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Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta

Le 9 novembre 1881, après un débat de quatre séances, la Chambre des députés avait prononcé la clôture sur les interpellations tunisiennes. M. Jules Ferry, président du conseil, demanda l'ordre du jour pur et simple. M. Gambetta engagea ses amis à voter cette nouvelle ratification du traité du Bardo. L'ordre du jour pur et simple fut rejeté par 313 voix contre 176.

Alors, pendant deux longues heures, la Chambre donna un spectacle sans précédent dans les annales parlementaires... « Il semblait qu'une sorte de fureur ou de délire s'était emparée de l'Assemblée. Au moment où il lui fallait dire avec quelque netteté ce qu'elle pensait de l'expédition de Tunisie, elle avait comme perdu la possession de soi. Vingt fois, trente fois, elle s'est efforcée de balbutier sa réponse, et toujours c'a été en vain. Chose singulière, elle paraissait ne point se décourager. Coup sur coup, elle s'écriait : La vérité! je la tiens! la voici! Puis, dans le même instant, elle haussait les épaules, éclatait de rire et, confuse, irritée, avec un dépit exaspéré ou piteux, elle disait : Non, cela est incohérent , fou; cela n'est pas la vérité ! Et elle recommençait; et, de minute en minute, elle essayait de rendre des arrêts qu'elle infirmait aussitôt. »

C'est le soir même que l'on écrivait à la République française ces lignes attristées et sans illusion pour l'avenir.

I e débat sur la Tunisie avait fait la Lumière dans tous les esprits attentifs. Il avait montré, suivant une comparaison fameuse, que la France se reflétait dans la Chambre d arrondissement comme dans an miroir brisé.

„ Quelle était, en effet, sur la nouvelle entreprise africaine le sentiment exact de la nation? Certainement, celte guerre n'avait jamais été populaire. L'Empire avait donne au pays un si légitime dégoût des aventures, que toute expédition lointaine, toute intervention militaire produisait d'abord un mouvement d'effroi. De toutes manières, la reaction contre la politique extérieure du régime de Décembre avait dépassé le but; la politique de recueillement n'avait pas été traduite du russe eu français sans contresens et de plus l'affaire de Tunisie avait été mal engagée. Au debut alors qu'il eût fallu être très catégorique, le gouvernement n'avait parlé avec assez de franchise ni au Parlement ,,i à l'Europe; l'opinion avait été déroutée par ce manque de lumière et une agitation indigne avait pu être organisée dans toute l'étendue du territoire de la République, par la coalition habituelle des monarchistes et des intransigeants. Mais cette part une fois faite à « l'épaisseur des temps », le bon sens français avait fini par reprendre le dessus. 11 avait ratifié dans son ensemble l'expédition de Tunisie, et Ton commençait à reconnaître que le protectorat de la Regence était indispensable à la sécurité de l'Algérie, que de plus longs délais euss eut été gros de dangers et d'humiliations. On s'apercevait également qu'en tenant compte des difficultés du climat, des hésitations de la diplomatie et des lacunes de la loi militaire, la campagne avait été menée avec beaucoup d'énergie et de prudence. On découvrait peu à peu les conséquences fécondes d'une entreprise qui avait déjà puissamment accru notre influence dans le bassin de la Méditerranée et qui devait relever en Europe le prestige affaibli de notre nom. On jugeait surtout qu'il fallait exécuter le traité du Bardo dans son intégrité et avec d'autant plus de ferme lé que l'Angleterre et l'Italie semblaient regarder notre conquête, la première avec quelque jalousie, la seconde avec quelque colère. Puisque le drapeau français a été arboré à Tunis, l'honneur commande de l'y maintenir fièrement. La question du protectorat doit rester audessus de foute conteste. Cette rude guerre de sept mois,

supportée avec tant de courage par nos jeunes soldats, i! faut lui donner la récompense d'une grande sanction nationale.

« Ainsi pensait la vraie France, celle qui travaille et qui lutte, toujours trop modeste, toujours trop disposée à se laisser effacer par l'autre, celle qui s'agite d'autant plus qu'elle est moins nombreuse et pour qui les déclamations remplacent les actes. C'était le sentiment de cette vraie France que M. Jules Ferry avait porté à la tribune de la Chambre dans deux virils discours et qu'il appartenait maintenant à l'Assemblée de proclamer devant l'Europe, au nom du pays. A quoi bon affaiblir cette consécration indispensable du traité du Bardo par des réserves malveillantes sur les fautes qui avaient été commises? La trop longue incertitude de l'opinion, l'intervention notoire du président de la République dans un sens qui n'était pas celui d'une action franche et résolue n'avaient-elles pas leur part dans ces erreurs? Le cabinet du 23 septembre n'avait-il pas annoncé au début des interpellations qu'il se retirerait au lendemain du vote de l'Assemblée, quel que fût ce vote? Le devoir de la Chambre, sans aucune distinction de partis, était donc très simple et très clair : dans cette grande affaire française , elle n'avait qu'à parler français. Or, sans M. Gambetta, elle n'y aurait jamais réussi.

«Pourquoi?... D'abord, hélas! par la raison qui a été donnée par M. Ferry, parce que « certaines cordes ne vibrent plus comme il faudrait 1 ». Ensuite et surtout parce que les députés du 21 août sont issus de l'arrondissement. Certes, tous, tant qu'ils sont, les députés de la réaction et des gauches extrêmes comme les députés de l'ancienne Vnion républicaine ou de l'ancienne Gauche, ils comprennent à merveille que le patriotisme leur ordonne de ratifier la campagne entreprise en Afrique au nom de la France, et d'assurer par un vote solennel le développement de cette œuvre nationale. Mais quoi! ont-ils derrière eux de grands collèges électoraux qui les obligent, en raison même de leur étendue, à élever les questions et à voir de haut? Estce qu'ils sortent d'un grand courant politique? Se sentent-ils

1. L*s Affaires de Tunisie, dis jours de M. Jules Ferry, préface, page 4.

les mandataires de Ja France? Non. Ils ne sont députés que de petites circonscriptions, et, dans ces circonscriptions, ils se savent les obligés de quelques comités d'autant plus tyranniques et impérieux qu'ils ne tiennent leurs mandats que d'eux-mêmes. Les meneurs de ces comités ont été trop souvent des agitateurs sans scrupule, qui ont profité de l'inexpérience de leurs dupes pour transformer à leurs yeux l'expédition de Tunisie en une abominable spéculation de bourse. Et trop souvent, dans les petits clans d'arrondissements, les candidats ont courbé la tête devant les injonctions de ces démagogues. A quelques exceptions près, ils ne se sont pas joints publiquement à eux. Mais ceux qui ont eu le courage d'engager résolument la lutte contre ces complices de l'étranger n'ont pas été en majorité suffisante, et plus de deux cents députés du 21 août, députés ruraux et députés des grandes villes, se sont prononcés ainsi avec plus ou moins de conviction ou de violence, contre l'expédition de Tunisie. Pouvaient-ils se rétracter maintenant après les révélations des feuilles intransigeantes et bonapartistes, après l'agitation scandaleuse que les Italiens avaient suivie avec joie , après les meetings d'indignation ? Comment braver le reproche de s'être associés au syndicat des tripoteurs financiers? Un acte pareil, aussi grave, aussi hardi, valait bien la peine d'être pesé et médité. Désavouer ce qui a été fait en Tunisie serait sans doute un acte de mauvaise politique française. Mais à côté de la patrie, il y a l'arrondissement. Mais il n'y a pas seulement le drapeau national : il y a le clocher. Donc les réactionnaires ne songent qu'à obtenir un vote qui leur permette de déclarer le lendemain que la République est incapable de protéger l'honneur de la nation, les intransigeants sont aveuglés par leurs passions étroites et par de basses jalousies, les républicains qui sont républicains avant d'être patriotes ne savent que résoudre. Ces derniers pressés, suppliés avec les plus vives instances par ceux de leurs collègues qui étaient restés fidèles à la tradition républicaine de 92, la tradition patriotique par excellence, n'osaient plus s'interroger eux-mêmes. Quand ils levaient les yeux vers la tribune diplomatique , ils y apercevaient le prince de Hohenlohe, et ils pensaient qu'il conviendrait d'être digne. Quand ils baissaient les yeux vers leurs pupitres, ils voyaient appa-

raitre le fantôme de quelque orateur de cabaret, et ils réfléchissaient qu'il convenait d'être prudent. Et c'est ainsi qu'ils cherchèrent pendant deux heures à concilier dans une même formule ce qui était inconciliable : l'honneur du pays et les prétentions de quelques comités 1... »

Xous reproduisons, d'après le compte rendu analytique, la tin de la séance du 9 novembre. M. de Mun avait été Je dernier orateur dans la discussion de l'interpellation et M. Gambetta, au cours de la violente harangue du député de Pontivy, avait demandé la parole pour répliquer « à ce que M. de Mun avait dit de l'impuissance où serait le gouvernement républicain de faire respecter l'honneur national ». Le président de la Chambre, M. Henri Brisson, « avant fait justice de cette accusation et la Chambre s'étant « associée à ses paroles, » M. Gambetta avait renoncé à la réplique.

M. de Baudry d'Asson. — Après les discours de MM. Le Faure, Naquet et surtout après celui de M. Clemenceau (Rires à gauche), je considère l'enquête comme faite sur les actes du ministère, et je propose l'ordre du jour suivant, que ma conscience me dicte :

« La Chambre, considérant que le ministère du 23 septembre \ 880 est accusé par l'opinion publique d'avoir trompé les Chambres et le pays, tant sur les vraies origines de l'expédition tunisienne que sur l'extension qu'il avait eu en vue de lui donner;

« D'avoir maintenu des fonctionnaires incapables et compromettants pour la sécurité de notre colonie algérienne et pour l'harmonie de nos bonnes relations diplomatiques internationales ;

« D'avoir donné des preuves incessantes d'incurie dans l'organisation , la direction et l'approvisionnement des colonnes expéditionnaires;

« D'avoir fait des dépenses qui dépassent de beaucoup les crédits alloués par les Chambres, et empiété par conséquent sur le pouvoir législatif;

« D'avoir complètement désorganisé l'armée;

« La Chambre, considérant enfin que les grands intérêts

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