SUR LK
RECRUTEMENT DE L'ARMEE DU 27 JULLET 1872 Prononcé le 12 juin 1S76
Le 12 juin I87G, Tordre du jour de la Chambre des députés appelait la discussion sur la prise en considération de la proposition suivante de MM. Laisanl, de Uouville-Maiilefeu, Parent, Marmottan, Codet, Labitte, Brisson, Boysset, Dréo, Wilson, Genl, Margiie, Clialey, Menier, Cirard, Sée, Camille Barni, Farcy, Tirard, Lockroy, Jametel, etc., etc.
« Art. premier. — Le premier paraf,'raphe de l'article 36 de la loi du 27 juillet 1872 est modifié comme il suit :
« Tout Français qui n'est pas déclaié impropre à tout service militaire fait partie :
« De l'armée active pendant trois ans :
« De la réserve de l'armée active pendant six ans ;
« De l'armée territoriale pendant cinq ans ;
« De la réserve de l'armée territoriale pendant six ans.
« Art. 2. — Après la première et la seconde année de service dans l'armée active, les hommes justifiant d'une instruction et d'une éducation militaires suffisantes [lourront passer dans la réserve de l'armée active, après avoir subi un examen devant une commission présidée par un général de brigade et composée de : un lieutenant-colonel, un chef de bataillon ou d'escadroii, deux capitaines, deux lieutenants.
« Le programme et les conditions de l'examen seront arrêtés par un décret rendu dans la forme des règlements d'administration publique.
« Art. 3. — Les articles .iS, .ii, oo, iifi, -^7, o8 de la loi du *2~ juillet 1872, relatifs aux eng^agements conditionnels duii an, sont et demeurent abrogés. i>
La troisième commission d'initiative concluait à la prise en considération de cette proposition. Le général de Cissey, ministre de la guerre, et M. Gambetta s'y opposèrent.
M. LE MINISTRE OE LA GUERRE. — Messieiirs , le Gouvernement s'oppose à la prise en considération de la proposition qui vous est soumise. Il la regarde comme absolument inopportune.
Ce qu'on vous propose, c'est un bouleversement complet de l'armée... [Vif assentiment à- droite); c'est de remettre en question toutes les lois qui ont été votées depuis 187'2; car, si vous accordiez les changements qu'on réclame aujourd'hui, il n'y a pas de raison pour que demain on ne vous en demande pas d'autres.
Dès lors, comment l'armée pourrait-ello avoir confiance? Comment les officiers pourraient-ils travailler alors qu'ils ne sauraient pas si, dans quelques mois, une loi nouvelle ne viendrait pas les placer dans des conditions absolument différentes de celles dans lesquelles ils se trouvent actuellement? {Très bien! très bien! à droite. — Réclamations à (jauche.)
Je vous demande donc. Messieurs, de ne pas prendre en considération celte proposition qui, je le répète, est tout t\ fait inopportune. [Nombreuses marques d'approbation à droite et au centj-e.)
M. Eugène Farcv, de sa place. — Je demande la permission de faire observer à M. le ministre qu'en 1S7:2, on n'a rien bouleversé en réduisant le service de deux années... (Bruit.) Et cependant les circonstances étaient aussi critiques qu'aujourd'hui. Nous ne bouleversons rien aujourd'hui en discutant la même réduction.
•>38 CIIAMBUK DES DÉPUTES.
M. Laisant. — La proposition qui vous est faite, Messieurs, est signée par 130 de vos collègues; elle attire, au plus haut point, l'attention de l'armée et celle du pays tout entier, qu'elle intéresse vivement.
Nous ne vous présentons pas cette proposition comme une œuvre parfaite ; elle pourra être amcnd(''e.. .
M. LE COMTE Di<: Douvillk-Maillefeu. — Je demande la parole.
M. Gambetta. — Je demande la parole.
M. Laisant. — Elle pourra être discutée, modifiée, et l'étude permettra d'en faire une œuvre aussi bonne que possible. Mais je ne veux pas, un seul instant, faire à cette Chambre Tinjure de supposer qu'elle refuse de prendre en considération une proposition de cette nature et qu'elle déclare qu'il n'y a pas lieu de l'étudier. [Appi'obation à gauche.)
M. Gambetta. — La proposition qui est soumise ;\ la Chambre a évidemment une haute gravité. Elle n'est pas mal étudiée, comme le disait tout à l'heure son honorable auteur. Il est certain que cette opinion considérable, appuyée par de très sérieux esprits, par de véritables compétences militaires, est de celles qui méritent l'attention et l'examen. {Très bien! sur divers bancs.)
Et cependant. Messieurs, dans les circonstances présentes, quelle que soit l'opinion qu'on puisse avoir sur la réduction de la durée du service militaire de cinq ans à trois ans, je ne crois pas que le moment soit venu... [Rumeurs à gauche.) je ne crois pas qu'il soit opportun d'en aborder immédiatement la discussion. [Marques d'assenthnenl au centre et à droite.)
M. DE Baudry-d'Asson. — C'est cela! « Lentement, mais sûrement! »
M. Gambetta. — Je voudrais bien. Monsieur, que vous me fissiez grâce de vos interruptions qui n'ont aucune valeur.
M. DE BAUDRY-n'AssoN. — Il est possible, monsieur Gambetta, que mes interruptions n'aient aucune valeur à vos yeux... {Bi'uit. — N'interrompez pas!), et je m'en félicite, car mes pensées valent bien les vôtres.
M. Gambetta. — On me dit : « Lentement, mais sûrement. » Quelle signification cela peut-il avoir dans un débat aussi grave, qui intéresse et remet en question l'organisation de la première force du pays?
M. DE Baudry-d'Asson. — Oui, Monsieur, j'ai dit : « Lentement, mais sûrement.» Nous n'avons pas oublié que cet aveu est tombé de la bouche d'un de vos amis !
M. LE président. — Monsieur de Baudry-d'Asson, veuillez ne pas interrompre : ce que, — permettez-moi de vous le dire, — vous faites beaucoup trop souvent. {Très bien! à gauche.)
M. DE Baudry-d'Asson. —Je demande la parole.
M. LE président. — Vous l'aurez plus tard, Monsieur!
M. Gambetta. — Je dis qu'il n'est pas opportun de discuter immédiatement cette question, précisément parce que c'est une question d'avenir qui, lorsque le moment sera venu, sera probablement résolue dans le sens même que souhaitent les auteurs de la proposition.
Il ne faut pas oublier le débat qui a eu lieu à ce sujet, à l'origine même de la réorganisation des forces militaires du pays. Les uns demandaient sept ans, et cette opinion, défendue par un des hommes les plus compétents de France, l'illustre M. Thiers, avait été combattue par le général Trochu qui proposait trois ans.
Une transaction est intervenue : la durée du service a été fixée à cinq ans, et vous savez bien que ces cin(i ans ne sont pas réellement effectifs. {C'est vrai! — Très bien! au centre.) Cette transaction est mise eu pratique, mais pas dans toute sa rigueur ; certainement ce n'est pas le ministre de la guerre qui me contredira, quand nous lui demanderons de vouloir bien retenir
no ClIAMBRK DE.S DEPUTES.
SOUS les drapeaux la seconde portion du contingent une année entière et non plus pendant six mois seulement.
Mais, étant donnée cette situation qui, si elle ne nous permet pas encore un recrutement des sous-ofiiciers aussi complet qu'il serait désirable pour la force du pays, vous le facilite du moins depuis quelques mois dans une mesure plus satisfaisante qu'on n'aurait osé l'espérer d'après l'expérience du passé, je dis qu'il ne faut pas troubler cette organisation et ce fonctionnement. {T?'ès bien! t7TS bien! au cenb'c.)
Vous ne le voudrez pas, dans l'état actuel du pays, ^ je ne parle pas de l'état extérieur, car, quelles que soient les alarmes que cet état inspire à certains esprits timorés au-delà de toute mesure, j'ai la conviction profonde, comme tout le reste de l'Europe, que la paix ne sera pas troublée. — Mais, en dehors de ces considérations, comment pourrions-nous renvoyer aux bureaux l'examen d'une proposition qui môle des questions parfaitement distinctes... [C'est cela! très bien! au centre) telles que la question des cadres des sous-ofiiciers, colle de l'organisation intérieure de votre contingent et de votre recrutement, et celle du volontariat d'un an, institution qui a été exagérée, qui a dévié de l'esprit qui l'avait inspirée; car, créée pour faciliter ce que j'appellerai la sélection des professions libérales dans le pays... {Très bien!) elle est devenue une sorte d'exonération contre laquelle protestent nos mœurs et l'égalité démocratique de ce pays. [Très bien! à gauche.)
Ce qu'il faut. — je le répète, malgré l'interruption qui m'a été adressée tout à l'heure, et qui m'impose plus de réserve, — ce qu'il faut pour aller sûrement, c'est aller sagement, avec maturité.
On étudiera la question , elle ne sera pas abandonnée parce que vous ne l'aurez pas renvoyée d'une façon précipitée et hâtive à l'examen de vos bureaux;
olle pourra être plus mûrement étudiée parce qu'on divisera toutes les questions qui y sont mêlées. Et alors, quand vous aurez pris la vraie question, qui est celle du recrutement et de l'organisation de vos sous-officiers, quand vous aurez rendu une loi qui les fera véritablement ce qu'ils doivent être dans la constitution de l'armée française, c'est-à-dire de petits officiers, on vous demandera des sacrifices, et vous ne les refuserez pas ; car, quelles que soient vos opinions politiques, sur une pareille question, vous vous trouverez toujours unis et toujours d'accord. {Assentiment.)
Par conséquent, au nom des circonstances, au nom de l'intérêt même de la proposition, à laquelle je m'associe complètement, — car j'ai voté le service de trois ans, — je vous prie de ne pas voter aujourd'hui la prise en considération.
Un moment viendra peut-être où l'on pourra alléger le budget de la guerre, le mettre plus en rapport avec les ressources financières du pays. Gela n'est pas encore possible, l'heure n'a pas sonné ; mais elle viendra, n'en doutez pas, Messieurs! Nous la préparerons dans le calme, le recueillement et l'étude. {Très bien! et applaudissements au centre.)
Après une courte réplique de M. de Douville-Maillefeu, la prise en considération de la proposition de M. Laisant est rejetée par 230 votants contre 19o.
Pr ono 71 c c le 2 I j u i n 187 6 AUX OBSÈQUES DE CARTIGNY '
(CIMETIÈKE DU PÈRE LACUAISE)
Citoyens,
En nous rendant au bord de cette tombe qui va recueillir les restes de notre infortuné ami Cartigny, je crois répondre à l'unanimité des sentiments qui vous ont poussés à suivre son cortège funèbre, en venant dire, en mon nom, au nom des absents et des présents, au nom de tous ceux qui ontconnu ceboncœur, cette ferme nature, cette belle intelligence, en venant dire, à cet homme supérieur à sa condition, un suprême adieu, en venant exprimer les regrets que laisse une vie si bien remplie, honorée à la fois par le courage le plus intrépide et un dévouement infatigable au service de la cause de la démocratie et de la République.
J'ai connu des gens plus instruits, plus cultivés, plus fins d'esprit que Cartigny, mais je lui rends ce
1. Jeyii-Baptiste Cartigny, né à Neuville-les-Dorengt (Aisne), en 1814, ouvrier tisseur, membre de la Société des Saisons (1839), membre de la commission du Luxembourg (1848), candidat à l'Assemblée Constituante dans le département de la Seine, où il obtint 40,000 voix, transporté après les journées de juin, rentré eu France en 18o0 et nommé aussitôt membre du conseil des prud'hommes, démissionnaire en 1851, incarcéré en 1854, président de la commission ouvrière en 1857, ]irésident de la Société coopérative de l'Economie ouvrière, adjoint au maire du 20^ arrondissement au 4 septembre 1870, mort à Paris, le 19 juin 187G.
témoignage que je n'ai jamais rencontré d'hommes ayant un plus ferme bon sens, une expérience plus sûre. Il était pour moi un conseiller toujours excellent à consulter et ;\ entendre, non pas qu'il n'eût connu, pendant sa jeunesse, une politique plus ardente et plus vive, celle qui fut suivie par les hommes héroïques qui, de 1830 à 1848, agirent comme il convenait d'agir alors qu'on nous refusait l'égalité politique.
Ces dévouements, ces sacrifices sont comme la couche profonde et ignorée sur laquelle s'élève l'édifice de la démocratie républicaine.
Dans cette lutte pour le droit. Cartigny savait se contenir et savait aussi contenir les autres, et il était écouté, et il n'en était que plus estimé par ceux qui le connaissaient, parce que chacun savait ce qu'il y avait de franchise, de sincérité et d'honneur républicain dans sa parole.
La mort de Cartigny n'est pas seulement une perte pour sa famille, pour son quartier et pour tous ceux avec qui il a lutté pour le progrès ; c'est une perte pour le parti tout entier. Il y a une manière de réparer cette perte, c'est d'évoquer à certaines heures le souvenir des morts et les grands exemples qu'ils nous laissent, c'est de les interroger, c'est de puiser dans la religion des morts le sentiment et la pratique du devoir qui doivent nous soutenir à travers les luttes, les impatiences, les railleries et souvent les calomnies de la vie publique, c'est de persévérer dans l'esprit de solidarité et d'union qui doit rallier tous les démocrates autour du drapeau du droit et de la République. (Applaudissemenfs.)
Cartigny, ton souvenir demeurera toujours présent à notre mémoire. Nous nous rappellerons, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ta figure si douce et si franche. Et, quant à moi, je devais te payer une dette de reconnaissance, à toi qui as été pour moi un ami et un conseiller, à toi qui m'as ou-