Ib., p. 14 à
4. Le vrai moment où M. Gambetta aurait dû être appelé aux affaires aurait été le lendemain de l'élection de M. Grévy à la présidence de la République (30 janvier 1879), alors que M. Dufaure avait sagement expliqué comment à une situation nouvelle il faut toujours des hommes nouveaux. M. Grévy, arrivant à la première magistrature de l'État sous les plus favorables auspices, aurait dû, en effet, comprendre où étaient la logique et la vérité parlementaires, confier la présidence du conseil au véritable leader du parti républicain et reprendre ainsi le beau projet que M. Thiers avait préparé au mois d'août 1877. Nous reproduisons, d'après notre histoire du Ministère Gambetta, l'exposé général de ce plan et des circonstances qui le firent échouer.
« Ce moment qu'on avait laissé échapper, c'était le lendemain de la réélection des 363. Choisi comme chef à l'heure du péril,
l6 CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
des trois cabinets quise sont succédé depuis le 4 février 1877 jusqu'au 14 novembre 1881 ne saurait trouver place dans ces commentaires. Quant au rôle de M. Gambetta, comme président de la Chambre des députés, on a vu, dans les notices du volume précédent, quau lieu d'avoir le pouvoir sans la responsabilité, comme le prétendaient ses adversaires, ii n'eut toujours que la responsabilité sans le pouvoir. (p. 73-87, 133-157, 221-225, 341-346.)
Notre récit, dans les commentaires du tome IX, s'arrête au vote du Sénatsur la proposition de M. Bardoux, tendant au. rétablissement du scrutin de liste (7 juin 1881). Nous
c'était M. Gambetta qui avait conduit l'armée républicaine au triomphe décisif du 14 octobre 1877. Depuis le vote de la Constitution de 1875, la démocratie victorieuse n'avait pas eu de représentant plus autorisé que lui. Cette Constitution, nul plus que lui n'avait contribué à la faire accepter. Cette démocratie, si terriblement divisée dans le passé, nul plus que lui n'avait travaille a en faire un parti de gouvernement. Sa popularité était la plus belle qui eût jamais récompensé dans un pays libre les services d'un citoyen. On s'accordait alors de toutes parts à lui reconnaître les qualités politiques les plus rares, un patriotisme sans limites, la modération dans les idées, la fermeté des principes, la clairvoyance, l'intelligence rapide et sûre, la chance. L avènement des nouvelles couches sociales, qu'il avait préparé et conduit avec tant de sagesse après l'avoir annoncé avec tant de toi, avait fait de lui, à titre égal, l'homme de la bourgeoisie et celui des classes laborieuses proprement dites. Il n'était pas seulement le porte -parole le plus éloquent de la République; il semblait par excellence son homme d'Etat. Donc, selon toute logique, c'était à lui que devait revenir, après la victoire, la direction du parti républicain et des affaires de son pays. L'Europe s'y attendait, et M. T-hiers avait tout disposé de son coté pour qu'il en tut ainsi. .
« C'était au mois d'août 1877 : M. Thiers, a cette date, avait acquis la certitude que le cabinet du 16 mai marchait à une éclatante défaite et que les 363 seraient réélus ; il avait la juste conviction qu'au lendemain de cette défaite, et lui vivant, le maréchal de Mac-Mahon aurait préféré la démission à la soumission. Dans ces conditions, c'était lui, sans aucun doute, qui > serait rappelé par les deux Chambres, réunies en Assemblée nationale, a la présidence de la République. Il convenait d'être prêt à l'avance, M. Thiers se prépara, et il arrêta rapidement quelques idées sur la composition de son futur ministère et les principaux articles de son programme. M. Gambetta, dont le caractère et le talent lui avaient inspiré, après quelques malentendus, l'attachement le plus vif, et qu'il se proposait de «présenter à l'Europe », tût informé qu'il recevrait, avec la présidence du conseil, le portefeuille des affaires étrangères. Les autres portefeuilles devaient
reprenons, d'après notre histoire du Ministère Gambetta, le résumé des principaux événements qui suivirent ce vote et qui amenèrent M. Gambetta à prendre les affaires après la chute du ministère présidé par M. Jules Ferry.
« ... Cependant le parti républicain, dans son ensemble ne s'était pas vivement ému (à la suite du vote sénatorial du î) juin). Il n'avait pas encore compris. — comme il l'a compris dans la suite, mais trop tard, alors que le petit scrutin avait déjà porté ses fruits les plus funestes, — l'impérieuse nécessité de la réforme électorale. Il ne vit que deux choses : d'abord, que M. Gambetta sortait vaincu de la lutte; ensuite,
être répartis entre le général Campenon, à la guerre; M. Jules Ferry, à l'intérieur; M. Léon Say, aux finances; l'amiral de Gueydon, à la marine ; M. Waddington, à l'instruction publique; M. Griraud (de l'Institut), à la justice; M. Teisserenc de Bort, à l'agriculture et au commerce, et M. Krantz aux travaux publics. Le programme politique aurait compris l'amnistie, le scrutin de liste, les traités de commerce, la liberté de la presse, la réforme des lois sur l'état de siège et le colportage, le droit de réunion, l'instruction primaire obligatoire, gratuite et laïque, la suppression des jurys mixtes d'examen, la revision des traités passés avec les grandes compagnies de chemins de fer. Le parti républicain, retrempé par les élections générales, resterait uni pour accomplir, sous ce ministère national, une aussi vaste tâche. Il éviterait de retomber dans la faute grave qu'il avait commise en mars 1876 : la division en groupes, l'émiettement de la majorité de gouvernement.
a Tel était, non pas le rêve, mais le projet très réfléchi de M. Thiers, et ce projet était la sagesse même : il répondait à toutes les nécessités de la situation que les événements préparaient; il était une œuvre de concorde patriotique ; réalisé, il eût ouvert à la République une voie aussi large et droite que le chemin suivi plus tard a été souvent étroit et oblique.
« Ce projet disparut fatalement avec son auteur, et le maréchal, qui, de son propre aveu, se serait retiré devant M. Thiers, îvsta, se croyant une sentinelle, à la présidence de la République. Il aima mieux, dans ces nouvelles conditions, se soumettre i[iie se démettre. Seulement, et personne n'en fut surpris, ce ne lut pas M. Gambetta qu'il appela aux affaires : ce fut M. Dufaure, — M. Dufaure, dont la nomination l'ut accueillie avec une joie profonde parce qu'il succédait au duc de Broglie et au général de Rochebouét, mais qui n'était, au point de vue parlementaire, que le leader du centre gauche. Le véritable leader de la majorité républicaine resta ainsi en dehors du pouvoir, président de la commission du budget pour la troisième fois, et retrouvant, avec quelques nouvelles difficultés, la situation délicate que les circonstances lui avaient déjà faite sous la Chambre précédente. »
que le Sénal wn.iil encore une l'ois de s'opposer aux réformes républicaines. D'où ce double résultat qui n'était à l'avantage ni des républicains sensés ni des vrais conservateurs : .M. Gambetta perdit de son autorité et de son prestige •i l'unique profil <lu parti intransigeant et révolutionnaire ; le projet de révision, que le vote de la réforme électorale par le Sénat aurait srfacilement ajourné à trois ans, déviai, dans l'espace de huit jours, le mot d'ordre de presque tous l«'s journaux républicains.
u Cette génération spontanée de révisionnistes remplit d'effroi les amis du ministère et les vainqueurs du 9 juin. La revision, c'était une aventure semée d'embûches, grosse d'innombrables dangers : comment s'en débarrasser? Ne fallait-il pas s'en délivrer à tout prix? Ils se tournèrent vers M. Gambetta et, par ancienne habitude, en présence de ce nouveau péril, ils le supplièrent déjouer encore une fois le rôle de Curtius.
a Mais M. Gambetta n'était nullement d'humeur à sauter dans le gouffre pour le plus grand profit des personnages plus ou moins désintéressés qui venaient de laisser ou faire échouer le scrutin de liste au Sénat. Être outragé , être calomnié sans cesse dans ses intentions les plus droites, M. Gambetta en avait l'habitude et ne s'en émouvait point : il avait tant plu sur son parapluie depuis douze ans, pour parler comme M. Thiers, qu'une ondée de plus ou de moins ne comptait pas. Mais ce qui ne pouvait le laisser indifférent, c'est qu'on venait, par acception de sa personne, de faire avorter .une réforme où il estimait que les intérêts vitaux de la République étaient engagés. Cela fut plus fort que son équanimité ordinaire... « Ah! vous n'avez pas voulu de la convention si loyalement proposée à Cahors? Vous avez passé outre, malgré les avis répétés? Eh bien, débrouillez-vous tout seuls maintenant. Vous avez détruit vous-mêmes, et seulement pour me faire pièce, la base stratégique qui m'était nécessaire pour combattre la revision ; vous vous êtes amusés ainsi à provoquer les passions et les représailles. A votre aise ! Il ne saurait me convenir de me laisser entraîner et broyer par le torrent que vos fautes ont rendu irrésistible. Et puis, la revision ne m'épouvante point. On peut la limiter sagement. On peut en tirer parti dans l'intérêt de la République, du
Sénat lui-même. Puisque le rejet de la réforme électorale a rapproché cette échéance de trois ans sans que personne au inonde puisse utilement s'y opposer, pourquoi ne pas s'y résigner? pourquoi n'en pas profiler pour apporter tout de suite à la constitution du Sénat les deux ou trois rénovations essentielles que nous avons toujours et justement réclamées? L'opération faite, et faite avant tout à l'avantage du Sénat lui-même, on marchera en avant d'un pas léger et plus libre. On pourrait encore profiter de l'occasion pour assurer d'une manière définitive l'avenir du scrutin de liste, pour en inscrire le principe, avec celui ih1 l'élection sénatoriale, dans l'arche, si malaisément -ible, de la Constitution... »
« Et M. Gamhetta prononça le discours de Tours sur la revision limitée. Si ce discours fut une erreur, bien qu'il ait répondu sur l'heure aux sentiments profonds de l'immense majorité du parti républicain et que les journaux les plus modérés en aient proclamé hautement et recommandé la grande sagesse, ce fut une erreur inévitable. La revision était le lendemain fatal du rejet delà réforme électorale. Elle était la résultante logique des fautes commises. Loin de donner un mot d'ordre contre le Sénat, comme il en a été accusé, M. Gambetta hésita longtemps et ne se décida qu'après avoir consulté, avec le soin le plus minutieux, l'état réel de l'opinion. « Comme un député qui aspire à influer sur la direction de la chose publique ne peut apparemment rester en l'air, comme c'est une nécessité qu'il s'appuie sur quelqu'un et quelque chose, que pouvait faire M. Gambetta, enfoncé gratuitement d'un côté, si ce n'est se rejeter de l'autre1? » Il se rejeta donc de cet autre côté, mais avec une grande modération, et il y liouva une force plus entraînante, un mouvement beaucoup plus large et profond qu'il n'avait supposé.
« C'est qu'en eifet la question de la revision n'a pas été seulement8 atfaire de réunions publiques et de journaux. Assurément, ce sont les journaux qui ont commencé la campagne, et c'est dans les réunions publiques qu'on a le plus
1. La Situation pàrlemenfâfte, dans la Revue politique cl littéraire au 22 octobre 188t.