‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta (volume 2)Chapitre 96 sur 97 · VALENCE · texte numérisé non relu

VALENCE

intrigues les mieux ourdies et les tyrannies les plus subtiles. comme les plus infâmes. Eh bien, c'est à ce suffrage universel qu'il faut se rattacher, c*est lui qu'il faut respecter toujours. Lorsqu'il y a sept ans il nous donnait tort, Tavons-nous attaqué, nous sommes-nous retournés contre lui? Non. J'ai dit, à ce moment, et je tiens à le répéter, que c'était à lui qu'il fallait s'adresser, en parcourant la France, en visitant jusqu'à ses hameaux pour faire pénétrer au fond des âmes les véritables principes restaurateurs et réparateurs de la patrie, et j'ajoutais qu'un jour viendrait où ce suffrage universel, qui s'était prononcé dans un jour de malheur, — comme le disait un inconscient qui fut un ministre, — remettrait tout en place, nous reporterait aux affaires et dans des conditions qui ne permettraient à personne de contester vos titres, d'entraver votre action sous peine d'être des factieux que la loi atteindrait.

C'est cette épreuve que nous avons faite ; c'est cette expérience qui s'est imposée à la France et si, aujourd'hui, nous pouvons, avec quelque tranquillité d'âme, envisager Tavenir, ne redouter aucune intrigue, défier toutes les déclamations, c'est parce que le suffrage universel nous est revenu ; c'est parce que, éclairé, et convaincu par cette double expérience: la perle de la patrie quand on se confie à un seul et la perte de la liberté quand on abdique entre les mains de quelques-uns, il est revenu à la véritable doctrine, à savoir qu'il n'y a de bon gouvernement que pour les nations résolues à se gouverner elles-mêmes. Et ce qui fait notre cohésion, notre entente et notre union, c'est que nous n'avons qu'un maître que nous reconnaissions comme seul légitime; et ce maître, c'est le peuple. {Acclamations et applaudissements prolongés,)

S'il y a des dissidences parmi nous, elles ne portent jamais que sur la forme, que sur des questions d'heure et de mesure, que sur des questions qu'on a

18 SEPTEMBRE 1878. tk)5

qualifiées d'opportunes ou d'inopportunes. Eh bien, je n'ai jamais voulu m'arrêter à ces termes, et quant . à moi, je suis d'une école qui, en philosophie comme en politique, ne reconnaît que la réalité et l'expérience. {Bravos et applaudissements,)

Entre nos adversaires irréconciliables et nous il y a un fossé qu'on ne franchira jamais, c'est la souveraineté du peuple, et entre mes amis et moi, — amis de la première, de la seconde ou de la troisième heure, — des questions de forme seules peuvent nous séparer, mais il y aura toujours un arbitre pour nous départager, ce sont les principes et les intérêts républicains. {Adhésion unanime,)

Nous marcherons toujours, sinon d'un pas égal, du moins sur la môme voie, vers le même but, quoique les moyens soient différents.

Quant à ce pays de traditions, longtemps soumis aux despolismes de tous genres, depuis celui de la conscience jusqu'à celui de l'administration, comment penser que, dans un pareil pays, il ne faille pas, avant tout, conquérir les esprits un à un, par l'autorité de la raison et de la persuasion, par des preuves, des paroles et des actes, en y mettant autant de persévérance que de patience? Eh bien, jamais je ne me départirai de ce procédé, de cette théorie. Je connais la France. Je ne prends pas son image dans tel ou tel département, ardent, généreux, intelligent et figurant à un rang supérieur sur la carte de Tinstruclion publique. Non, je la prends dans son ensemble, dans sa totalité, et je crois que, pour assurer le véritable avenir du parti républicain, pour le fonder définitivement, pour lui faire pousser, jusqu'au tuf du sol français, des racines indéracinables, ce qu'il faut, c'est d'être, permettez-moi de le dire, de l'opinion de la France et non d'un parti, d'une opinion, d'une école. {Salve d'applaudissements,)

A côté de cette théorie et de cette méthode de gou-

6U6 VALEiNCE

vernement, toutes les initiatives, toutes les hardiesses, toutes les énergies individuelles peuvent se produire ; on les examine, on les discute, on entre dans la controverse, c'est la loi des gouvernements démocratiques qui veulent des esprits libres émancipés, mais il faul la règle et la mesure et un gouvernement doit d'abord gouverner dans le sens de Topinion qui résulte de la direction générale des esprits.

Voilà mes principes au point de vue de la conduite gouvernementale, et j'ai le sentiment que la France y répond. L'immense mouvement électoral qui se poursuit dans ce pays, depuis tantôt huit ans^ ne les a jamais démentis : il les a, au contraire, corroborés ; et, quant à moi, j'appelle vivement le jour où s'ouvrira enfin cette dernière épreuve des élections sénatoriales, c'est-à-dire le jour où nous serons débarrassés définitivement des intrigants, des petits maîtres, des faiseurs de coups d'État d'antichambre, des impuissants de coulisses, des aristocrates sans noblesse {Bires et applaudissements prolongés), le jour où nous pourrons enfin faire entrer dans le Sénat ce contingent nécessaire de républicains qui en fera, non pas un frein comme on Ta dit, mais, au contraire, un pouvoir harmonique, la Chambre du suffrage universel travaillant d'une égale ardeur avec ce Sénat dans un but de progrès général, dans toutes les directions : législation, impôt, administration, armée, réforme judiciaire, éducation nationale, et ces deux pouvoirs donnant le spectacle de Français pouvant siéger dans des enceintes diverses, mais tous animés de la même passion : la grandeur de la patrie sous l'égide de la République ! {Salves d'applaudissements et acclamations prolongées.)

Voilà ce que j'appelle de tous mes vœux : d'abord atteindre, toucher ce but, puis le dépasser et se lancer dans la carrière indéfinie du progrès où nous paraîtrons bien misérables à nos petits-neveux.

18 SEPÏEMBRK 1H78. 607

croyez-le bien; mais, avant tout, il nous faut maintenir Tunion, la concorde, entre toutes les fractions du parti républicain. Oui, nous pouvons discuter, mais, au jour de l'action, il faut se ranger sous la règle commune parce qu'il n'y a d'armées victorieuses que les armées disciplinées. (Vive adhésion,)

Comme conclusion, je me permets, à mon tour, de porter un toast, et comme vous, mon éminent ami, à la République, parce qu'il ne convient pas, ici, de porter un toast à un homme, à un serviteur de la démocratie, si populaire, si brillant qu'il puisse paraître dans l'arène. Nous avons ici notre déesse suprême! [L'orateur indique le buste de la République.) Planant dans Tazur, sous le soleil plus brillant du Midi ou sous le climat plus tempéré du Nord, elle est l'image de la France sous les traits adorables de la République française. {Salve d'applaudissements.)

Je vous invite donc à porter un toast à cette République qui, lorsqu'elle sera dotée des institutions que nous lui destinons, pourra défier toutes les comparaisons et tous les rapprochements, qu'on les puise dans le passé ou dans le présent. Nous ne serons, à coup sûr, ni une république grecque, ni une république italienne, ni une république suisse, ni une république hollandaise, ni une république américaine. Nous introduirons dans le monde une figure, une physionomie spéciale, la figure et la physionomie d'un peuple qui, possédant les plus vieilles traditions, y ajoutera la plus haute culture intellectuelle., le goût le plus supérieur, la littérature la plus noble, le génie le plus sûr, la sensibilité la plus exquise, avec'la fleur de l'urbanité et la finesse la plus élégante — et qui donnera au monde le spectacle d'une république sans exemple, c'est-à-dire de l'épanouissement de l'élite de l'humanité. {Acclamation et applaudissements enthousiastes. — Cris prolongés de : Vive la République!)

Page 1