‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta (volume 2)Chapitre 50 sur 97 · MANIFESTE · texte numérisé non relu

MANIFESTE

Citoyens,

Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier. En 1884, comme en 1876 et en i869, nous sommes jdes républicains et des patriotes.

Nous revendiquons cette double qualiflcation au moment où des gens qui se croient républicains déclarent que la patrie est un préjugé bourgeois.

Notre conception républicaine s*adapte exactement à la patrie française, et si nous ne pouvons ni ne .voulons, sans renier toutes nos traditions, être indifférents au sort des autres peuples, nous déclarons hautement que nous aimons la France d'un amour d'autant plus exclusif, qu'à l'heure douloureuse de la défaite et de l'invasion elle n'a rencontré dans le monde, comme prix de ses luttes désintéressées et chevaleresques pour la liberté des peuples, que l'ingratitude et l'abandon.

Le caractère français, — certains diront peut-être chauvin, de cette politique, mais peu nous en chaut, — explique que des esprits superficiels, pour laisser de côté des gens de mauvaise foi, s'efforcent de trouver et de démontrer des contradictions là où il n'y a que des modifications impérieusement exigées par les événements, des temps d'arrôt imposés par la prudence, mais sans que jamais nous ayons perdu de vue l'objectif qui donne à la politique républicaine son caractère spécial, à savoir : l'émancipation intellectuelle et sociale, le relèvement moral de la nation par la liberté.

Est-ce à dire pourtant que nous prétendions qu'en 1874 ou 1876 nous avons demandé à notre député la réalisation immédiate et intégrale du programme de 1869? : Telle n'a jamais été notre pensée.

11 s'était passé, dans l'intervalle, des événements qui avaient éclairé d'un jour tout nouveau ce qu'il pouvait y avoir de dangereux dans certains de ses articles.

La France, qui, se berçant de beaux rêves de paix universelle, réclamait le désarmement général, l'abolition des

armées permanentes et leur remplacement par des milices nationales, a bien le droit de faire un retour en arrière et de s'en tenir à la lutte pour Texistence, après cette horrible aventure de i870-i871 où elle a failli périr, et de se dire que, longtemps encore, — nous souhaitons que ce ne soit pas toujours, — la meilleure sauvegarde de Thonneur, de la dignité, de la vie même du pays, ce sera un corps robuste et bien armé au service d'un cœur vaillant.

Toutes les modifications au programme de 4869 découlent du même esprit et ont été le résultat de la même expérience.

11 y a en, cela est incontestable, chez tous ceux qu'anime Tamour de la patrie une sensation d'eifroi et un mouvement de recul à la vue de Tablme où nous avons failli nous engloutir.

Nous avions, avec les libéraux de toutes nuances, partagé dans une certaine mesure Tengouement pour les doctrines de l'école anglaise et les principes de la décentralisation à outrance.

La France, forte et respectée parce que, depuis longtemps, elle était invaincue, pouvait bien se permettre la fantaisie de quelques expériences sans danger alors, bien que hasardées.

Mais depuis, nous avons touché du doigt le péril de ces théories dans un pays dont la Révolution a cimenté toutes les parties, pour le faire plus fort.

N'avons-nous pas vu combien ces liens, que nous croyions si serrés, pouvaient se relâcher sous le coup de la folie enfantée par les désastres?

Est-ce si loin de nous le temps où l'on parlait couramment de Ligue du Midi, de Ligue de l'Ouest? Et ne sentez-vous pas, citoyens, qu'il faut pousser l'amour de la doctrine jusqu'au délire pour ne pas se sentir ébranlés par une pareille expérience?

Ce fanatisme des principes abstraits, nous ne Tavons pas; et^ à la lueur lugubre des événements, nous sommes bien vite redevenus ce que nous étions auparavant : des républicains unitaires et indivisibles.

Aussi, le mandat de 1869 a-t-il été, non pas déserté par le député, comme se plaisent à le dire des gens qui n'en croient pas un mot, mais modifié de consentement mutuel par l'électeur et l'élu.

En 1876, le comité républicain du vingtième arrondisse-

ment a, en effet, formulé la déclaration suivante, accepté par le citoyen Gambetta et ratifiée, à la majorité que vous savez, par le corps électoral :

« Le mandat, disions-nous, tel qu*il s^est transformé sous faction impérieuse des événements et des circonstances» tient toujours et plus que jamais. »

Au point de vue des indications actuelles, nous les résumons.

La constitution de 1873 comme point de départ ;

Sa pratique loyale et sincère jusqu'en 1880;

Le développement pacifique et régulier des améliorations qu'elle-même a prévue^ et qu'elle contient en germe pour arriver à constituer progressivement la République démocratique.

Nous le faisons ainsi en connaissance de cause et avec préméditation.

Nous indiquons et vous acceptez le but : la République définitive, progressive et largement démocratique.

Des voies et moyens, ni les uns ni les autres nous ne sommes maîtres.

Ce mandat est, comme nous le disions plus haut , si peu défini , que c*est à proprement parler un mandat en blanc.

Il a été donné comme un témoignage éclatant de la confiance de l'électeur dans Je candidat, et il les honore tous deux : celui-ci pour avoir su inspirer de pareils sentiments, ceux-là parce qu'ils ont su apprécier le patriotisme, le sens politique et la hauteur des vues de Thomme à qui ils donnaient un pareil blanc-seing.

Cette indépendance si complète laissée par le mandant au mandataire, celte faculté que nous lui reconnaissions de se mouvoir en toute liberté sur le terrain de la République démocratique et d'agir, comme on dit, au mieux des intérêts de la pairie, peuvent sembler étranges, et le seraient en elfet dans Timmense majorité des cas. Elles se comprennent cependant, si l'on se souvient de Thisloire des douze dernières années; des rapports fréquents, suivis, du député avec ses électeurs; de T identité de leurs idées, non pas seulement à propos du but à atteindre, mais encore sur les moyens à employer et la méthode à pratiquer.

Est-ce, en elfet, Télecteur, ou bien serait-ce le candidat qui parle dans ce passage du manifeste de 1876? . .

10 AOUT IBRl. 3M

Eh bien, ce qui a été ébauché, il faut l'achever. 11 faut, «'éclairant des principes comme d'un flambeau, les yeux fixés sur l'idéal pour ne pas perdre de Tue le but élevé à atteindre, marcher en avant avec autant de prudence que de résolution, en tenant compte du terrain, des milieux, des impulsions trop éoergiques mais légitimes de l'esprit de progrés, aussi bien que des résistances de l'esprit de conservation.

Il faut procéder par parties plutôt que par masse ; décomposer les problèmes et chercher successivement les solutions partielles; résoudre les questions quand et comme elles se présentent, au jour le jour; n'entamer une opération, une agitation , comme on dit si heureusement dans les pays libres, qu'après avoir terminé l'agitation précédente et consolidé la conquête qui en a été le résultat.

Cette identité de vues, cette pénétration intellectuelle réciproque expliquent ou, mieux encore, légitimement absolument l'octroi du blanc-seing.

Le citoyen Gambetta incame k ce point la pensée du vingtième arrondissement, qu'il en est comme l'émanation naturelle et le représentant nécessaire.

En résumé, citoyens, vous aurez non pas un programme nouveau à formuler et un candidat à choisir, mais bien une politique à juger, la vôtre, celle que vous avez inaugurée il y a douze ans et que vous avez depuis pratiquée avec la persistance que l'un met à suivre les desseins mflrement réllécbis.

Il s'agit de déclarer si les résultats obtenus doivent vous engager ft persévérer.

En ce qui le concerne, votre comité n'hésite pas. II vous connaît trop bien pour avoir besoin de vous adjurer, au nom de la patrie républicaine, de donner la consécration d'un nouveau vote k cette politique et à l'homme qui en est la plus haute expression.

La République, dbions-nous en IS76, est fondée. Hais pour s'être amoindries, les diCOcultés n'ont pas complètement disparu; on pourrait même, sans exagération, dire que la ULche la plus ardue reste & accomplir, à savoir : montrer à la France et au monde qu'elle n'est pas senlement la seule forme du gouvernement qot donne satisfaction aux aspirations )es plus élevéu de-l'eaiuit bamain, qui

affranchisse rhomme et le mette en pleine possession de lai-même, maîâ encore la seule qui présente des garanties efficaces de liberté et d'ordre, de paix sociale et d'amélioration matérielle.

La seule qui, par l'introduction, dans une proportion de plus en plus considérable, de la justice dans les rapports sociaux, puisse diminuer les antagonismes, apaiser les haines et conduire la France, par un progrès continu et sans secousses, à une prospérité que les monarchies loi ont toutes promise mais sans la réaliser jamais, et que les catastrophes qui marquent leur fin ont toujours ajournée.

La solution de ce problème , tant et si justement cherchée, est dans nos. mains à tous.

Si nous savons persévérer dans la méthode expérimentée depuis cinq ans et qui a conduit à de si grands résultats, nous ferons la démonstration si impatiemment attendue.

Eh bien, citoyens, nous avons persévéré, et la démonstration est faite.

Jamais une monarchie n'a associé dans d'aussi larges proportions la liberté et l'ordre.

Jamais la paix sociale n'a été aussi complètement assurée.

Jamais la situation matérielle du pays n'a été aussi florissante.

Le philosophe à qui on demandait la démonstration du mouvement s'est mis à marcher.

La République, pour montrer sa supériorité, s'est mise à agir.

Avant de se faire réformatrice, il lui fallait assurer son existence et déloger le pouvoir personnel des dernières positions qu'il occupait.

La tâche était d'autant plus difQcile qu'il importait de vaincre sans avoir recours à la force.

Eh bien, dans une campagne de cinq mois, conduite avec un entrain, une énergie et un tact dont vous n'avez pas perdu le souvenir, le pouvoir personnel , soutenu furieusement par la coalition de tous les partis antirépublicains qui sentaient que c'était là leur dernier espoir, le pouvoir personnel a capitulé.

Avons-nous besoin de dire que votre député a été râm« de cetle victorieuse résistance?

Immédiatement après, on s'est mis à l'œuvre :

315 millions ont été annuellement consacrés aux travaux publics, et particulièrement à rendre nos ports de mer plus accessibles et plus sûrs; à compléter notre réseau de voies navigables et de chemins de fer.

Puis il s'est produit un fait économique sans précédent : un gouvernement qui dégrève sérieusement; 300 millions ont été rendus aux contribuables, et cela en même temps que Ton amortissait la dette publique d'un milliard.

Paul-Louis Courier, ayant remarqué que l'argent des contribuables s'en allait comme entraîné par les lois de la pesanteur vers la cour, — on dirait aujourd'hui l'État, — sans que jamais il en revint rien aux citoyens, en avait conclu que la cour est un bas-fond.

Aujourd'hui, ou bien le gouvernement est à un niveau plus élevé , ou bien la pesanteur a des lois nouvelles, puisqu'il nous revient, grâce à la République, 300 millions de notre argent.

Dans le même temps , nous reconstituons notre matériel de guerre et nous y consacrons 559 millions par au.

Nous nous en tenons à ces trois grands faits de l'ordre matériel.

Au point de vue intellectuel et moral, le bilan non plus n'est pas à dédaigner.

La République est rentrée dans la tradition de la Révolution française en assurant la liberté de conscience par la laïcisation de l'instruction publique, en attendant la séparation de l'Église et de l'État.

La presse, libre de fait, plus qu'elle ne l'a jamais été dans aucun temps, vient de voir voter une loi qui, si elle n'est pas parfaite, est plus libérale cependant qu'aucune de celles qui l'ont précédée.

L'instruction publique, cette préoccupation dominante du présent parce qu'elle est la force de l'avenir, a reçu une dotation qui s'accroîtra encore, mais qui, telle qu'elle est, sera l'étemel honneur des pouvoirs publics qui l'ont proposée et votée.

Entendez plutôt l'éloquence des chiifres :

Le dernier budget de l'Empire, celui de 1871 , se soldait en dépenses par la somme de 26,795,000 francs.

Cinq ans plus tard, en 1876, il s'élevait à 38 millions.

Aujourd'hui nous payons, pour faire de nos enfants des

hommes éclairés et des citoyens dévoués, la somme relati- ▼ement énorme de 106 millions.

G'esl^à-dire qae le budget auquel se mesure la valeur morale d'un gouvernement, celui de l'enseignement, est aujourd'hui quatre fois mieux doté que sous l'Empire, et que depuis 1876, c'est-à-dire depuis que le mouvement républicain s'est accéléré, il s'esl accru dans la proportion des deux tiers.

Ce sont là, il semble, des résultats dont une politique a le droit de s'honorer en montrant aux impatients que le temps n'a pas été tout à fait perdu depuis 1876.

Est-ce à dire cependant qu'il faille se décerner des couronnes et monter au Capitule? Nous n'avons pas de pareilles prétentions. Nous nous contentons de signaler le bien qui a été fait, les progrès qui ont été accomplis et d'en reporter le mérite à la politique que nous défendons, à la méthode que nous préconisons, mais sans nous dissimuler qu'il reste beaucoup à faire.

Nous savons d'ailleurs que le progrès, comme tous les faits sociaux, se soustrait aux lois de l'absolu; qu'il est indéfini;

Que le but à atteindre ressemble à un mirage ;

Qu'après avoir marché longtemps à sa poursuite, on est tout étonné de s'en trouver aussi peu rapproché.

Assurément, il reste beaucoup à faire, au double point de vue politique et social.

La Constilulion de 1875 ne nous a jamais semblé un chef-d'œuvre de mécanique politique, et, tout en la respectant, comme nous respectons toujours la loi, émanation de la souveraineté, nous ne nous en dissimulons pas les défauts.

Le mode de recrutement des pouvoirs publics, leurs attributions et les lois qui règlent leurs rapports nous paraissent devoir être modifiés.

Il nous semble, pour préciser, que la Chambre des députés aurait plus d'homogénéité et d'indépendance si elle émanait du scrutin de liste;

Que le Sénat gagnerait en autorité si sa base était plus large ;

Qu'il y a inconvénient à ce qu'il soit une Chambre faite à rimage de la première et avec les mêmes attributions qu'elle ;

Que le droit de dissolution dont il est investi de compte à demi avec le pouvoir exécutif lui constitue une situation

assez haute pour qu'il renonce à certaines attributions qui, en créant des conftlits entre la Cliambre des députés et lui, Taffaiblissent en le dépopularisant.

Au point de vue judiciaire, nous désirons une réforme de la magistrature sur la base de la sélection combinée avec rinamovibilité.

Au point de vue militaire, nous sommes partisans du senrice obligatoire pour tous, d'une durée égale.

Nous le voulons aussi court que le comporte la sécurité nationale.

Nous le voulons de trois ans, si cette période de temps est compatible avec la solidité de l'armée, en permettant la formation des cadres.

C'est là, pour nous, une condition absolue. Nous voulons être forts pour être libres et respectés.

II est superflu de dire que nous voulons Tinstruction gratuite, libre et laïque.

Nous voulons la décentralisation administrative et là centralisation politique.

Sur ce point, en particulier, nous ne transigeons pas. En laissant la commune indépendante sur le terrain des intérêts locaux, nous la voulons fortement rattachée au pouvoir central. C'est pour nous mieux qu'une question de force pour le gouvernement, c'est une question de vie ou de mort pour le pays.

Cette force du pays, que nous voulons sauvegarder par les institutions civiles et militaii'es, nous voulons qu'elle soit une garantie de paix intérieure et extérieure.

Nous voulons qu'elle soit employée au développement intellectuel de la nation, à son relèvement moral et au développement de ses richesses matérielles.

Quant à celles-ci, nous estimons que la justice ne préside p.is à leur répartition.

C'est là une question brûlante et qui préoccupe à bon droit les esprits qui pensent que l'homme ne vit pas seulement de beau langage.

Nous accordons toutes nos sympathies à ceux que la générosité de leurs sentiments pousse à creuser le problème ardu de l'inégalité des conditions économiques et à chercher les moyens d'y porter remède; mais nous nous gardons des déclamations creuses et des systèmes préconçus, et nous

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