SÉANCE DU II AVRIL
INCIDENT
Présidence de M. Gambetta
Discussion d'une interpellation relative à l'expédition
de Tunis*.
M. Janvier de la Motte interpelle le cabinet sur Texpédition entreprise par lui en Tunisie.
M. LE pRï(:siDENT. — La parole est à M. le président du conseil.
M. Jules Ferry, président du conseil, ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, — Messieurs, le Gouvernement aurait devancé spontanément les explications qu*on vient de lui demander s'il avait cru pouvoir ajouter quelque chose h celles qui ont été données, il y a si peu de jours, à cette tribune, et que la confîance unanime de la Chambre a bien voulu accueillir. {Marques nombreuses d*approbation à gauche et au centre,)
Je n'ai rien à ajouter aux déclarations qui nous ont valu, dans l'une et l'autre Chambre, le double témoignage de confiance qui est à la fois notre honneur et notre force. (Rumeurs à droite.) Nous vous avons dit que nous entrions sur le territoire de la Tunisie, à la fois pour chAtier des agressions dont il me sera permis de dire qu'on parle beaucoup trop légèrement à cette tribune... (Marques d'assentiment à gauche et au centre) et pour mettre un terme à une situation qui est, tous le savez aussi bien que moi, absolument intolérable, car elle dure depuis dix ans; or, dix ans
1. Voir, sur l'expédition de Tunis,le8 commentaires du tome X.
58 CHAMBRE DBS DÉPUTÉS.
c*est trop pour l'honneur de la France et pour le repos de nos possessions algériennes. (Applaudissements.) Nous alloo^ en Tunisie pour châtier les méfaits que voas connaissez: nous y allons en même temps pour prendre toutes les mesures qui pourront être nécessaires poar en empêcher le renouvellement. (Nouvelles marques d'assentiment sur k$ mêmes bancs.)
Le Gouvernement de la Uépublique ne cherche pas de conquêtes, il n'en a pas besoin... (Vifs applaudissements é gauche et au centre) ; mais il a reçu en dépôt, des gouvernements qui Font précédé, cette magnifique possession algérienne que la France a glorifiée de son sang* et fécondée de ses trésors. Il ira, dans la répression militaire qui commence, jusqu'au point où il faut qu'il aille pour mettre i Tabri, d'une façon sérieuse et durable, la sécurité et Taveiiir de cette France africaine. (Nouveaux applaudissements.)
Vous reviendrez, Messieurs, dans un mois; le Gouvernement vous fera part de s incidents qui seront paiiséset ilalfroDtera sans crainte la responsabilité dont il se fait gloire, qae la confiance des deux Chambres lui a imposée et à Jaqnelle il espère, il est convaincu que la Chambre des députés restera fidèle. (Très bien! très bien! Applaudissements.)
M. Lenglé. — Messieurs, j'ai écouté avec le plus grand soin les paroles de M. le président du conseil, je les ai écoulées avec l'attention que comporte la grave question qui est soumise à vos délibérations, et je suis obligé d'avouer que la réponse de M. le président du conseil ne m'a pas paru suffisante pour un ministre responsable devant la Chambre et devant le pays. (Très bien! à droite.)
Je ne veux pas chercher des sous-entendus derrière ses paroles, je veux les voir telles qu'elles sont. M. lo président du conseil nous a dit qu'on nous avait déjà donné des explications suffisantes et qu'il ne pouvait que les répéter.
Oui, on nous a parlé de la nécessité d'aller réprimer des pillards à la frontière. Nous sommes tous d'accord, c'est une chose nécessaire, il faut faire vite, il faut faire bien. (Intetruptions.)
La question n'est pas là. Nous ne vous demandons pas ce que sera votre attitude devant les pillards, mais ce que sera votre attitude vis-à-vis de la Tunisie. Voilà la question que j'ai l'honneur de vous poser. (Très bien! à droite,)
11 âVKIL 1881. 559
M. Balli'k. — Commencez par nous dire ce que fera la Tunisie.
M. Lenglé. — Je parle du sentiment actuel du Gouvernement. {Inieiruptions.)
M. LK PRÉSIDENT. — Tout le monde s'ingère de répondre à la fois sur la position de la question. S'il y a un débat où Ton doive écouter attentivement, c'est bien un débat de cette nature. Laissez parler M. Lenglé; on lui répondra.
M. Lenglé. — Il se passe un fait étrange, et ce n'est pas la première fois que nous en sommes témoins. Nous vivons dans un pays qui a la prétention d'être soumis au régime parlementaire ; or, toutes les fois qu'on interroge les ministres, les ministres qui doivent parler se taisent, et nous assistons à ce curieux spectacle, que c'est par les gouvernements étrangers et par des agences irresponsables que nous, les représentants de la France, nous sommes mis au courant de nos affaires. {Bumeurs à gauche et au centre. — , Approbation à droite.) Il arrive même qu'il y a des contradictions étonnantes entre ce que l'on dit au dehoi*s et ce que l'on dit ici. (Interruptions à gauche.)
J'ai moi-même signalé à cette tribune un démenti donné au ministre de France par le ministre de Grèce; on nous a répondu en demandant Tordre du jour pur et simple.
Aujourd'bui, lorsqu'à l'étranger un ministre fait connaître les déclarations qui ont été faites par le Gouvernement français, ce n'est pas à la tribune de cette Chambre qu'on vient protester, mais par l'intermédiaire de l'agence Havas. Il y a là une atteinte portée à la dignité du Parlement! [Très bien! très bien! à droite,)
Tout à l'heure notre honorable président nous disait avec une bienveillante sollicitude qui s'adressait à tous les membres de cette Chambre, qu'il y avait des questions qu'il fallait toucher légèrement, mais qu'à un certain moment nous serions à même de juger les responsabilités. Eh bien. Messieurs, ce que nous voulons, nous, c'est prévenir ces responsabilités... {Interruptions à gauche.)
Que M. le ministre le sache bien, — et il le sait, nous ne voulons pas jouer sur les mots : celui qui déclare la guerre, ce n*esl pas celui qui envoie l'ultimatum, qui prépare la guerre, c'est celui qui la rend nécessaire par son habileté ou son inhabileté. (Très bien! à droite.)
560 CHAMBRE DKS DÈPUTKS.
Si de dures nécessités s'imposaient, uous serions prêts, riieiire venue, à faire ce qu'il faut pour la défense de notre pays, pour la sauvegarde de son honnenr, mais nous ne sommes pas disposés à donner notre arg'ent et le sang de nos «Mitants... [ExclamatUms à gauche et au centre.)
Je lo répète, nous ne voulons pas donner Targent de 11 Franco et le sang de ses enfants pour les Jeckers de la Tunisie. (Vives protestations au centre et à gauche. — Jfo«vemcnts divers.)
M. rîATiNF.M'. — t)t Texpédition du Mexique?
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Qu'est-ce que c'est qae les Jeckers de la Tunisie? (Agitation,)
M. LE PRÉSIDENT. — Mousiour Lcngié, je n^avais pas entendu vos dernières paroles; on me fait observer que vous avez parlé, en terminant, des Jeckers de la Tunisie. Comme on ne peut se tromper sur la signification de cette épithète, on demande que vous vouliez bien donner quelques explications. (Très bien! très bien! à gauche et au centre.)
M. Lenglé. — Je suis toujours prêt à donner quelques explications à la Chambre.
M. Germain Casse. — Pas d'arriëre-pensées !
M. le comte de Rovs. — Pour qu*il y ait des Jeckers, il faut des Momys !
M. le président. — Vous n*avcz pas la parole, Monsieur de Roys!
M. Lenglé. — Je pourrais répondre à mon collègue et ami M. de Hoys que Texpérience a pu nous instruire et qu'il n'est pas mauvais de prévenir le retour de questions pénibles pour le pays.
M. LE PRÉSIDENT. — Veuillcz parler à la Chambre.
M. Lenglé. — Je ne crois pas que je puisse apprendre à la Chambre quelque chose de bien nouveau; dans tous les journaux, on ne parle que des questions financières qui ont été soulevées en Tunisie. On dit, on prétend... (Exclamations ironiques à gauche et au centre,)
M. le président. — Veuillez faire silence, Messieurs. Pourquoi cette intolérance? Pourquoi, après avoir demandé des explications, ne voulez- vous pas les écouter en silence?
M. Louis Le Provost de Launay (Côtes-du-Nord), — On n*en veut pas, d'explications!
M. Lexglé. — J*entends dire partout, je lis partout qu'il existe des entreprises financières de nature peut-être à entraîner notre pays dans des aventures, et j'appelle sur ce point l'attention du Gouvernement. Vous paraissez trouver extraordinaire que je veuille dégager la responsabilité de la Chambre de ces aventures? Vous semblez considérer cette manière d'agir comme antipatriotique? Ah! Messieurs, vous ne le ferez pas croire au pajsl {Rumeurs à gauche, — Approbation à droite.)
M. LK PRÉSIDENT. — La Chambre n'est à aucun degré engagée dans cette question. Il s'agit de donner des ezplieations sur l'analogie qui existerait entre l'aflfaire Jecker et les aflfaires de Tunisie. [C'est cela! très bien!)
M. Lknglé. — Je suis véritablement étonné du souci et des susceptibilités qui semblent animer la Chambre et son honorable président à l'occasion d'une réflexion qui ne concerne aucun membre de cette Chambre. Je répète le bruit public; je ne suis pas le Gouvernement; je n'ai pas les moyens d'instructions que doit et peut avoir le Gouvernement; je m'instruis où je peux. Eh bien! il y a des accusations graves que vous connaissez tous...
A gauche et au centre, — Non! non! — Dites-les!
M. Lenglé. — Vous avez beau faire, je ne les formulerai pas!
M. Fouot'ET. — Pas de réticences! C'est assez sérieux!
M. Lklièvrk. — Expliquez-vous!
M. LK PRÉSIDENT. — Uo pcu de pationce. Messieurs; M. Lenglé allait vous donner l'explication; laissez-le parler!
M. Lenglé. — Je n'ai pas à raconter ici toutes ces affaires et tous ces tripotages...
A gauche, — Mais quelles affaires?
M. Lenglé. — Il n'y a personne ici qui ne connaisse toutes ces questions. (Rumeurs diverses.)
M. le président. — Veuillez écouter, Messieurs.
M. Lenglé. — Vous ne me forcerez pas à vous ezpUqaer ce que vous connaissez tous.
M. Lelièvrk. — Pourquoi en'avez-vous parlé?
M. Lenglé. — J'ai voulu donner au Gouvernemept un conseil utile et nécessaire. Tout le monde sait ce que c'est que la réclamation des biens de l'Enfida; je n'ai pas besoin d'en parler ici, et je n'en parlerai pas. {Très bien! à droite.)