DISCOURS INÉDIT
Prononcé le 18 septembre 187S
A VALENCK
Lo discours prononcé par M. Gambetta à Valence, le 18 septembre 1878, en réponse à un toast de M. Madierde Montjau, n*aTait été reproduit qu*en analyse dans la République française du lendemain. La sténographie de cet admirable morceau d'éloquence n'a été transcrite que plus tard. Des circonstances indépendantes de notre volonté nous ayant empêché de publier à sa place (tome VIII, page 222) le texte complet de ce discours, il nous a paru nécessaire de le donner dans cet appendice.
M. Gambetta. — Très chers concitoyens, tout à rheure, à la fin de ce bouillonnennent d'éloquence que vous venez d'entendre (1), on vous annonçait des paroles éloquentes : c'était une promesse décevante. Je ne sache pas d'homme qui puisse la réaliser avec ce jet du cœur, avec cette chaleur de l'âme et, qu'il me permette de le dire, avec cette brûlante foi de l'apôtre républicain que vous avez entendu. Et, s'il y a une noblesse dans la République, — et il y en a une, — soyez-en sûrs, c'est celle précisément qui se révèle dans ce langage à la fois héroïque et mystique et qui fait que, lorsque nos anciens parlent de la République, on croit entendre retentir une hymne sacrée
1. Le discours de M. Madier de Montjau. député de la Drôme. (Voir t. VIII, p. 218-222.)
dédiée à la grandeur de la France, qu'il faat applaudir et suiTre à l'unisson dans son âme, sans chercher à lutter d'éloquence et de paroles avec cette poésie et ce lyrisme. [Vive adhésion et applaudissements.)
Non, je n'ai pas la prétention de répondre à ce langage vibrant et enflammé. Je n'ai à vous apporter, Messieurs, que des paroles toutes simples, que des paroles de reconnaissance, d'elTusion et de gratitude, ouiy de gratitude, pour l'accueil que vous m'avez fait, et de reconnaissance pour les paroles déjà trop excessives que m'adressait mon ami et mon devancier, mon éminent collègue, mon désintéressé compagnon et, — je peux le dire parce qu'il n'y a de vraie collaboration que dans le péril, — mon plus précieux collaborateur dans la période du 16 mai, Madier de Montjau. (Salve d'applaudissements.)
Je me rappelle ses dernières paroles, car personne plus que moi n'a l'horreur des personnalités et de l'égoîsine dans le plus généreux des partis, le parti de la démocratie. J'ai toujours dit et toujours répété que, dans l'état républicain, il fallait se garder, plus que dans aucun autre état social, du vertige des personnalités. 11 n'y a pas de pente plus glissante, il n'y a pas de péril plus redoutable, il n'y a pas de situation à la fois plus lamentable et plus humaine, dans ce pays de foule, que de predrne un homme, de le suivre comme chef et d'en faire une idole qui se retourne ensuite contre le pays et lui fait payer, au prix de la plus dure servitude, les enthousiasmes légitimes de la première heure.
J'ai le sentiment profond, — et je le dis avec l'orgueil qui doit s'attacher à une conviction lentement et solidement mûrie, — que s'il y a dans la politique un péril, c'est d'y mettre trop de sa personnalité, et ce que j'ai été depuis la première heure où je suis descendu dans l'arène jusqu'à aujourd'hui^ — au risque de blesser les uns, d'efTaroucher les autres, je le serai
mt VAI.BNCR.
toujours: renncmi des personnalités excessives. J*ai réclamé mon rang, ma place dans la démocratie pour la servir et non pour Tasservir. (Applaudissements et acclamations,)
Je Tai réclamé pour pousser à ma manière, selon les calculs cl les combinaisons de ma raison, sa politique de progrès et d'avancement incessant de la conscience. Ohl je sais que je ne serais pas de mon parti, que je n'aurais pas d'entrailles, que je ne serais pas un flls du peuple ayant ses origines, ses passions, ses enthousiasmes et ses aspirations, si j'ignorais qu'il y a dans ses rangs des impatients et des étourdis, des violences et des passions en même temps qu'un souffle généreux qui le porte à vouloir briser les obstacles alors qu'il serait si simple de les détruire par quelques mois de patience.
Eh bien, je n'ai jamais failli à ce devoir de rendre hommage à nos devanciers, et jamais il n'est sorti de ma bouche, — quelles qu'aient été les sollicitations venues du dehors ou d'ailleurs, — une parole, je ne dirai pas de blâme, mais même de remarque contre ceux qui, fldèles au drapeau, comprenaient autrement la conduite et les intérêts du parti républicain. Non, jamais!
Et pourquoi? Parce que je ne voulais jamais élargir le fossé, aviver les dissidences, irriter les controverses. Je suis, au contraire, pour les aplanir, et savez-vous ce qui, je crois, fait ma force dans ce pays nt mon action sur vos esprits, malgré de légitimes colères contre ce qu'il faut faire disparaître? C'est que, partout où je vais, je cherche la concorde et l'union parce que j'estime que c'est làqu'estFavenir. (Adhésion unanime et applaudissements prolongés,)
On nous le disait tout à l'heure : quand il fallut refaire la France, l'arracher aux abus qui la rongeaient et aux cataclysmes de boue et de sang, il fallait de puissantes mains ; il fallait dos hommes allant, comme
des lions, contre les obstacles, s*y heurtant le front au risque de disparaître et liguant à la postérité non seulement de sublimes efforts, mais des résultats dont nous jouissons à Taise aujourd'hui ; il fallait cette génération de Titans qui, ily aura bientôt quatre-vingt-six ans, ont fait la République contre TEurope monarchique, contre les rois coalisés, contre un régime de quatorze siècles, contre une oppression qui menaçait de devenir éternelle. Alors, il fallait avoir recours à la violence et à la passion qui ne calculent pas. Ces temps héroïques sont flnis,et il nous appartientaujourd'hui de remplacer la force par le calcul parce que nous sommes en possession d*un instrument souverain qui manquait à nos pères : la nation consultée par le suffnige universel. (Applaudissements et acclamations prolongées,)
Et, de même que l'ancien régime, avec ses plus éminenls docteurs, tirait toute la politique de TEcriture sainte, — après Bossuet, on Ta tirée de la raison d'État, et la Convention, s'en emparant de ses puissantes mains, a tout haché en roulant la France devant Tennemi pour triompher des obstacles. Mais, quand le peuple est devenu majeur, quand il est capable de se prononcer, je dis que l'emploi de la force et de la violence est un crime et un attentat contre la patrie. Et alors, ne faisant appel qu'à la raison et à la persuasion, je dis : Je connais mon maître, c'est le peuple, je le consulterai, et son autorité s'imposera parce que la loi est celle qui s'exprime par le suffrage universel. {Salve d'applaudissements,)
Le suffrage universel a pu se tromper quelquefois alors qu'il était l'objet de tentations hasardeuses; mais, à partir du moment où il a pu fonctionner librement, il lui a suffi de l'instinct de conversation, du sentiment de justice et d'égalité, unissant, dans une même pensée, le culte de l'humanité et du droit public, — il lui a suffi de ces conditions pour rester le maître et briser, avec une facilité sans exemple, les