ÉMEUTE DE C.VVAILLON
à M. Gambetta « un vaste charivari»; mais il assure que ses compagnons étaient tons gens honorables, et qn'ils n'ont rien eu de commun avec les proxénètes et repris de justice accourus à Cavaillon.
Rien, soit, sinon les œuvres.
De même qu'on a vu plus haut la mairie d'Avignon associer sciemment à son administration un homme récemment condamné pour escroquerie, de ïiième on a vu, le 17 février, collaborer à la même tâche, accomplir les mêmes actes, se livrer aux mêmes désordres, des êtres déshonorés et des hommes de parti.
Deux omnibus (au moins), dont l'un pouvant contenir vingt-sept voyageurs, ont été loués le 16 au soir ou dans la matinée du 17; on les conduit sur la route, en un point bien connu des personnes qui ont visité Avignon et ses environs, en face de l'hospice Isnard. C'est là le rendez-vous. Crest, lui, est parti en chemin de fer ; en passant au Thor, il serre la main à l'adjoint qui lui souhaite bon succès dans son entreprise; mais le gros de la bande part en voiture « après avoir fait une répétition », dit un témoin. Les omnibus entrent dans Cavaillon ; leurs passagers sont acclamés en arrivant par les consommateurs attablés devant un café légitimiste. « Soyez tranquilles, crie Ladevèze du haut de rimpérialc, nous avons tout ce qu'il faut. » Et le noble convoi s'arrête devant le cercle catholique.
Un peu plus tard, vers cinq heures, arrive M. Gambetta. A son arrivée, « il est acclamé par la population, » dit M. le maréchal des logis de gendarmerie. Ces acclamations l'accompagnent jusqu'à l'hôtel de la Pomme d'Or, où il doit descendre; au moment oîi sa voiture va pénétrer sous la remise, il veut remercier de cet accueil les personnes qui l'entourent.
Des sifllets et des huées retentissent.
C'est le charivari. Cent cinquante à deux cents individus, parmi lesquels les volontaires d'Avignon et des membres du Cercle catholique, viennent d'arriver en file serrée sur la place de la Couronne où se trouve l'hôtel de la Pomme d'Or. Leur nombre est petit, leur zèle énorme; une partie des autorités est indiiléreiite ou paralysée, comme nous le verrons plus loin, l'autre complaisante ou complice; ils abusent de cette situation, sans doute prévue par eux. M. Gambetta ne
peut point proférer une parole; il monte au premier avec ses amis; chaque fois qu'un de ceux-ci parait à la fenêtre, les huées, les sifflets, les injures redoublent ; la Page d'histoire est mise en action. Sur l'invitation de M. (lambetta, transmise par ses amis, les républicains présents sur la place se dispersent pour la plupart et rentrent chez eux. De la sorte, les manifestants sont isolés, et les constatations de fait deviennent faciles.
Cette première scène dure une heure environ; les auteurs de tout ce tapage se retirent dans les cafés et les auberges où leur repas a été préparé, et où des orateurs bénévoles, le nommé Grisoul, par exemple, se chargent d'entretenir leur ardeur.
Pauvre résultat, en effet, qu'un charivari, et pour lequel on n'avait point ameuté tant de gens de sac et de corde ! Le véritable dessein des meneurs n'était pointlà; leur résolution arrêtée était d'empêcher, par la violence, la réunion privée où M. Gambetta devait parler après diner. Vingt témoins et plus déposent des faits qui ne peuvent laisser aucun doute sur ce point. Nous en trouvons d'ailleurs encore l'aveu dans le journal déjà cité : « Ces huées vengeresses, ditl'L'nion de Vauciusc, ces sifilets justiciers n'ont pas pei^mis au tribun malfaisant de prononcer une nouvelle harangue insolente et venimeuse. Devant l'indignation un peu bruyante de ces braves gens inoffensifs, mais désireux de montrer qu'ils n'avaient pas peur, M. Gambetta a renoncé à parler. A partir de ce moment, le calme s'est rétabli de suite. »
Nous savons quelles étaient les personnes que VUnio7i appelle des" braves gens ». Voyons s'ils ont été « inoffensifs ».
11 était sept heures et demie environ; M. Gambetta dînait au premier étage de l'hôtel avec une cinquantaine d'amis, lorsque la bande revient, animée par la boisson. Les sifflets ne lui suffisent plus ; elle est armée d'ustensiles en fer-blanc, de casseroles, de bâtons; un tapage infernal commence. Cependant, les invités à la réunion y entraient ; les perturbateurs veulent y pénétrer ; on leur ferme la porte de la salle située au rez-de-chaussée et qui ouvre directement sur la place. Ils l'ébranlent, la secouent, la frappent à coups redoublés, cherchant à la forcer. « La foule assaillait la porte, dit un gendarme, et la frappait de façon à la faire tomber. » D'horribles propos circulent pai'mi les assaillants,
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des cris de mort se font entendre; deux témoins ont vu des revolvers aux mains de certains éjneutiers. C'est un assaut. Les républicains enfermés dans la réunion étançonnent comme ils peuvent les portes avec des pouti'es, des échelles, tout ce qu'ils trouvent. A un moment donné, tandis que les premiers rangs des assaillants font eilbrt pour envahir l'hôtel, ceux qui sont placés plus loin jettent des pierres aux fenêtres du premier, où ils savent que se trouve M. Gambelta; quelques-unes de ces pierres pénétrent dans l'auberge ; l'une d'elles atteint la fille de la maison ; d'autres, frappant sur des persiennes fermées, retombent sur les assaillants ; quelqu'un a la diabolique idée de s'écrier : « On jette des pierres de l'hôtel. » Le maire lui-même semble partager cette erreur, la rage des émeutiers redouble; ils ne se contentent plus d'assaillir la porte qui donne accès dans le local de la réunion; ils ébranlent la porte cochère ; ils veulent entrer à tout prix....
A ce moment, tout le monde, à l'intérieur comme à l'extérieur, a le sentiment du danger. « Les choses commençaient à tourner au tragique, » dit M. Edmond Adam. — " Oh! mon Dieu, si la porte allait céder! » s'écrie le commissaire de police. — .le n'avais plus une minute à perdre, » dit le maire de Cavaillon. — « Si on avait persisté à vouloir tenir la réunion, dit le maréchal-des-logis, une effroyable collision s'en serait inévitablement suivie. » (Déposition devant M. le Procureur de la République, le 19 février.) Tous les témoins sont unanimes : à ce moment, tout était à craindre....
Les meneurs étaient débordés, a-t-on dit, par ceux qu'ils avaient soudoyés, grisés, surexcités.
Effrayés de leur responsabilité, M. le commissaire de police et M. le maire de Cavaillon se font ouvrir une petite porte de l'hôtel et pénètrent successivement auprès de M. Gambetta; le premier ne cache pas ses craintes; il est effaré, presque tragique ; c'est « au nom de l'humanité » qu'il supplie M. Gambetta de dissoudre la réunion; il se déclare impuissant à maintenir l'ordre. M. Gambetta consent à ce qu'on lui demande ; la nouvelle en est domiée aux émeutiers, qui s'apaisent un instant ; toutefois la réunion ne se sépare pas sur-le-champ. Tandis que le désordre est sur la place publique, que les autoi'ités sont dans le désarroi,
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les républicains assis au banquet dressent procès-verbal de la violence qu'ils subissent. Contraste sans exemple peut-rtre, et qui montre bien de quel côté se trouvaient la modération et la confiance dans le bon droit.
Les assaillants, à qui l'on a promis satisfaction, la réclament à grands cris; le bruit et les violences recommencent. M. le maire rentre dans Tbôtel ; M. Gambetta se dirige vers le local de la réunion; les autorités de Cavaillon allaient, pour l'y conduire, le faire passer sur la place, lorsque des amis plus avisés l'en détournent; il pénètre par une entrée spéciale et recommande aux cinq ou six cents électeurs assemblés là, de se disperser avec calme et en dédaignant toutes les injures.
M. le maire de Cavaillon peut enfin annoncer aux perturbateurs que la réunion va se dissoudre ; il est accueilli, c'est lui qui nous l'apprend, par de vifs applaudissements.
<' Dès qu'on a donné la nouvelle que la réunion n'aurait pas lieu, le calme s'est rétabli. » (Marécbal-des-logis, déposition devant M. le Procureur de la République.) « La foule s'est écoulée d'elle-même quand la réunion a été dissoute, comme si elle trouvait une sorte de satisfaction dans cette dissolution; je le crois, du moins.,.. Si la réunion n'avait pas été dissoute, je pense qu'il y aurait eu rixe, conflit, et que nous aurions pu être forcés d'employer la force des armes. » l'Marécbal-des-logis, déposition devant la Sous- Commission.)
Les meneurs étaient satisfaits en partie; la réunion était empêchée, « le tribun malfaisant » ne parlerait point, et, grâce à la sagesse du parti républicain, le théâtre de leurs méfaits n'était point ensanglanté.
Ils ne se contentèrent pourtant pas de ce triomphe :
« Pendant tout le tempe du défilé des invités qui avaient pu pénétrer dans la salle, dit M. le maréchal-des-logis, depuis le premier jusqu'au dernier, les cris de : A bas Gambetta ! les coups de siftlet, les cris de Guerre à outrance! L'Homme de Saint-Sébastien! La 'frontière d'Espagne! L'Alsace et Lorraine! Souliers de carton! Mes 30 sous! L'Homme au ballon! n'ont pas discontinué. A ce moment, pas un cri de : Vive Gambetta! ne s'est fait entendre. » (Déposition devant le Procureur de la République.)
Des témoins dignes de foi ajoutent que, durant ce défilé. ils ont reçu non seulement des injures, mais encore des