‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta; (volume 4)Chapitre 31 sur 50 · DE M. EDMOND ADAM, SÉNATEUR · texte numérisé non relu

DE M. EDMOND ADAM, SÉNATEUR

M. LE PRÉSIDENT Albert Grévy. — Monsicur, vous avez été le témoin oculaire des faits de Cavaillon. Veuillez nous donner les renseignements propres à nous éclairer sur les scènes auxquelles vous avez assisté et sur l'élection d'Avignon.

M. Edmond Adam. — Nous sommes descendus de chemin de fer, (iambetta et moi, à Orange, et c'est de là que, après avoir assisté à une première réunion électorale, nous sommes allés à Cavaillon.

Partis dOrange à une heure, nous avons successivement traversé Carpentras et l'isle, où la foule qui se pressait autour de notre voiture fit à M. Gambetta l'accueil le plus sympathique. A Cavaillon, où nous arrivâmes yers cinq heures, la première réception fut de même très cordiale. Gambetta dut dire quelques mots pour remercier les amis qui l'acclamaient à la porte de l'hôtel. Il les engagea k se

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retirer, ce qu'ils firent. Mais bientôt la scène cliangea d'aspect. On ne nous attendait pas de si bonne heure. Avertis de notre présence, des gens qu'on avait amenés d'Avignon, de Marseille, ou recrutés parmi les légitimistes de Cavailion, accoururent sur la place, l'occupèrent, accompagnés ou gardés par une vingtaine de gendarmes, et commencèrent leur bruit devant l'hôtel où nous étions descendus, .l'avais été averti de cette manifestation... M. LE PRÉSIDENT. — Pouvez-vous dire le nom de la personne qui vous avait averti et où cet avertissement vous avait été donné ?

M. Edmoxd AnAM. — G'est,jecrois, une personne d'Avignon, qui m'a prévenu, en route, dans la voiture.

La manifestation était devenue très bruyante. Les manifestants s'étaient groupés, massés; ils semblaient fort bien commandés et fort déterminés. D'une des fenêtres de notre salon au premier étage de l'hôtel, on me montra le maire de la ville, un jeune homme qui, se tenant au premier rang, fumait sa cigarette, faisait des signes, et se conduisait en véritable chef d'orchestre. Je l'ai parfaitement distingué. On me désigna aussi un chef du parti légitimiste d'Avignon, fort ardent, mais dont j'ai oublié le nom. Enfin, on me nonnna un sieur Etienne, souteneur de fdies à Avignon, un sieur Crest, de Marseille, hercule forain, et d'autres gens de même espèce. Je remarquai, en outre, que les gendarmes, au lieu d'être placés de manière à nous protéger, faisaient face à l'hôtel comme pour protéger les manifestants contre nous. Un dîner avait été préparé. Ceux de nos amis qui, pour y venir, s'étaient risqués à traverser la place, avaient été coudoyés, injuriés, bousculés. Heureusement aucun d'eux Ji'avait pei'du patience. Mais les récits qu'ils nous firent de de cei qu'on voyait et de ce qu'on entendait dehors n'étaient pas rassurants.

Xous nous mîmes à table, et le tapage continua pendant un quart d'heure encore, avec la même violence. Puis, ces messieurs d'Avignon voulurent bien aller dîner aussi, et ils se répandirent dans les cabarets de la ville, où le maire et le commissaire de police eux-mêmes, assin"e-t-on, leur avaient fait préparer à manger et à boire.

Mais à leur retour, après avoir bu, on pouvait de ces gens-là tout craindre. C'est ce que me dirent mes voisins,

hommes du pays, très honorables, très courageux, comme j'ai pu le voir, qui ne pensaient qu'à une chose, à leur responsabilité, aux vifs reproches qui leur seraient adressés pour avoir amené Gambetta dans un semblable guet-apens. Ils me parlaient sans cesse du maréchal Brune; ils m'en avaient parlé depuis le commencement. Le souvenir était peut-être un peu gros; mais enfin Gambetta était là, présent, on l'avait presque dans la main, et cela pouvait tenter les gens de sac et de corde ameutés contre nous. Bref, je finis par concevoir quelque inquiétude, et j'engageai deux ou trois de mes voisins à profiter du répit qui nous était accordé, pour aller l'ecommander à nos amis de la ville de rester patients et calmes, de ne pas se rendre sur la place où ils étaient exposés à des rixes, mais de se tenir prêts à nous secourir si nous étions assaillis. Je priai, en outre, l'un d'eux de me rapporter un revolver. Trois ou quatre autres de nos convives ont-ils pu trouver aussi des armes? C'est possible, mais je n'en sais rien. Ce dont je suis sûr, par exemple, c'est qu'aucun d'eux n'en avait apporté en venant nous voir à l'hôtel, à notre arrivée.

Quelques toasts avaient été prononcés, et nous étions encore à table lorsque les manifestants revinrent. Ils étaient fort animés, comme on l'avait prévu, et le tapage redoubla. Des pierres furent lancées contre nos fenêtres, dont les persiennes avaient été fermées, les portes de l'hôtel furent violemment ébranlées, et les cris s'accentuèrent. Les choses prenaient un aspect vraiment tragique, et un assaut semblait imminent, quand, tout à coup, entra dans notre salle un homme etfaré. C'était le commissaire de police de Cavaillon. Il coinmença par nous parler de ses 27 ans ou 37 ans de service, et nous conjura, au nom de l'humanité, de nous séparer et de ne pas tenir la réunion projetée. « Au nom de l'humanité, » disait-il toujours. Gambetta lui demanda si, avec les forces dont il disposait, il ne pouvait pas maintenir l'ordre et faire respecter notre droit. Sur sa réponse, où il avouait ne pouvoir plus rien empêcher, Gambetta, au nom de l'hamanitr, lui annonça qu'il allait se rendre à la réunion, dont l'heure était venue, et la dissoudre. Pendant que Gambetta dictait un procès-verbal de ce qui venait de se passer, le commissaire, qui était sorti, revint au bout de quelques minutes, précédé par le maire de Cavaillon, aussi ému que

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lui. M. le maire proposa à fiambctta de raccompagner au lieu de la réunion. Mais comme il voulait le faire sortir par une porte donnant sur la place, nos amis s'y opposèrent. Selon eux, Guinbetta allait courir les plus fïrands dangers. Comme Gambetta ne cédait pas à leurs craintes, je dus intervenir à mon tour, et je demandai au maire pourquoi absolument il voulait passer par la place, lorscfue, dans la cour de riiûtel, il y avait une porte communiquant avec la grande remise où se tenait la réunion. C'est en eli'et par là que nous entrâmes. Quatre ou cinq cents électeurs étaient réunis, et ils accueillirent assez mal M. le maire, dont la bonne foi était suspecte. Mais Gambetta réussit à les apaiser; il les supplia de conserver leur calme et leur patience jusqu'au bout, d'éviter à tout prix un conllit dont on les accuserait certainement d'être les auteurs et qui pourrait nuire aux élections procbaines. Pendant ce temps-là, le commissaire de police était allé prendre quelques dispositions au deboi's. Quand il revint et m'eut dit que la sortie était possible, elle commença et s'accomplit sans accident grave.

M. LE PRÉSIDENT. — Vous uous avez dit qu'on avait essayé de forcer les portes. Est-ce le propriétaire de l'iiôtel qui les avait fait fermer?

M. Edmond Adam. — Ce sont les gens de la maison qui les ont fermées. Ils avaient même barricadé l'une d'elles, la porte coclière.

M. LE PRÉSIDENT. — Le Commissaire de police a-t-il signé le procès-verbal dicté par M. Gambetta?

M. Edmond Adam. — Plus de cinquante personnes l'ont signé.

M. LE PRÉSIDENT. — Mais Ic commissaire?

M. Edmond Adam. — Je ne crois pas qu'il ait signé. Les événements nous pressaient.

M. LE PRÉSIDENT. — Le maire, quand il est intervenu, vous a-t-il semblé de bonne foi?

M. Edmond Adam. — Tous nos amis se défiaient extraoï'dinairement de ce maire. Je lui ai trouvé, en effet, pour un maire, une singulière allure et un langage fàclieux. Il était très bruyant, à ce point que M. Gambetta, à un certain moment, a dû lui dire : << Mais ne criez pas si fort, on croirait que vous avez peur pour vous-même. » Néanmoins, je crois qu'il était sincère, quand il est venu au milieu de nous et nous a offert de protéger Gaml)etta. Il avait fini par com-

prendre, après le commissaire de police, que sa responsabilité était grandement engagée dans cette affaire. On m'a dit que c'était un ancien lieutenant ou sous-lieutenant de la garde impériale.

Un membre de la sous-commission. — Votre impression est-elle qu'il menait le mouvement?

M. Edmo.nd Adam. — C'est mon impression.

U.\ MEMBRE. — Vous n'aviez pas songé d'avance à vous armer?

-M. Edmond Adam. — Non, j'étais sans armes, et c'est bien par basard. Quand je vais dans le Midi, où j'habite une propriété isolée, dans les bois, près de la frontière, j'emporte toujours un revolver. Je n'en avais pas pris cette fois-là, à cause précisément de la tournée électorale que je devais faire avec Gambetta. Je n'avais pas voulu me promener au milieu d'amis, assister à des réunions électorales, avec un revolver dans ma poche. Je sais qu'on a parlé depuis de beaucoup de revolvers. On en aurait parlé le soir même, sur la place. Malgré la discrétion qu'on y a mise et que j'avais recommandée, le revolver qu'on m'a apporté a dû être vu des manifestants, qui en ont fait vingt, cinquante, cent revolvers. C'est peut-être à ce petit et unique revolver de poche, ainsi multiplié, que nous devons de n'avoir pas subi dans l'hôtel l'assaut définitif dont nous étions menacés.

M. LE PRÉSIDENT. — Veuillcz reprendre votre récit, monsieur Adam.

M. Edmond Adam. — En effet, tout n'est pas fini. Une heure environ après avoir dissous la réunion, nous montions dans une voiture découverte, devant l'hôtel, M. Cambetta, deux autres personnes et moi, pour nous rendre à deux ou trois kilomètres de là, dans une villa appartenant à M. Baret, avocat à Marseille, ou à son beau-père. Nous devions y passer la nuit. Cela aussi était connu probablement, et, quoiqu'il y eût peu de monde sur la place à notre départ, nous entendîmes bientôt courir et vociférer derrière nous. Au bout de la ville, au moment de nous engager dans une grande avenue, nous fûmes accueillis par une grêle de pierres, et plusieurs jeunes gens, qui nous attendaient, essayèrent d'envahir notre voiture. Je fus obligé de les menacer de ma caane. Cette démonstration suffit heureusement. D'ailleurs, nous avions de bons chevaux, et nous fûmes promptement loin de Ca-

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vaillon et de nos assaillants. Aucun de nous n'avait été blessé.

Un membre de la sous-commission. — Ainsi vous avez été obligé d'écarter avec votre canne des gens qui voulaient envahir votre voiture ?

M. Edmond Adam. — Oui.

Le même membre. — En avez-vous reconnu quelques-uns?

M. Edmond Adam. — Non; c'était la nuit, je ne suis pas du pays et je n'ai reconnu personne.

Le même membre. — Combien les assaillants étaient-ils?

M. Edmond Adam. — Quinze ou vingt environ. Sur la place, les manifestants étaient bien deux ou trois cents. Au moment où notre voiture a failli être envahie, j'ai entendu derrière nous le fameux zou!... zou!... avignonnais.

M. LE président. — Qu'est-ce que c'est que ce cri, el que signifie-t-il?

M. Edmond Adam. — C'est au cri de zou!... zou!... que le maréchal Brune a été assassiné. Ce doit être la reproduction du mot français : sus!... sus!...

M. le président. — Quelle est l'impression que vous ont laissée ces événements?

M. Edmond Adam. — Tout d'abord, la manifestation dont nous avons été l'objet m'a plutôt amusé qu'ému. J'ai refusé longtemps de partager les alarmes de nos amis de la localité. Dans le nord, des manifestations de ce genre ne tournent pas d'ordinaire au tragique. Cependant, en voyant des hommes que je savais très braves, insister à ce point sur le danger auquel la vie de Gambetta était exposée, j'ai fini par m'émouvoir à mon tour. .l'ai craint une catastrophe. Quant à un dessein réfléchi, délibéré, arrêté de tuer Gambetta, je n'y crois pas, je ne veux pas y croire. Mais la vérité est que, prémédité ou non, grâce au personnel qu'on avait choisi et chauffé à blanc, un assassinai a été sur le point d'être commis.

M. Albert Joly. — Les meneurs ont été débordés.

M. LE président. — Au sortir de Cavaillon, vous êtes allés chez M. Raret. Ètes-vous restés quelque tenqis dans le pays?

M. Edmond Adam. — Non. Le lendejnain matin, nous avons repris le chemin de fer àOrgon, et nous nous sonmies rendus à Marseille, où Gambetta avait une autre candidature, et où il était attendu.

M. LE PRÉSIDENT. — Lcs joumaux, soit ré])ublicains, soit

légitimistes, ont dû naturellement parler de cette atlaire?

M. Edmond Aijam. — Oui, les journaux républicains d'Avignon et de Marseille en ont parlé, mais c'est seulement deux ou trois jours après que j'ai lu le récit du Petit Marseillais. 11 était rédigé avec une si parfaite modération, que je l'ai envoyé à Paris pour y rassurer nos amis sur le dénouement de notre aventure. Je ne sais pas comment les journaux parisiens l'ont racontée.

iM. LE PRÉSIDENT. — Vous n'avez été mandé, à l'occasion de ces faits, par aucun magistrat?

M. Edmond Adam. — Non, je n'ai reçu aucune espèce d'invitation de la part de la justice.

M. LE PRÉSIDENT. — Ainsi, c'est devant le bureau chargé de l'examen des opérations électorales que vous avez été appelé à déposer pour la première fois?

M. Edmond Adam. — Oui, Monsieur le président.

M. LE PRÉSIDENT. — Nous VOUS l'emercions, monsieur, de votre déposition. Le compte rendu vous en sera communiqué.

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