‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta (volume 2)Chapitre 47 sur 97 · IX · texte numérisé non relu

IX

Si de presque toute la France, et de la TÎUe de Paris qui résume et centralise les merreiUes da génie national, il noas est Tenu des exposants dont les œuvres et les produits ornent et rehaussent notre exposition, qu*il nous soit permis de le dire avec une légitime fierté, la Touraine n*est pas restée eu arrière, et non seulement ses belles collectious d art rétrospectif, mab les produits fort goûtés de sa viticulture et les œuvres de ses travailleurs, dont quelques-uns ont été même pour leurs compatriotes de véritables révélations, attestent que notre belle province marche à grands pas dans la voie du progrès et que ses industries ne sont pas indignes de rivaliser avec celles auxquelles elle o&ait une si large et si cordiale hospitalité. {Vif assentiment.)

« Le goût et Tamour de Fart n ont pas disparu du pays de Jehan Fouquet et de Mychel Colombe. Le fécond terroir tourangeau enfante aussi des artistes, et si une mort prématurée vient de nous enlever le jeune Gros qui avait mérité un premier prix de Rome, c*est un élève de TÉcole municipale de dessin de la ville de Tours, le jeune Roulleau, qui a récemment obtenu le premier prix dans un concours où il avait à lutter contre de nombreux et habiles rivaux, et qui aura l'insigne honneur de faire la statue de ce grand patriote républicain, Carnot, que la Convention avait chargé d'organiser la victoire. {Salve d'applaudissements.)

« Tours n'était pas un milieu trop mal choisi pour y élever un palais ouvert aux beaux-arts et à Tindustrie, et ce n'est pas seulement le nombre des visiteurs y affluant des rilles et des campagnes qui témoigne du succès incontestable et éclatant de notre exposition. C'est par-dessus tout le sincère éloge qu'en ont fait les artistes éminents et les hommes compétents chargés de décerner les récompenses. Ces témoignages oraux et écrits que j'ai recueillis et qui nous sont si précieux, ils confirment les jugements de Topinion publique, j'oserais presque dire de l'opinion unanime des Tourangeaux et des nombreux visiteurs que notre exposition et nos brillantes fêtes attirent dans notre ville. Ce succès, la ville de Tours et la Touraine le doivent au concours intelligent et dévoué du comité d'organisation et au ministère des beaux-aris, qui nous a donné M. Louis Pretet, notre commissaire général, dont le zèle, l'activité et le goût nous ont été d'un si puissant secours. {Applaudissements.)

i AOUT 1881. 365

« Nous avons donc atteint le but que nous nous étions proposé ; c'était non pas de faire ce que prétentieusement on a appelé de la décentralisation artistique et industrielle, mais de démontrer que la province, imitant Paris sans avoir la ridicule ambition de faire mieux ni même aussi grand, n*est ni étrangère, ni indifférente au progrès de Fart et de l'industrie.

« Et puis, voulez-vous que je vous dise bien franchement le fond de notre pensée?

« En mettant sous les yeux de nos concitoyens des campagnes et des villes ces leçons de choses, comme on dit à récole,nous espérions leur prouver que, sous le régime républicain, le goût du beau ne s'est ni perdu ni altéré et que pour aimer la République avec passion, les républicains n'en conservent pas moins l'amour des arts et de tout ce qui fait l'honneur et la gloire de la France.

« Mesdames et Messieurs, déjà à l'ouverture de notre exposition nous avons entendu un ministre de la République encourager nos efforts et louer notre entreprise. Aujourd'hui Gambetta, l'illustre orateur dont la chaude et éloquente parole remue toutes les fibres patriotiques de la nation, est venu présider la fôte de la distribution des récompenses et, par sa présence, consacrer notre succès. {Applaudissements et acclamations )

« Lorsque la première fois nous l'avons vu à Tours, c'était durant les jours sombres de Tannée terrible, alors que pour ranimer les courages et pour fonder la République il avait vaillamment entrepris la rude et noble tâche de défendre et de relever la patrie abattue. Ce souvenir est resté vivant dans nos cœurs comme dans le sien. (Oui ! oui ! — Nouveaux applaudissements . )

<c Maintenant que la République est fondée et qu'elle a relevé la France, c'est une ville républicaine en fête qui l'accueille une seconde fois avec un bonheur que rien ne trouble, une ville heureuse et flère de lui montrer qu'elle aussi a travaillé dans la paix au relèvement de la patrie et à la prospérité de la République. » {Bravos répétés,)

M. Gambetta a répondu:

Mesdames, Messieurs, Ghers concitoyens, que je retrouve et que je revois

avec une émotion que je me permettrai d'appeler filiale, je ne suis venu ici que pour une seule chose qui est bien simple, c'est pour me retremper au milieu de vous dans la douce et vivifiante émotion d'une fête de famille. {Applaudissements.) Je ne suis pas venu, comme vous le disait tout à l'heure votre ami, votre compatriote et votre mandataire M. Rivière, pour consacrer un succès. Je suis venu pour m'y associer, non dans un intérêt quelconque, mais simplement parce qu'il y avait bien longtemps, — et vous le comprendrez tous, quelles que soient vos dissidences d'opinion et vos préférences personnelles, — parce qu'il y avait bien longtemps que j'avais envie de revoir cette terre de Touraine qui a été le théâtre d'émotions si douloureuses et si terribles. Mais vous le savez bien, quand le cœur s'est donné tout entier, quand il a éprouvé des commotions tragiques, c'est un besoin pour lui de revenir à l'endroit même où il les a ressenties, et do revoir et d'embrasser, dans la patrie, des parcelles de patrie qui semblent plus sacrées que d'autres. ( Vive émotion, — Salve cT applaudissements.)

Voilà pourquoi je suis venu. Aussi je vous le dirai sans discours et sans phrases, je suis le plus heureux des hommes d'être au milieu de vous. Je sens bien, à l'accueil qui m'est fait, que ce n'est point ici une fête ordinaire, que ce n'est point une rencontre comme la politique en offre, comme l'esprit de parti en produit : pas du tout. C'est pour ainsi dire un lien d'intimité qui se renoue, et je n'en veux d'autre preuve que ce fait :

C'est qu'il se trouve ici des hommes qui ont appartenu à d'autres partis, à d'autres nuances, à d'autres affections, à d'autres intérêts; et quand nous nous sommes vus, nous nous sommes pris les mains et nous nous sommes trouvés tous égaux, tous unanimes dans la même pensée ; nous sommes à une fête touangelle, mais française. {Bravos et vifs applaudisse-

ments.) Eh bien, j'ai parcouru votre exposition. Elle ne m'a pas surpris quant à moi, quelles que soient ses richesses, la variété de ses produits, la distinction des œuvres que Ton y rencontre; quelle que soit' Taffluence, — car c'est une affluence dont vous devez être quelque peu fiers, — des produits de Tart et de l'industrie, la plus sûre, la plus élégante, la plus française.

Je n'en ai éprouvé aucune espèce d'étonnement. Pourquoi? Ahl pourquoi? c'est parce que vous êtes pour ainsi dire le cœur de la France ; vous êtes sous l'ombre de Paris, et vous n'êtes pas encore la province. Vous êtes le jardin même de cette France que Ton aime tant. Alors, tout naturellement, quand vous les convoquez autour de vous dans cette ville si adorablement placée, si caressée par la nature et si gâtée par tous les dons, les artistes affluent, les producteurs arrivent; vous faites une fête comme les autres font purement et simplement une foire; seulement, c'est une fête! (Applaudissements unanimes,) Vous avez pu, ce qui est étonnant, la prolonger au delà de toute habitude; vous pourrez la prolonger encore, et vous êtes sûrs de voir le succès aller toujours grandissant, parce que tout le monde en France vient à Tours comme chez soi et ne se lasse jamais d'y revenir.

Quant à moi, je n'ai qu'un souhait à faire, mes chers compatriotes : c'est que vous mainteniez ce bon et doux renom de la terre tourangelle. Car, privilégiés entre tous dans cette France qui a une même figure, mais qui, cependant, permet à tous ses enfants d'avoir un caractère distinct et pour ainsi dire une physionomie particulière sans rompre son unité, vous êtes, il faut bien le dire, le point d'équilibre du génie français. {Assentîment général et applaudissements.)

Et c'est pour cela que l'on a toujours vu, toujours salué entre Loir et Cher ce qu'il y a de plus français) de plus génial, de plus national dans notre race, et

qu*on peut à la fois saluer ici la raison et la logique dans Descartes, la suprême philosophie et le rire vengeur dans Rabelais, et Tobservation implacable et terrible dans Balzac. {Double salve d'applaudissements. — Bravos répétés.) Et voilà pourquoi non seulement par vos belles pêches et vos fleurs merveilleuses, vous êtes le jardin de la France; vous Têtes aussi parce que la France dans son jardin, le long de son espalier de la Loire, produit autre chose que des fruits appétissants; elle a toujours produit de vrais hommes, des hommes qui dans toutes les directions ont élevé le drapeau autour duquel la nation s*est rangée. (Vt'fs applaudissements.)

Un mot encore. Mesdames et Messieurs, et c*est le dernier que je veux dire au cours de ces observations et de ces paroles qui jaillissent de mon cœur et de mon âme comme au milieu d'une joie trop vivement ressentie peut-être, mais sans apprêt, sans ambition. E3i bien, le dernier mot que je veux dire, c'est que ce n*est pas en vain que le jour où la capitale était fermée, on lui fit ici une sœur, et ce jour-là, vous vous êtes montrés, en dépit des insulteurs de la vieille race gauloise, à la hauteur de votre devoir et de votre civisme national. Et je sais bien, moi qui vous parle au milieu de vos représentants, de vos fidèles mandataires, de vos amis, je sais bien que si jamais, — ce que j'écarte de ma pensée, car nous sommes bien résolus à ne jamais marcher dans cette voie fatale où les peuples manquent de périr, — je sais bien que si vous aviez jamais à faire une fois de plus la preuve de votre dévouement à la patrie, c'est encore ici qu'on trouverait à la fois le berceau et le rempart de la défense nationale! (Applaudissements et acclamations prolongés. — Cris de : Vive la République! Vive Gambettn!)

Prononcé le 4 août 1881

Messieurs et chers concitoyens,

Les dernières paroles que vient de prononcer mon ami, le vôtre, M. Armand Rivière' , sont de celles qui méritent une réponse et qui doivent être relevées, non seulement dans une réunion comme celle-ci, mais, permettez-moi de rajouter, dans des circonstances comme celles que nous traversons.

Oui, il y a dix ans, la France envahie et presque mourante payait, comme vous le disiez tout à l'heure, d'une façon imméritée et bien cruelle la faute de s'être abandonnée aux mains d'un seul homme ! (Bravos et applaudissements,) Oui, Messieurs, à la lueur de l'incendie, dans cette ville de Tours, tous, paysans, ouvriers, bourgeois, purent comprendre, de manière à ne l'oublier jamais, que le châtiment d'un peuple qui s'abandonne c'est presque toujours l'anéantissement de sa grandeur militaire au dehors, presque toujours le désordre et l'anarchie au dedans ; et il faut que notre peuple soit privilégié entre tous pour n'avoir pas péri dans de si effroyables aventures I

1. M. Rivière, en portant le premier toast, y avait associé les deux présidents, M. Jules Orévy et M. Gambetta, en disant qu'il appartenait u à la génération qui avait vu l'ëpanouisseroent de leur double talent » ; il avait terminé en faisant aux réformes nécessaires une allusion qui servit d'entrée en matière à M. Oambetta.

{Nouveaux applaudissements.) Mais la France, Messieurs, — je ne dis pas tels ou tels hommes, je dis la France, — la France s'est ressaisie elle-même ; elle s'est retrouvée à temps au bord de Tabime où elle menaçait de s'engloutir, et elle n'a eu pour se sauver, pour se régénérer, pour se refaire, pour reprendre son rang dans le monde, qu'à faire appel à son génie propre, à déclarer qu'elle ne reconnaissait qu'une souveraineté et qu'une action : la sienne propre. Depuis dix ans, la France, après ce subit réveil du peuple tout entier, à travers la guerre étrangère et la guerre civile, à travers les ruses et les intrigues des partis vaincus mais toujours acharnés et ralliés par le plus habile, le plus persistant, le plus redoutable d'entre eux, à travers tous ces obstacles et toutes ces difficultés, la France a trouvé sa voie, grâce à quoi?... grâce à la République, qui est la véritable formule du salut social. Et cela est si vrai, que ses ruines sont réparées, ses finances refaites ; que sa grandeur militaire est restaurée, quoi qu'on en dise, et nous nous expliquerons plus tard dans une autre occasion sur toutes les criailleries qu'élèvent à ce sujet les partis vaincus. De plus, tout ce prodigieux essor de la vitalité a rendu à la France la sympathie et l'admiration du monde et a même réveillé la jalousie de quelquesuns. Nous pouvons donc le dire tout haut : la France, en dix ans, a refait sa fortune matérielle et morale I (Vive approbation.)

Elle l'a refaite, sous le drapeau de la République, par la vertu du principe républicain, au nom d'une démocratie souveraine, c'est-à-dire définitivement installée aux affaires du pays, qui sont les afi'aires de tous et de chacun I Et tout cela est si évident, tout cela crève si bien les yeux, que de tous côtés, en France, ceux qui résistaient, ceux qui étaient hostiles, ceux qui étaient indifférents, commencent à reconnaître qu'il n'y a plus ni avenir, ni espérance, ni pos-

sibiliié d'action et de développement que sous les lois, sous le drapeau de la République. (Bravos et acclamations prolongées.) Est-ce que vous ne voyez pas les anciens partis s'égrener? est-ce que vous ne voyez pas le chemin jonché des vieilles ruines monarchiques ? Ceux qui comptaient encore par Téclat du talent, par le prestige de leur carrière passée, laissent à des débutants sans vergogne et sans force le soin de promener encore les haillons et les loques des drapeaux vaincus. [Double salve d'applaudissements.) Donc, la République est fondée ! Oui, Tordre républicain est fondé ; oui, la force nationale est retrouvée ! On pourra encore, dans quelques collèges électoraux, disputer la victoire à nos amis, à vos fidèles représentants ; mais je vous le dis, Messieurs^ au lendemain de Taclion vous compterez les contingents et les effectifs des partis hostiles, et vous verrez qu'il pourra bien rester quelques officiers à la suite des états-majors usés et dispersés, mais que les troupes seront passées dans nos rangs. [Vifs applaudissements.)

£h quoi! quand la République est telle, quand elle a fait ces choses en les imposant aux plus rebelles, on pourrait douter qu'elle veuille tenir ses promesses, qu'elle hésite à gagner véritablement le cœur même de toute la nation, en ne réalisant pas les promesses faites autrefois, en ne faisant pas de ce gouvernement un gouvernement d'émancipation sociale, de liberté plénière en politique et, en même temps, un gouvernement de progrès incessant? Et qui donc comprend autrement Tordre que comme le développement du progrès dans Tinfini du temps ?

Ah I vous aviez raison de dire qu'il fallait ces réformes, mais qu'on ne les épuiserait pas. Après nous, d'autres, plus heureux, plus habiles et plus forts, en feront encore à coup sûr, et la démocratie, se donnant libre carrière, a devant elle un avenir indéfini de réformes et de progrès incessants. [Vive approbation.)

»t BANQUET DE TOURS.

Mais, songeons-y, c'est précisément parce que la voie est désormais sûre, c'est parce qu'on peut s'y engager sans crainte et sans peur, qu'on doit rendre justice à ceux qui nous ont précédés, à ces lutteurs de 1848, qui étaient à la peine, à la bataille, et dont trop peu sont restés pour être à l'honneur. ( Applaudissements.) Et c'est pour cela que je salue avec vous et que je saluerai toujours avec la sincérité la plus entière l'homme intègre, le citoyen, le premier des citoyens de France, placé à la tète de l'État. J'ai nommé Jules Grévy. {Salve d'applaudissements, — Acclamations.) Et que n'essaye-t-on pas de faire encore à ce propos ? Mais je vous assure que je suis tout à fait blasé sur les fausses nouvelles, sur les interprétations équivoques. Je les lis avec plaisir, comme une preuve de l'imagination de nos contemporains; mais je n'en suis jamais blessé. (Rires approbatifs.)

Eh bien, on dira, on répétera que ces manifestations d'une pensée sincère et loyale sont des artifices de langage. Tant pis pour ceux à qui cela suffit 1 Mais quanta moi, j'ai le sentiment de satisfaire à un besoin de ma conscience toutes les fois que je m'exprime comme je viens de le faire en parlant du premier magistrat de la République. Est-ce qu'en République il est permis, honnêtement, est-ce qu'il est loisible à un homme vraiment épris du bien public de transformer des nuances d'opinion en dissentiments, un désaccord sur des questions d'heures en dissensions implacables? Oh! sous un gouvernement qui vous refusait la liberté, sous un gouvernement sorti du crime et du parjure, oui ! l'opposition devait être irréconciliable. Mais, sous la République, une pareille opposition serait une agitation criminelle. ( Vif assentiment.) Messieurs, on peut échouer un jour sur une question, — et cela nous arrivera plus d'une fois, très souvent même, si la nature nous continue la force; — mais le lendemain nous reprendrons la question qui n'avait pas été suf-

fisammenl mûrie. Messieurs, quand une solution n*a pas été ratifiée par le pays ou par les Chambres, sur* tout par la Chambre issue du suffrage universel, il faut savoir reconnaître qu'on s*y est peut-être mal pris et que la question posée n'a pas été bien comprise, {/tires et applaudissements.)

On rencontre des gens qui disent : Vous allez vous poser en agitateur, vous allez entrer en rébellion. Eh bieni non. Messieurs; en République, c'est là un rôle que je décline. Je suis le serviteur de mon pays, et quand je suis vaincu, — ohl je sais bien par quels hommes : c'est toujours parles mêmes, c'est toujours la droite que je rencontre devant moi et qui me combat (Salves d'applaudissements. — Vive adhésion), — il est possible, je le sais aussi, que du côté de ces constants adversaires se trouvent, par suite d'inexpérience ou d'entraînement, le concours et l'appoint de braves gens, de quelques amis égarés ; mais, Messieurs, il faut savoir analyser les causes de la défaite, et, nous le proclamons bien haut, il faut savoir prendre la revanche en tout. {Salve d'applaudisserfients.)

Messieurs, puisque nous sommes en train de le chercher pour nous-mêmes, disons tout haut^ pour que nos amis et nos adversaires du dehors le sachent aussi, disons ce que nous pensons de la situation actuelle.

Permettez-moi de remarquer tout d'abord, — et je crois parler avec quelque vérité, — que depuis que la période électorale est ouverte on méconnaît singulièrement l'esprit de la démocratie française. J'estime, Messieurs, que les injures, les outrages, les diatribes qu'on dirige contre cette majorité des 363, qui vient de terminer sa tâche, sont profondément injustes et inqualifiables. Ehl Messieurs! il faut être absolument au courant des situations telles qu'elles se sont créées depuis la défaite du pouvoir personnel. S'il faut tenir compte des faits accomplis, il faut se souvenir aussi

des tentatives de résistance. Si vous faites cette balance, je le dis hautement, les 363, qui sont devenus les 386, ont bien mérité du pays. [Marques unanimes d'approbation.)

Voulez-vous que je vous le démontre ? Est-il possible de nier que cette Assemblée ait incarné en elle à la fois la passion de la légalité et la résistance au 16 Mai ? Elle a vaincu ; c*est sans aucun doute parce qu'elle était appuyée sur le pays, certainement! mais elle a vaincu aussi parce qu'elle a eu la clairvoyance des sentiments du pays, parce qu'elle avait la sagesse dans le choix des moyens à employer, la fermeté et la décision dans les résolutions à prendre. De cette Assemblée savez-vous ce qu'on dira? Ce que pense déjà toute la France, la postérité le dira : que c'est à dater de son triomphe que le régime personnel a pris fin dans ce pays. [Vifs applaudissements.)

Aussi, Messieurs, j'ai confiance, pourquoi ne le dirais-je pas? J'affirme, au nom de mes anciens collègues, que le pays est plein de gratitude pour ses représentants, et il vous en donnera une preuve manifeste dans quelques semaines. (Applaudissements.)

Messieurs, promenez vos regards sur votre belle Touraine et les départements qui Tenvironnent! il y a encore quelques taches, peut-être ; elles disparaîtront ; mais, soyez-en sûrs, toujours quatre fois sur cinq, neuf fois sur dix, les mêmes mandataires seront élus, non par indifférence, — le pays n'est plus indifférent à ses affaires, — mais très consciemment et par reconnaissance des services rendus. Je tiens ce langage devant les représentants des pouvoirs publics qui ne sont pas ici à titre de candidats, mais à titre d'amis. Vous le savez bien, je dis avec conviction que la France reconstituera cette Assemblée, en gagnant cent voix toutefois sur les partis hostiles. Voilà où nous en sommes. Messieurs, malgré un système électoral que je suis loin de trouver parfait, ainsi

que je m'en étais expliqué, et après avoir pris soin de dire à tous que, quel que fût le mode qu'on emploierait, le résultat ne serait pas changé au point de vue de la force du parti républicain.

Messieurs, nous allons expérimenter de nouveau un système auquel je n'attribue point toutes les vertus qu'on lui prête, car j'ai proposé de revenir à ce qui était la vieille tradition du parti républicain. Je regrette vivement qu'on ait pu, dans une mesure quelconque, croire que j'agissais dans cette affaire, entraîné par un intérêt personnel mal compris, et cela nous a peut-être porté malheur. Non, mes chers concitoyens, je n'avais d'autre but, d'autre pensée que celle-ci : Plus les couches politiques et sociales qui seront consultées seront larges, profondes, étendues, et plus la volonté souveraine du suffrage universel en sortira irrésistible... (Marques unanimes d'approbation.)

Messieurs, il faut continuer l'expérience ; il faut la continuer avec le désir sincère de la voir réussir ; il faut la continuer sans aucune pensée de préoccupations personnelles ni d'amour-propre; il faut la continuer avec sincérité, comme des gens qui placent les intérêts du pays au-dessus des ressentiments et des intérêts individuels. {Applaudissements,)

Maintenant, que faut-il dire à ce suffrage universel que l'on va consulter? que faut-il lui demander? quels besoins doit-on satisfaire? quelles doléances doit-on lui faire entendre ? quelles conclusions électorales faut-il solliciter de lui ?

Il faut dire et répéter tout d'abord au pays que cette Chambre, dont les pouvoirs expirent^ l'a doté en quelques années de plus de lois réformatrices, de plus de mesures économiques, militaires, financières, commerciales, de plus de bienfaits de tout ordre qu'aucune des Chambres qui l'ont précédée. Je défie de faire la preuve contraire ! Et si vous demandez à nos ouvriers, à nos paysans, ce à quoi ils tiennent.

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ils VOUS répondront toujours, — car c'est le fond de Tàme de la démocratie française, — qu'ils tiennent surtout à deux choses : Tinstruction du peuple et le respect extérieur de la France. (Salves cTapplaudis^ setnenU.) Et alors vous pouvez juger Tœuvre de la Chambre qui vient de finir, vous demander si, pour servir ces deux intérêts primordiaux et suprêmes, elle a fait tout ce qu'il y avait à faire. J'affirme, Messieurs, qu'elle a beaucoup fait. Elle a tout fait pour le premier. Elle a créé un développement sans précédent dans l'éducation et l'instruction nationales à tous les degrés, depuis l'école primaire du plus petit hameau jusqu'à la Sorbonne et au Collège de France ; elle a prodigué les ressources du Trésor ; elle a porté le budget de l'instruction publique de 40 à 106 millions ; elle a fait mieux que cela : elle a assuré la véritable gratuité, c'est-à-dire la véritable égalité dans l'école ; elle a supprimé la rétribution scolaire. Partout la gratuité est absolue, entière, sans réserve. Il n'y aura pas désormais une commune de France où ne se trouveront sur les mêmes bancs tous ceux qui seront forcés d'aller puiser Téducation à la même source. {Approbation.) Ahl je sais bien qu'à côté de cette réforme importante reste la réforme des programmes ; je sais aussi qu'à la dernière heure, au dernier moment, nous avons été arrêtés en chemin par le Sénat. Je vais m'expliquer sur ce point. Le Sénat, en effet. Messieurs, s'est laissé aller, obéissant à des inspirations bien périlleuses et, permettez-moi de le dire, bien peu conservatrices. Il a provoqué comme à plaisir tous les ressentiments les plus légitimes de la démocratie. Il a ainsi commis une grosse faute qu'il sera encore temps de réparer prochainement, et j'espère bien que le verdict que va rendre la nation aura assez de poids et de force pour briser ces résistances et pour faire entrer dans notre législation républicaine, de par l'autorité du suffrage universel, cette grande loi de la laïcité et

de Tobligation que Ton fait attendre à la porte 1 {Bravos répétés.)

Messieurs, il faut raisonner sur ces choses en hommes politiques et ne rien sacrifier à la passion ni à la colère. Aussi bien que les détracteurs les plus acharnés du Sénat, je sais les fautes qu'il a commises et je connais les arguments qu'on peut faire valoir contre d'aussi folles entreprises ; mais je sais aussi qu'on ne doitpasjuger de la valeur des institutions à la lumière de quelques faits, de quelques votes regrettables ; qu'on ne doit pas les condamner sur une expérience de quelques semaines ou de quelques années. Je le dis hautement, Messieurs, partisan convaincu et déclaré du système des deux Chambres, ce ne seront point les tentatives plus ou moins coupables, les résistances plus ou moins aveugles d'une majorité de hasard, très vacillante, très chancelante et qu'il vous appartient de modifier, qui peuvent me faire changer d'avis sur la nécessité de maintenir intacte la constitution de deux Chambres dans ce pays. J'ai, en efl'et, la conviction que, là comme ailleurs, le suffrage universel forcera la porte de la citadelle et y mettra garnison. Ce que je souhaite, parce que c'est le fondement de la stabilité et de la grandeur de la République, c'est de voir deux Chambres animées du même esprit démocratique et maintenant raisonnablement, équitablement, l'élaboration des lois ainsi que le règne de la discussion dans nos affaires. {Bravos et applaudissements,)

Et pourquoi le Sénat n'a-t-il pas compris et saisi son rôle? On dirait qu'à certains moments il y a comme un vent de vertige qui passe sur lui. Ah I Messieurs, je suis sûr qu'il y a dans son sein des hommes que le dépit ronge et égare. {Nouveaux applaudissements,)

Ces hommes ne craignent pas d'abuser de cette institution. Cherchant dans l'excès du mal je ne sais quel retour de la fortune adverse, ils mettent autant

de talent et déploient autant d*art et de science pour compromettre le Sénat, qu*il en faudrait pour raffermir. Je pense, Messieurs, et je dis bien haut que nous ne devons pas être les dupes de cette tactique ténébreuse et perfide ; je dis qu'il faut aller franchement devant le pays défendre, comme une garantie tutélaire, Texistence de cette haute Assemblée. Seulement, comme il y a eu des fautes commises et qu*il s*agit aujourd'hui d*en subir les conséquences, j*a> joute qu'il est devenu nécessaire de modifier les attributions et le recrutement du Sénat. [Oui! oui! — Bravos et applaudissements,)

On parle beaucoup de révision, et, dans Tesprit de certains hommes politiques, révision veut dire « suppression », révision veut dire « abolition », révision veut dire « radiation ». Messieurs, je dis que, sans troubler la confiance du pays dans la stabilité des institutions qu'il s'est données, — pour les sauvegarder, au contraire, pour les arracher des mains cauteleuses, ténébreuses ou téméraires qui peuvent les compromettre et les perdre, — il est nécessaire d'introduire dans le régime électoral du Sénat et dans ses attributions supérieures, des modifications qui le fortifient et qui précisément lui donnent l'autorité et le prestige que de récentes mesures ont peut-être ébranlés *.

Voilà, quant à moi, ce que j'entends parla révision partielle ; voilà le sens que j'y attache. A coup sûr, si le Sénat avait adopté le mode de consultation électorale qui avait été voté par la Chambre ; s'il avait adopté la loi sur l'obligation et la laïcité ; s'il avait voté l'article 7 et bien d'autres mesures, à coup sûr on aurait pu attendre ce que j'appelais moi-même « la période astronomique ». Mais les fautes qu'on a accumulées

i. Voir rhistorique de la révision dans les commentaires du tome suivant des Discours et plaidoyers politiques.

oiit soulevé la question avant le troisième renouvellement du Sénat, et aujourd'hui Topinion est saisie... (Oui! ouït — Très bien! — Applaiîdissements).., saisie de la question de changer le mode de recrutement par régalité proportionnelle des communes (Nouveaux applaudissements), et surtout de limiter et de changer ses attributions ; car il n'est pas possible de donner exactement les mêmes attributions aux deux Assemblées. Vous vous rappelez qu*àune époque, qui parait déjà bien éloignée, j*ai revendiqué pour la Chambre du suffrage universel l'autorité exclusive en matière d'impôt; j'ai voulu placer en dehors de toute atteinte le pouvoir financier de la Chambre. On a eu gr^nd tort, à cette époque, de ne pas suivre cette indication, car, qui sait? bien des aventures ultérieures qui sont sorties de ce défaut de clairvoyance ne se seraient peut-être pas produites. {Très bien! tf*ès bien!)

Il faudra examiner aussi la question des inamovibles. (Applaudissements.)

Voici ce que j'entends. Messieurs, par celte question... (Mouvement d'attention.)

Quand on a créé le Sénat, on a décidé qu'un quart de ses membres serait nommé par l'Assemblée nationale. Si vous vous en souvenez, nous avons été assez heureux pour faire de cette première élection la pierre angulaire de nos succès ultérieurs. Les choix ont été bons; ils auraient pu être meilleurs, non pas quant aux hommes, mais quant au nombre des hommes : on s'est arrêté à un certain moment. Quelques-uns ont cru qu'on triomphait trop, et ils ont consenti à des sacrifices pour les derniers membres du Sénat à élire. Mais je n*insiste pas sur ce point; c'est là de l'histoire rétrospective. Toujours est-il que ces premières élections ont été bonnes et qu'elles ont rempli d'espérance le parti républicain et préparé les élections sénatoriales qui se firent plus tard dans le pays. A propos des inamovibles, je me suis souvent

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