BANQUET DE PONT-L'ÉVÊQUK
VOUS voulez que nous fassions une œuvre sage et vraiment pratique, ne soyons pas trop nombreux pour être sûrs de mieux nous entendre; réunissons-nous chez Tun de vous, — qui a été primé et médaillé aujourd'hui, et justement, car ses produits figuraient parmi les plus beaux : c'est M. Balvay. [Applaudissements,)
Il nous reçut chez lui avec ses amis. . . je ne les citerai pas tous, parce que ce serait très long, mais j'ai été \rès heureux de voir aujourd'hui qu'ils étaient à la tète de ceux qui ont obtenu les récompenses et les primes de ce magnifique concours de Pont-rÉvèque. Messieurs, on peut avoir organisé des concours plus nombreux, mais, de l'avis de tous ceux qui s'y connaissent et que j'ai bien interrogés, on n'en a jamais vu de plus beau que celui d'aujourd'hui. [Vifs applaudissements,)
Il y avait là le représentant de l'administration des haras, et. Messieurs , il ne faut pas oublier cette administration , parce qu'elle sert grandement à la propagation de l'élevage du cheval ; elle lui donne les règles et quelque chose qui pèse bien aussi : la subvention» la prime en argent. (/?ires et marques d'approbation.) Elle a aussi le pouvoir d'accumuler les notions techniques , les ressources de toute nature , en les empruntant à l'Angleterre, à l'Allemagne, à l'Autriche, à la Russie, car nous sommes dans un pays où l'on s'occupe surtout des trotteurs, et j'ai rencontré sur le terrain des courses le commissaire russe, M. Popoff, qui commence à être inquiet. . . heureusement ! . . . [Hilarite),,, de cette rivalité pour ses trotteurs russes. [Rires et applaudissements répétés,)
Eh bien. Messieurs, dans cette petite réunion d'il y a trois ans, je fis ce que j'ai l'habitude de faire quand je suis avec des hommes spéciaux, et je vous assure qu'il n'y a pas pour moi de travail plus fructueux et plus agréable que de me rencontrer avec ceux auprès desquels je peux m'instruire; au lieu de leur porter
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des toasts et de leur faire des discours, je leur dis : Causez des choses que vous savez et que j'ai besoin d'apprendre. (/ître» et applaudissements.)
Voilà comment, ce soir-là, à trente ou trente-deux, car je crois que nous n'étions pas plus nombreux, on donna la parole à chacun des convives, qui étaient tous les gens spéciaux, les uns parce qu'ils avaient une longue pratique de l'administration des haras, les autres parce qu'ils possédaient cette expérience que l'on acquiert le jour, en risquant son capital, en travaillant sur son propre fonds à des améliorations. Un premier résultat sortit de cette longue et utile conversation, grâce à l'initiative d'un homme que je veux nommer, M. Degoux-Longpré. . . Je ne le vois pas. . .
Plusikurs voix. — 11 est là!
M. GAMBtTTA. — Oh! je sais bien qu'il ne peut pas manquer ici! Il en sortit, dis-je, ce petit plan que l'on rappelait tout à l'heure, et que connaît bien M. Henry, que nous compterons désormais parmi nos collègues à la Chambre des députés, — ce qui me dispensera d'autant de pousser tout seul à l'étude de la question chevaline. [Rires et applaudissements.)
Ce petit plan, très modeste au début, s'agrandit, se développa comme toutes les choses qu'on fait sagement et dont on s'occupe tous les jours. On est parti d'une subvention bien petite, bien exiguë ; aujourd'hui, nous sommes en route, je l'espère, pour la création d'un centre nouveau, — oh ! il ne faut blesser personne, — qui sera aussi important que tous les autres. [Oui! oui! — Très bien! — Applaudissements,)
Eh bien, chemin faisant, — et je ne veux pas abuser des mots techniques , — je me garderai bien d'avoir l'air de connaître l'hippiatrique, la science de l'élevage... [On rit.) Mais j'ai beaucoup causé, et comme il n'est jamais interdit de retenir les paroles qu'on a entendues, je me suis fait aussi ma petite idée sur la marche de votre grande industrie. Je ne vous ennuie-
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rai pas en vous en entretenant ce soir, parce que vous êtes trop nombreux... {Parlez! parlez/) Si j'avais pu réaliser le plan que nous avions conçu, mon excellent ami M. Jullien et moi, si Ton avait organisé de petits groupes, j'aurais demandé à Tun ce qu'il pense des jumenteries, à l'autre du croisement qu'il emploie au point de vue du développement et de Ténergie des membres; à d'autres, j'aurais adressé des questions relatives au sang à donner aux chevaux et aux conséquences de l'emploi du pur sang; je leur aurais demandé s'il n'y avait pas lieu de se préoccuper de la force du support, de la solidité du dessous, de ce jarret que le poids du dessus et une puissance muscuKiire considérable peuvent compromettre.
Je n'insiste pas, Messieurs, vous me comprenez bien tous. (Hires et applaudissements,)
J'aurais pu causer aussi, avec les divers représentants des autres cantons ou des autres arrondissements, de cette belle production qui s'étend non seulement dans tout le département du Calvados, mais qui déborde sur l'Orne, sur la Manche...
M. d'Osmoy, député de CEure. — Et sur l'Eure.
M. Gambktta. — ... et sur l'Eure... J'allais le dire, mon cher d'Osmoy, car je ne puis pas oublier que vous représenlez l'Eure. [Rire général et bravos,)
Et alors nous aurions pu agiter la question de savoir quel est le meilleur système, de la prime ou du pensionnement, ou s'il n'y aurait pas lieu de provoquer la création complémentaire ou supplémentaire d'un autre concours départemental.
Ce sont là des questions qui, toutes, vous intéressent, vous passionnent, et, permettez-moi de le dire, qui me passionnent aussi, car je crois qu'on peut très bien se passionner, à tour de rôle, pour tous les intérêts français, à mesure qu'on les rencontre sur les différents points du territoire. (Vive et unanime approbation. — Applaudissements prolongés,)
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Je crois aussi que, à proprement parler, la fonction d'un homme politique n'est pas de substituer ses visées personnelles à celles des divers groupes intéressés, mais de s'en aller, comme je tâche de le faire à travers cet incomparable pays de France, dans ces voyages que j'ai entrepris il y a tantôt quinze ans, m'informant, m'instruisant ici des questions agricoles, là des besoins de l'industrie; ici, des intérêts commerciaux et maritimes, et partout. Messieurs, des intérêts de ceux qui n'ont d'autres capitaux que leurs bras... (Bravos et applaudissements prolongés), interrogeant tour h tour ceux qui représentent toutes les branches de cette immense activité nationale et tâchant de revenir au centre, à Paris, chargé non pas d'honneurs et de flatteries, mais de renseignements, d'indications et de notes, comptant sur mon travail et sur la bonne volonté de tous pour en faire sortir une amélioration et un progrès. (Salves d'applaudissements, — Au moment ou l'orateur va reprendre la parole, de longues acclamations se font entendre pendant quelques instants,)
Eh bien, Messieurs, aujourd'hui j'ai tenu à vous voir de près, et surtout à voir ces éleveurs, ces producteurs, ces hommes de patience qui ne reculent devant aucun eflbrt, qui ont sacrifié bien de l'argent et qui ont, chose rare aussi, refusé d'en gagner en refusant de livrer à l'étranger des produits qui honoraient l'industrie française. (Bravos et applaudissements,)
Je les ai vus, j'ai tenu à m'approcher de chacun d'eux, à voir, à étudier de près, toujours avec le concours des hommes spéciaux que je remercie d'avoir bien voulu m'accompagner et m'apporter leurs lumières, à juger sur ce qui avait été fait. Or, je le déclare, ce qui a été fait est un résultat superbe, merveilleux, et je pense qu'il est temps, grand temps qu'on le reconnaisse en haut lieu et qu'une féconde initiative soit prise s'il y a quelque amélioration à apporter, quel-
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que règlement à modifier, quelque nouvelle institution à fonder. (Nouveaux applaudissements.)
Quant à moi, Messieurs, comme je vous Favais dit il y a quatre ans , et comme ma présence ici vous le prouve, j'ai tenu ma parole; je vous tiendrai encore parole, et si vous avez besoin de moi, je serai tout à vous. ( Vive adhésion et applaudissements.)
Je bois donc à l'industrie chevaline du Calvados et des beaux déparlements qui le bordent, et je bois. Messieurs, à votre excellente solidarité républicaine, car il importe assez peu, en fin de compte, qu'il en soit resté trois sur sept. (Aires approbatifs.) Le progrès est dessiné, Torientation est marquée, et je connais trop bien l'esprit de ces populations pour douter de l'unanimité à la première épreuve. (Marques de vive appro* bation. — Applaudissements.)
J'ignore si, dans cette assemblée, il en est qui n*ont pas encore épousé la cause commune de la nation ; s'il y en a, je fais appel à leur patriotisme et je les ajourne à quelques années; alors, il n'y aura plus ni dissidences, ni divisions; je reviendrai d'ici là au milieu de vous ; mais ce jour-là, au grand jour de la fête prochaine, — car qu'est-ce que c'est que trois ou quatre années dans la vie d'un peuple? — nous trouverons tous les Normands unis sous le drapeau de la République. [Applaudissements et acclamations prolon^ gés. — Marques unanimes d'approbation. — Toute Cassis^ tance se lève. Les convives du banquet se rapprochent et se pressent autour de M. Gambetta pour le saluer et le féliciter.)
En quittant le banquet, M. Gambetta s'est rendu à la gare. Le train qui le ramenait à Paris s'est mis en marche au milieu des cris de : « Vive Gambetta ! » poussés par la foule qui avait franchi les barrières et envahi le quai de la gare. La ville était brillamment illuminée.
Prononcé le 25 octobre 1881 AU BANQUET DU HAVRE
Nous raconterons dans le volume suivant quels furent, pendant les mois de septembre et d'octobre 188i, les principaux incidents politiques qui préparèrent la chute du cabinet présidé par M. Jules Ferry et i*avènement du ministère du 14 novembre.
M. Gambelta, qui avait passé la fîn du mois de septembre en Allemagne, était revenu à Paris le iO octobre. Après avoir eu, le 13 octobre, une première entrevue avec le président de la République, il accepta Tinvitation qui lui avait été adressée par la municipalité du Havre à visiter le port de cette ville.
Nous reproduisons, d'après la République française, le compte rendu sténographique du banquet du Havre :