L'ÉLECTION DE M. LE COMTE DU DEMAINE
DANS l'arrondissement d'avignon (vaucluse)
Par MM. Henri Brisson et Albert Joly
EMEUTE DE CAVAILLON
(chapitre m)
S'il est un fait démontré par l'enquête, c'est que l'affaire de Cavaillon a été préméditée, préparée, organisée par les meneurs légitimistes. Il suffît, pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur les tableaux synoptiques que nous avons dressés plus loin.
Plusieurs jours avant le 17 février, le bruit qu'une manifestation hostile se préparait contre M. Gambetta circulait déjà dans Avignon, à Cavaillon, à l'isle, un peu partout. Quel en serait le théâtre? Avignon ou Cavaillon? Les partisans de M. du Demaine paraissent avoir hésité, M. Gambetta ayant laissé régner l'incertitude snr ses intentions. Mous savons toutefois, par des lettres échangées entre M. le Maire de Cavaillon et M. le Préfet de Vaucluse, que l'admi-
1. Cette commission, constituée en vertu d'une résolution prise par la Chambre dans la séance du 20 mai 1876, était ainsi composée : MM. Albert Grévy, président, Cherpin, vice-président , Albert Joly, secrétaire ^ Henri Brisson, comte Henri de Lur- Saluces, Caze, Mir, Bouchet, Varambon, Douhet et Clemenceau.
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nistration était fixée sur ce point dés le to février, et nous savons aussi quelles relations intimes, quelle collaboration constante, reliaient la préfecture et les meneurs du parti légitimiste. D'ailleurs, grâce au personnel spécial recruté pour la manifestation du 17, personnel dont nous allons parler, cette manifestation était essentiellement mobilisable; on pouvait la transporter à (]availlon, petite ville où les éléments de désordre manquaient, mais qu'on en allait pourvoir soigneusement.
La préméditation, en effet, est bien plus facile à saisir à Cavaillon qu'elle ne l'eût été dans Avignon. Elle seule peut expliquer la présence au milieu, ou plutôt à la tête des perturbateurs, de plusieurs maîtres de maisons de tolérance, d'un lutteur de Marseille, de repris de justice, d'un tas d'hommes enfin dont le déplacement et l'ardeur ne peuvent avoir pour cause une passion politique personnelle, qui n'ont pu se rendre à Cavaillon qu'à titre de mercenaires, et qui paraissent du reste y avoir loyalement gagné leur argent. Crest, le lutteur; Porte, dit le Frisé; Martin, dit Mérinjeanne, Etienne Sabatier, tous les trois souteneurs de filles publiques; Grisoul, Ladeyèze, repris de justice, et d'autres personnages de même acabit, ne seront point soupçonnés sans doute d'avoir fait le voyage de Cavaillon et le siège de l'hôtel Béridot par attachement platonique pour les principes conservateurs.
La Commission n'a pas cru devoir faire comparaître ces individus devant elle. La justice eût pu le faire ; car elle a, dès le 18 février, connu leur participation aux troubles de la veille ; elle ne l'a pas fait. Cette participation n'en est pas moins bien établie, et, nous le répétons, elle est à elle seule une preuve de préméditation.
On ne songeait pas d'ailleurs, dans le parti légitimiste, au lendemain des faits de Cavaillon, à nier cette piTméditation; V Union de Vaucluse du 19 février, en faisant le récit de ces faits, dit en propres termes : « C'est à Cavaillon que le châtiment attendait le fou furieux. » Peut-être aujourd'hui ne s'en défendrait-on pas davantage, si les élections générales eussent autrement tourné.
Malheureusement pour M. du Demaine, la relation entre les gens dont nous venons de parler et les meneurs de son élection ne peut guère faire de doute. L'un de ses distribu-
teurs de bulletins, M. Jean Bonnet, dépose ingénument ce qui suit :
« J'ai distribué des bulletins pour M. duDemaine pendant quatre jours et demi. Un soir on me dit : Demain tu iras distribuer des bulletins ailleurs. C'était à Cavaillon. En route, je demandai où étaient les bulletins. On me dit : Il n'en est pas besoin ; c'est une promenade que nous faisons. Nous étions onze dans l'omnibus. Il y avait Martin et Porte, maîtres de maisons publiques ; il y avait aussi mon beaufrère.
« Nous descendîmes à l'extrémité du village; c'est là que je demandai les bulletins. Je vis ce que c'était, et alors nous restâmes en arrière, moi et trois autres.
« Nous nous attablâmes à un café. Nous vîmes arriver une bande de 2 ou 300 personnes criant et siftlant. Nous nous tirâmes à l'écart. On vint nous dire : « Pourquoi ne sifflez-vous pas? Il faut faire comme les autres. » Nous allâmes dîner, avec beaucoup d'autres. Un monsieur vint nous dire, avant la fin du dîner :
« Dépêchez-vous ; la réunion va avoir lieu ; nous passerons prendre un verre au cercle et puis nous irons devant la réunion. »
« Nous nous sommes retirés et nous sommes allés nous coucher dans l'omnibus.
« Nous sommes revenus à Avignon à 2 heures et demie du matin.
« J'avais été conduite Cavaillon, soi-disant pour distribuer des bulletins, et je suis revenu sans qu'on m'en ait remis.
« Bonnet. »
Ainsi, c'étaient les mêmes personnes qui présidaient à la distribution des bulletins de M. du Demaine et qui enrôlaient la bande de gens sans aveu destinée à la besogne que nous allons décrire.
Bien d'autres témoignages constatent le départ d'Avignon et la présence à Cavaillon, dans la journée du 17, d'une tourbe d'individus mal famés. Lun des chefs les plus ardents du parti légitimiste à Avignon, M. de Bannières de Salles, se défend énergiquement de toutes relations avec cette cohorte; il reconnaît qu'il s'est rendu à Cavaillon, qu'il y a conduit vingt-sept jeunes gens dans le dessein de donner