‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta (volume 2)Chapitre 56 sur 97 · CHARONNE · texte numérisé non relu

CHARONNE

II faut rendre celte justice aux meneurs u qu'ils avaient bien choisi leur personnel. Jamais on n entendit un tapage plus persistant ; et si, comme le disaient tout haut beaucoup de braves gens, les braillards étaient payés, ils ont honnêtement gagné leur argent.

« L'immense majorité s*est retirée, emportant de cette triste séance une impression qui ne répond certainement pas à ce qu*espéraient les intransigeants et qui peut se résumer dans ce mot, entendu à la sortie : « Il faut qu*ils aient bien peur de Gambetta pour Tempêcher de parler ! »

Le Temps du lendemain (17 août) donne dans les termes suivants un récit très exact de la fin de la réunion de Charonne :

« M. Métivier ayant déclaré la séance levée, M. Gambetta prend son chapeau, salue et disparaît. Son départ a causé une immense déception. Songez que, pour les gens de bonne foi qui étaient venus là de tous les coins de Belleville, à travers la boue et le mauvais temps, entendre le célèbre orateur était une fête dont une misérable cabale les privait. Il y en avait qui, depuis trois heures, se tenaient dans la cour sous la pluie qui n'a cessé de tomber, sans parapluie, car on les avait fait fermer pour découvrir l'estrade. Leur irritation contre les tapageui*s s*est manifestée en une ou deux occasions d'une façon un peu vive, et il y a eu quelques coups de poing distribués. Pendant près de dix minutes, la foule est restée serrée autour de l'estrade, visiblement stupéfaite de l'issue de la scène à laquelle elle venait d'assister et quelque peu honteuse de n'avoir pu l'empêcher. On semblait ne pouvoir croire que cela fût terminé ainsi. Personne ne sortait.

<* Le citoyen Réties a alors pris possession d'une tribune i|ue personne ne lui disputaitplus.il a essayé de parler,mais chaque fois des huées, des siftlets et des cris de : Vive Gambetta! lui ont couvert la voix. A la fin il est parvenu à crier :

— Citoyens, voilà une belle journée pour la République.

« Ce qui, malgré la tristesse que la soirée causait à la plupart des assistants, n'a pas laissé que de provoquer des éclats de rire.

« Voyant que la foule ne se dispersait pas, le propriétaire de l'enclos a fait éteindre les lampes éleclriqucs et le public

s'est enfin dispersé. Au dehors des groupes échangeaient à haute voix leurs impressions en se retirant. Les uns, tout à leur émotion, s'indignaient de ce qu'on ait pu refuser la parole au plus grand orateur de notre temps ; les autres, s'occupant du jugement des électeurs, disaient : Les intransigeants viennent de faire une bêtise. L'avis général était que l'intransigeance venait de donner de sa façon d'entendre la liberté une idée qui ne la recommandait guère.

<( Deux arrestations ont été opérées dans cette soirée. Un porteur d'affiches du comité révolutionnnaire ayant voulu rompre la ligne d'agents qui barrait la rue Saint-Biaise, a été arrêté pour avoir insulté les agents. Un de ses camarades, qui était allé le réclamer au poste, s'est mis à injurier l'officier de paix et a été également consigné. »

(( Le comité républicain radical de Belleville adressa aussitôt aux électeurs la protestation suivante :

« Citoyens,

« Les comités républicains radicaux du vingtième arrondissement s'associent énergiquement à la protestation de leur candidat. 11 ne dépend pas d'une poignée de drôles, venus on ne sait d'où, de déshonorer le suffrage universel, d'attenter aux droits des citoyens, dé remplacer la discussion par des tumultes de sauvages. H nous reste la liberté du vote, et il ne se trouvera pas dans le vingtième un républicain digne de ce nom qui ne voudra venger, au 21 août, par son suffrage porté sur le citoyen Gambetta, le droit de réunion violé et la liberté de la parole opprimée.

« Concitoyens,

a Notre vingtième arrondissement n'a pas figuré jusqu'ici à l'avant-garde de la démocratie pour subir sans protestation les lâches attentat^ d'une tourbe sans honneur et sans patrie.

« Vive la France !

u Vive la République I

« La commission executive :

« Bureau, Bouvet, Galland, Lebâgub; Mugnier, JoLY, NouRRY, Lbcesnb, Pommibk, Désenfant, Lecler (Edme), H. Palut. ^^

lE. Si

434 CHAROMNE.

Cette déclaration fat affichée dans les deux circonscriptions du XX* arrondissement, en même temps que le compterendu sténographique de la réunion de Charonne.

De nombreuses protestations furent adressées à M. Gambetta de tous les côtés de la France par les comités républicains, les associations syndicales, le cercle des Alsaciens-Lorraine, etc. Presque tous les journaux républicains de Paris et de province s^élevèrent avec indignation contre les scènes scandaleuses de Charonne. (Le Temps, le Journal des Débats, V Union républicaine , le Rappel, le XIX^ Siècle, le Petit XIX* Siècle, le Soir, le Globe, le National, le Siècle, le Parlement, VEstafetlCy VÉvènement, la Presse, la Liberté, Paris, le Mont'Aventin, le Télégraphe, le Gaulois, VIndépendant, la Ville de Paris, le Mot d'Ordre), Les journaux de la réaction et de rintransigeance s* unirent dans une parfaite satisfac tion le Figaro, la, Défense, \o Napoléon, le Pays, le Triboulet, le Citoyen, Y Intransigeant, la Justice, VUnivers, le Monde, VOrdre, le Petit Parisien, la Gazette de France, VUnion, le Français et la Civilisation). La Lanterne, la France (dirigée par M. Genty) et la Paix (journal officieux de TÉlysée) plaidèrent les circonstances atténuantes.

Le 17, le scandale de Charonne eut sa réédition dans le XI* arrondissement où la meute intransigeante envahit la tribune et empêcha MM. Edouard Lockroy et Floquet de prendre la parole. Les deux candidats républicains, après avoir essayé de lutter contre le vacarme et le désordre, durent se retirer. M. Floquet fut frappé violemment à plusieurs reprises.

En même temps, les meneurs intransigeants essayèrent contre M. Gambetta d'une nouvelle manœuvre dont nous reproduisons le récit d'après la République française du li) août :

« 18 août. — Les intransigeants ne devaient reculer devant aucune infamie. Aujourd'hui, le journal de M. Rochefort annonce que M. Gambetta, doutant de sa réélection à Belleville, a posé sa candidature dans Tarrondissement de Vouziers(Ardennes), et qu'il a manqué ainsi à la parole qu'il avait donnée de ne pas solliciter d'autres suffrages que ceux du vingtième arrondissement de Paris. L'Intransigeant ajoute qu'il tient à la disposition de ses lecteurs un bulletin de vote

imprimé à Paris et certainement expédié par les soins du comité de la rue de Surène. Il reproduit même un fac-similé de ce bulletin ainsi conçu :

Élections législatives du 2i août i881.

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