AFFAIRES DU TONKIN
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, au marquis Tseng, ministre de Chine à Paris.
Paris, le 1er janvier 1882.
Je me suis fait représenter dernièrement une lettre que vous avez adressée, sous la date du 24 septembre 4881, à M. Barthélémy Saint-Hilaire,mon prédécesseur au département des affaires étrangères, en réponse à sa communication du 27 décembre 1880, concernant les affaires de la colonie française de Cochinchine. Vous développiez dans cette lettre différentes considérations relatives à la situation internationale de l'empire d'Annam, et j'ai regretté de constater une certaine différence entre vos appréciations à cet égard et celles que M. Barthélémy Saint- Hilaire vous avait exposées au nom du gouvernement de la République. Je croirais inopportun d'engager ici une discussion de principe ; je préfère me borner à mentionner que la communication qui vous a été transmise à la date du 27 décembre 1880, contient l'indication exacte des faits auquels le gouvernement français a le devoir de se tenir.
Il est toutefois un point dans votre lettre que je ne saurais laisser passer sans une observation particulière. Le gouvernement impérial chinois, écriviezvous, ne peut pas reconnaître le traité de 1874 conclu entre la France et l'Annam. Or, ce traité, qui règle précisément nos rapports avec l'Annam, a été officiellement communiqué au gouvernement chinois, le
582 DOCUMENTS DIPI.OMÀTIQUES.
25 mai 1875, par le comte de Rochechouart, chargé d'affaires de France à Pékin, et dans la réponse en date du 15 juin suivant, que le prince Kong a envoyée à M. de Rochechouart, il n'a été élevé aucune objection contre la conclusion du traité, ni contre aucune de ses clauses; l'Annam est mentionné simplement comme ayant été autrefois un pays tributaire de la Chine, ce qui ne présente, à vrai dire, qu'un intérêt historique.
Vous comprendrez sans peine que, dans ces conditions, il nous soit malaisé d'admettre que le gouvernement chinois vienne contester aujourd'hui un traité existant et déjà entré dans la période d'application depuis près de huit années; nous ne saurions nous arrêter en tout cas à une réclamation aussi tardive, et le gouvernement de la République hésite d'autant moins à revendiquer l'entière liberté de ses actes en ce qui concerne l'exécution de ses conventions avec l'Annam qu'il ne nourrit, ainsi que M. de Freycinet et M. Barthélémy Saint-Hilaire vous en ont successivement donné l'assurance, aucun dessein qui puisse porter ombrage à la Chine ou qui soit préjudiciable à ses intérêts.
Léon Gambetta.
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, à M. Bourée, ministre de France en Chine.
Paris, le 4 janvier 1882.
Mon prédécesseur vous a communiqué une lettre dans laquelle le ministre de Chine à Paris déclarait que son gouvernement ne pouvait reconnaître le traité du 15 mars 1874, conclu entre la France et l'Annam. J'ai l'honneur de vous envoyer, ci-joint, copie de ma réponse à cette dépêche. ( Voir document n° 97.)
AFFAIRES DU T0NR1N. 583
Vous connaissez les difficultés que la cour de Pékin nous a suscitées, à diverses reprises, directement ou indirectement, à l'occasion des affaires annamites; elles trouvent, pour la plupart, leur explication dans le désaccord que le gouvernement chinois n'avait pas cru nécessaire de marquer lors de la notification des actes de 1871, et que fait aujourd'hui ressortir la correspondance échangée entre mon département et le représentant du Céleste Empire. Les indications très précises que j'ai tenu à donner au marquis Tseng par la lettre ci-jointe auront tout au moins cet avantage de ne laisser aucune place aux illusions que l'on voudrait se former à Pékin, quant à notre manière de comprendre et d'apprécier les traités de 1874.
La dépêche de M. Barthélémy Saint-Hilaire du 26 octobre dernier vous avait déjà fixé quant à notre intention de conserver une entière liberté d'action pour appliquer, au mieux de nos intérêts, nos conventions avec l'Annam. Le gouverneur de la Gochinchine a emporté des instructions tout aussi précises à ce point de vue, et notre résident à Hué ne laissera pas ignorer non plus, à l'occasion, au gouvernement annamite notre désir de préserver de toute atteinte un régime conventionnel dont la mise en pratique exclut des ingérences étrangères qui l'affecteraient dans une de ses clauses essentielles.
Léon Gambutta.
M. Le Myre de Vilers, gouverneur de la Cochinchine française, à M. Rouvier. ministre du commerce et des colonies.
(Télégramme) Saigon, 16 janvier 1882.
En présence de l'impuissance du gouvernement de Hué et devant l'attitude des Pavillons Noirs, il me parait indispensable de doubler notre garnison à Hanoï.
Le Drac partira jeudi.
Il n'y aura pas d'opérations militaires; je prendrai seulement des mesures préventives. Je n'ai pas besoin de crédit.
Lk Myre de Vilers.
M. Gougeard, ministre de la marine, à M. de Vilers, gouverneur de la Cochinchine française.
(Télégramme) Paris, 17 janvier 1882.
L'amiral Pierre est désigné pour prendre le commandement des forces de terre et de mer en Cochinchine. Je vous prescris de suspendre toute mesure militaire jusqu'à son arrivée à Saigon.
Gougeard.
Prononcé le 16 avril 1873