La Revision, brochure par M. Scherer. — Paris
bruyamment parlé. Mais il en est ainsi, dans tous les pays libres, pour toutes les questions politiques ; il en a été ainsi pour les décrets contre les congrégations, pour l'article 7, pour l'amnistie, pour le retour des Chambre à Paris, cette première revision de la Constitution. Ce qu'il faut donc rechercher, pour être équitable, c'est l'accueil que le projet de revision a rencontré dans le pays au lendemain du vote du 9 juin. A-t-il été imposé au suffrage universel, à supposer qu'on puisse aujourd'hui imposer quelque chose à ce suffrage? A-t-il, au contraire, été accepté par lui avec satisfaction? Sans faire des cahiers électoraux du scrutin d'arrondissement plus de cas qu'il ne convient, on peut consulter ce dossier. On y trouvera trois cent trente et un cahiers électoraux républicains qui demandent la revision contre douze qui l'ajournent ou la refusent, ce qui prouve tout au moins que la masse du pays a vu la revision non seulement sans alarme, mais sans déplaisir. Et cet accueil favorable était dans la logique des choses. En rejetant coup sur coup le scrutin de liste et la loi sur l'enseignement laïque, le Sénat avait irrité très vivement la démocratie républicaine. Il s'était montré inutilement tr^cassier et rétrograde. En outre, les auteurs et les avocats de la Constitution de 1875 avaient eu beau prodiguer de toutes parts, depuis six années, les raisonnements les plus sages et les plus élevés pour démontrer la nécessité d'une seconde Chambre : ils étaient encore très loin d'avoir persuadé tout le monde. Beaucoup de républicains pensaient encore delà Chambre haute en 1881 ce que MM. Louis Blanc, Grévy, Edgar Quinet et Peyrat en pensaient en 1874. Le grand nombre se souvenait de la dissolution et en voulait toujours au Sénat de sa participation au 16 mai. Bref, comme le Sénat n'était pas populaire et comme le sentiment de la nécessité de son institution n'était pas très répandu, il devait suffire, pour que la revision fût généralement acceptée, qu'elle ne fût pas sérieusement attaquée. Or, en dehors de M. Ribot et de M. John Lemoinne, personne, dans la presse républicaine, ne songeaà la combattre sérieusement. « Moutons de Panurge, dit M. Scherer, les modérés onl toujours la tactique de la retraite, » et vraiment, plus de cinquante députés n'ont écrit la revision sur leur programme que pour l'avoir trouvée sur ceux du président de
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la Chambre à Tours et du président du conseil des ministres à Nancy. Mais si les meilleurs esprits ne s'étaient pas aperçus que la revision, d'où pouvait aisément sortir pour la République un progrès réel, répondait à un sentiment presque général, est-ce que M. Gambetta l'aurait acceptée, même après le changement radical que le vote du 9 juin avait apporté à la situation? est-ce que M. Jules Ferry, qui a toujours apporté dans la vie publique tant de courage et d'indépendance, y aurait adhéré avec tant d'éclat? est-ce que plus tard le président du Sénat lui-môme, dans son terme bon sens, en eût fait un article du programme de Seine-el-Oise? et après M. Léon Say, M. de Freycinet, M. Teisserenc de Bort, M. Feray (d'Essonnes), vingt autres qui ne passent ni pour des démagogues ni pour des poltrons? est-ce que le tiers du Sénat, tel qu'il a été renouvelé le 8 janvier 1882, eût été élu sur des professions de foi révisionnistes? Sans doute, il eût mieux valu que le mouvement ne se produisît pas ; en d'autres termes, que le Sénat eût voté la réforme électorale. Mais qui donc avait provoqué le mouvement?... La faute une fois commise, et rommise avec cette fatalité des fautes très graves, qui est d'en engendrer toute une série, la poussée devint tout à fait irrésistible. On n'y résista pas et l'on fit bien.
« En attendant, l'ère des fautes continua son cours. La Chambre avait eu le tort de ne pas' répondre au vote du 9 juin, comme le lui avait conseillé M. Bardoux d'accord avec M. Gambetta, en demandant au président de la République de convoquer les collèges électoraux pour le 17 juillet; le cabinet ne sut pas avouer au Parlement que l'expédition de Tunisie avait changé de caractère, qu'elle devenait de plus en plus une guerre sérieuse et qu'il fallait, pour la mener à bonne fin, des sacrifices considérables d'hommes et d'argent. On ne pratiqua plus de part el d'autre que la plus détestable des politiques : la politique électorale. Les coalisés du Sénat, un peu effrayés de la besogne qu'ils avaient faite, n'osèrent pas la pousser à bout. Gouverner contre M. Gambetta, voire gouverner sans lui, fut vite reconnu impossible. On se contenta de l'avoir atteint. Après avoir laissé sombrer la réforme sur laquelle M. Gambetta fondait, à tort ou à raison, tout son plan de gouvernement, M. Jules Ferry se déclara prêt à lui servir
désormais de lieutenant. Enfin, les élections, d'abord ajournées pour l'aire pièce à M. Gambelta, furent tout à coup brusquées et fixées au 21 août et au 4 septembre, afin de pouvoir masquer au corps électoral le véritable état des choses 'Mi Tunisie, delà a été sévèrement jugé et méritait de l'être.
« Les élections furent aussi bonnes qu'on pouvait l'espérer avec le scrutin d'arrondissement. Si le parti révolutionnaire gagna quelques sièges dans les grandes villes, la réaction perdit environ le tiers des siens dans les campagnes. Comme composition, c'était la Chambre du 20 février et du 14 octobre qui était réélue pour la troisième fois. Mais, comme esprit, elle avait beaucoup changé. L'Assemblée républicaine du 14 octobre 1877 n'avait pas été ramenée parle scrutin d'arrondissement: elle était le produit du scrutin de liste élevé à sa plus haute pression, l'unité de liste *, et c'était précisément cette impersonnalité du scrutin originel qui lui avait permis de mener à bonne fin une part si importante de son mandat. Elle n'avait commencé à hésiter, à marcher d'un pas incertain, que le jour où les liens de l'arrondissement avaient commencé à s'appesantir sur elle, et sa majorité l'avait si bien senti qu'elle n'avait guère voté le projet de M. Bardoux que pour éviter dans l'avenir l'alourdissement de ces chaînes. Au contraire, la Chambre du 21 août 1881 est, dans toute la force du terme, une Chambre d'arrondissement. Cela fut manifeste dès les premiers jours. Cette Chambre n'est évidemment pas l'image sincère de la France républicaine. Le même homme, député du scrutin d'arrondissement ou député du scrutin de liste, n'est pas le même député. C'était le moins bon député qu'on avait. La période électorale avait été pénible pour les candidats soucieux encore de garder leur dignité. Si elle n'avait été marquée que dans deux ou trois grands centres par des manifestations semblables aux scènes honteuses de Gharonne et du Cirque d'Hiver, elle avait compté pour chacun bien des capitulations de conscience, tout au moins bien des luttes attristantes contre la calomnie et le mensonge. Aussi, au lendemain du 21 août, la plupart des
1. Discours de M. Gambetta à la Chambre des députés, le 19 mai 1881.
députés le reconnaissaient avec amertume, et quelques-uns de ceux qui avaient été les adversaires les plus violents de la réforme électorale criaient le plus haut : « Nous sommes édifiés. II faut en finir à tout prix avec le scrutin d'arrondissement. La moralité du suffrage universel est perdue si nous ne revenons pas à la liste. » Mais, après quelques semaines, un changement s'opéra dans leurs esprits : ayant médité sur les privilèges positifs du mandat de député, ils se consolèrent de redevenir les prisonniers de leurs origines. Toute servitude débarrasse du sentiment de la responsabilité qui est le grand mal de notre temps. Quand on a écarté une bonne fois ces bagages encombrants, — le souci méticuleux de la dignité personnelle et la préoccupation exclusive de la patrie, — on découvre qu'il est très commode de se conformer purement et simplement aux ukases des comités de clocher et des clubs directeurs! On a pour mission de représenter la France : on devient le porteparole docile des meneurs les plus violents et les moins éclairés. Mais qu'importe? Est-ce que les intérêts généraux, ceux que les naïfs appellent « les intérêts supérieurs » du pays, ne sont pas autre chose que l'addition de tous les intérêts particuliers et locaux? 11 y eut bientôt près de deux cents députés républicains, en sus de la minorité réactionnaire, qui raisonnèrent ainsi.
« Cependant la manifestation électorale du 21 août disait d'une voix que le petit scrutin n'avait que légèrement affaiblie : « Ce crue veut la France républicaine, c'est un gouvernement — un gouvernement fort , qui dirige sûrement la France dans la voie de ses destinées historiques ; un gouvernement stable, qui accomplisse enfin les réformes pratiques dont la révision de la Constitution est la clef; un gouvernement qui ait une volonté. » Et le suffrage universel ajoutait, en dépit de la campagne personnelle qui avait été menée avec tant de violence contre M. Gambetta, en dépit du détachement injuste, mais fatal, qu'elle avait produit dans un grand nombre d'esprits : « Au début de la nouvelle législature, c'est M. Gambetta qui doit prendre les affaires. » D'aucuns, hommes d'expérience et de froid bon sens, eurent beau «lire : « Mais on a rejeté le scrutin de liste : M. Gambetta ne peut pas gouverner sans lui : c'est à ceux qui se ilattent de pouvoir gouverner avec le scrutin d'arrondisse-
ment qu'il faut s'adresser. » On fit semblant de ne pas comprendre. On trouvait tout naturel que M. Jules Ferry renonçât au pouvoir dans un état de choses qui n'était si gravement compromis que par sa faute ou par celle de ses amis. On eût trouvé tout simple que M. Say, M. Henri Brisson, M. de Freycinet ou M. Clemenceau eussent refusé une situation aussi obérée, en alléguant que la situation était incompatible avec leur manière d'entendre la politique. Mais si M. Gambetta avait répondu à ceux qui lui offraient la direction des affaires dans des conditions aussi défavorables, alors qu'au beau temps on s'était bien gardé de lui faire appel : « Je ne me charge pas de gouverner quand on m'en a préalablement refusé les moyens. Le pouvoir m'est offert comme un piège. Je refuse le piège et le pouvoir1, » on aurait déclaré, d'une voix presque unanime, que ce refus était une coupable désertion.
« Donc tous disaient, les uns parce qu'ils étaient animés de généreuses espérances, les autres parce qu'ils cachaient des desseins un peu moins nobles : Il faut que M. Gambetta soit premier ministre. Plus la situation empirait par l'exploitation des fautes commises en Tunisie, par l'odieuse campagne des meetings « d'indignation », par le retard capricieux apporté à la convocation des Chambres, — plus on proclamait de toutes parts la nécessité d'appeler M. Gambetta. L'opération, savamment menée, réussissait à souhait : le dictateur était bien « acculé à la porte du conseil 2 ». M. Clemenceau annonça, comme la bonne nouvelle, que le moment approchait où l'Anglais verrait enfin dévorer le dompteur. Et devant cette perspective, tous ces sages républicains tressaillaient de joie.
« M. Gambetta vit parfaitement le jeu de ses adversaires coalisés; aucune de leurs manœuvres ne lui échappa; il perça leur plan à jour et il en calcula toutes les conséquences. Mais s'il ne se fit aucune illusion sur les suites que comportait leur projet, il vit surtout que l'immense majorité du pays comptait sur lui, qu'elle n'attendait réellement que de lui les garanties de gouvernement qui faisaient défaut.
1. La Situation parlementaire, article de M. Weiss dans la Revue politique et littéraire du 22 octobre 1881.
2. Article de M. Henry Maret dans le Radical du 22 août 1881.
Qu'il y eût dans cette attente une grande ignorance de la coalition souterraine, cela était certain. Que la bonne politique eût consisté dans le maintien de M. Jules Ferry aux affaires, d'abord parce qu'il était un des auteurs responsables de la défaite du scrutin de liste, ensuite parce que ses qualités personnelles n'avaient pas cessé de grandir au pouvoir, cela également était certain. Mais M. Ferry avait répondu à tous les arguments les plus perspicaces de M. Gambetta par les défaites les plus obstinées : il voulait bien lui promettre, soit comme ministre, soit comme simple député, son concours le plus dévoué et le plus actif; mais il renonçait à la présidence du conseil, il niait qu'il fût devenu le véritable chef de la majorité et qu'il fût plus apte que M. Gambetta, précisément à cause de son attitude lors de la proposition Bardoux, à diriger la Chambre. M. Gambetta pensa alors qu'il est des appels auxquels un patriote ne saurait se dérober, et il prit allègrement son parti.
« Il fit entendre dans son discours du Neubourg, dès le V septembre, et plus tard, vers la fin d'octobre, au Havre, «pie si la Chambre le désignait au choix du président de la République, il ne déclinerait pas le pouvoir. Il eut une première entrevue avec M. Grévy !, et il se produisit aussitôt dans tout le pays un immense mouvement de confiance. La Chambre se réunit le 28 octobre, et, le même jour, une majorité aussi imposante qu'hétérogène nomma M. Gambetta président provisoire. M. Gambetta déclara, le lendemain, dans une courte allocution, « qu'il s'efforcerait de se « rendre digne de la manifestation politique que la Chambre « avait voulu faire et qu'il n'en méconnaissait ni Je carac- « tère ni la portée ».
« On connaît déjà la séance du 9 novembre. Le lendemain 10, M. Jules Ferry remit entre les mains du président de la République la démission du cabinet, et M. Gambetta. appelé sur l'heure à l'Elysée, accepta la mission de former un nouveau ministère.
« M. Grévy donna carte blanche à M. Gambetta. M. Gambetta prévint M. Grévy que, s'il y avait revision constitutionnelle, il demanderait l'autorisation de défendre le scrutin de liste devant le Congrès2.... »