devant mes compatriotes républicains, devant mon pays qui m*écoute, de dire et de répéter que, dans toytes les Républiques, le premier de tous les devoirs est de saluer et d'honorer le chef de l'État. {Applaudissements unanimes,) Mais, Messieurs, si c'est là un devoir dans toutes les Républiques, dans la nôtre c'est mieux qu'un devoir, c'est un acte qu'il nous est doux d'accomplir, car celui qui préside aux destinées de la patrie, nous l'avons connu à d'autres époques; nous avons pu juger de la solidité de son caractère, de la sagesse de ses intentions et de ses idées; nous ne sommes pas suspects en affirmant devant le pays que son passé est le gage de son présent et fait la sécurité de l'avenir. (Vifs et unanimes applaudissemnts , — Vive Grévy ! viveGambetta!)

J'arrive maintenant aux paroles prononcées par le chef de cette municipalité dont je suis heureux de saluer la présence parmi nous et qui tient si dignement sa place à la tête de cette cité que j'aime tant, — car je l'aime, je vous le dirai sans phrases, je l'aime comme ma mère nourricière. [Bravos et applaur dissements,) 11 disait que dans ce département, trop longtemps ou indifférent ou asservi, la République allait enfin triompher, la République par la Constitution et la légalité républicaines. Eh bien, c'est cette parole que je lui emprunte à mon tour, et je dis : Oui, messieurs, ce beau, ce fier déparlement qui a été entraîné à d'autres époques dans une voie fatale, avait ses excuses, ses raisons, ses origines pour ainsi dire héréditaires, qui expliquent comment et pourquoi il a pu si longtemps se tromper. En effet, au lendemain

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de la Révolution française, ce pays-ci, cette contrée du Lot, ce vieux Quercy, cette terre de paysans laborieux et jaloux de leur égalité, après avoir pris la plus large part au mouvement national et régénérateur de 1780, saluait la force triomphante. Trompé comme bien d'autres, il croyait voir passer la Révolution couronnée sur le char de Bonaparte. [Vive adhésion et applaudissements.) Il était arrivé à ces paysans, partis conscrits pour la frontière dltalie et du Rhin, de re* venir, les uns scintillants des étoiles du commandement; les autres, plus comblés, plus enivrés encore par la fortune, ayant gravi les degrés des trônes de l'Europe. Et tous rentraient au pays, jetant autour d'eux le rayonnement de leur gloire militaire et suscitant des soldats qui devenaient à leur tour des légionnaires : car, Messieurs, on a remarqué qu'il y avait eu dans le Lot plus de légionnaires que dans aucun autre département de France. Et alors, comment vouliez-vous que, tant que cette légende a duré, en présence de ces nombreuses familles militaires unies et compactes, ce pays se débarrassât de ces chaînes dorées par la gloire? 11 ne le pouvait pas. {Applaudissements prolongés.)

Mais la légende a péri et a disparu dans le désastre, je ne dis pas dans la honte, mais dans un désastre comme la France n'en avait jamais connu. C'est alors qu'on a dit h ces paysans du Lot, comme aux trente millions de paysans qui sont en France — et dont certainement le paysan du Lot est une représentation et un type fidèle, dur au labeur, toujours soucieux de son pécule, tout dévoué aux besoins de sa famille, peu môle aux bruits extérieurs, toujours replié sur luimême, faisant œuvre de ses doigts, gagnant son pain et celui des siens à la sueur de son front, — - c'est alors qu'on leur a fait croire que le gouvernement républicain mettait toutes choses en péril, et ils se sont écartés de nous. Eh bien. Messieurs, il y a dix ans que

répreuve se poursuit ; il y a dix ans que ce gouvernement républicain, garant de Tordre dans la rue et de la paix dans les esprits, grandit toujours, en même temps que le crédit, la fortune, le bien-être matériel et le développement intellectuel de la France. Les prophètes de malheur répétaient tous les jours que le cataclysme était pour la fin de la semaine; à la fin ils se sont trouvés devant le robuste bon sens du paysan français, qui les a bafoués et conspués. {Salves répétées d'applaudissements,) Ce jour-là, qu'est-il arrivé? Il est arrivé, Messieurs, que cet homme de labeur, qui ne se rend que devant les démonstrations palpables et tangibles qui sortent des faits, s'est ébranlé à son tour, et c'est vers nous qu'il s'est dirigé.

Vous en avez eu la preuve éclatante dans la dernière manifestation du suffrage départemental. Messieurs, je le dis hautement, pour moi, ce jour-là, le voile s'est déchiré, et j'ai aperçu mon pays prêt à entrer dans la vraie voie de la liberté. (Nouveaux applaudissements unanimes,) C'est ce jour-là que je me suis dit : Moi aussi je retournerai vers eux, je les verrai. (Applaudissements.) Jo savais l'accueil que vous me feriez. Car, Messieurs, je peux avoir des adversaires ici, je n'y ai pas d'ennemis. (Adhésion générale et applaudissements prolongés,) Mais je voulais, je ne vous le cache pas, que cette sorte de retour au berceau, que cette rencontre de nos regards et de nos âmes eussent plus de portée et de signiûcation qu'un simple témoignage de fraternité et de compatriotisme. Je voulais que cette rencontre reçût, le lendemain, une plus haute sanction. Je serais bien fier si, grâce à mes efforts, tous pénétrés d'une pensée commune, nous disions dans quelques mois d'ici que ce département du Lot qu'on avait marqué de cette suprême injure — voiis savez bien ce que je veux dire... {Oui/ oui! — Bravos prolongés,) si nous pouvions dire que ce département est à la tête des départements républicains. (Nouveaux applaudis-

sonents.) J'en ai Tcspoir; j*ai aperçu bien des signes précurseurs de la victoire, d*une victoire pacifique et féconde, celle-là ; mais pour Tatteindre, je ne saurais trop répéter ici, afin que mes paroles soient entendues môme ailleurs, que c'est à la méthode tout à fait calme, progressive, constitutionnelle, que Ton doit d*avoir assisté à ce ralliement des populations rurales au régime républicain, et que c'est cette méthode si heureusement éprouvée qu'il faut continuer d'appliquer; pour tout dire. Messieurs, c'est parce que vous avei une Constitution, c'est parce qu'autour de ce pivot toutes les forces politiques et sociales de la nation se sont pour ainsi dire donné rendez-vous, s^appuyant, se solidarisant pour constituer la forme même de la République.

Cette Constitution, Messieurs, ohl je la connais bien, elle n'est pas parfaite, j'y ai trop participé pour ignorer ses défauts. (/{h*es approbatifs.) Mes chers concitoyenSy les Constitutions parfaites, celles qui naissent tout entières du cerveau d'un penseur politique, je les admire, mais je ne trouve guère dans l'histoire personne qui les respecte et les appuie sincèrement. (Très ùi'cnf irh bien! — Applaudissements,)

Les Constitutions, p(»rincttez-moi de le dire, naissent surtout de la nécessité dos mœurs et, pour ainsi dire, des circonstances qu'une grande nation traverse. Les Américains ont eu une Constitution dès 1788 et, s'ils Tont gardée, c'est qu'ils l'ont lentement corrigée et difficiiemcnt modifiée. (Vive approbation,) Ils considéraient que c'était l'abri tutélaire et qu'il n'y fallait pas porter une main téméraire. Ils ont exigé les plus grandes précautions, les plus grandes réunions de voix, une sorte d'irrésistible concours, pour y apporter le moindre amendement.

Messieurs, je vous le dis avec une entière conviction : il y a cinq ans que ce pays a une Constitution ; certainement, elle n'est pas immuable; elle doit être

perfectionnée; elle le sera, et dans un sens démocratique {Applaudissements prolongés), dans un sens de plus en plus libéral ; mais ne nous hâtons pas, et, avant que Tédifice soit véritablement consolidé, ait subi le tassement nécessaire, n'ébranlons pas Tune quelconque de ses assises. Non, Messieurs ; nous sommes à la veille d'un grand rendez-vous devant le suffrage universel; nous allons le consulter, j'en ai le ferme espoir, bien que le Sénat ne se soit pas encore prononcé, par la voie la plus large, la plus franche, la plus haute et la plus concluante. (Applaudissements unanimes et ans répétés de : Vive le sontin de liste /)

Mais ne nous égarons pas, ne mettons pas à la fois tout en question et ne disons pas que cette Constitution qui nous a sauvés et qui nous abrite, que cette Constitution autour de laquelle toute la France républicaine s'est réunie et groupée, ne disons pas qu'elle a besoin d'être remaniée dès maintenant; ne le disons pas, parce que nous l'ébranlerions et que nous n'avons pas le droit de le faire ^{Nouveaux applaudissements.)

Je demande qu'on attende, — et ici permettez-moi d'emprunter un mot à la science astronomique, — je demande qu'on attende que les pouvoirs établis par cette Constitution aient accompli leur révolution. {Mouvement général, — Applaudissements,) Le Sénat, fondé en 1876, doit être renouvelé trois fois en neuf ans ; déjà il est visible, je l'avais annoncé, qu'à chaque renouvellement le Sénat grandit en force démocrati-

1. La commission d'initiative {)arlementaire de la Chambre des députés venait de proposer la prise en considération de la proposition de M. Barodet et de 64 de ses coUëg^ues, ayant pour objet la révision de la Constitution. Cette proposition avait été inscrite à Tordre du jour de la Chambre. Elle portait la suppression du droit de dissolution et de 1 égalité des droits législatifs entre les Chambres, le rétablissement de la permanence des assemblées, la modification de la loi électorale du Sénat, la convocation d'une Assemblée constituante et l'inscription de la loi électorale des députés dans la Constitution.

que et libérale. (Assentiment et bravos.) Attendez le troisième renouvellement, et vous verrez les critiques adress<!^es à cette institution s'atténuer chaque jour davantage. Et peut-être s'habituera-t-on à y voir une suprême ressource que vous serez heureux d'avoir un jour ou Tautre. J*estime donc qu*il serait souverainement contraire aux nécessités d'un bon gouvernement de mettre avant Theure une partie quelconque de votre Constitution en suspicion devant le pays. Quelles que soient les difficultés que puisse soulever cette déclaration, quels que soient les doutes de certains esprits h Theure qu'il est, je n'hésite pas à le dire, on ne doit, on ne peut toucher, sans imprudence, à la Constitution qui nous régit. (Vive approbation.)

Voilà ce que je voulais vous dire, mes chers concitoyens. Je vous ai parlé en résumant, parce que mes forces physiques ne me permettaient pas de plus longs développements. Mais je crois avoir dit la vérité. J'ai parlé au point de vue de l'intérêt du parti républicain. Mes chers compatriotes, en ser^'anl le parti républicain, c'est la France tout entière dans ses gloires passées, dans ses grandeurs futures, dans son développement historique, que j'ai l'intention et la volonté de servir, avec tous ceux qui sont assis dans cette enceinte. (Oui! oui! — Tf^s bieni — Applaudissements et acclamations prolongés. — Cris répétés de : Vice la Ré^ publique! vive Gambetta!)

^\près (iuel«iiics niiuutes, M. Gambetta se lève de nouveau ;iu milieu des applaudissements cl se retire après avoir prononcé les paroles suivantes :

« Mes amis, je vous demande la permission de me retirer, vu l'état d'exlrème fatigue où je me trouve. {Mai^ques d'assentiment.)

" Je vous remercie de raccueil que tous m^ont fait, de l'ordre ijui a régné dans cette fêle, et j'adresse mes remerciements sincères à ceux qui y ont assisté, et surtout à ceux qui Tonl organisée. « (VtVe la Rt^publique! Vive Gambetta!)

Prononcé le j2P mai 488 i

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