INAUGURATION DE LA STATUE DE DUPONT DE L*EURE
Dans la grande rue, la foale est énorme et déborde souvent la haie de pompiers chargée de protéger le cortège. Les acclamations se succèdent sans interruption : « Vive la République I vive Gambetta ! »
L*estrade dressée en face de la statue, encore recouverte de voiles tricolores, est déjà envahie. Pour prendre place on se presse, on se foule et cette accumulation de personnes causera plus tard un accident qui heureusement n'a pas eu de suites graves.
Le maire prend le premier la parole pour souhaiter la bienvenue à ses invités. M. Spuller s'avance pour parler à son tour. A ce moment, les* voiles qui recouvrent la statae sont enlevés, et Tapparition du bronze qui représente Dupont assis, la tète pensive, est saluée par des cris répétés de : « Vive Dupont de TEure ! vive la République ! » Les musiques jouent la Marseillaise.
Enfin le bruit cesse, et M. Spuller prononce un discours chaleureusement applaudi, mais brusquement interrompu par un craquement de Testrade, dont une partie plie sous le poids. L'orateur disparaît, ainsi que M. Gambetta et toutes les personnes placées près de lui. Heureusement, le plancher mobile n'est pas très élevé au-dessus du sol. Il ny a sur la partie effondrée que des hommes qui gardent tout leur sang-froid, et aucun accident n'est à regretter.
Lorsque M. Gambetta reparait, de longs vivats l'accueillent :
« Mes chers concitoyens, dit-il, il ne faut pas qu'un léger accident, qui ne peut plus se reproduire, car le plancher a touché le sol {Rire général), interrompe et trouble notre fôte. En conséquence j'invite M. Spuller à poui^uivre son discours. » {Applaudissements prolongés et cris de : Vive Gambetta !)
Accueilli par de chaleureux applaudissements, M. Spuller termine son discours.
Après le discours de M. Cazot, ministre de la justice, qui
4 SBPTRMBRR 1881. 457
est accueilli par de vives acclamalions, M. Garnbetta prend la parole :
Mes chers concitoyens,
Nous allons nous retirer; nous emporterons tous au fond de nos cœurs le souvenir et la leçon de cette fête, car ce n'est pas pour le vain plaisir d'élever des statues et de se livrer à la fraternité des réunions populaires que nous sommes ici ; c'est aussi pour faire sortir de ces concours de la reconnaissance nationale non seulement un enseignement, mais le devoir impérieux de modeler notre conduite sur la conduite et l'exemple des hommes que nous prenons pour guides. {Applaudissements unanimes.)
Les statues que l'on élèverait à ceux qui ne les auraient méritées ni par la hauteur d^âme ni par les services rendus, ne seraient que le signe de la décadence d*un grand peuple qui se donnerait le stérile plaisir d'avoir des grands hommes sans avoir de grands fastes. ( Vive adhésion et applaudissements,)
Aussi, entre tous leà hommages, il n'en est pas de plus haut, de plus vivifiant que celui qui s'adresse au plus vertueux parmi ces concitoyens. {Applaudissements.)
Et nous pouvons bien dire aujourd'hui à cet anniversaire toujours cruel du 4 septembre qui, bien qu'il ait été le libérateur à l'intérieur, a été aussi le signe de la chute militaire de la France, nous pouvons bien dire que si le pays ce jour-là a sombré, c'est que la vertu civique lui avait fait défaut au jour de la nécessité historique. {Mouvement, — Bravos et applaudissements prolongés. — Cris de : Vive Gambettal) Oui, citoyens, et vous, femmes, qui assistez à cette cérémonie et qui êtes la meilleure part de la nation, car vous tenez dans vos mains l'avenir même de la patrie... {Longs applaudissements et acclamations)^ songez devant ce bronze à l'enseignement qui en sort! S'ils avaient
436 LE NEUBOURO.
été plus nombreux les cœurs fermes, si elles avaient été plus nombreuses les consciences droites, si la vertu et Tamour de la patrie, le goût de Tindépendance, le culte de la raison, le dédain des jouissances matérielles, avaient été véritablement en possession de la race française; si de tels hommes avaient eu de nombreux pareils, ah! je Tatteste devant Thistoire, nous rayerons la date du 4 septembre, et nous n*aurions jamais connu que celle du 14 juillet 1789. [BravoB répétés et longx applaudissements,)
C*est pour cela qu'il est bon d'élever des statues à ceux qui n*ont jamais failli dans leur conduite, jamais failli dans leur raison, qui n'ont rien cédé ni aux emportements ni aux exagérations de la foule, pas plus qu'au despotisme d'un seul, et qui, toujours suivant In voie droite et rigoureuse qu'ils s'étaient tracée, ont, à travers les impopularités passagères comme les acclamations enthousiastes , marché toujours d'un pas égal vers la conquête de l'idéal , de la justice et du droit. {Bravos et applaudissements prolongés,)
Oui , voilà ce que signifie ce bronze et ce qu'il doit vous redire.
Et savez-vous ce qui m'enfle le cœur d'espérance? C'est de penser que moins de dix ans après cette sombre catastrophe il se trouve en France un simple chef-lieu de canton où il y a assez de cœurs généreux pour élever une statue à un noble fils de la France, et qu'il existe un gouvernement assez libre, assez soucieux de la moralité publique pour s'honorer en envoyant ici le représentant de la justice au pied de la statue d'un garde des sceaux. {Applaudissements prolongés, — Adhésion unanitne,)
Qu'est-ce que cela veut dire. Messieurs? Cela veut dire qu'il faut persévérer dans la voie droite; qu'il faut tenir compte de tout dans la vie publique; que la France n'est pas un canton ni un faubourg ; que la
France a derrière elle une histoire et devant elle un avenir {Mouvement), et qu*il lui faut des citoyens qui soient véritablement fermes et résolus pour accomplir ses destinées. Ces destinées, ne Toublions pas, sont dans la main des hommes, non des individus; je veux dire qu'elles sont dans les mains du peuple, du suffrage universel. S'il s'abandonne, tout est perdu; mais s'il reste véritablement en possession de luimême, tout est possible, et le possible, quand il s'agit de la France, n'a pas de bornes. L'histoire ne peut pas s'arrêter. {Vive la République/ — Mouvement p'olongé. — Applaudissements et acclamations, — Cris répétés de : Vive la République/ Vive Gambetta/)
Prononcé le 4 septembre 1881 AU BANQUET DU NEUB0UR6
Le Neubourg, 4 septembre.
(Compte rendu de la République française,)
Quatorze cents convives ont pris part au banqaet sous la présidence de M. Gambetta.
Au dessert, le préfet ^porte un toast à M. Grévj. M. Picard, conseiller général, boit au gouvernement et à son représentant M. Cazot.
Le garde des sceaux, répondant à M. Picard, parle de la réorganisation de la magistrature et de l'extension à donner à la compétence des juges de paix. 11 boit à la justice, à la justice souveriiine, à celle qui est la servante héroïque du droit et la pierre angulaire de l'édifice républicain. {Applaudissements répétés,)
M. Papon porte un toast à Tarmée, accueilli par des bravos répétés et les cris de : Vive l'armée !
Le général Borel et le général Lecointe affirment en quelques paroles éloquentes le dévouement de Tarmée au pays et à ses institutions.
M. Dréo rappelle les anciens combattants de la cause républicaine.
M. Develle boit au président de la Chambre.
M. Gambetta se lève et prend la parole.
Mes chers concitoyens.
En me levant à mon tour devant vous pour répondre non seulement au toast fraternel qui vient de
4 SEPTEMBRE 18ël. 461
m*être porté, mais aussi aux sentiments que vous avez bien voulu m'exprimer dans cette journée, je suis surtout dominé par la pensée de répondre à ce que je crois être la préoccupation de vos esprits. Je voudrais, en quelques paroles très brèves et aussi claires que je pourrai le faire, traduire ce qui me paraît être le résultat de ce grand travail électoral et de la décision suprême que la France vient de rendre il y a quinze jours, et qui se complète ce soir. Non pas que j'aie la prétention ni Timpertinence de vouloir, avant que cette Chambre soit réunie, avant qu'elle ait reformé ses cadres et son homogénéité, de vouloir tracer Tesquisse d'un programme ministériel. J'engagerai même mes compatriotes, mes collaborateurs, à s'inspirer de ces réserves et à ne pas empiéter plus longtemps sur les attributions du pouvoir exécutif.
Non, ce n'est pas la préoccupation qui doit vous agiter ; et ce ne serait pas, d'ailleurs, celle que je voudrais satisfaire. Je voudrais savoir et. expliquer à mon tour quelle a été la pensée dominante du pays dans ces dernières assises du suffrage universel. Je crois qu'on pourrait la résumer d'un mot : La République, inaugurée au mois de février 1875, d'une façon légale et parlementaire, a accompli la première partie de sa tâche, qui était de rendre incontestée son autorité sur toute la surface du territoire. Si la République, après s'être affermie à l'intérieur, s'est fait reconnaître et respecter au dehors, elle a aujourd'hui une autre tâche que le pays a marquée d'une façon nette et précise : il faut qu'elle fasse pour ceux qui ont eu confiance en elle sur toute l'étendue du pays, il faut qu'elle fasse honneur à ses engagements ; il faut qu'elle apporte dans le cercle des pouvoirs publics, aussi bien que dans les diverses branches de l'administration générale de l'État, la moyenne des réformes qui sont réclamées par l'opinion. (Vive adhésion, — Applaudissements.)
462 BANQUET DU NKUBOURO.
Le pays a fait un pas ; la France a parlé : les pouvoirs doivent obéir; mais, Messieurs, c*est surtout dans Tordre, dans la marche à suivre, que résidera la difficulté. J*ai dit, il y a quelque quatre ans, que Tère des périls était fermée, que celle des difficultés s'ouvrait. Messieurs, Tère des difficultés n'est pas close. Les difficultés se déplacent; ces difficultés, dont nous avons eu raison et dont nous avons triomphé, c'était le renversement du pouvoir personnel, c'était l'épuration de l'administration, c'était la reprise de l'autorité légitime du pouvoir séculier et civil sur les empiétements de l'esprit ecclésiastique (Longs applaudissements et bravos); c'était la refonte et le remaniement complet d'une législation séculière. Ces choses sont faites maintenant : il faut aller plus loin ; il faut marquer encore un pas en avant; il faut fournir une seconde étape sur la route du progrès républicain. (Adhésion générale et bravos.) Mais il faut aussi bien se garder de vouloir tenter tout à la fois. Oh! je sais bien qu'on a fait des programmes très étendus, très complexes, très variés. Si l'on prenait ces programmes et qu'on les mit à. la suite les uns des autres et qu'on voulût les appliquer, je demanderais ce qu'on laisserait à faire au vingt et unième siècle. (Rires et marques d'approbation.) Je ne crois pas, Messieurs, que ce soit là le sentiment de la France. Elle ne demande pas que toutes ces questions posées soient résolues : elle demande qu'on prenne une question, qu'on s'y attelle, qu'on Tétudie, qu'on la formule en projet de loi et qu'on la résolve enfin dans la législation. (C'est celai Très bien! très bien! Applaudissements.) Quand une question sera résolue, la suivante se posera et, par les mêmes procédés d'examen, de volonté et de ténacité, on résoudra la seconde ; puis on passera à la troisième. (Nouveaux applaudissements.)
Si l'on veut aborder toutes les questions à résoudre et si l'on veut que le programme à réaliser en un cer-
tain temps comprenne toutes les questions, on aboutira à l'impuissance, à la division, à la confusion et, prenez-y garde! à la lassitude du pays.( Vive approbation et applaudissements,) Je ne reviens pas sur ces questions; je n*ai pas à les reproduire ici. Le pays en a élé saisi, et il appartiendra à la Chambre de faire le départ et de dire par laquelle il faut commencer.
Mais je m'abstiendrai aujourd'hui sévèrement, complètement, d'aborder aucune de ces questions, parce que l'heure n'y est pas propice. Ce que je recommande h mes amis, c'est de ne pas faillir à la méthode que nous avons suivie jusqu'ici et qui est une méthode de véritable intelligence politique.
Elle consiste à bien se préoccuper de ce que veut réellement le pays dans sa grande majorité, à faire de la politique pour le pays tout entier, à chercher le véritable point d'appui de la démocratie en ellemême, à renoncer soit à vouloir lui faire marquer le pas sur place, soit à vouloir la faire reculer, soit à vouloir l'emporter trop rapidement sans avoir bien assuré le sol sur lequel elle doit poser le pied. (Applaudissements et acclamations. — Vive et unanime adhésion.) Je sais bien que cette méthode rencontre des adversaires, soulève des critiques ; mais elle est faite pour être livrée à la dispute des hommes. La critique, nous l'appelons ; la discussion, nous la réclamons; mais ce que nous tenons à constater, c'est que lorsqu'on consulte la France dans sa généralité sur cette méthode et sur cette politique, sa réponse est triomphante et victorieuse. Vous la connaissez. Ëh bien, quand la France a parlé de cette manière, il faut persévérer, car la persévérance, en ce cas, c'est la discipline, Tobéissance envers la souveraineté nationale. Je dis « la France », Messieurs. Oh! il y a bien des intérêts rivaux dans ce pays, bien des variétés de mœurs depuis le nord jusqu'aux rives de la Méditerranée, et de l'est à l'ouest. Nous venons de voir sur
464 BANQUET DU NKUBOURO.
cette carte électorale si découpée , si tronçonnée , nous venons de voir, dis-je, bien des contradictions qui ne s*expliqueraient pas si on ne connaissait par le détail, par le menu, les mœurs, les traditions de certaines provinces de la France. Vous savez bien de quoi je veux parler ! Vous avez bien vu que pendant que la France était transportée du même mouvement pour assurer le triomphe et le succès de ridée la plus complète, la plus rationnelle, il y avait des points dans cette même France qui, au contraire, semblaient résister à ce mouvement et prendre pour porte-drapeau, pour expression de leur opinion, les fauteurs les plus avérés de Tesprit de lancien régime ! {Adhésion et applaudissements.) Eh bien, je dis qu1l y a là une indication; il ne s*agit pas de ne pas marcher; mais il faut marcher d'une manière pondérée et mesurée. Je dis qu*il faut, quand on accomplit un acte, lorsqu'on touche au vieil échafaudage qui est encore debout, il faut savoir d'avance quelle sera dans les faits la conséquence des réformes partielles que Ton accomplit, ou des réformes totales, si on peut les faire totales.
Et il faut bien se garder d'imposer contre la volonté manifeste du pays, eu dehors de sa préparation, de son adhésion, des réformes qui pourraient être admirables sur le papier, mais qui seraient tout simplement un point d'appui donné à la réaction. La France s'habitue depuis tantôt cinq ans aux mœurs de la liberté ; et ce n'était pas chose facile dans un pays aussi nerveux, aussi susceptible, aussi habitué à l'impression, pour ainsi dire, du vent qui passe, que de lui faire supporter ce régime de la liberté complète, de la discussion et de la critique. (Très bien! très bien!) Eh bien, elle y est faite, à ces mœurs. Rien ne l'épouvante plus, rien ne l'émeut. Et quant à moi, je crois que l'expérience de la liberté de discussion est coucluante pour ceux qui la réclament môme illimitée I
(Applaudissements.) Vous voyez qu'il est nécessaire de faire cette éducation successivement sur tous les points du fameux programme républicain, et que ce n*est que peu à peu, quand on a démontré l'injustice des attaques et Tinnocuité de la liberté, que Ton peut, véritablement d'accord avec les mœurs, modifier la législation. Croyez bien qu'il y aurait grand péril à se porter trop en avant de l'opinion ; on serait à la merci de je ne sais quel mouvement de réaction, de je ne sais quelles émotions extérieures qui pourraient parfaitement, à un moment donné, causer de bien profondes et de bien douloureuses surprises. Je crois, Messieurs, que la sagesse consiste à faire tous les jours quelque chose, mais surtout à s'abstenir de vouloir tout faire à la fois. (Marques nombreuses cTapprobation et bravos.) Vous me direz que cette politique est peut-être une politique terre à terre qui néglige les grands coups d'aile, qui ne change pas le monde et ne le transforme pas en quelques minutes. Cela est vrai, Messieurs ; mais ce que je sais, c'est qu'il y a eu des époques où l'on a voulu transformer le monde par décrets^ en noircissant quelques rames de papier, et que depuis soixante-dix ans il en est résulté ceci, que ces tentatives chimériques, mal conçues, en désaccord avec la conscience générale du pays, nous ont valu les terribles retours qui ont failli nous accabler. (Mouvement,) Je passe, car avant nous d'autres que nous ont tenté ces aventures, et il faut toujours examiner l'histoire du passé pour se garder de commettre des fautes dans le présent. On l'a dit avec raison : C'est l'histoire, celle de notre pays surtout, qui doit nous apprendre à nous connaître nous-mêmes. Il ne faut rien laisser au hasard, rien laisser aux entreprises de l'ennemi qui toujours guette, qui n'est pas abattu, qui ne cède. pas, qui est toujours là, servant de lien et de ciment à tous les adversaires-nés de l'installation de la démocratie aux affaires. Il faut donc le dé-