‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta (volume 2)Chapitre 48 sur 97 · IX. u · texte numérisé non relu

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demandé si Tinamovibilité était vraiment correcte; si au point de vue démocratique, si au point de vue de la part prise dans la délibération et la confection des lois, le caractère d*inamovibiiité était parfaitement en harmonie avec le principe supérieur de la souveraineté nationale, avec le principe de la responsabilité des mandataires, qui est la véritable base de notre droit public républicain. Je ne résous pas la question. Je signale la difficulté. Mais il est un autre point qui m*a beaucoup plus frappé : c*est qu*au début les inamovibles étaient nommés par TAssemblée nationale tout entière. 11 y avait là une grande, une puissante garantie. Aujourd'hui ils ne sont ou n*ont été nommés que par une branche du pouvoir législatif; les sénateurs se recrutent eux-mêmes. G*est la cooptation qui opère, et non Télection. N'est-il pas choquant de voir dénaturer le mandat à Tongine? n'est-il pas choquant de voir dans la même Assemblée des inamovibles nommés pour une durée qui n*est pas définie puisqu'elle se mesure à la durée de leur vie, fort longue parfois (Rires), et de voir qu'il y a deux classes d'inamovibles : ceux qui tiennent leurs pouvoirs de l'Assemblée nationale tout entière et ceux qui ne tiennent les leurs que d'une fraction de cette Assemblée nationale? Est-ce qu'il ne vous semble pas qu'il y aurait à prendre une mesure pratique, immédiatement réalisable, contre laquelle on ne pourrait pas élever un argument bien probant et qui consisterait à égaliser les titres et à dire, par exemple : Tous ceux qui n'auront pas été nommés par l'Assemblée nationale seront nommés par le Congrès, qui est l'Assemblée nationale {Applaudissements); de telle sorte, — je ne dissimule rien, — que l'on pourrait, d'ici au mois de février, en même temps que le pays votera pour le deuxième tiers, on pourrait, dis-je, dans le Sénat, à l'aide de cette réélection d'inamovibles , donner à cette majorité chancelante le lest et la

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stabilité qui lui font défaut? {Marques d'approbation.) Messieurs, il y a des révisions que Ton demande comme si Ton tenait à ne pas les obtenir; que Ton réclame sachant que ceux qui y sont les plus intéressés n'y consentiront jamais. Quant à moi, je voudrais réclamer une révision à laquelle le Sénat lui-même serait intéressé et qui aurait pour conséquence de le fortifier; je dirais à cette majorité inconsistante qui est dans le Sénat, qui est républicaine mais instable, je le répète, je lui dirais : Il y a un moyen de vous consolider, de vous affermir, moyen parfaitement légal et correct puisqu'il consiste à rentrer dans le véritable esprit de la Constitution de 1875, c'est de faire nommer les inamovibles par TAssemblée nationale tout entière, tant qu'on les maintiendra, en soumettant à une réélection ceux qui n'ont pas reçu cette investiture. On ferait ainsi disparaître un dualisme parfaitement choquant.

Dans ces conditions, ne vous semble-t-il pas que Ton rencontrerait dans le Sénat lui-même une majorité pour déclarer qu'il y a lieu à révision? Alors, Messieurs, je crois que nous aurions fait un grand pas vers la disparition du conflit à l'état permanent, chronique , «ntre la Chambre et le Sénat ; mais ce dont je suis sûr, c'est que nous aurions définitivement constitué au sein du Sénat une majorité fermement, loyalement républicaine. Voilà, Messieurs, ce que je pense et ce que, à mon sens, la majorité du parti républicain peut penser sur les modifications dont est susceptible à l'heure qu'il est l'institution d'une deuxième Chambre, dont je suis toujours le zélé défenseur.

Yoilà pour le point de vue constitutionnel.

Nous pourrions maintenant aborder le point de vub politique.

Sur ce point. Messieurs, je n'ai que très peu à dire, mais il y a cependant une réflexion que je veux faire en passant. On dit volontiers qu'il faut un cri pour

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faire des élections; qu'il faut apporter une nouveauté; qu'il faut passionner les esprits par un grand programme. Ce n'est pas mon opinion, Messieurs. Je crois qu'il ne doit ni ne peut y avoir de cri, par cette excellente raison que le pays est absolument tranquille sur ses destinées. Quand on luttait contre le pouvoir personnel, contre les complots du 16 et du 24 Mai, oh 1 alors, le cri était facile à trouver.

Aujourd'hui, il n'y a pas à le chercher; que fautil? 11 s'agit de faire les affaires de la République : c'est une œuvre de travail, de maturité, de patriotisme, de fermeté, et nullement d'agitation militante. {Bravos.)

Au point de vue politique donc, qu'est-ce que le pays me paraît demander? Il me parait demander que l'on constitue par voie électorale, et ensuite par voie parlementaire, une majorité qui renonce à la section, à la bisection , à la trisection qui font qu'il n'y a pas moyen de compter pendant un laps de temps quelconque sur la cohésion d'une majorité de gouvernement. {Bravos et applaudissements.)

Messieurs, c'est une idée très vieille chez votre serviteur. Dès l'origine, dès 1876 et 1877, j'ai réclamé celte fusion. Je ne demande pas qu'un groupe gagne au détriment d'un autre groupe : c'est la division sous sa plus mauvaise forme. Je demande que les groupes abdiquent leur personnalité et qu'ils se fondent dans une majorité que j'appelle de son vrai nom, — comme dans les pays de régime vraiment parlementaire, — que j'appelle une majorité ministérielle; non pas une majorité asservie à un ministre, mais une majorité maîtresse d'elle-même, sachant où elle va, ce qu'elle veut, mettant à sa tête des hommes en étatd'eiécuter ses vœux et de suivre fidèlement sa ligne de conduite, ou les remplaçant quand elle les juge insuffisants. Voilà ce que je pense sur la politique. Je crois à la nécessité d'une majorité ministérielle, d'une majorité qu'on ne fera pas sortir de petites sources, de petits

ruisseaux qu'on verse pour ainsi dire avec peine d'une urne penchante {Rires), Non; j'ai dit et répété, à Versailles comme à Paris, au lendemain de la crise dont nous sortions, qu'il fallait faire une majorité. On ne Ta pas voulu : j'avais peut-être tort, et c'était sans doute prématuré. Mais je ne sais qu'une chose, c'est que, lorsqu'il y avait crise, cette union se faisait et qu'aussitôt surgissait cette majorité de gouvernement. Quand il n'y avait pas crise, l'éparpillement et pour ainsi dire l'épuisement se manifestaient instantanément. Messieurs, je suis convaincu que la France a cela en horreur; je crois qu'elle n'entre pas dans nos querelles de couloirs; je crois qu'elle ne sait même pas qui est de tel on de tel autre groupe. Ce qu'elle veut d'une façon énergique, ce qu'elle réclamera par la voie du scrutin, que ce soit le scrutin d'arrondissement, le scrutin de liste ou le scrutin mixte, le voici : Elle dira qu'elle veut une majorité une et unie, comme elle est elle-même une et unie sur tous les points du territoire. {Bravos et vifs applaudissements,)

Messieurs, au point de vue politique, il reste encore une autre question qui a son importance. Mais n'allez pas m'accuser d'être trop épris de centralisation et trop ami de l'autorité du gouvernement; je ne crois pas mériter ces accusations. Je suis profondément convaincu que l'État doit garder sa véritable place, et le gouvernement ses véritables attributions. Eh bien, je le dis avec la sincérité que je vous dois, que je dois à mes compatriotes : Tadministration de l'État, le régime gouvernemental de l'État n'est pas assez indépendant ni assez libre. Il est sujet, il est soumis à un tel mélange de compétitions, de pressions, d'influences, de sollicitations de toute nature, que l'on assiste, — je le constate tous les jours avec chagrin, — à un dépérissement de ce que j'appelle les rouages de l'État et de l'administration générale. {Marques d'assentiment.) Je crois qu'en étant très respectueux de la

liberté des individus et des attributions des corps électifs; en laissant absolument les communes se mouvoir dans la sphère d*action qui leur a été tracée par la loi et que, pour ma part, je suis prêt à étendre, — entendez-le bien, — je crois qu'en laissant chacun dans sa véritable sphère d*action, il y a une restitution nécessaire à opérer, parce qu'elle est dans Tiniérêt de tout le monde; je crois qu'il faut restituer à l'État et à ses agents leurs véritables prérogatives. Il ne convient pas, — ce qui se voit malheureusement trop souvent, vous le savez mieux encore que les gens qui habitent Paris , — que les représentants du pouvoir central apprennent par les journaux les mesures qui les touchent le plus, sur lesquelles on les a consultés ou non , mais où leur avis n'a pas autant pesé qu'une influence locale qui est soilie, celle-là, de sa véritable sphère d'action.

Je suis persuadé que c'était là l'un des avantages du scrutin de liste ; nous aurions délivré le pouvoir central de l'oppression que font peser sur lui les intérêts locaux. Cet admirable instrument qu'on appelle l'administration française, dont on a tant médit, à l'occasion duquel on a tant déclamé, cet admirable instrument est mis en péril par ceux-là mêmes qui ont intérêt à le conserver; et pourquoi? Parce que dans un régime de sufl'rage universel, où la démocratie est maltresse d'elle-même, où elle est sûre d'avoir toujours le dernier mot dans les affaires publiques, l'administration est l'intendant de la démocratie, et lorsqu'on touche aux prérogatives de l'administration, c'est la maison qu'on ruine et qu'on détruit. [Très bien! — Applaudissements.)

Il y a également un autre point de vue dont le suffrage universel est au moins aussi préoccupé que de ceux dont je viens de parler : c'est ce que j'appellerai le point de vue économique, le point de vue d'émancipation individuelle et sociale. A cet égard, je pense

qu*on a beaucoup fait, car rinstrument d'émancipation par excellence, — tout le monde le sait bien et la preuve en éclate à tous les yeux, — c'est l'instruction, mais non pas l'instruction qu'on limite, qu'on mesure et qu'on arrête dans son développement, non; mais une instruction graduée et graduelle , qui permette à chacun de ceux qui sont nés dans ce que j'ai appelé les nouvelles couches sociales , dont l'avènement à la vie publique est devenu un triomphe qu'il faut affermir, qui permette à chacun de devenir l'égal de tous à condition de faire preuve d'intelligence et d'honnêteté, de vertu et de talent. (Applaudissements.)

Il faut prendre ce système d'éducation à sa base et le mener, par des degrés accessibles et que tout le monde puisse franchir par son travail pour arriver jusqu'aux plus hauts échelons de la hiérarchie sociale. Eh bien, je dis que c'est encore l'État, et l'État seul, qui peut accomplir cette œuvre, car il faut prendre un pays avec son caractère, ses mœurs et son génie. Eh bien, ce serait une vaine tentative que de vouloir tirer de cette démocratie tous les trésors qu'elle recèle dans ses flancs, sans le concours obstiné de l'État qui, dans une démocratie, est le serviteur de tous. Je voudrais que l'État, s'adressant à chaque jeune Français, après lui avoir assuré le premier capital intellectuel par l'école primaire, l'invitât à monter aux degrés supérieurs en le faisant passer par des épreuves, des constatations et des concours. Messieurs, partout où s'allume l'intelligence, il faut qu'elle trouve le support de l'État pour qu'elle brille de tout son éclat au profit de la France. [Longs applaudissements,)

Il y a un moment décisif, immédiat, sur lequel vous pouvez mettre la main. Vous savez ce que sont certaines écoles rivales qu'on a formées ou peutrêtre seulement à moitié formées. {Très bien! très bien et rires,) Vous savez par quel moyen ces écoles attirent et racolent les élèves; ceux qui les dirigent font des

emprunts dans nos couches populaires parce qu'ils ont organisé l'assistance, la gratuité, le patronage, et parce qu'ils suivent leurs élèves jusqu'à la fin de leur carrière. Vous devez faire comme ces gens habiles : il faut résolument ouvrir les cours de nos collèges et de nos lycées au mérite, — et soyez sûrs que le mérite ne vous fera pas défaut. Je dis : Abaissez le prix de l'enseignement dans votre université; tranchez en grand de ce côté ; ne craignez rien : la France ne trouvera jamais que vous payez trop cher la culture intellectuelle de ses enfants. (Adhésion unanime.)

Messieurs, ce sera là un moyen véritablement pacifique et puissant de dénouer la guerre des classes, de mettre un terme à l'antagonisme des intérêts ; car personne ne s'attarde dans la colère et dans la haine,que provoque nécessairement la misère, plus que l'homme déshérité qui souffre sans connaître et sans savoir. ( Vives marques d'approbation,)

Ici encore, l'État protecteur des intérêts de tous doit veiller pour fonder sans péril la liberté féconde qui permettra à ceux qui ont des bras et des outils d'associer leurs bras et leurs outils en vue de la conquêtB du bien-être, si nécessaire, si profitable; car le bien-être ne vient jamais seul, et toutes les fois qu'un pécule est assuré, soyez convaincus que la moralité et l'intelligence s'éveillent. [Cest vrai! — Bravos et applaudissements,) En vous parlant ainsi, je pense à une loi, celle des syndicats professionnels votée parla majorité des 363 et que le Sénat a arrêtée. Mais j'espère que ce n'est que pour un temps.

Regardez encore ce qui s'est passé pour la réforme à introduire dans l'assiette de nos impôts.

J'ai été accusé, il y a bientôt cinq ans, d'être un esprit chimérique, parce que j'ai proposé d'établir l'impôt sur le revenu. Je reste fidèle à cette idée, et je me permets de penser qu'il vaudrait peut-être un peu mieux s'occuper de cette grande réforme que de perdre

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son temps à chercher si tel globolc du centre gauche passera dans la gauciie et de la gauche dans lUnion républicaine. (i?vies. — Afipla%uUsseme«is.)

On peut, on doit accomplir ces réformes, et bien d^autres encore. Cest ainsi qu^il cx>nviendra d^éludier le r61e du contrat d'assurances contre toutes espèces de risques : risques d'incendie, de grèle ou de mort, el ces risques que tous connaissez si bien , qui vous enlèrent quelquefois Tespoir de la moisson au moment où TOUS étendiez la main pour la cueillir. Ces questions, déjà fort élaborées, n'ont rien de commun a\^c les utopies et les chimères. (A^plaudissemfnts.)

Je formule ma pensée, et pour ne pas vous retenir plus longtemps je la résume dans ces trois mots : Au point de vue constitutionnel,réforme partielle, limitée, telle que je Tai indiquée; au point de vue politique, constitution de celte majorité où la France pourra se reconnaître sans qu'il n'y ait rien de disparate, de brisé, de rapetissé dans cette image, et reconstitution du respect et de l'indépendance des pouvoirs administratifs. En ce qui concerne le troisième point, la question économique et sociale, vous trouverez le complément des données que je n'ai fait qu'indiquer et que nous débattrons plus longuement à une autre occasion; vous le trouverez dans votre cœur, car, sachez-le bien, on ne sert pas la démocratie longtemps quand on ne l'a que dans la tête : il faut aussi l'avoir dans les entrailles, et c'est ce qui me permet, — je le dis hautement, — c'est ce qui me permet, à travers les calomnies et les diffamations, do passer la tète haute et le cœur confiant, car je sais, et je le sens, il ne peut être dit en ce pays que dans celte poitrine no bat pas le cœur d'un républicain, le cœur d'un démocrate. {Bravos el applaudissements prolongés,)

Messieurs, la consultation qui va avoir lieu nous donnera-l-elle la réalisation do toulcs ces espérances? Je le crois, mais jo n'affirme rien : un voile couvre

encore les décisions du pays. Vous n*ignorez pas que j*avais pensé qu'un meilleur système pouvait être substitué à celui qui va fonctionner; mais la France est maîtresse : elle dira ce qu'elle veut; elle le dira non seulement à haute voix, mais en chargeant ses délégués de traduire sa pensée et de la porter en son nom à la tribune du haut de laquelle on dicte sa conduite au pouvoir. Ce jour-là. Messieurs, soyez bien convaincus qu'il n'entrera dans la pensée d'aucun de mes collègues ou de mes amis ni un sentiment d'amour-propre blessé ni un sentiment de convoitise individuelle, et que s'il règne entre nous tous une division, ce ne sera pas de celles que la France ne tolérerait point. S'il y a rivalité, ce sera la rivalité du bien et du devoir, et non la rivalité pour Tinfluence, pour le pouvoir.

Vive la République I

{Acclamations et applaudissements répétés. — Cris nombretix de : Vive la République! Vive Gambettal)

Le Temps apprécia dans rarticle suivant 4e discours de M. Gambetta :

« Dans son discours au banquet de Tours, M. Gambetta a touché,avec son ampleur et sa netteté habituelles, aux principales questions engagées dans les élections législatives de i 881 .'question constitutionnelle, question politique, question économique et sociale. Il est visible, toutefois, que c'est la question politique, la question du fonctionnement régulier et fécond du régime parlementaire par la formation d'une solide majorité de gouvernement, qui h particulièrement préoccupé Téminent orateur et qui a coiistilué la partie dominante de son discours. M. Gambetta a montré ici, une fois de plus, combien il a, en général, la notion exacte des aspirations du pays et des intérêts de son parti à un moment donné. On peut être assuré, avec M. Gambetta, qu'il sera toujours dans le vif des préoccupations, même instinctives, du pays et qu'il saura, au besoin, négliger tous les points secondaires pour aller droit à ce qui est Tintérêt capital de

l'heure présente. Son discours d'hier est une nouvelle preuve de cette lucidité de vues.

« Aux dernières élections générales, en 4877, quelles étaient la pensée, la volonté du pays ? en finir à tout jamais avec le pouvoir personnel. On sait quelle mémorable ardeur, quelle énergie et quel talent M. Gambetta a mis en cette occasion au service do la volonté nationale. On sait aussi avec quelle fidélité et quelle vigueur la Chambre a rempli le mandat spécial que lui avaient donné les électeurs. Mais, une fois ce mandat accompli, il est arrivé ce qui était, pour ainsi dire, dans la force des choses : la Chambre, sortie d'une pensée de résistance à Taclion gouvernementale, qui se trouvait être alors l'action de ce pouvoir personnel dont le pays ne voulait pas, a incliné, et il ne pouvait guère en être autrement, dans le sens de la négation de toule force gouvernementale. La majorité, qui s'était montrée si compacte et si ferme pour abattre un gouvernement qui voulait s'imposer au pays, s'est trouvée impuissante à devenir une véritable et sérieuse majorité de gouvernement. De là ces divisions de la majorité en groupes multiples allant chacun de son côté, ces incertitudes dans la conduite générale de la politique, ces hésitations et ces fluctuations dont le spectacle a été trop souvent donné, cette instabilité des ministères, cette possibilité des coalitions hybrides, cette ingérence personnelle des députés dans l'action administrative. Cet état de choses ne saurait, comme l'a si justement indiqué M. Gambetta, faire méconnaître les grands et réels services rendus par la Chambre de 1877 à la cause de la République et du progrès libéral et démocratique, et nous ne sommes certes point de ceux qui lui jetteront la piéride ; mais il est incontestable que l'esprit antigouvernemental, — on comprendra dans quel sens nous employons ce mot, — qui a présidé aux élections de 1877 n'est pas aujourd'hui celui qui régne dans la grande majorité de la nation. Le pays est tout aussi éloigné qu'il y a quatre ans de tout ce qui pourrait ressembler au pouvoir personnel ; mais, éclairé par l'expérience de ces temps derniers, il se rend compte des dangers que ferait courir k nos institutions et aux intérêts vitaux de la France une perpétuelle instabilité gouvernementale. Les élections de 1881 se distinguent donc de celles de 1877 en ce que, dans ces derniers temps, il s'agissait de faire oppo-

sition à ua gouvernement hostile à la République eX à la nation elle-même, tandis qu'aujourd'hui il s*a°:it, au contraire, de rendre possible la formation d'un gouvernement assez sûr de la majorité parlementaire qui lui aura donné naissance pour pouvoir se dégager des (iressions individuelles et véritablement gouverner.

« M. Gambclta a donc eu, il nous semble, la notion très eiacte des aspirations actuelles du pays, en faisant porter la partie essentielle de son discours sur la nécessité de constituer une majorité pouvant donner la force et la durée à un ministère. Il a aussi répondu à un sentiment général très accusé, en signalant Tétatde subordination o Ci se trouve le pouvoir central en matière d'administration. Nous avons eu nous-mêmes occasion d'indiquer à divei^es reprises les graves inconvénients qui résultent de la confusion qui s'est établie trop souvent entre les attributions du pouvoir exécutif et celles du pouvoir législatif. L'administration doit rester r affaire du gouvernement,sous sa responsabilité devant les Chambres. On ne s'en est pas assez souvenu dans ces dernières années, et M. Gambetta a tracé un tableau malheureusement trop vrai de la situation dans ce passage de son discours :

« Le régime gouvernemental de l'État n'est pas assez indépendant ni assez libre. Il est sujet, il est soumis à un tel mélange de compétitions, de pressions, d'influences, de sollicitations de toute nature que Ton assiste, je le constate tous les jours avec chagrin, au dépérissement de ce que j'appelle les rouages de l'État et de l'administration générale. >♦

« Le remède à cet état de choses, M. Gambetla estime, et ajuste raison, qu'on ne saurait le trouver ailleurs que dans la formation d'une majorité ministérielle, qui ne puisse pas se disloquer au moindre incident.

«Il faut faire une majorité; voilà ce qu'on pourrait appeler la quintessence du discours de M. Gambetta, du moins dans ce qui en constitue la partie politique. Mais les majorités parlementaires ne se forment et ne durent, — l'expérience de tous les temps est, sur ce point, décisive, — qu'autant qu elles acceptent la direction d'un chef qu'elles-mêmes ont placé à leur tête. 11 n'y a pas, il n'y a jamais eu de majorité sans chef et, par conséquent, lorsque M. Gambetta constate l'im-

périeuse nécessité de la constitution d'une majorité ministérielle, il reconnaît par cela môme la nécessité que cette majorité soit représentée au pouvoir par son véritable chef. Le langage de Téminent leader otl're, à ce point de vue, un intérêt spécial, car il permet d'espérer que les élections auront pour effet de nous faire rentrer dans la vérité du régime parlementaire.

« M. Gambetta a traité, avec non moins de clarté et d'élévation, la question constitutionnelle, la question de la révision. Nous nous en tiendrons pour aujourd'hui à remarquer qu'il s*est prononcé nettement^ ainsi qu'il l'a toujours fait, d'ailleurs, pour le maintien du système des deux Chambres. Il ne saurait donc être question dans sa pensée de la suppression du Sénat, ni dans le présent, ni dans l'avenir. M. Gambetta croit toutefois à l'utilité d'une modification dans le mode de formation et dans les attributions de la Chambre haute. Nous aurons à revenir sur ces divers points qui ne présentent pas un caractère d'urgence, puisque la question de la révision ainsi limitée se représentera plus utilement devant le pays lors des élections sénatoriales de janvier 1882.

« Le discours de Toui*s produira une impression profonde sur la masse du corps électoral. Ce discours nous parait répondre aux véritables aspirations du pays, et il aura, nous n'en doutons point, une influence décisive sur les résultats du scrutin du 21 août. »

Six jours après le discours do M. Gambetta à Tours, M. Jules Ferry, président du conseil, prononça à Nancy un discours où il acceptait également, on son nom i»ersonnol, la révision do la (Constitution. Voici les principaux passages de ce discours qui corrigeait un précédent discours (Épinal, i9 juin) où le ministre s'était prononcé contre toute révision :

Messieurs, je crois que les élections seront, comme je le disais à Epinal^ modéré»$s, c'est-à-dire dégagées de toute passion violente, soit contre la majorité qjiii va se soumettre au jugement des électeurs, soit contre la Constitution même qui nous refrit.

Je touche ici à un point délicat. Si je le passais sous silence, on dirait que j*ai peur de iiren exiiliquer, ce serait plus commode, mais ce ne serait pas brave et, ue plus, ce serait inutile parce

2u'en politique il n'y a d'utile que la franchise. {Très bien! très ien!) Eh bien, avec beaucoup de franchise, voulez-vous me permettre de vous dire ce que je pense de cet élément nouveau qui.

SOUS la forme et sous le nom d'une certaine révision de la Constitution semlE>le troubler les esprits sensés ?

II y a deux mois, avant l'ouverture de la période électorale, il m*a été donné sur ce sujet, par un grand nombre d'écrivains, par des journalistes autorisés dont j'ai l'habitude de faire le plus grand cas- et qui me montrent le plus souvent une affectueuse sympathie, il m*a été donné des conseils divera, tous bien intentionnés, tous offrant assurément certains avantages, mais si contradictoires entre eux, qu'il m'est impossible de les suivre tous [Rires approbatifs) et que je me trouve forcé d'en revenir à ce qui est le fond de ma diplomatie. Je vais vous en parler avec sincérité, avec franchise, non seulement comme à des citoyens, mais comme à des amis. Eh bien, Messieurs, si la cause d'une certaine révision du pacte constitutionnel parait avoir fait quelque chemin dans les esprits, si dans un bon nombre de circonscriptions électorales qui ne sont pas des plus échaufl'ées ni des plus irréfléchies, mais bien des pays sa^es, posés, ayant compris la leçon des événements, ayant acquis leur expérience et fait leur éducation politique, cette cause de la révision tempérée, partielle et mitigée, semble en progrès, je tiens à bien faire remarquer, et il faut que cela soit soigneusement noté par tous les serviteurs désintéressés de la République, afin que nous ne tombionspas dans une étrange confusion, — entre cette révision partielle, mitigée, consentie par l'Assemblée dont il s'agit de moaifier le recrutement, révision amiable et de gré à gre, celle qu'un grand orateur a exposée a Tours, celle qui peut être conçue sous des formes très diverses, — car les solutions sont ici très nombreuses, et depuis le jour que cette question est née elles n'ont pas été, on en conviendra, suffisamment étudiées, — entre cette révision et la révision absolue, impérative, violente, radicale, oui est la thèse favorite des partis intransigeants, il n'y a pas seulement une nuance, il y a un abîme. {Bravos et applawlissements.) Voilà ce qu'il faut qu'on sache. Il ne faut pas qu'il soit permis à des partis extrêmes, dont la minorité, — je me suis permis de le prédire au plus habile et au plus éloquent d'entre eux, — va s'accuser par des chiff'res bien modestes, de déguiser sous un nom commun des idées, des principes et des visées absolument différentes. [Bravos et applaudissements,)

Les uns en veulent à la Constitution elle-même; ce sont les ennemis passionnés, résolus de l'institution des deux Chambres et de la présidence de la République; ce sont des unitaires, ce sont des simplistes. Ils révent une Assemblée unique, sans contrepoids, sans règle, faisant tout ce qu'elle veut au monde.

Ceux-là, Messieurs, n'ont rien de commun avec les amis clairvoyants de la Constitution républicaine, qui, en ouvrant le débat en quelque sorte devant la nation, sur un des articles de cette Constitution, se proposent non de la miner ou de l'amoindrir, mais de la fortifier. ( Vifs applaudissements.)

Telle est du moins leur intention; telle est leur pensée. Je ne dis pas que ma pensée soit conforme à la leur, j'ai là-dessus le sentiment que je vous ai fait connaître déjà; je n'en ai pas changé inalgré des déceptions qui ont dû être plus cruelles pour le ministre qui a présenté au Sénat la loi sur l'obligation et la laïcité.

que pour toute autre personne en France. Ces déceptions n*ont pas changé mon sentiment, je le répète; que voulez-vous? C'est sans doute une façon d'être qui m*est particulière, mais je suis, jusqu'à la manie, partisan de la stabilité de la République. {Nouveaux applaudissements et bravos répétés.) Je vois qu'après avoir fait beaucoup de Constitutions ù leur guise suivant leurs the'oried, suivant leurs visées propres, toutes Constitutions qui n'ont ^as réussi, qui ont abouti à la dictature, à la monarchie, à la ruine du pays, les républicains ont eu la singulière fortune, la chance inattendue de rencontrer un édifice républicain dressé contre eux et qui leur a servi d'abri ( Vives mnrques d'approbation) ; une Constitution, faite contre la République, qui a sauvé la République {Applaudissements) ; une organisation du Sénat, bizarre et insoutenable en théorie, d'où est sorti en fait le salut de la démocratie. Ainsi, depuis dix ans surtout, se retournent contre nos adversaires tous les engins si savamment construits par eux, telle que la loi des conseils généraux dont ils semblaient faire une forteresse contre la République et qui est devenue notre principal instrument de victoire, car c'est elle qui a commencé la défaite et la ruine des partis monarchistes; de même la Constitution de 1875, faite par des monarchistes contre les républicains, se trouve avoir rendu à la République les plus éminents services, tant il est vrai que là oii le suffrage universel règne et oii il a le dernier mot, peu importe la forme gouvernementale, peu importe le tissu plus ou moins bien seiTé, la toile d'araignée plus ou moins bien ourdie, dans laquelle on cherche à envelopper ce maître souverain, il sait s'en dégager; bien vite, il brise la toile d'araignée et se fait des batteries dressées contre lui un appui pour sa grandeur et pour son avenir. Voilà pourquoi je suis, a un degré si excessif peut-être aux yeux de quelques-uns d'entre vous, partisan très décidé de la stabilité constitutionnelle. Non, Messieurs, je n'ai pas la prétention d'imposer mon sentiment à la masse de mes concitoyens. Je n'ai surtout pas la prétention d'apaiser d'un mot les esprits et de demander que, sur parole, on fasse taire des inquiétudes légitimes, des préoccupations qui naissent tout naturellement dans ro[)inion publique en face de certains votes, de certaines surprises, de certaine attitude de la part d'une Assemblée dont on pouvait attendre mieux. Je conçois donc à merveille que la question soit posée; mais je trouve que les uns en triomphent trop aisément et que les autres s'en alarment avec excès. Ce que j'y vois, ce n'est pas un péril} ce serait un péril si les hommes auxquels je fais allusion, et qui sont des sages entre les sages, voulaient faire de cette question un instrument de conflit, un projectile violemment jeté dès les premiers jours de la rentrée a travers le Sénat, Assemblée rivale, et si Ton avait affaire à des révolutionnaires imprudents ne rêvant l'avenir et la consolidation de la République que dans la lutte des deux Assemblées. Mais je sais qu'il s'agit d'autres choses et qu'on n d'autres visées. Je sais qu'on consiilère le problème dans toute sa gravité; qu'on veut le traiter avec toute la prudence désirable; 'e sais oue, si c'est là une question toujours posée devant e pays (le pays a toujours, et personne ne peut 1 empêcher, le droit de poser des questions), il reste à en étudier les détails,

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Prononcé le 12 août 1881 A U RÉUNION ELECTORALE OU XX** ARRONDISSEMENT

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