‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta; (volume 4)Chapitre 21 sur 50 · AU BANQUET COIVIMÉIVIORATIF DE LA NAISSANCE DU GÉNÉRAL HOCHE · texte numérisé non relu

AU BANQUET COIVIMÉIVIORATIF DE LA NAISSANCE DU GÉNÉRAL HOCHE

Nous avons raconté dans le volumo précédent (tome IV, p. 13, 223 et 355) quelacélélu'ation de l'anniversaire de Hoche dans un banquet public avait été régulièrement interdite depuis la chute de M. Thiers, par les différents ministres de l'ordre moral, par M. Beulé en 1873. par M. de Fourtou en 1874, par M. Buffet en 1875. M. de Marcère, le 24 juin 1876, se fit un devoir d'autoriser la célébration publique de l'anniversaire du général républicain. Encore un effort, et de publique cette célébration devenait officielle.

Le banquet du 24 juin 1876 réunit au théâtre des Variétés plus de trois cent cinquante convives, parmi lesquels MM. Valentin , Schérer, Magnin, Gilbert-Boucher, Lelièvre, Salneuve, Ferrouillat, sénateurs, Joly, Langlois, Carrey, Journault, Rameau, Duvaux, Chaley, Roudier, Lalanne, Fallières, Gastu, députés, etc. A la fin du banquet, MM. Feray, sénateur de Seine-et-Oise, président du banquet, Albert Joly, député de la 1'"'^ circonscription de Versailles, et Gambetta prononcent les discours suivants :

M. Feray. — Mes chers concitoyens, je porte la santé du président de la République, le maréchal de Mac- Mahon, duc de Magenta! [Bravos.) C'est pour la troisième fois que je suis appelé à l'insigne honneur de vous proposer cotte santé : la première fois, en juin 1874,

l'Assemblée venait de confier au maréchal de Mac- Mahon la présidence delà République et l'avait investi de ces fonctions pour sept ans ; mais, après cette grave décision, la majorité de cette Assemblée, qui s'était déclarée constituante, reculait indéfiniment le vote de la Constitution. Cette majorité n'avait qu'un but; maintenir le provisoire, parce que chacun des partis monarchiques espérait l'aire tourner ce maintien du provisoire à son profit. [Ti'ès bien! très bien!)

L'année suivante, nous avions fait un grand pas. Grâce à l'union inébranlable des trois gauches... {Applaudisseiiunts), grâce à l'esprit de modération, de conciliation, qui n'a cessé de les animer, grâce aussi au patriotisme de ceux des membres du Centre droit qui ont fait le sacrifice de leurs préférences à l'intérêt général, nous avons pu arriver au vote de la Constitution, et ce jour-là laï'ranceest redevenue maîtresse d'elle-même. {Trh bien! (rh bien!)

Le vote des lois constitutionnelles a été retardé parce que l'on ne recherchait qu'une chose, les traîner en longueur; et c'est pour cela que nous n'avons pas pu avoir les élections en octobre, comme nous l'avions demandé; elles ont été reportées à la fin de l'hiver. Mais il a bien fallu que le jour arrivât où la France pût faire entendre sa voix, et vous savez comme elle a parlé, vous savez quelle éclatante manifestation a eu lieu en faveur de la République! [Oui! oui! — Applaudissements.)

Messieurs, le département de Seine-et-Oise, fidèle à ses antécédents, a donné au principe républicain une magnifique adhésion. Permettez-moi de saisir cette occasion pour remercier les électeurs de Seineet-Oise de l'insigne honneur qu'ils m'ont fait en m'appelant à les représenter au Sénat. [Bravo! bravo !) Je n'ai pu m'empêcher de penser que cette haute distinction était une approbation de la conduite que j'avais tenue à l'Assemblée nationale. [Assentiment.) Ces re-

■n JUIN 1876. -m

merciements, je ne les adresse pas en mon nom seul, je les adresse au nom de mes deux amis, M. Léon Say et M. Gilbert-Boucher. {Très bien!)

Maintenant, en 1876, nous avons un gouvernement régulier, un gouvernement établi définitivement. {Oui! oui! — Très bien!) Comme Ta dit hier M. le président du Conseil, au milieu des applaudissements de la Chambre des députés, nous avons un gouvernement qui ne laissera pas la moindre prise aux factions... {Bravo !) nous avons un ministère qu^ne parle pas tous les jours de péril social... {Rires), mais qui ne sépare pas l'ordre de la liberté... {Très bien!), un ministère qui ne craint pas de rendre hommage à notre jeune et chère République, et de professer hautement son dévouement pour elle. ( Vive approbation.)

Messieurs, tout cela est très bien; mais ne croyez pas que la politique soit comme une allée de jardin bien ratissée... {Sourires) où il n'y a jamais de choc. Nous sommes destinés, comme tous les peuples républicains, à avoir des incidents, sans que la marche du gouvernement en soit entravée. {Très bien!) Nous avons vu, il y a peu de jours, une protestation contre un verdict solennel que la France avait rendu en janvier. {Bravo! bravo! — Applaudissements i-épé lés. )WAh, Messieurs, cela n'est qu'un incident; ce qui serait sérieux, c'est si la France, depuis le mois de février, avait changé d'opinion et de sentiment ; heureusement il n'en est rien. {i\^on! non! — Ty-ès bien!)

La France qui possède, la France qui travaille, veut posséder et travailler en paix, et elle sait qu'elle ne peut trouver la sécurité dont elle a besoin que dans le maintien du gouvernement actuel. {Assentiment.) Elle ne veut plus de révolutions {Mon! non !) ; elle sait trop ce qu'elles coûtent, et que c'est au bout du compte le travailleur qui les paye. {Approbation.)

Messieurs, comme je le disais tout à l'heure, l'important est de savoir si la France a changé d'opinion ;

eh bien! elle n'en a pas changé. {Non! non!) Nous sommes décidés à redoubler de modération, ;\ ne pas commeitro une faute. {7rès bien!) C'est ainsi que nous montrerons notre amour pour notre chère patrie.

Unissons-nous toujours autour du président de la République qui a fait appel à tous les hommes de bonne volonté, à tous ceux qui veulent bien sacrifier leurs anciennes préférences à l'intérêt du pays. [Irès bien!)

Trois ans de loyauté parlementaire sontvenus ajouter au respect que la France tout entière portait aux trente ans de loyauté militaire du maréchal de Mac- Mahon . ( 7?y's bien ! très bien !)

Je porte la santé du maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta, président de la République française ! {Bf-avo ! bravo! — Applaudissements pt-olongés. — Vive la République !)

Avant de donner la parole à M. Albert Joly, je dois, Messieurs, vous lire une lettre que l'un de nos amis a reçue de M. Jules Favre :

« Bien cher Monsieur, je n'avais pas songé ce matin, lorsque j'ai reçu votre aimable invitation, à un empêchement qui me retient forcément demain. Soyez assez bon pour agréer et faire agréer mes excuses, et croire que mes sentiments patriotiques s'iniissent aux vôtres dans cette solennelle commémoration du civisme, du courage el de la vertu.

« Recevez, bien cher Monsieur, l'expression de mon bien sincère dévouement.

Ji'LEs Kavuk.

<< Ce 23 juin 187G, au soir. »

(Très bien! très bien!)

La parole est à M. Albert Joly.

M. Albert Joly. — Messieurs, avant que notre vénérable président donne la parole à mon illustre collègue et ami M.Gambetta, permettez-moi, au nom

des organisateurs de cette fête, de vous adresser tous nos remerciements. Je le ferai d'ailleurs très brièvement, ayant voyagé toute la nuit, de retour d'Avignon où j'étais allé étudier sur place les procédés électoraux des administrateurs de cet ordre moral dontnous parlait tout à l'heure M. Feray. [Très bien ! très bien!)

Cette fête, Messieurs, est aujourd'hui telle qu'elle aurait dû être toujours, et, si je voulais mesurer la distance qui a été parcourue depuis une année, je n'aurais qu'à faire appel au souvenir des privilégiés qui pouvaient assister à nos réunions traditionnelles, et surtout à celle du f2i juin 1875, au fond de cette cour où nous avait acculés le gouvernement de combat pour empêcher que nous pussions parler librement du grand citoyen qui fait l'honneur et de Versailles et de la France tout entière. {Très bien! très bien! — Applaudissements. )

Aujourd'hui, c'est publiquement que nous célébrons l'anniversaire de Hoche, et je ne puis m'empêcherde me rappeler les paroles que prononçait, il y a une année, mon honorable ami M. Gambetta, lorsqu'il nous disait de ne pas perdre courage, et que l'année ne s'écoulerait pas sans qu'un jour nouveau vînt à luire sur la France. [Vifs applaudissements.)

11 nous ajournait au "li juin ISTlî. Nous avons été fidèles au rendez-vous, et nous vous souhaitons la bienvenue à tous. [Très bien! très bien!)

Il ne nous reste plus qu'à oublier ces trois années. . . . ou plutôt, non, il ne faut pas les oublier, mais chercher l'enseignement qu'on en peut tirer. {Approbation.) Cet enseignement, Messieurs, je vous demande la permission de le résumer d'un mot.

Il y avait en France des républicains de nuances diverses, qui ne se connaissaient pas, qui se regardaient avec quelque défiance. En présence do la coalition du gouvernement de combat, ces républicains ont serré leurs rangs^ ils se sont donné la main, ils ont appris

à se connaître ; par cela môme ils ont appris à s'aimer, et ils ont vaincu. [Bravo! bravo!)

Eh bien! il ne faut pas perdre cet enseignement, il ne faut pas nous enivrer dans la victoire ; et, pour corroborer ce qui tout à l'heure était dit par notre honorable président, parlant de l'union des trois gauches qui nous a jusqu'ici si bien servi, je crois pouvoir, au nom de la jeune génération républicaine, promettre qu'elle ne laissera pas protester cet engagement. [lYes bien! très bien!)

Mais pourquoi faut-il qu'au milieu de cette allégresse générale, alors que Versailles est en fête, alors que la municipalité a organisé pour aujourd'hui et pour demain des réjouissances publiques, pourquoi faut-il qu'il y ait une ombre au tableau ? Pourquoi ceux-là qui devraient être associés à nous dans cette grande solennité et qui devraient, eux aussi, célébrer la mémoire de Hoche, sont ils exclus cette année encore?

Quant à moi. Messieurs, je fais un vœu pour le 24 juin 1877. Je demande que ceux-là qui avaient vaincu sous le général Hoche, que ceux que le général Hoche a tant aimés, et qui sont, il faut l'avouer, la meilleure partie de la France, aient, eux aussi, leur participation à cet anniversaire. J'espère qu'il ne se rencontrera plus de mauvais vouloir pour empêcher que l'armée, en même temps que nous célébrons le grand citoyen, puisse, elle aussi, célébrer le grand général. [Bravos et applaudissements prolongés.)

M. LE présidI':nt. — • La parole est à M. Léon Gambetta. [Applaudissements.)

M. Gambetta. — Mes chers concitoyens, en me levant au milieu de vous sous l'émotion que m'ont causée les paroles de notre vénérable président et le langage si plein de patriotisme et de précoce sagesse de mon ami Albert Joly, je me demande ce que je peux ajouter à cette expérience, à ces conseils et à ces promesses. Je ne peux apporter ici que le langage que je

VOUS ai toujours fait entendre dans ces réunions qui datent déjà de près de dix ans, qui avaient commencé sous le régime qui nous a menés à cette triste situation de ne pouvoir plus tourner le visage vers cette sublime figure de Hoche sans ressentir à la fois toute l'amertume de la défaite et toute la profondeur de Ui chute. (Très bien! très bien!)

Oui, il convient que ce soit à nos aînés les plus expérimentés, à ceux dont la raison a fait violence à l'éducation première, de vous faire entendre le. langage de la saine politique; et quant à moi, dans cette réunion, à l'heure où nous sommes, au lendemain d'un triomphe qui a été trop contesté pour n'être pas durable et efficace... {Ti-ès bien! très bien!) je ne veux pas parler politique. Je veux uniquement, en quelques mots, — car l'heure ne me paraît pas propice aux discours, — dire dans quel esprit nous sommes rassemblés ici, pour fêter, non pas seulement un grand capitaine, mais un homme qui, réunissant en lui toutes les générosités, toutes les noblesses, toutes les sublimités du génie national, était encore plus unhomme d'État et un pacificateur qu'un conquérant. [Vive app7'obation.)

En dépit de notre triomphe, et peut-être même à cause de ce triomphe général qui a porté pour ainsi dire la République sur le cieur de la France tout entière, je trouve qu'il est bon de se recueillir. Autant nous étions ardents, passionnés dans la lutte difficile et périlleuse de ces cinq douloureuses années, qui peuvent bien être tombées dans le gouffre de l'oubli, mais dont les conséquences subsistent encore fumantes et menaçantes devant nos yeux... {C'est vrai!), autant il convient, à mesure qu'on se croit plus puissant et plus vainqueur, de s'observer davantage, de se contenir, de s'étudier, de se gouverner soi-même, car rien n'est plus redoutable que les retours de fortune que peuvent amener l'incurie ou rinsouciance des victorieux. [Très bien! très bien!)

L'àme de Hoche a été évoquée dans ce banquet fraternel, qui a bien pu s'augmenter de quelques membres, mais qui, pour être véritablement une fête nationale, devrait se faire sur la plus grande de nos places publiques, à l'ombre de nos drapeaux et à l'éclat de nos armes nationales... [Bravo! bravo!) Ce qu'il faut dire, c'est la pensée suprême qui nous agite et qui nous domine quand nous nous réunissons. Non, ce n'est pas une pensée de parti; non, ce n'est pas une pure pensée politique ; c'est une pensée de concorde, de conciliation et de sacrifice pour la patrie. [Applaudissements.)

Et c'est pour cela que moi aussi je vois avec tristesse que la fête n'est pas complète, qu'il y manque ceux-là même qui sont le suprême espoir et la dernière ressource de la France mutilée !

Je ne veux dire qu'un mot : c'est que si la politique a changé, si la politique a discipliné tout cet immense parti de la démocratie française, ne croyez pas, mon cher sénateur [Loraleur se tourne vers M. Fcraij, assis à sa droite), que ce soit seulement par le besoin de modérer des impatiences téméraires; c'est que tout ce grand peuple, tout ce grand parti a compris que, dans un pays dont l'intégrité avait été compromise, la politique changeait de face, s'astreignait à d'autres règles, parce que la nécessité de la reconstruction s'imposait à tous les nobles esprits. [Bravo! bravo!)

Et si la République, — pensez-y bien ! — est apparue à la France au jour du danger comme le dernier refuge de l'honneur, sinon de la délivrance, ce n'est pas parce qu'elle était un gouvernement supérieur, — ce qu'elle est à coup sûr, — mais parce qu'elle était surtout le seul moyen de jeter et de réunir en une seule masse toutes les forces, toutes les énergies, toutes les ressources de la nation pour en faire un solide faisceau qui peut passagèrement être abattu ou brisé,

mais que tout doit tendre à reconstituer et à refaire. [Applaudissements 7-épétés.)

Et on est devenu républicain, non pas seulement par sentiment, non pas seulement par l'amour d'une forme politique; on est venu à la République, — je le dis à la face de mon pays et à la face du monde, — parce qu'on ne peut aujourd'hui être un vrai patriote que sous son drapeau. {Acdnmal'tons et cris: Vive la République!)

C'est pourquoi nous pouvons défier les dernières tentatives d'une politique de dépit qui, se sentant vaincue sur ses derrières, impuissante à mettre la main sur l'avenir, peut bien troubler quelque spéculateur de Bourse, servir (juclques ambitions personnelles, favoriser l'éclosion de quelques intrigues, mais qui, à coup sûr, n'est pas de taille à barrer le chemin à la France qui veut se relever. [Bravo! bj'avo !)

Oui, nous avons une Constitution ; elle est sortie à la fois de la nécessité et do la raison publique, et, quoi qu'on en ait dit, ce ne sont pas les Constitutions les plus parfaites qui protègent le mieux les peuples, ce sont les Constitutions les mieux appliquées, ce sont les Constitutions loyalement pratiquées... [Très bien!), ce sont les Constitutions à l'ombre desquelles les agents du pouvoir, fidèles et consciencieux, servent au lieu de trahir... [Bravo! bravo! — Applaudissements répétés) ; ce sont les Constitutions avec lesquelles on peut défier les conflits, grâce à deux choses : la fermeté et la cohésion dans la majorité, la sagesse et l'opportunité dans les conseils du pouvoir. [Approbation.)

Eh bien! on peut dès aujourd'hui écrire l'histoire du parti républicain dans les deux Chambres : il a donné au pays déjà, — et c'est un augure qui ne sera pas démenti, — la preuve de son esprit de légalité, de modération, d'union et de concorde; et il oblige ses adversaires à jeter bas le masque, à se révéler pour ce

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qu'ils sont: de vulgaires et d'incorrigibles agitateurs. {V ive approbation .)

Celte première allitudo, le pays l'a jugée, il l'a comprise, et c'est pour cela que vous aviez raison d'affirmor que le pays n'a pas changé. Ah ! il s'en faut qu'il ait changé! Ce que le pays a fait depuis le 20 février? Il a observé, et il s'est demandé de quel côté se trouvait, je ne dis pas la modération, mais l'esprit d'expectative poussé jusqu'il l'extrême limite. {Tr'cs bien!) Et il ne s'est ni impatienté, ni étonné de cette sage lenteur; il y a reconnu l'habitude et le ferme propos de ne rien livrer au hasard de ce qui peut lui être ravi, de ne rien abandonner, de tout attendre, non pas du temps, mais de la fermeté et do la persévérance obstinée dans la défense des principes. (Nouvelle app)'obafion.) Car on défend les principes de bien des manières; mais il y en a une qui n'est pas efficace, c'est la violence et la déclamation. (Assentiment.)

Il y a un autre moyen do défendre les principes : c'est de toujours serrer l'adversaire corps à corps, de no pas lui permettre de choisir lui-même le terrain de la luttC; de le ramener quand il s'en écarte, de le laisser commettre le premier toutes les fautes, de se donner légitimement devant le pays le rôle le plus glorieux qui puisse incomber à des hommes politiques, celui de la légitime défense de l'ordre social et des libertés publiques. (Bi'avo ! bi'avo!)

Cette politique, elle est la nôtre. Je me trompe, Messieurs : elle est la vôtre, c'est celle du pays, car ce pays, jo le connais, — je le dis sans autorité personnelle supérieure à la vôtre^ mais, à coup sur, avec les renseignements qu'une enquête assidue, qu'une attention passionnée et de tous les instants peut apporter à un esprit réfléchi et sincère. Eh bien, je le déclare, ce que la France veut, ce n'est pas seulement la llépubliqne, c'est l'ordre républicain. [Applaudissements p)'olonge's.)

Cet ordre, vous le lui avez assuré, et ce ne sont pas les pygmées ridicules et prétentieux... (Très bien!) qui peuvent bien proférer derrière leurs canapés et dans les coulisses des menaces contre l'avenir dos institutions républicaines, hausser leur taille et enfler leurs propos ; ce ne sont pas eux qui réussiront à ébranler la confiance du pays non seulement dans ses institutions, mais dans lui-même. [Très bien — Trh bien!)

Et au fond, si à l'intérieur la politique doit être modérée, cela ne veut pas dire qu'elle ne doit pas être ferme. Elle doit être ferme, mais elle doit être précise; elle ne doit pas prodiguer cette fermeté à tout propos, la porter indifféremment sur toutes les questions, celles qui sont mûres et celles qui ne le sont pas, celles qui sont chimériques et celles qui sont pratiques ; elle doit être ferme sur quoi. Messieurs? sur le sentiment des Français. [Cest cela! — lYos bien!)

Elle doit être ferme sur les points qui ont été voulus et résolus par la seule autorité devant laquelle un homme libre doive s'incliner : l'autorité du pays, manifestée par la grande voix du suffrage universel. [Bravo! bravo!)

Cette politique à l'intérieur, vous avez déjà pu en sentir les eff"cts; vous les constaterez successivement, vous débarrassant jour à jour des misérables obstacles qu'on a laissés sur votre route. Est-ce que vous croyez que ces obstacles eux-mêmes ne sont pas, — permettez-moi le mot, — une sorte de don gracieux du hasard et de la fortune? Savez-vousceque je redoute le plus, Messieurs? Ce sont les majorités qui manquent d'équilibre et de contre-poids, qui manquent d'adversaires; ce sont les majorités dont la force peut égarer la raison. Ce que je veux pour notre parti, jusqu'à ce que la démocratie soit véritablement maîtresse d'ellemême, éclairée sur ses volontés, apte à les faire passer dans les lois et dans les mœurs, c'est qu'il ait la vie diflicilc, qu'il soit obligé de déployer ses facultés, son

énergie et sa force ; je veux qu'il puisse vaincre en conscience et en connaissance de cause, et que, le jour 011 la démocratie aura planté son drapeau sur une position, on ne puisse plus l'en déloger. {]'we approbation.)

Et ne l'oubliez pas, Messieurs! vous êtes dans un pays qui a connu quatorze siècles de monarchie, dans un pays où les préjugés, l'ignorance, l'extrême aveuglement, les prédications les plus venimeuses, l'oppression cléricale, les agents de l'étranger ont tout contaminé, tout agité, tout entravé, tout arrêté, tout étiolé , et vous ne voulez pas compter avec toutes ces difficultés séculaires? Mais vous avez le droit; vous avez la force, puisque vous êtes le nombre; vous avez la raison, puisque seul de tous les partis vous avez raison. Et vous douteriez de l'avenir? vous douteriez du triomphe de vos idées?

Oh! non, ne vous divisez pas, ne vous contredisez pas! Restez unis, forts, patients, laborieux, infatigables et confiants, et — ce n'est pas moi qui vous le promets, c'est la vérité historique qui en dépose, — votre triomphe est assuré ! [Bravos el applaudissetnenls.)

Puis, à côté de cette nécessité de défendre les institutions républicaines et de les garantir, de faire une garde jalouse autour d'elles, il y a une autre nécessité : c'est de gagner par la persuasion, par la parole, par le livre, par le journal, par l'exemple, par la conduite, parla moralité tous les jours grandissante, c'est de gagner, dis-je, les esprits timides, indifférents ou rebelles, mais rebelles loyaux, — car, je le répète, dans un pays comme la France, ce qu'il faut poursuivre de toute l'énergie de son âme, c'est l'union de tous les bons citoyens, indépendamment de leurs convictions et de leur passé.

Oublions ce passé ! Ah ! ne l'oublions pas au point d'en perdre l'enseignement; mais, inflexibles sur les idées, soyons bons et tolérants pour les hommes! (TV'è.s bien! tj^h bien!)

Et ne croyez pas que cette politique puisse être accusée de faiblesse. Vous répondrez non seulement aux impérieuses exigences de la patrie, mais à ce qu'il y a de plus noble et de plus spontané dans le génie français, la générosité. Il faut que tout le monde ait de la générosité. Il ne faut pas la demander seulement à un côté, à un parti, au parti républicain, toujours décimé et toujours frappé : il faut aussi que de l'autre côté on ait de la générosité, delà clémence. J'appelle pour moi, j'appelle pour mon parti, j'appelle pour mon pays le jour de cette clémence. Peut-être que si nous faisons de bonne politique, je ne dis pas que vous fondrez tous les cœurs, — il y a des cœurs plus durs que le rocber, — mais vous fondrez la majorité des cœurs, et alors, sans troubler l'ordre intérieur, sans commettre aucun acte de témérité, sans susciter aucune espèce d'émotion ni de passion, vous pourrez à votre tour faire la pacification de la France comme Hoche fit la pacification delà Vendée! {Acclamations.)

Cette politique, elle a deux faces : au dedans, l'ordre républicain ; au dehors, la paix poursuivie avec intelligence, avec une infatigable discrétion, la paix, dont la République seule peut assurer l'affermissement. Et je le dis parce que la pensée m'en vient à l'esprit, — est-ce que, il y a trois mois, deux mois, un mois encore, si la France n'avait pas été en République, si elle avait eu à sa tête une dynastie, un pouvoir personnel ou héréditaire, en quête de prestige, est-ce que vous pensez que les commotions qui se déchaînaient ou qui menaçaient en Europe n'auraient pas rencontré là un ferment redoutable? Ce qui fait, Messieurs, que la France bénit la République à l'heure actuelle, c'est qu'elle comprend qu'au milieu des complications extérieures de l'Europe, grâce à l'impersonnalité de son gouvernement républicain, elle n'a que faire d'aller s'aventurer dans des querelles diplomatiques où le sang et le canon finissent

toujours par avoir le dernier mot. ( Vive adhésion.) La République, c'est donc la paix à l'extérieur; la République, c'est la paix, non seulement pour la France, mais, — je le dis, — c'est peut-être la paix pour le monde. (Bravo/) A la condition, toutefois, que cette République soit une République réellement française, une République nationale, également indifférente à tout ce qui n'est pas l'intérêt national... [Ti-ès bien!)^ résolue à ne s'occuper que d'elle, à ne penser que pour elle, à rester maîtresse de ses mouvements, à ne se compromettre avec personne, — autrement elle commettrait le dernier des sacrilèges, ayant à s'occuper tant d'elle-même !

Par conséquent, je le dis sous l'invocation de cette noble figure, nous n'avons pas à élever nos regards trop haut ni trop loin : nous avons à les ramener sur nous-mêmes, à panser nos plaies, cicatriser nos blessures, refaire l'intelligence nationale.

Du travail, des écoles, de la justice, voilà notre programme; nous n'y faillirons pas, parce que tous, quel que soit notre tempérament, quelles que soient nos tendances, dans les rangs du parti républicain, nous n'avons qu'un dogme, nous n'avons qu'une volonté : le triomphe d'une démocratie pacifique et libre ! (Braoos el acclamations prolongés).

SUR

UNE INTERPELLATION AU MINISTRE DE LA GUERRE Prononcé le 3 juillet 1876

On a vu plus haut (page 212) que M. Dufaure avait annoncé, dans la déclaration du 14 mars, que le gouvernement proposerait à la Chambre la modification de la loi sur la liberté de l'enseignement supérieur. — Il doit être supertlu de rappeler ici pourquoi, de toutes les lois néfastes votées par l'Assemblée nationale, aucune ne constituait un danger plus l'edoutable pour l'avenir de la société française que la loi du 12 juillet 1875, et pourquoi, de toutes les dispositions pernicieuses de cette loi, aucune ne l'était davantage que celle qui, parles articles 13 et 14, étabhssait le système des jurys mixtes. — Dès le 23 mars, M. Waddington, minisire de l'instruction publique, s'était conformé à l'engagement pris dans la déclaration du 14 en déposant le projet de loi suivant :

« Art. l'^'' — Sont abrogées les dispositions des articles 13 et 14 de la loi du 12 juillet 1873.

« Art. 2. — Les élèves des Facultés libres peuvent se présenter, pour l'obtention des grades, devant les Facultés de l'État, en justifiant qu'ils ont pris, dans les Facultés dont ils ont suivi les cours, le nombre d'inscriptions voulu par les règlements. »

Ce projet de loi avait été accueilli avec une vive satisfaction par le parti républicain, qui estimait, avec M. Challemel- Lacour, que la loi du 12 juillet ne portait pas seulement une atteinte périlleuse à l'honneur intellectuel de laFrance,

mais qu'elle compromettait encore notre unité morale, la sécurité de notre s-ouvernement civil et même notre situation à l'extérieur. En revanche et comme de juste, ce projet avait déchaîné toute la colère du parti catholique. Ce ne fut qu'un long cri de rage dans toute la presse cléricale. Les réacteurs de la rue de Poitiers et de l'Assemblée nationale qui commençaient déjà à s'intituler, avec une ridicule audace, les libéraux, éclatèrent en plaintes et en menaces. Les évoques fondateurs de l'Université libre de Paris protestèrent solennellement. M. Dupanloup déclara que, la collation des grades, c'était la liberté même de l'enseignement. M.duibert, archevêque de Paris, affirma que le projet de loi de M. Waddington allait être le signal d'une persécution générale contre la religion chrétienne. Les intrigues qui devaient aboutir au 16 mai furent renouées dans tout le camp clérical avec une nouvelle vigueur.

Cette explosion significative n'eut qu'un résultat : elle éclaira définitivement les derniers hésitants. La Chambre comprit que les législateurs du 12 juillet n'avaient affublé cette loi du nom de liberté que comme d'un mas(|ue trompeur, et elle se mit résolument à l'œuvre. Dès le 7 juin, le projet de M. Waddington fut adopté par 357 voix contre 122, à la suite d'un remarquable débat où les droits de l'État furent vigoureusement défendus par le ministre de l'instruction publique et par MM. Spuller, Jules Ferry, Deschanel et Pascal Duprat. Le césarisme clérical avait eu MM. Paul de Cassagnac, Keller, de Mun et Raoul Duval pour avocats.

L'évêque d'Orléans et ses amis s'attendaient à ce vote. Ils n'avaient lutté à la Chambre des députés que pour l'honneur des « principes «.C'était sur le Sénat qu'ils comptaient, et ils ne comptaient pas à tort sur cette Assemblée. Dans l'esprit des républicains qui avaient voté la constitution du 2o février, le Sénat était destiné à jouer le rôle d'une (chambre de pondération et de conti'ùle. Il avait pour but, dans l'esprit de M. de Broglie, d'être une chambre de conflit. Le Sénat de 1876 décida d'être une chambre de contlit. Le 16 juin, M. Buffet avait été élu sénateur inamovible par 143 suifrages contre lil donnés à M. Renouard ' : le 18, le

1. En remplacement de M. Ricard qui venait de nioiirir 1 1 mai), et qui avait été remplacé au ministère de l'intérieur jiar M. de Marcère.

vote des bureaux pour le choix de la commission chargée d'examiner la proposition de M. Waddington donna six commissaires de droite contre trois commissaires de gauche, et le 20 juillet la loi votée par la Chambre fut rejetée par l'j-4 voix contre 139 *.

C'était le deuxième défi jeté par la Chambre haute à l'opinion publique dans l'espace d'un mois, et la colère du parti républicain fut d'autant plus vive qu'à la veille même du vote sénatorial, une interpellation de M. Gambetta avait démontré quelle était la nécessité de plus en plus urgente de protéger efficacement contre la société deJésus les droits de l'État et l'honneur de l'enseignement national. Cette interpellation, dont le retentissement fut considérable, avait été motivée par ces faits que, le 29 juin, les candidats concourants pour l'Ecole polytechnique avaient été avertis que les l'ièves des jésuites de la rue des Postes connaissaient à l'avance le sujet de l'épure (l'intersection d'une hyperboloïde et d'un cône ayant une génératrice commune), que la légitimité de cette accusation avait été aussitôt reconnue, et que le professeur qui avait choisi le sujet de la composition était attaché en même temps à l'École polytechnique et à l'école dirigée par le père Du Lac.

Nous reproduisons in extenso le compte rendu delà séance du 3 juillet :

M. LE PRÉSIDENT Grévy. — M. Gambetta a déposé une demande d'interpellation à M. le ministre de la guerre : 1° Sur les faits qui se sont produits à Paris, le jeudi 2!^» juin; au concours des examens d'admission à l'École polytechnique; 2" sur les mesures que le ministre entend prendre pour empocher à l'avenir la reproduction de pareils faits ; 3° sur la nécessité de procéder, sous l'autorité des ministres de la guerre et de l'instruction publique, à une enquête dont feront partie trois députés et deux sénateurs désignés par les ministres compétents.

1. Le projet de loi fut soutenu au Sénat par MM. Waddington, Challemel-Lacour, BertauUl , Fouché de Careil , Jules Simon, Dulaure et Ernest Picard. Il fut combattu par MM. Paris, Wallon, Laboulaye, Dupanloup, de Broglie et de Belcastel.

La parole est à M. le ministre de la guerre.

M. LE GÉNÉRAL DE GissEY, ministre de la guerre. — J'accepte l'interpellation.

Je dirai tout d'abord qu'une enquête a été faite en partie par M. le minisire de l'instruction publiciue. J'ai envoyé chercher M. le ministre de l'instruction publique au Sénat; je ne sais pas encore s'il y est arrivé. Je crois donc qu'il vaudrait mieux remettre à demain la discussion de l'interpellation.

Pour mon compte, quoi qu'il en soit, je suis prêt à répondre immédiatement en ce qui concerne le ministre do la guerre.

M. Gambetta. — Messieurs, puisque M. le ministre de la guerre veut bien accepter l'interpellation immédiatement, comme en somme elle ne vise que lui, puisque l'École polytechnique est dans son département et non dans celui de M. le ministre de l'instruction publique, je vais développer immédiatement et très brièvement les motifs de l'interpellation que j'ai l'honneur de lui adresser.

Messieurs, au mois de juin dernier, le 29, le concours d'examen pour l'admission des élèves à l'École polytechnique avait lieu à Paris, dans quatre locaux différents, à la Sorbonne, à la salle Gerson, à la grande orangerie du Luxembourg et, je crois, au lycée Saint- Louis.

Avant même que les candidats des lycées de Paris ou des institutions particulières qui préparent les élèves pour l'École polytechnique aient franchi le seuil des salles d'examen , le bruit s'était répandu parmi eux que le sujet de la composition de géométrie descriptive qui devait être l'objet de leur concours était connu d'une certaine catégorie de candidats. Ce bruit avait pris une consistance et une précision tout à fait singulières. Et, comme l'attention, non seulement des élèves, mais des professeurs était éveillée depuis quelques années sur des rumeurs

semblables, sur des faits qui avaient été dénoncés antérieurement et qui n'avaient pas pu être suffisamment établis ou suffisamment recherchés, plusieurs d'entre les concurrents résolurent de porter à la connaissance du capitaine délégué par le ministre de la guerre, qui préside aux examens, le bruit qui circulait.

Un élève, un excellent élève du lycée Saint-Louis, dans une salle, dans une autre, un élève du lycée Louis-le-Grand, dans une autre encore, un élève de l'institution Sainte-Barbe, firent part aux capitaines qui présidaient les sections que le sujet de géométrie descriptive qui était encore renfermé sous l'enveloppe, scellée et cachetée, envoyée par la direction de l'École polytechnique, devait contenir tel problème, et ils l'indiquaient avec la dernière précision.

Quand l'enveloppe dans laquelle se trouvait le projet d'épuré eut été ouverte, il se trouva que tel était bien en effet le problème annoncé par l'élève au capitaine présidant le concours.

Vous imaginez. Messieurs, l'émotion qui se répandit naturellement parmi les candidats présents, les protestations qui se firent entendre, l'étonnement du capitaine chargé de maintenir l'ordre et la discipline au milieu de ce jeune et un peu ardent personnel, et enfin la nécessité d'en référer h l'autorité supérieure.

En effet, on envoya un planton avec le détail des faits qui venaient de s'accomplir dans cette séance. Un fait analogue se passait à côté ; les mêmes mesures y avaient été prises. La direction supérieure de l'École polytechnique, très émue des révélations qui lui étaient faites, ordonna qu'on suspendrait l'examen et qu'on remettrait la composition à un jour ultérieur, en changeant la nature du sujet et les conditions du problème.

Messieurs, le bruit de ce fait, que je raconte dans toute sa simplicité, se répandit dans Paris. Il y causa une émotion que vous comprenez et que vous par-

26 1 CIIAMBRK DKS DÉPUTES.

lagez; car il s'agissait, en somme, d'un intérêt qui touche presque toutes les familles, d'un intérêt de justice, d'une inégalité et, pour tout dire, d'une fraude ou, tout au moins, d'une indiscrétion qui avait les plus graves conséquences au point de vue du droit des candidats, au point de vue de l'honneur même de l'enseignement public , au point de vue du recrutement de nos écoles, et, par nos écoles, de nos grands corps militaires, et qui, enfin, venait donner un surcroît d'aliment aux inquiétudes de l'opinion sur certains procédés et sur certaines faveurs dont sont l'objet certaines institutions. [Trh bien! à gauche.)

Je me garderai bien de préciser, de rien accentuer. Je n'ai pas la prétention d'avoir fait une enquête en vingt-quatre heures... [On sourit à. gauche) ; je ne sais rien qui soit digne d'être porté, quant à présent, à la tribune française. Ce sont des allégations, ce sont des signatures , ce sont des plaintes; mais cela n'a qu'une valeur privée.

Mais ce qu'il faut, je crois, pour répondre aux légitimes inquiétudes de l'opinion, à l'inquiétude de vos propres consciences, c'est évidemment qu'on fasse une enquête sérieuse , une enquête où l'on entende tout le monde; qu'on recueille surtout les déclarations des candidats, des hommes chargés de la direction de ces candidats et qui , vivant dans ce milieu scolaire, — milieu de travail, d'application et d'honneur, — pourront vous apporter des témoignages précis, circonstanciés, non seulement sur le fait qui nous occupe, mais sur les faits antérieurs.

Cette enquête. Messieurs, il ne faut pas évidemment qu'elle soit dirigée avec un esprit de parti. C'est pour cela que je demande que ce soit M. le ministre de la guerre, associé à M. le ministre de l'instruction publique, qui la dirige. Mais en même temps, pour la mettre au-dessus de toute espèce de soupçon, de tout grief de la part des esprits les plus chagrins, je de-

mande que, toujours par voie de désignation directe des ministres compétents, on veuille bien prendre sur les bancs de cette Chambre et sur ceux de l'Assemblée qui est au-dessus de nous, des membres qui seront chargés d'assister et de procéder... [Interymptions à droite.)

Plusievi's membres. — A côté de nous !

M. Gambetta. — Messieurs, je crois qu'il n'y a rien de surprenant dans mes paroles. {Non! non !) Je n'ai voulu donner qu'une pure indication de fait et qui tient bien plus à la position topographique qu'à une situation hiérarchique, {/{ires.)

Je dis, Messieurs, qu'il faut que cette enquête soit faite dans des conditions d'impartialité et surtout de pénétration virile qui fassent que nul ne puisse contester le caractère et l'autorité des résultats et des conclusions auxquels on arrivera. (T7'ès bien!)

Voilà le premier point sur lequel je désire obtenir une réponse de M. le ministre de la guerre.

Le deuxième, c'est celui-ci :

On s'est enquis. Tout le monde a fait ses hypothèses sur l'origine du fait, sur le moyen employé pour arriver ou à l'indiscrétion ou à la fraude, et alors on a rencontré devant soi certains éclaircissements, certains renseignements qui s'imposent. Non pas que je veuille accuser personne; mais enfin, il faut bien tenir compte de ce qui s'est dit, et de ce qui s'est dit avec quelque apparence de vérité... {Ah! ah! à droite.) Vous vous étonneriez moins si vous me laissiez achever.

Je dis que ce qui a frappé l'esprit public, ce qui ne manquera pas de vous frapper vous-mêmes, c'est que des professeurs de l'État, payés par l'État, attachés par l'État à l'instruction des élèves résidant dans l'École polytechnique après leurs examens , peuvent, au mépris, je crois, des règlements, ne se contentant pas de la situation officielle qui leur est imposée par l'Etat, aller au dehors dans des institutions de diver-

ses natures, donner des leçons particulières et par conséquent apporter dans ces institutions privées, au détriment de l'État, au détriment de la sécurité des études, de la loyauté des concours, des renseignements qu'ils ne peuvent posséder que grâce aux fonctions mômes qu'ils exercent dans une institution de l'État. {J'7'('s bien! très bien! — Applaudissements à (jauche.)

Je ne dis pas que cela soit; je désire même que l'enquête, à laquelle vous ordonnerez qu'il soit procédé, démontre qu'il n'en est pas ainsi.

Mais je dis que rien n'est plus naturel, que rien n'est pour ainsi dire plus nécessaire, que le raisonnement qui consiste à dire qu'un professeur, ou un répétiteur, ou un examinateur, qui est à la fois professeur de l'Ktat et professeur d'une institution particulière, n'est pas dans une situation régulière et au-dessus du soupçon. [Très bien! très bien! à gauche.)

M. Charles Fournier. — Il n'y a pas un seul professeur à l'école qui puisse avoir fait cela !

M. Gambetta. — Je ne dis pas qu'il y ait un professeur à l'école qui puisse faire cela. Entendons-nous bien! Je n'attaque personne ; j'attaque l'abus, j'attaque la pratique qui s'est établie que des professeurs soient employés dans des institutions qui, si elles ne sont pas rivales, ont un caractère absolument opposé. [Ti'hs bien!)

Voilà ce que j'attaque. Je dis que cela n'est pas bon, que cela est contraire au devoir professionnel , que cela est contraire même aux règles et à la pratique traditionnelle de l'Université et de l'État. [Très bien! très bien! à gauche.)

Eh bien , il faudra qu'on nous dise si on entend prendre des mesures pour que cette sorte de cumul soit interdit sévèrement à l'avenir. S'il est nécessaire de prendre des mesures particulières pour que le traitement des professeurs à l'École polytechnique

soit véritablement rémunérateur, eh bien^ vous les prendrez... [Très bien! t?'ès bien!); car vous n'économiserez pas, je pense, quelques mille francs par an sur le budget de la France, quand vous saurez que , grâce à ce traitement, vous assurerez la loyauté et l'honneur du recrutement de vos écoles. {T7'ès bien! très bien ! à çjauche.)

M. Robert Mitchell. — L'honneur des professeurs est au-dessus d'une somme de 1,000 francs!

M. Gambetta. — Je no parle pas de l'honneur des professeurs ; il s'agirait de bien nous entendre. Je parle de la loyauté du recrutement. {Mouvements divers.)

lin membre à gauche. — Ne répondez pas! — On veut faire une diversion !

M. Gambetta. — Tels sont les deux points principaux que j'indique simplement à l'attention du cabinet. Mais permettez-moi de vous dire pourquoi je suis amené à faire cette interpellation.

C'est que le Journal officiel, dès le samedi 1" juillet, c'est-à-dire vingt-quatre heures après que des faits aussi graves avaient été dénoncés, s'est empressé de nous faire connaître qu'il n'y avait là que des incidents regrettables et presque des malentendus, qu'on avait fait une enquête, et que cette enquête était terminée presque en même temps qu'elle avait été entreprise.

Alors j'ai eu quelque inquiétude sur la valeur de ces renseignements... [Rumews sur quelques bancs à droite.)

Gela vous étonne? Vous n'avez aucune inquiétude, vous? [Rires et très bien! très bien! à gauche.)

M. LE BARON Jérôme David. — Nous en avons beaucoup, au contraire.

M. Gambetta. — Je dis. Messieurs, que la lecture, au Journal officiel, de ce communiqué, qui avait pour but de répondre aux protestations, aux indignations

2GS CHAMBKF: DK.S DEPUTES.

de la conscience publique, est cela môme qui a augmenté, permettez-moi le mot, mes soupçons.

En efl'et, je vais vous en lirn quelques extraits, et vous verrez que, si l'on avait voulu couper court à toute espèce d'examen et de recherche, se débarrasser d'une question gênante, on n'aurait pas procédé autrement. [Trh bien! très bien! ii (jauche.)

Le fait se produit le jeudi : il est porté à la connaissance du public le jeudi soir. C'est le vendredi qu'on le connaît, le vendredi soir; car le journal est imprimé le soir pour paraître le matin, et, le samedi matin, on lit dans le Journal officiel la note suivante :

« Il résulte d'une enquête minutieuse... » [Exclamations et inres à gauciie et au centre.) « faite par M. le directeur des études de l'Ecole polytechnique, que .si, en raison des opérations multiples qu'exigent l'impression et l'envoi des sujets de compositions pour l'admission à cette école, il a été commis quelques indiscrétions regrettables relatives à la composition de géométrie descriptive, elles n'ont été le monopole d'aucun établissement en particulier. » [Oii! oh! à (laucJie.)

Eh bien, je me permettrai de dire qu'on va bien vite au-devant du reproche et qu'il est bien difficile que, dans le temps qui a séparé la révélation du moment où a paru la note, on ait pu savoir qu'aucun établissement particulier n'avait eu le monopole de l'indiscrétion. [Assentiment à (jauche.)

Je voudrais qu'on me dise par qui, comment, sur quel personnel a porté l'enquête.

« Les officiers chargés de la surveillance des compositions ont constaté que les élèves des divers lycées, des collèges Rollin et Chaptal, et des autres établissements privés, étaient arrivés au concours également renseignés. Ce fait a été confirmé par l'enquête. »

Ceci est de la dernière naïveté.

11 est bien certain, en effet, que, lorsque les élèves

qui se sont rendus au concours, — d'où qu'ils vinssent. — qui ont appris par un de leurs camarades qu'une partie des concurrents connaissait l'épure, ils ont été tous également renseignés avec la rapidité qui est propre aux conversations entre jeunes gens.

« Ce fait, ajoute la note officielle, a été confirmé par l'enquête. »

Quel fait a été confirmé par l'enquête? C'est que tout le monde en parlait, le savait, que tout le monde disait qu'un certain établissement avaiteu la communication, qu'on racontait comment la communication avait été faite. Evidemment cette confirmation de l'enquête ne prouve qu'une chose : l'unanimité et la généralité des protestations dirigées contre cette indiscrétion. {C'est cela! — 7>rs bien! à gauche.)

« Les proviseurs, continue le rédacteur de la note, n'ont d'ailleurs adressé aucune réclamation au directeur des études de l'École. C'est spontanément qu'il a suspendu la composition pour donner un autre sujet. »

Les proviseurs n'ont en effet adressé aucune réclamation au directeur de l'École; savez-vous pourquoi? C/cst qu'ils n'ont pas le droit d'assister leurs élèves dans les examen s, et il eût été étrange que les proviseurs, qui étaient dans leurs établissements, eussent pu adresser au directeur de l'École des protestations pour des faits qui se produisaient à la Sorbonne ou au Luxembourg. Je trouve donc là beaucoup de détails sur des choses superflues et inutiles.

Mais, quant au point précis qui nous occupe, on se renferme dans une discrétion que je trouve aussi regrettable que les indiscrétions dont on parle. {Approbation à fjauche.)

J'ajoute qu'il y a une erreur matérielle dans ce paragraphe : c'est qu'il y est dit que c'est spontanément qu'on a suspendu les compositions pour en donner une autre.

270 CHAMI3RK DES DKPUTES.

Gela n'est pas exact. En effet, les protestations ont été plus ou moins violentes dans certaines salles et plus ou moins réprimées dans d'autres. Et il est arrivé ceci : que les uns. d'accord avec le capitaine, n'ont pas procédé à la composition, qu'on a envoyé un planton à l'École polytechnique, et que l'ordre est venu de ne pas continuer la composition.

On nous a dit que ces bruits étaient la reproduction des bruits et des protestations qu'on connaissait déjà, et qui avaient eu lieu les années antérieures, que par conséquent il n'y avait pas ;\ s'y arrêter, et qu'il fallait continuer la composition.

Vous voyez que ce n'est pas spontanément, que c'est par suite du refus des élèves de procédera la composition, et par suite du caractère passionné de la révélation, qu'on a été dans la nécessité, pour ne pas violer la justice et l'égalité, de retirer la composition, non seulement à ceux qui avaient protesté, mais aussi à ceux qui étaient en train de faire la composition dans les autres salles.

Il y a plus : cette composition qu'on a retirée à Paris, on ne l'a pas retirée en province où on a continué la composition sur le même problème.

Or, je me demande jusqu'à quel point l'égalité n'est pas rompue; car ce qui s'est passé à Paris peut très bien s'être passé en province, c'est-à-dire que les candidats de province subiront l'inégalité de traitement, et ceux de Paris profiteront dans une certaine mesure du changement de composition.

Ainsi, Messieurs, j'ai relevé trois inexactitudes. Je vous ai expliqué d'abord pourquoi les proviseurs n'ont pas protesté, et puis je vous ai expliqué en quoi le mot spontanément était mal choisi, puisque c'était forcément qu'il aurait fallu dire.

« Au reste, dit encore la note, la garantie d'équité la plus absolue ne résulte- t-elle pas du caractère même aussi libéral qu'honorable des anciens élèves de l'E-

cole polytechnique auxquels la direction des études et des examens est exclusivement confiée? »

Je dirai, Messieurs, que c'est précisément là qu'est le danger : c'est sous le couvert d'honorabilités incontestées, de dignité professionnelle des hommes qui composent le conseil des études de l'Ecole polytechnique que la fraude vient s'abriter pour pouvoir plus aisément faire ses ravages, et c'est pour ne pas laisser déchoir ce bon renom de l'Ecole polytechnique que je demande que les professeurs de cet établissement soient au-dessus de tout soupçon.

« Depuis de longues années, — c'est par là que la note se termine, — les épreuves pour l'admission ont été confiées au conseil et à la direction des études de lEcole. Si ce qui vient de se passer faisait reconnaître qu'il y a lieu d'apporter des changements à l'ordre de choses actuel, le conseil de perfectionnement serait appelé à donner son avis. »

Je crois, Messieurs, que c'est précisément ce qui doit sortir de l'enquête ; ce sont les réformes qui pourront empêcher la reproduction de semblables abus.

Je demande cette enquête d'abord pour arriver à la découverte de la vérité. 11 est impossible qu'on ne sache pas, en remontant de déposition en déposition, quel a pu être l'auteur de l'indiscrétion; il s'agit de vouloir le chercher.

Je crains, Messieurs, que l'enquête dont on vous donne les résultats n'ait été ni assez minutieuse ni assez vigoureuse pour qu'on ait réussi à atteindre le coupable, quel qu'il soit.

Vous êtes là en face d'une question qui touche à l'avenir même do ce pays-ci, qui met en jeu, — et vous savez à quoi je fais allusion, — qui met en jeu l'influence de l'esprit de domination jésuitique...

A droite . — Ah! ah ! nous y voilà!

Voix nombreuses à gauche et au centre. — Oui ! oui ! — Très bien! très bien! {Àpplaudissetnents.)

M. Lii COMTE DE MuN. — Je demande la parole.

M. LE BARON Tristan Lambert. — C'est la première aux jésuites!

M. Gambetta. — C'est la première, dites-vous? ce ne sera pas la dernière, allez ! [Très bien! ù'h bien! à (jauche et an centre.)

Adj-oite. — Nous sommes payés pour le savoir.

M. Gambetta. — Ce n'est un secret pour personne que dans les examens qui ont eu lieu les élèves qui ont protesté appartenaient aux lycées; ceux qui n'ont pas protesté appartenaient à d'autres institutions... [C'est cela! c'est cela! à gauche. — Réclamations à droite.)

M. DE LA Bassetière. — Us u'cu savaicut rien!

M. Gambetta. — Ce n'est un secret pour personne que, l'an dernier notamment, il s'élait produit une indiscrétion, comme on dit, regrettable... {Mires à gauche), qu'on n'a pas voulu rechercherni poursuivre, et cette indiscrétion...

Voix à droite. — C'est inexact!

M. Gambetta. — Laissez-moi finir...

M. LE comte de Maillé. — Vous n'avez pas le droit de l'aire ici des insinuations! [Héclanintions à gauche.)

M. Gambetta. — Je suis dans mon droit.

A gauche. — Oui! oui! Parlez!

M. LE COMTE DE Maillé. — Vous faites un procès de tendance! {Allons donc! à gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — Vous uavcz pas la parole!

M. Gambetta. — Je dis que, l'an dernier, une indiscrétion analogue s'était produite. Elle était venue à la connaissance du proviseur de l'un de nos lycées de Paris. Savez-vous ce qui fut fait?

Le proviseur écrivit, avant l'examen, au directeur de l'École polytechnique pour lui dire: La composition est connue; je vous prie de la changer.

M. Robert Mitcuell. — C'était avant la République, cela!

M. Gambetta. — C'était l'an dernier : la République était proclamée... (Infen'itptions à droite.)

M. Robert Mitchell dit : C'était avant la République...

Phisiews membres à gauche. — Ne répondez pas!

M. Gambktta. — Soyez sans inquiétude, je veux répondre.

M. Robert Mitchell me dit : « C'était avant la République! » Il se trompe, la République existait. Elle n'était peut-être pas confiée à des mains très républicaines ; mais, grâce à Dieu, depuis 1S70, nous sommes débarrassés de la pourriture impériale... {Bravos et bruyants applaudissements à gauche et au centre. — Vives protestations à droite.)

(MM. Granier de Cassagnac, Rouher, Tristan Lambert, de Guilloutet et plusieurs autres membres siégeant à droite se lèvent et protestent avec une grande vivacité.

De bruyantes interpellations s'échangent entre la droite et la gauche de la Chambre.)

M. Ernest Dréolle, à M. Gam,betta. — Vous avez prêté serment à l'empire!

M. Granier de Cassagnac père. — Oui, et vous vous en êtes fait honneur!

M. Ernest Dréolle. — Ce qui ne vous a pas empêché de le violer, ce serment!

M. le baron de Saint-Paul, à M. Gambetta. — Vous vous trompez de date :1a pourriture, elle date du 4 septembre I(^r«^V confus.)

M. LE BARON Tristan Lambert. — C'est abominable! On ne doit pas tolérer un pareil langage.

M. le président. — Demandez la parole pour répondre, mais cessez ces interruptions.

M. Robert Mitchell. — Je la demande.

M. d'Ariste. — Qu'est-ce qui a le plus aidé au succès des Prussiens si ce n'est le 4 septembre?

M. LE baron Tristan Lambert. — Le 4 septembre n'a pas la parole...

M. LE PRÉSIDENT. — N'iuterrompez donc pas, monsieur Tristan Lambert!

M. LE BARON Tristan Lambert. — Nous ne pouvons pas laisser insulter l'empire.

M. LE PRÉSIDENT. — Veuillcz, Monsieur, ne pas interrompre et reprendre votre place et garder le silence, ou je serai forcé de vous rappeler à l'ordre.

M. DE GuiLLOUTKT. — Nous somuies cent ici que l'orateur a insultés à la tribune. Veuillez le rappeler à Tordre, monsieur le président! [Exclamations ù gauche. — Agitation tumultueuse .)

M. LE BARON DE Septenville. — Ce ii'est pas seulement cent de ses collègues, c'est huit millions de Français que l'orateur insulte. [Binât général et confus.) L'empire n'a-t-il pas été sanctionné par la nation?

Voix au centre. — Pas après Sedan !

M. Gambetta, à la tribune, s'efforce vainement de se faire entendre.

M. LE président. — Cette situation n'est pas pai-lementaire, il faut qu'elle ait un terme. [Très bien! à. gauche et au centime.)

M. LE baron Tristan Lambert, à M. Gambetta. — Parlez de la pourriture Garibaldi otBordone!

Plusleu7-s membres à di'oite. Il faut que ce mot-là soit retiré ! [Non! non! à gauche.)

M. de Guilloutet. — Que ceux qui parlent de pourriture impériale rendent leurs comptes!

M. Brikrre. — C'est trop fort de parbîr de pourriture impériale, quand on est allé à Saint-Sébastien au lieu de venir rendre ses comptes!

M. LE BARON DE Septenville. — Quc l'oratcur nous parle de son voyage à Saint- Sébastien! Qu'est-il allé faire à Saint-Sébastien?

M. LE PRÉSIDENT. — L'oratcur a eu le tort d'employer une expression aussi peu parlementaire, qu'on ne devrait jamais se permettre à l'adresse de ses adver-

saires politiques. (7?'(?s bien! très bien ! et applaudissements à droite.)

M. Haentjens. — Il faut que le mot soit retiré!

M. LE PRÉSIDENT. — Mais VOUS, Messieurs [Se tournant vers la droite), \ous avez eu tort aussi de Tassaillir par des interruptions provocantes et tellement bruyantes et tellement persistantes, qu'elles ne permettent pas même au président de remplir son devoir. {Réclamations sur divers bancs à droite.)

M. Paul de Gassagnac. — On nous donne le droit alors de dire que la République n'est qu'un fumier. {Vifs murmures à gauc/ie et au centre.)

Voix nombreuses. — A l'ordre ! à l'ordre !

M. LE PRÉSIDENT. — Monsieur de Gassagnac, je vous adresse le même blâme que j'ai adressé à l'orateur. L'expression que vous venez d'employer est aussi répréhensible que la sienne, et vous n'aviez pas le droit de vous en servir. {Agitation violente.)

Voulez-vous, Messieurs, transformer cette Ghambre en une arène?...

Voix diverses à droite. — D'où est venue la provocation? — Ce n'est pas de nous!

M. LE PRÉSIDENT. — H v a daus toutes les Assemblées des règles auxquelles tout le monde doit se soumettre.

Quand un écart de parole se produit à la tribune, c'est au président à le réprimer ; mais il faut lui laisser le temps et les moyens de le faire.

M. Robert Mitcuell. — J'ai demandé la parole, monsieur le président.

M. le président. — Quant à ces interruptions que vous ne cessez de vous permettre, elles troublent l'ordre et jettent la Chambre dans un état qui n'est pas digne d'une Assemblée délibérante. {C'est vrai! — Ti'èsbien!)

M. LE BARON Tristan Lambert. — Il fallait rappeler à l'ordre M. Gambetta!

M. LE PRÉSIDENT. — Veuillez lui permottre de s'expliquer !

M. Gambktta. — Messieurs, toutes les fois que vous laisserez vos orateurs, et parmi eux M. Robert Mitchell... [Rumeurs à droite.)

Vous ne voulez })as que j'explique mes paroles? (5'/.' — Parlez! — Interruptions.)

M. Larociie-Joubert. — C'est vous (|ui nous avez provoqués !

M.Gambetta. — Monsieur Laroche-Joubert, vous pouvez bien me faire le crédit de trois minutes de silence, au nom de l'intérêt du plus grand nombre. [Rh'es à, gauche.)

Je dis que, toutes les fois que vous laisserez un de vos amis prononcer contre la Républit(ue, par voie d'interruptions passionnées, un mot outrageant, il faut vous attendre à ce qu'un républicain qui a connu l'empire vous ramène au spectacle... (T'7;;es interruptions à droite.)

Plusieurs membres à droite. — Vous lui avez prêté serment!

M. LE président. — Je m'épuise en vains efforts pour prévenir et réprimer les interruptions dont quelquesuns des membres de cette Chambre se font une si triste habitude.

Si M. RobertMitchell n'avait pas, comme cela lui arrive trop souvent, adressé aux républicains une interruption blessante... [Tirs bien! très bien! à gauche), \\ n'aurait pas donné lieu à la scène qui vient de se produire. [Applaudissements à gauche et au centre. — Réclamations à di^oite.)

L'interruption de M. Robert Mitchcll ne justifie pas l'expression dont s'est servi l'orateur, mais elle l'a provoquée. [Tri'S bien! très bien!)

M. Robert Mitcuell. — J'ai demandé la parole pour un fait personnel, et j'espère que vous voudrez bien me l'accorder, monsieur le président. Alors je m'expliquerai.

M. LE PRÉSIDENT. — Vous l'aurez, mais je désirerais qu'on ne la prît jamais qu'à la tribune.

M. Gambetta a la parole, et je demande qu'on l'écoute en silence.

M. Gambetta. — Maintenant, Messieurs, laissant de côté ce bruit, je reviens à la question, et je la résume en deux mots : Il nous faut à la fois et la vérité et des garanties.

La vérité, parce que vous auriez beau voiler et rapetisser le débat, vous savez bien à quels intérêts, à quelles passions, à quels préjugés même il touche et correspond. [Oui! oui! à cb'oite.)

Vous savez que ce n'est pas là seulement un fait isolé, que c'est un symptôme, le symptôme d'une situation générale; et soyez assurés que l'intérêt de l'État et l'intérêt même des congrégations que vous voulez protéger exigent que la lumière soit faite, afin qu'on sache à qui incombe la responsabilité, quelle que soit la qualité du coupable. {Très bien! très bien! à gauche.)

Donc, et sans vouloir vous retenir plus longtemps, je dis que l'interpella lion est justifiée par les faits, qu'elle est justifiée par l'angoisse publique non moins que par les nécessités de la politique et d'un bon gouvernement. {Applaudissements à gauche.)

M. LE GÉNÉRAL DE GissEY, ministrecle laguerre. — Messieurs, une enquête beaucoup plus longue et plus minutieuse que ne le suppose M. Gambetta a eu lieu, et elle durait encore hier, à huit heures du soir, dans mon cabinet, à Versailles.

Il résulte des renseignements qui ont été recueillis, que l'énoncé géométrique de l'épure, objet de la composition, se colportait de bouche en bouche parmi les élèves des divers établissements depuis le 25 ou le 26 de ce mois. Mais cette connaissance d'un énoncé général n'avançait à rien pour la construction de l'épure. Il aurait fallu connaître les positions relatives des sur-

278 CHAMBRE DES DÉl'UTÉS.

faces dont on devait chercher l'intersection, ainsi que leurs dimensions. {Exclamations ironiques et intetTuptions à gauche.)

Or, on peut considérer comme certain que ces données n'ont été connues de personne... {Nouvelles interj'uptions àgauche.); et c'est ce qui explique que les élèves ne croyaient généralement pas les bruits vagues qui circulaient, et que ni les proviseurs ni les professeurs n'en ont môme été informés ; tandis que, l'année dernière, lorsqu'on a cru, — ce qui déjà n'était pas, — que le sujet de la composition de mathématiques était connu, ces mêmes proviseurs ou professeurs se sont empressés d'en prévenir le directeur des études de l'École.

La minime importance et la circulation générale des renseignements qui ont transpiré suffisent pour prouver qu'aucun établissementn'avaitl'intention d'en faire son profit, et on doit reconnaître qu'aucun d'eux ne peut être accusé d'agissements dont le but aurait été de se les procurer. Telle est la conviction de M. le directeur des études.

J'ajouterai que ce directeur est un ancien élève de l'École, parfaitement connu de tous comme étant un esprit libéral auquel on n'a jamais reproché de tendances en faveur de telle ou telle institution, de telle ou telle croyance.

A gauche. — Il n'est pas en cause !

M. LE Ministre de la guerre. — Pardon ! il a été formellement mis en cause.

Quant à l'origine des indications dont il s'agit, voici ce que l'enquête poursuivie jusqu'hier permet de présumer.

Le problème à résoudre a fixé pour la première fois l'attention des professeurs pendant les examens d'admissions de 1875, où il a été posé plusieurs fois par l'un des examinateurs. Le résultat de l'épure a fait en outre depuis lors l'objet d'une thèse pour le doctorat soutenue à la Sorbonne. {Rumeurs à gauche.)

On a été amené par suite à enseigner cette question dans divers établissements, et cela explique dans une certaine mesure que les élèves se soient imaginés qu'elle pourrait bien devenir le sujet d'une composition.

Il n'y a pas lieu d'attribuer à une autre cause ce qui a semblé une indiscrétion. {Mouvements divei^s.)

Le programme, comme vous l'a dit M. Gambetta, est arrêté par le conseil des études de l'École polytechnique. Ce conseil détermine les questions qui doivent être imprimées, parce qu'il faut les envoyer non pas seulement aux quatre ou cinq centres d'examen de Paris, mais à tous les. centres d'examen de province. Elles sont envoj'ées sous pli cacheté et ne doivent être ouvertes qu'à la séance même, par l'officier qui a été désigné pour surveiller les compositions et veiller à ce que tout se passe avec loyauté.

J'en viens maintenant à ce que l'honorable M. Gambetta a dit par rapport aux professeurs de l'École qui vont enseigner dans des établissements privés.

De tout temps, les répétiteurs, — et non pas les prolesscurs,quisont rétribués d'une manière convenable, et qui, pour la plupart, sont des savants de trop grande importance pour aller professer dans des institutions ordinaires, — les répétiteurs, dis-je, qui reçoivent des traitements très minimes, vont faire des cours dans un certain nombre d'établissements. Ces répétiteurs ne touchent, en moyenne, que 1, 800 fr. à 2,500 fr. Aussi vous comprenez que ce n'est pas avec un pareil traitement que des hommes de science peuvent vivre à Paris, et il leur faut se procurer d'autres ressources. Si l'on veut avoir des répétiteurs de talent, — et, à cet égard, je partage complètement l'opinion de l'honorable M. Gambetta, — il faut nous donner les fonds suffisants. Nous empêcherons alors d'une manière absolue les répétiteurs civils comme les répétiteurs militaires de donner des leçons dans les établissements particuliers.

J'ajoute que déjà un répétiteur militaire, qui avait pu se croire mis en cause, s'est empressé de prévenir le général commandant l'École qu'il avait donné sa démission de répétiteur au collège Rollin et à l'institution do Sainte-Geneviève; car il donnait également dos répétitions dans l'un et l'autre de ces établissements. L'honorable M. Gambetta a demandé ce que le Gouvernement comptait faire pour assurer, l'année prochaine, la non-publication des sujets de composition. L'Ecole polytechnique n'est pas, Messieurs, un établissement purement militaire. Vous savez tous qu'elle est destinée à recruter d'une manière générale ce qu'on appelle les corps savants en France, c'est-à-dire les corps d'ingénieurs civils, militaires et maritimes. L'Ecole a donc dans son conseil de perfectionnement des représentants des divers corps d'ingénieurs; elle compte dans ce même conseil de perfectionnement, les personnalités les plus éminentes de l'Institut. Depuis de longues années, depuis plus de vingt ans, on a été habitué à considérerl'École, au point de vue des études et de tout ce qui s'y rattache, comme jouissant à peu près du self govertiment, le ministre de la guerre ne faisant que surveiller et contre signer les propositions de sujets de concours, à moins qu'elles ne lui parussent contraires à la loi ou aux règles d'organisation de l'Ecole.

J'ai donc demandé au général commandant cette Ecole de faire réunir le plus rapidement possible le conseil de perfectionnement, afin de rechercher les moyens qui paraîtront les meilleurs et les plus propres à assurer le secret complet des examens, ainsi que cela a lieu pour Saint-Gyr. Pour les compositions de Saint-Gyr, le ministère de la guerre fait directement l'envoi des programmes, et jusqu'à présent on s'est bien trouvé de cette façon de procéder.

En troisième lieu, l'honorable M. Gambetta a demandé la nomination d'une commission d'enquête.

L'honorable M. Waddington et moi nous ne nous y opposons nullement.

Nous ne demandons pas mieux que d'avoir cette commission d'enquête. Nous mettrons à sa disposition tous les renseignements qui pourront lui être utiles pour arriver à la découverte de la vérité. [Applaudissements.)

Permettez-moi d'ajouter que M. le ministre de l'instruction publique a fait une enquête de son côté. Des professeurs et de nombreux élèves des lycées ont été entendus, et, à moins que l'honorable M. Waddington n'ait reçu de nouveaux documents depuis quelques instants, il est entièrement d'accord avec moi sur tout ce que je viens d'avoir l'honneur de vous exposer. [Très bien! très bien! au centre et à gauche.)

M. Gambetta. — Je déclare que j'accepte les conclusions de M. le ministre de la guerre : on prendra des mesures pour qu'il n'y ait plus cumul, et on fera une enquête. Dans ces conditions, je retire mon interpellation.

M. Waddington, ministre de rinstruction publique et des beaux-arts. — Messieurs, je m'associe complètement aux paroles que vient de prononcer M. le ministre de la guerre.

J'accepte comme lui une enquête, et je vous assure qu'elle sera aussi complète qu'impartiale. [Très bien! très bien!)

Je tiens à donner encore une explication.

Quoique l'École polytechnique ne concerne pas mon ministère, dans l'intérêt des nombreux jeunes gens de nos lycées impliqués dans cette affaire, je me suis occupé de cet incident. Dès le lendemain, j'ai fait réunir les proviseurs des lycées et collèges de Paiis pour savoir ce qui avait eu lieu.

Il est résulté de cette enquête qu'il n'y a absolument aucun fondement dans les bruits répandus par les journaux qu'un certain établissement, l'établisse-

•282 CIIAMUUK DKS DÉPUTÉS.

ment de Sainte-Geneviève, avait été indûment favorisé par l'indiscrétion dont nous ne connaissons pas encore exactement Torigine. Quelle qu'ait été la source de l'indiscrétion qui a été commise, elle a été connue par au moins cinq établissements de Paris, par trois lycées, le collège Rollin et l'institution Sainte-Geneviève, et cela simultanément.

M. Gambetta. — C'est ce que l'enquête démontrera.

M. LE MIMSTRE ItE l'iNSÏRUCTION PUBLIQUE. — Je ticusà

dire aujourd'hui publiquement que, quels que soient les résultats de l'enquête, quelle que soit l'origine de l'indiscrétion que je déplore plus que personne, elle a été commune au moins à cinq établissciiients.

Voix à gauche. — On ne peut pas le savoir avant l'enquête !

M. LE COMTE Albert de Mun. — Messieurs, je ne viens dire que quelques mots pour m'associer à mon tour ;\ la demande d'enquête formée par l'honorable M. Gambetta, mais c'est, vous le devinez, pour des motifs un peu différents des siens.

Et, d'abord, je veux remercier M. le ministre de l'instruction publique de la déclaration qu'il vient de faire à cette tribune.

L'honorable M. Gambetfa, lorsqu'il a apporté ici sa demande d'enquête, après avoir d'abord, pendant une partie de son discours, dissimulé sous des expressions plus ou moins vagues, les catégories d'élèves contre lesquels l'enquête devait être dirigée, a fini par nous avouer qu'en réalité elle ne serait qu'un incident de cette lutte qu'il prétend ouvrir contre l'inlluence jésuitique. [C'est cela! c'est cela! à droite.)

Voix « gauche. — Oui, elle est ouverte !

M. Gambetta — H y a trois siècles qu'elle a été commencée!

M. le comte Albert de Mun. — C'est assez dire que la demande d'enquête est dirigée précisément contre l'établissement qu'a nommé M. le ministre de Tins-

truction publique, contre l'école Sainte- Geneviève.

Eh bien, cette enquête que vous demandez, nous la demandons, nous aussi ; nous voulons la lumière pleine et entière.

M. Gambetta. — Tant mieux !

M. LE COMTE Albert de Mun. — Nous la voulons, parce que dès aujourd'hui nous sommes absolument sûr, entendez-le bien, absolument sur que le sujet de composition dont vous parlez n'était pas connu dans l'école de la rue des Postes. [Exclamations à gaucho.)

M. Henri Brisson. — Mais M. le ministre vient de dire le contraire.

M. Camille Claude. — L'honorable orateur commet une erreur : c'est un élève de l'école de la rue des Postes qui a annoncé le sujet de la composition à un élève du lycée Saint-Louis.

M. LE comte Albert de Mun. — On me fait observer que M. le ministre vient de dire le contraire. C'est qu'alors je l'avais mal entendu, et je lui demande pardon de l'avoir remercié. {Rij-es ironiques à gauche.)

M. Gambetta. — Vous disiez que vous en étiez absolument sûr!

M. le comte Albert de Mun. — Oui, et je le répète, je suis absolument sûr que le sujet de composition dont vous parlez n'était connu d'aucun des élèves de l'école de la rue des Postes. [Nouvelles exclamations à gauche.)

Et je vais vous faire comprendre d'un mot pourquoi, nous aussi, nous attachons une si grande importance à ce que la lumière se fasse pleine et entière.

M. Gambetta nous a dit que l'incident avait produit une grande émotion au dehors, et que l'indignation publique s'était aussitôt soulevée. Or cette indignation s'est en effet traduite dans une certaine presse par des accusations injurieuses et passionnées contre l'école dont je parle. On en a signalé les professeurs et les élèves comme des grecs d'un nouveau

genre, qui se procurent par des moyens inavouables les sujets de composition et se donnent ainsi dos succès faciles, dont ils se font ensuite un titre de gloire.

En prononçant de telles accusations, on a porté atteinte à la réputation d'une école que nous respectons, de professeurs que nous aimons et de jeunes gens dont l'honneur est aussi précieux que celui des autres. [Très bien! très bien! à droite.) C'est pour venger l'honneur de cette insLilution, do ceux qui y enseignent et de ceux qui la composent, que nous voulons la lumière pleine et entière. [Très bien! très bien!)

Gomment cette lumière se fera-t-elle? Je ne demande pas même que ce soit par le moyen de la commission spéciale que M. Gambetta a proposée, et que MM. les ministres de la guerre et de l'instruction publique ont acceptée. Mais, en attendant, pour vous montrer que nous sommes bien sûrs de ce que nous avançons, je vous dirai que le supérieur de l'école dont je vous parle a déposé, à l'heure qu'il est, une plainte contre les journaux qui l'ont attaquée. [Interruptions et rires à gauche.) Et tandis que vous ferez votre enquête, la justice fera la sienne et recherchera si vous avez eu le droit de dénoncer au pays tout entier les professeurs et les élèves de cette école comme des hommes capables d'une déloyauté !

D'ailleurs, les élèves n'ont pas attendu que je vinsse en leur nom et au nom de leurs maîtres demander une enquête; ils ont pris la parole eux-mêmes et ils ont écrit aux journaux une lettre collective pour déclarer qu'ils ne connaissaient pas le sujet et les données de la composition, et protester contre la calomnie dont on les charge. [Bruit à gauc/ie.)

Vous devez comprendre maintenant pourquoi nous tenons à ce que la lumière se fasse pleine et entière !

Je ne veux pas devancer les révélations de la justice et rechercher quels ont été les inspirateurs de ce que je crois, pour ma part, avoir été une campagne dirigée

contre les élèves de l'institution dont il s'agit... {Ah! ah! à gauche) mais je ne puis m'empêcher de faire observer qu'à peine le fait s'était-il produit que, dans tous les journaux d'un certain parti, l'indignation dont vous parliez éclatait de la même manière et à la même heure, et que tous tiraient de là, comme par l'effet d'un mot d'ordre, un surprenant argument en faveur de la loi qui va tout à l'heure se discuter dans le Sénat... [Mouvements divers.) sans s'apercevoir qu'en tirant cette conclusion, on donnait précisément raison à ce que nous disions ici, quelques jours plus tôt, et qu'on refusait d'entendre, quand nous signalions le danger qu'il y aurait pour les élèves des universités libres à subir leurs examens devant des professeurs appartenant tous à l'enseignement rival.

M. Gambetta a eu raison de le dire : la question présente n'est qu'un incident de la lutte ouverte dans cette Assemblée contre les catholiques... (Non! non! à gauche.)

M. Gamuktta. — Contre les jésuites! ne confondez pas !

Plusieurs membres au pied de la tribune, à gauche. — Gela ne se ressemble pas !

M. LE PRÉsmENT. — Je vous invite. Messieurs, à reprendre vos places. Vous ne pouvez pas vous installer dans l'hémicycle pour interrompre.

M. LE COMTE Albert de Mun. — On me dit que ce n'est pas contre les catholiques... {Non! mm! à gauche.)

M. Paul de Cassagnac. — Si! cette lutte a commencé à la prison de la Roquette.

M. le comte Albert de Mun. — ... mais contre les jésuites que la lutte est ouverte.

Eh bien, Messieurs, nous ne voulons pas de cette distinction, et nous faisons tous cause couimune avec ceux d'entre nous que vous attaquez.

Et, d'ailleurs, vous oubliez encore une fois, lorsque vous calomniez l'école Sainte-Geneviève, que ce n'est

286 CHAMIÎRE DKS DKPUTKS.

pas seulement rinstitiit qui la dirige que vous attaquez, mais du môme coup toute la jeunesse qui la compose. [Dénégations à fjnuc/ie.)

Vous oubliez, quand vous venez, à propos de ce concours pour l'École polytechnique, parler de g7'ecs (Tiiu nouveau genre, que votre injure s'adresse à des jeunes gens qui sont nos frères, nos lils et nos amis, et dont le seul crime est d'être, comme nous, catholiques.

Voilà pourquoi nous demandons une enquête ; voilù, pourquoi nous demandons qu'elle fasse une grande et éclatante lumière.

On a parlé. Messieurs, d'un fait qui s'était produit l'année dernière. En voici un autre qui vous paraîtra, sans doute aussi, de quelque intérêt.

Ces indiscrétions ne sont pas rares, comme on vous l'a dit.

M. Gambetta. — J'ai dit qu'elles étaient annuelles ; je n'ai pas dit qu'elles étaient rares!

M. LE COMTE Albert de Mun. — Ce n'est pas la question qui m'occupe; ce qui m'occupe, c'est que l'année dernière, précisément, un professeur de mathématiques d'un grand collège de Paris, ayant appris par un de ses élèves qu'on connaissait le sujet de la composition, se rendit aussitôt chez M. le directeur des études de l'École polytechnique et l'en prévint loyalement. Celui-ci, après examen, reconnut, en effet, que le sujet de la composition était connu de la plupart des établissements scolaires, et que celui qui avait fait cette communication n'avait pas oublié, dans son indiscrétion, le grand collège dont je parle. Mais, pour celui-là, il avait eu le soin particulier de lui envoyer un sujet absolument faux. Le collège que je veux dire est celui de la rue des Postes. [Ah! ah! — Applaudissements à droite. — Béclanuitions à gauche.)

Je termine. Messieurs, et je conclus en deux mots. Nous demandons une enquête, une enquête pleine et

entière, et en attendant nous userons de tous les moyens que la loi nous donne pour prouver l'innocence des professeurs et des élèves qu'on a mis en cause, et pour démasquer les calomnies qu'on a dirigées contre eux. []'ice approhaf/'on à choite.)

M. Gambetta. — Le débat a abouti aux deux points importants qu'il avait visés : le premier, la nécessité, reconnue par le Gouvernement et par la Chambre, d'établir désormais une incompatibilité entre le professorat dans le sein de l'École polytechnique et toute espèce de leçon au dehors. Ce point était un des plus importants : il est résolu.

Le second, qui était de rechercher la vérité par la voie d'une enquête autorisée, confiée aux deux chefs des deux services les plus importants, puisqu'ils veillent à la fois à la formation des cours où l'on enseigne la morale et le droit et la défense de la patrie, e*t également acquis. [Très bien!)

C'est tout ce qu'il faut.

Maintenant, et avec un élan qui ne s'est laissé devancer par personne, l'honorable M. de Mun vient réclamer à grands cris et à flots la lumière. D'accord, nous l'en inonderons. [Exclamations ironiques à droite. — Très bien! à gauche. ) Nous lui prouverons notamment...

Voix à droite. — Soyez modeste!

M. Gambetta. — Comment! c'est M. Laroche- Joubert, qui a découvert la solution du problème social, qui me rappelle à la modestie ! [Exclainalkmset rires à gauc/ie.)

M. Larocue-Joubkrt. — Ce n'est pas moi ([ui ai dit cela, mais c'était ma pensée.

M. LE BAROX ïiusTAN Lambert. — Yous la promettiez autrefois, cette solution !

M. Gambetta. — Jamais, Monsieur! Vous falsifiez les textes : affaire d'habitude! {Vives pi'otêslations à droite. — A l'ordre! à V ordre!)

M. Paul dic Gassagnac, — Nous n'avons jamais falsifié les actes de l'état civil. {B7'm't.) S'il y a un faussaire, il est votre ami et il siège dans une autre enceinte.

M. LE BARON Tristan Lambert. — Quels textes avonsnous donc falsifiés?

M. Gambktta. — Vous demandez quels textes vous avez falsifiés?... Ah! je vais vous le dire.

Et d'abord vous avez falsifié le texte sur lequel vous avez engagé la guerre contre la Prusse, la guerre par laquelle vous avez mené la France aux abîmes. {Applaudissernents à gauche el au centre. — Vives )'wneu7-s sur plusieurs bancs à droite.)

Ah! vous demandez quels textes vous avez falsifiés ! Eh bien, en voilà un! Demandez-le aussi à M. Benedotti. et même à l'un de vos collègues qui siège sur vos bancs : ils ne me démentiront pas. {Nouvelles rumeurs sur les mêmes bancs de la droite.)

A gauche et au centre. — Oui! oui! Bravo! bravo!

M. Gambetta. — Ah! vous voulez m'interrompre ! Eh bien, -soilà ma réponse!

A gauche et au centj'e. — Bravo ! bravo !

M. Gambetta. — Je vous en préviens, puisque vous voulez m'interrompre, je ne laisserai pas passer une seule de vos interruptions sans y répondre.

M. Tristan Lambert. — Nous sommes interrupteurs parce que vous êtes provocateur!

M. Gambetta. — 11 faudra, Messieurs, prendre l'habitude de ne plus interrompre, si vous ne voulez pas qu'on prenne l'habitude de vous répondre.

M, d'Ariste. — Nous ne pouvons pas laisser passer vos injures sans y répondre par des protestations!

M. Gambetta. — Montez à la tribune pour répondre ; mais, croyez-moi, dispensez-vous d'interrompre. Vos interruptions n'ont pas d'écho en France; on ne les connaîtra même pas dans vos déparlements.

Je le répète, toutes les fois que vous interromprez.

3 JUILI.ET 1876. 289

il VOUS sera répondu, et quand vous demanderez la justification d'une réponse, on vous la donnera.

A gauche. — Très bien! Continuez! continuez!

M. Gambetta. — Messieurs, il y a deux côtés dans ce débat : il y a le fond de la question, et il y a cet accompagnement dont vous devez être fatigués.

En résumé, j'accepte la proposition du cabinet, et je retire mon interpellation. (Exclamations sur plusieurs bancs à droite. — Applaudissements à gauche.)

Après une scène violente provoquée par M. Robert Mitchell, le président de la Chambre prononça la clôture du débat.

Le 23 juillet, le Jof<m(t/o/'^e/e/ publiait le rapport delà commission ' chargée de faire l'enquête proposée par M. Gambelta et acceptée par les ministres de la fruerre et de l'instructioa publique. Ce rapport, rédigé par M. Bertrand, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, établissait de la manière la plus formelle que les faits dénoncés à la tribune de la Chambre étaient exacts, et qu'à dater du 29 juin, les élèves de l'École de la rue des Postes et ceux du Collège Rollin avaient été effectivement informés du sujet de la composition de géométrie descriptive qui devait être l'objet du concoui's. D'après M. Bertrand, il avait été impossible à la commission de déterminer l'origine de cette manœuvre déloyale et l'auteur de l'indiscrétion était demeuré inconnu. Quant au capitaine Savary (le professeur chargé de proposer le sujet de l'épure), il devait être mis hors de cause. A la vérité, M. Savary était, en même temps (jue professeurà l'École Polytechnique, chef des travaux graphiques à l'École des jésuites, professeur de géométrie descriptive au Collège Rollin et répétiteur au lycée Saint-Louis. Mais le rapporteur affirmait que l'honnêteté de M. Savary était au-dessus de tout soupçon, et qu'il fallait se bornera reconnaître « que la situation qu'on avait faite à ce professeur, en le chargeant de donner la composition de géométrie descriptive, présen-

1. Cette commission était composée de MM. Caillaux, général Boissoanet et général Duboys-Fresnay, sénateur, Sadi Carnot, général de Chanal, Ricot et Lacaze, députés, Bertrand et Desains, membres de llnstitut.

tail des difficultés insurmontables que, fort de sa conscience etdesa loyauté, il avait peut-être acceptéestrop légèrement ». En conséquence, il réclamait une réforme sur un cumul devenu périlleux.

On n'attend pas que nous entrions ici dans le détail des nombreuses et vives protestations qui furent soulevées par la seconde partie du rapport de M. Joseph Bertrand. Nous devons nous borner à quelques citations; « Comment! lui disait la République française'^, vous assurez vous-même que M. Savary a plusieurs fois, « soit dans les écoles préparatoires, soit à l'École polytechnique, accepté la conversation sur le sujet du concours!» Vous avouez que les élèves de ce professeur « connaissaient ses goûts et ses habitudes », et que, sans recevoir de lui une indication précise, « ils avaient pu interpréter son sourire, son silence et ses étonnements! » Vous recoimaissez enfin qu'en 1875, « le Père .Joubert, professeur chez les Jésuites », avait été averti du sujet de la composition de mathématiques par un élève de l'Ecole, et quand vous avez établi tous ces scandales, vous vous déclarez impuissant à dégager la vérité! Cela n'est pas sérieux, cela ne sera admis par personne. Vous avez été circonvenu par les amis du père Du Lac, et nous en trouvons la preuve dans ce fait, que vous réservez votre blâme le plus énergique, non pas pour les élèves qui s'apprêtaient à faire pieusement, sans souftler un mot, une composition dont ils connaissaient depuis longtemps le sujet, mais pour les élèves qui, le jour du concours, « se sont faits trop bruyamment les représentants de leurs camarades ».

Quatre des membres les plus importants de la Commission d'enquête furent plus sévères encore pour M. Joseph Bertrand que le rédacteur delà République française. MM. le général de Chanal, Sadi Carnot, Louis Lacaze et le général Duboys-Fresnay adressèrent à M. (^aillaux, président de la Commission, une lettre qui fut rendue publique et où le rapporteur fut nettement accusé d'avoir dénaturé les intentions de ses collègues. Invité à produire à la fin de son travail les considérations de la première partie, ayant pour objet le système suivi dans les examens de l'École, M. Bertrand « usant» de la latitude à lui laissée par ses collègues

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