‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta (volume 2)Chapitre 66 sur 97 · A HONFLEUR · texte numérisé non relu

A HONFLEUR

Honfleur. (Dépêches de la Hépublique française.)

Le second banquet de HonÛeur, qui a eu lieu ce matins à neuf heures, réunissait environ cinq cents convives, presque tous ouvriei*s du port, du commerce et de Tindustrie.

M. Monod, préfet du Calvados, porte un toast au président de la République, à M. Jules Grévy. <' Nous honorons en lui, dit-il, le premier fonctionnaire de TEtat, le premier serviteur du pays, choisi par nous-mêmes, puisqu'il l'est par nos mandataires. Nous lui sommes reconnaissants de remplir dignement, pour le bien de la patrie, cette grande fonction, et nous saluons en lui la plus haute émanation de la volonté nationale. » [Vifs applaudissements.)

Le préfet constate que la victoire remportée aux dernières élections du Calvados est due à la modération et à la sagesse du parti républicain. 11 termine ainsi : « C'est un grand bonheur pour moi de me réjouir de cette victoire avec vous, avec le grand patriote qui préside à cette fête, et de le faire dans cette ville si anciennement et si profondément républicaine (Applaudissements), qui a été au milieu de nos désastres le refuge de nos soldats malheureux, les sauvant ainsi de la captivité, et qui, de tout temps, a donné T exemple du libéralisme et de la fidélité aux convictions démocratiques. » (Bravos et applaudissements répétés.)

M. Michelon prend la parole en ces termes : « Je porte

un toast qui est sur lobtes les lèvres, dans tous les cœurs : au grand citoyen qui n*a jamais désespéré de l'avenir de la patrie; au membre du gouvernement de la Défense nationale, au président de la Chambre des députés, à M. Gambettaî » {Salve d'applaudissements, — Vive la République! Vice Gambetta !) M. Gambetta prononce le discours suivant :

Messieurs, le toast que notre ami Michelon vient de porter est, permettez-moi de vous le dire, le véritable couronnement, la fin naturelle de cette fête rraternelle que vous m'avez donnée depuis que je suis parmi vous.

C'est au nom de la population ouvrière, travailleuse, de Honfleur que M. Michelon vient de parler; et moi je veux lui répondre au nom précisément de cette démocratie républicaine de la France entière, de cette démocratie amoureuse de Tordre, qu'elle ne veut pas séparer de la justice. (Vifs applaudissements,)

Il n'y aurait pas de fête véritablement républicaine si on n'entrait en communication étroite et frater^ nelle avec toutes les couches de la démocratie con^ temporaine. {Bravos et applaudissements.) Soyez bien assurés, mes chers amis, que ce qui est mon souci constant, ce qui est le but toujours poursuivi à travers les difficultés et les chemins couverts de la politique, c'est l'affranchissement et l'émancipation du peuple des travailleurs. (Adhésion unanime et applaudissements prolongés,)

Il y en a peut-être, et il y en a trop eu dans le passé, qui ont poursuivi, ou dit qu'ils poursuivaient cette émancipation sociale, but définitif de la Révolution française, mais qui la poursuivaient par une politique trop connue et bien caractérisée, la politique des ma^ nifestations stériles. Je pense qu'instruite par Texpé-^ rience, par les plus sanglantes expériences, la démo«, cratie nouvelle, — celle que nous servons et celle, à laquelle nous appartiendrons, quelles que soient

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les sottises qu'on ait débitées à cet égard, jusqo*aa dernier souffle de notre vie, parce que, sorti d^elle, nous ne roulons pas, nous ne pouvons pas noas séparer d'elle. — je pense que cette démocratie comprendra nos efforts et s'y associera. Mres acclamiaiions,) Eh bien, je dis qu'autrefois ou a fait une certaine politique d'émancipation sociale ; mais nous la comprenons autrement. Oui, je pense que la politique ne serait qu'un art stérile, un jouet à l'usage des rhéteurs, si elle n'avait pas pour but de travailler à Fémancipation de l'individu d'abord, à un plus grand accroissement de la justice et, s'il faut dire le mol, de bonheur parmi les hommes réunis. *Applamdis$ememU unammes.) Mais je pense aussi qu'il importe de ne pas leurrer de promesses irréalisables ceux qui n'ont que le capital de leurs bras et à qui la société n*a pas encore pris la précaution d'assurer le capital de Tinielligence. {Vifs appiaudissemenU.) Je pense que si tout se tient dans la société, il faut cependant avoir un ordre et une méthode d'action et savoir commencer par le commencement: et c'est ce que nous avons essayé de faire en face de ces problèmes complexes qu'une formule ne pourra jamais résoudre comme par un coup de baguette. Nous avons regardé, et nous n'avons pas regardé à nous tout seuls, mais avec nos frères, avec nos prédécesseurs dans la carrière, avec nos penseurs et nos philosophes, et nous avons vu que la première chose qu'il fallait faire, c'était de prendre la cervelle de Tenfant et de la meubler... (youceattx applaudissements et bravos}, de Téclairer, et cela d'une certaine manière qui est la seule digne d'un peuple libre, c'està-dire de l'éclairer à la pure lumière de la raison et de la science, au lieu de la laisser dans les ténèbres de la crédulité et de la superstition ! (Bravos et appiattdissements prolongés.) Nous pensons que l'éducation, celle éducation universelle, est la pierre angulaire de la rénovation sociale ; qu'avec elle on peut tout entre-

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prendre^ et, dans tous les cas, tout commencer. ( Vifs applaudissements,)

Est-ce à dire que parce qu'on aurait ouvert des écoles, donné des maîtres et des professeurs, poussé la sélection et le choix entre les intelligences jusqu'au plus haut degré de renseignement scientiGque, estce à dire que tout serait fini et qu'il faudrait se reposer? Nullement. Il est toute une série de mesures et d'institutions à organiser, non pas que l'Etat doive les créer de toutes pièces en se substituant à la liberté individuelle, à l'efifort des énergies associées ; mais, Messieurs, quand les individualités sont impuissantes, quand cette collection, cette réunion, cette association de volontés libres et d'efforts individuels avortent, il reste une grande et haute personne sociale, le pays, l'État, qui se doit à lui-même d'intervenir, non pour opprimer, mais pour imprimer le mouvement ; non pour se substituer à la volonté des citoyens, mais pour l'encourager, la soutenir, l'aider, la porter pour ainsi dire sur les bras, et amener chaque citoyen à l'épanouissement complet de son intelligence et de sa raison. (Salve d'applaudissements.)

Eh bien, nous pensons. Messieurs, que ces choses peuvent être faites, et faites sans aucune espèce de secousse, de soubresaut, en s'informant de ce qu'il est désirable et possible d'établir, au point de vue des institutions de prévoyance, de crédit, d'assistance, de secours mutuels. Nous pensons, de plus, que ces choses-là ne sont pas tellement unies entre elles que Ton ne puisse parfaitement les isoler, les séparer, les résoudre à part chacune l'une de l'autre; que c'est là la tâche qui incombe précisément au législateur soucieux des progrès d'une démocratie.

C'est alors qu'il sera permis d'entrevoir, et très prochainement, je crois, ce grand mouvement de rénovation sociale. Il est déjà commencé ! Cette liberté d'association tant réclamée, si justement réclamée,

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eh bien ! elle a été concédée en ce qu'elle a d'immédiatement pratique ; on a reconnu qu'il fallait que les ouvriers et les patrons pussent s'associer entre eux ou séparément, qu'il était juste et pratique de leur reconnaître la personnalité civile, le droit d'acquérir, de posséder, de transmettre, enfin que cette association fût établie aussi bien pour l'épargne que pour la production ; et c'est là ce que l'on appelle le régime des syndicats libres, des syndicats professionnels.

Je sais bien que cette loi attend à la porte du Sénat. Messieurs, je ne suis pas, vous le savez bien, l'ennemi du Sénat : je le crois nécessaire ; mais je suis, en revanche, l'ennemi des résistances inutiles ou offensantes pour la nation, et je ne crois pas à leur durée. {Applaudissements prolongés.)

Voilà, Messieurs, dans quelle voie nous nous sommes engagés sagement mais fermement. L'heure n'est pas aux discours ; nous allons nous séparer : le temps presse, mais vous pouvez être assurés, et en garder fidèlement le souvenir, qu'en ce qui touche à tous ces intérêts qui ne sont pas des intérêts de classe, — je proleste contre ce mot, — qui sont les intérêts de la démocratie républicaine, qui est aujourd'hui toute la nation, il pourra y avoir des esprits plus heureux, des intelligences plus fortes : il n'y aura jamais de cœur plus sincère et de foi plus loyale dans vos destinées et dans l'avenir de la patrie républicaine. {Salve dapplaudissements, — Acclamations prolongées. — Cris de : Vive la République! Vive Gambetta!)

A la sortie du banquet, M. Gambetta est monté en voiture pour se rendre à la gare. Sur le parcours, les ouvriers du port lui ont fait une ovation enthousiaste et ont voulu dételer et traîner sa voiture. M. Gambetta s'est énergiquement opposé à cette manifestation, disant : « Les chevaux sont faits pour traîner et non pas les hommes. >» La foule a accompagné le président de la Chambre jusqu'à la gare et lui a fait une dernière et très chaleureuse ovation.

Prononcé le 7 septembre 1881 AU BANQUET DE PONT-L'ÉVÊQUE

(calvador)

Pont-rÉvéque, 7 septembre.

(Compte rendu de la République française.)

A son arrivée à Pont-rÉvéque, M. Gambetta a été reçu par M. JuUien, maire, qui a prononcé le discours suivant :

« Monsieur le président, Monsieur le délégué du ministre de la marine, j'ai Thonneur de vous souhaiter, au nom de cette ville et du conseil municipal, nos souhaits de respectueuse bienvenue.

« Nous considérons ce voyage. Monsieur le président et Monsieur le délégué, comme la marque de [la plus haute sympathie que le gouvernement pouvait nous donner.

« En ce qui vous concerne plus particulièrement, Monsieur le président, permettez-moi de vous rappeler qu'à une époque lugubre vous avez su comprendre que résister à Tennemi, fût-il fort, c*était encore sauver la France. Et, au nom de notre ville, je vous exprime nos sentiments de profonde gratitude pour avoir épargné au pays une troisième invasion. {Vives et nombreuses acclamations.)

« Vous trouverez ici. Monsieur le président, des cœurs fermes et dévoués qui depuis longtemps, avec des obstacles multiples, luttent pour le triomphe de la République. Satisfaits aujourd'hui du succès, nous conserverons de votre visite, Messieurs, un souvenir inaltérable. » {Bravos et ap» plaudissements prolongés. — Cris : Vive la République ! Vive Gambetta !)

M. Gambetta a répondu :

Monsieur le maire. Messieurs, vous pouvez croire

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que c'est avec un profond sentiment de joie que je viens au milieu de vous; et je n'oublie pas que j^y viens au lendemain d'une victoire qui vous a coûté de longs efforts , mais qui n'en est que plus glorieuse et plus fructueuse. En venant ici, vous savez que je viens pour m'enquérir de vos intérêts et pour prendre une part aussi active que possible au développement de votre prospérité économique.

Tout à l'heure, j'espère avoir le plaisir de voir de plus près ces produits magnifiques que vous avez ajoutés à la fortune de la France. {Vifs applaudùiemenis, — Cm de : Vive la République! Vive Gambetta!)

Un enfant, s^avançant vers M. Gambetta, le complimente et lui offre, au nom des écoles, un superbe bouquet. M. Gambetta dit à cet enfant :

Mon cher enfant, je vous remercie d'avoir pensé à moi; je vous remercie de m'ofTrir ces fleurs. Je les accepte comme une marque de votre jeune patriotisme.

Je n'aime pas beaucoup qu'on parle politique avant l'âge; mais quand on parle de l'avenir de la France, j'applaudis, car c'est là une pensée qui ne saurait trop enthousiasmer les jeunes cœurs. C'est la jeunesse qui est, en effet, l'avenir de ce pays; mais elle ne pourra le réaliser complètement que si elle est ardente au travail, appliquée à l'étude et soucieuse de ses devoirs. Par la manière dont vous avez exprimé vos sentiments, je vois que dans ces écoles dont vous pariiez tout à l'heure vous avez véritablement reçu les bons principes.

Je vous remercie. Rien ne me touche davantage que les manifestations de la jeunesse; et vous ne pouviez pas choisir de symbole qui vous ressemble plus que ces fleurs, car vous êtes le printemps de la France. {Applaudissements prolongés et acclamations.)

A deux heures, le [président de la Chambre a visité le

concours de juments poulinières organisé par M. Perrine,administraleur des courses de Pont-l*Évôque.

Un banquet de trois cents couverts a réuni le soir, à riiûtel de ville de Pont-rÉvêque, M. Ganibetta, M. Courejolles, représentant le ministre de la marine, MM. Spuller, d'Osmoy, Duchesne, Maugcr, Henry, députés; le préfet et les sous-préfets du Calvados, les maires de Caen, de Lisieux et de Hontleur, les principaux éleveurs de la région, M. Popoff, commissaire des haras russes, etc.

Le préfet porte la santé du président de la République; M. Henry, député de Caen, et M. JuUien, maire de PontrÉvéque, portent la santé de M. Gambetta.

M. Gambetta prononce le discours suivant :

Messieurs, je suis très touché des divers toasts que Ton veut bien porter à ma santé et je suis tout prêt à y répondre.

Cependant, je veux faire observer à nos amis qui ont eu la première idée de cette réunion, que ce n'était pas tout à fait sous cette forme que nous l'avions comprise, car la fête d'aujourd'hui est une fête à laquelle on avait songé depuis déjà longtemps; si je ne me trompe, l'idée en remonte à trois ou quatre années en arrière.

11 aurait peut-être été plus fructueux de reproduire exactement notre première réunion... (Sourires.) Mais puisqu'un nouveau dîner, en petit comité, n'a pas paru possible, il ne faut pas nous en plaindre, mais il nous faut certainement changer le caractère de la cérémonie. {Rires.)

En effet, Messieurs, il y a de cela trois ans, des hommes dévoués, — les mêmes qui sont ici, — m'ont entretenu assez longuement de cette grande et belle industrie normande de l'élevage du cheval français, et j'ai pu, dans une certaine mesure, comprendre leurs visées, m'associer à leurs efforts, et les aider dans la poursuite du but qu'ils ont si pleinement et si complètement atteint aujourd'hui. Je leur dis alors : Si

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