‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta; (volume 4)Chapitre 30 sur 50 · ÉMEUTE DE CAVAILLOX · texte numérisé non relu

ÉMEUTE DE CAVAILLOX

coups et des crachats. Et pourtant leur calme « ne s'était pas démenti, car en sortant de la réunion, dit M. le commissaire de police, ces personnes sont sorties dignement. » (Déposition devant la Commission.)

L'acharnement des malfaiteurs ne devait pas s'arrêter là.

La place est évacuée; les perturbateurs rentrent dans leurs cafés et dans leurs cercles. Une heure environ s'écoule. M. Gambetta, M. Edmond Adam et doux de leurs amis, montent en voiture découverte; ils sont à ce moment, c'està-dire devant la porte de l'hôtel, entourés par la gendarmerie; mais, bien que la sortie de la ville soit proche et malgré la gravité des faits de la journée, nul n'a songé à les protéger plus loin. Au moment où la voiture passe devant le ('ercle catholique, quinze à vingt mauvais drôles l'assaillent, l'entourent, la suivent, la couvrent d'une grêle de pierres; M. Adam est obligé de les menacer de sa canne. Heureusement, les chevaux sont vigoureux, la voiture est vivement enlevée, cet assaut ne réussit pas mieux que le premier.

Voilà les faits.

11 nous reste à examiner l'attitude des autorités,

§ 1". — Gendarmerie.

Nous parlerons d'abord de la gendarmerie.

Ce corps d'élite a prêté à la Commission, tant à Avignon qu'à Cavaillon, un concours dont nous tenons à le remercier.

La gendarmerie avait reçu de M. le Ministre de la guerre une circulaire datée du 13 janvier, éminemment correcte, et qui ne mérite que des éloges, puisqu'elle recommandait au corps de s'abstenir complètement dans la lutte électorale.

Nous en dirions autant de celle que M. le Colonel chef de la 22" légion, en résidence à Marseille, avait, dès le 10 janvier, adressée à ses sous-ordres, si ce document n'avait contenu deux passages légèrement en contradiction avec le ton généi'al des instructions qui s'y trouvaient enfermées.

Ainsi, tout en rappelant à la gendarmerie qu'elle n'avait point à faire de politique, le chef de la légion disait : « Désirant être constamment au courant de la situation des esprits, vous voudrez bien m'adresser tous les lundis, pendant

les mois de janvier et de février, un bulletin faisant connaître les diverses phases de la période électorale, les agissements des pai'tis et les chances des divers candidats. » Assurément, c'était là mêler bien intimement la gendarmerie à la politique; c'était peut-être aussi se hasarder que d'ajouter :

« La gendarmerie ne doit pas faire de la propagande, mais elle a le droit d'empêcher la propagande révolutionnaire . »

>ious ne voyons là qu'une interprétation inexacte d'un paragraphe de l'article '280 du décret du I'''' mars \H'6't portant règlement sur l'organisation et le service de la gendarmerie, article dont nous donnons le texte ci-dessous '. Ce paragraphe, qui porte la trace du coup d'État du 2 décembre et des mesures qui l'ont suivi, ne pouvait évidemment recevoir d'application en 1876 dans la période électorale. Dans tous les cas, la circulaire du 10 janvier, en attribuant à la gendarmerie « le droit d'empêcher la propagande révolutionnaire », devait, grâce à l'élasticité de ce dernier mot, livrer la gendarmerie aux interprétations abusives que certaines autorités locales pouvaient donner à leur tour à l'article 286.

C'est ce qui est arrivé à Cavaillon. Empêcher la propagande révolutionnaire, traduction libre : empêcher les républicains de parler.

Ici se place d'ailleurs un fait intéressant :

Le 16 février, M. Doncieux, préfet de Vaucluse, requérait -, aux termes du décret du l'^'''mars 18b4, -< M. le com-

1. Dans ses tournées, correspondances, patrouilles et service haliitUfl à la résidence, la tcenuarmerie exerce une surveillance active et persévérante sur les repris de justice, sur les condamnés libérés, sur ceu.i: qui sont intentés et qui cherchent à faire de la jjropngande révolutionnaire; elle rend compte immédiatement de la disparition de ceux qui ont (piilté sans autorisation la résidence qui lem- est assignée ; elle envoie leur signalement aux brigades voisines, ainsi qu'à celles qui ont la surveillance des communes où l'on suppose qu'ils se sont retirés.

Elle se met à leur poursuite, et, si elle les arrête, elle les conduit devant l'autorité compétente.

2. Art. 113 du décret jirécité. — Si les rapports de service fout craindre quelque émeute popidaire ou attroupement séditieux, les préfets, après s'être concertés avec l'officier général commandant le département, s'il est présent, et avec rofticier le ])lus élevé en grade de la gendarmerie en résidence au chef-lieu du dépar-

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mandant de la gendarmerie du département d'envoyer, le lendemain 17, un renfort de douze jj-endarmes à la brigade de Cavaillon, pour lui aider à maintenir l'ordre. »

M, Bézu, capitaine de gendarmerie à Avignon, a déposé devant la Commission que M. Doncieux, tout en réunissant 17 gendarmes à Cavaillon, avait « témoigné le désir qu'aucun officier ne se rendit à Cavaillon, afin d'éviter toute apparence de déploiement de forces ».

L'honorable capitaine ajoute : « Je suis resté à Avignon, sur l'ordre de mon comniandant. »

De son côté, M. Cuibert, chef d'escadron commandant la compagnie, écrit le 16 février à son colonel : « M. le Préfet m'a instamment prié, pour ne pas donner au déplacement de ces quelques gendarmes plus de signification qu'il ne convient, de laisser ce petit détachement sous les ordres du maréchal-des-logis Robert. »

Il serait superflu d'examiner ici la question de savoir si cette décision n'était pas en contradiction avec l'article 18"J du décx'et ^ ; mais tout le monde trouvera surprenant que M. Doncieux, qui jugeait la situation assez grave pour retenir en gare d'Avignon, ajirès lui avoir fait faire des exercices d'embarquement (voir les dépositions deMM. Rlanc et François, officiers au 141" de ligne), un bataillon tout prêt à marcher sur Cavaillon, ait fait en sorte que les dix-sept gendarmes réunis dans cette ville fussent placés sous l'autorité exclusive du maire, M. de Bonadona.

M. le capitaine Bézu nous a dit, en elfet, dans sa déposition :

« M. le maréchal-des-logis commandant les gendarmes

tement, peuvent requérir la réunion, sur le point menacé, du nombre de brigades nécessaire au rétablissement de l'ordre.

Il en est rendu compte sur-le-champ au ministre de l'intérieur j)ar le préfet, et au ministre de la guerre par l'officier général ou par l'officier de gendarmerie.

1. Art. 189. — Si, dans l'étendue de leur commandement, il sin-vient quelque événement extraordinaire de nature à influer d'une manière quelconque sur la tranquillité publique, les commandants d'arrondissement se transportent immédiatement sur les lieux, et s'empressent d'en rendre compte au commandant de la compagnie. Dans le cas où cet événement nécessite de ])romptes mesures, ils informent cet officier des dispositions qu'ils ont cru devoir prendre en attendant ses ordres.

réunis à Cavaillon n'avait pas le droit, sans réquisition du maire, d'employer ses hommes à faire évacuer telle ou telle rue, telle ou telle place '. »

Mise ainsi sous l'autorité du maire dont nous apprécierons bientôt la conduite, s'inspirant de l'attitude du maire, la gendarmerie de Cavaillon se trouvait à peu près paralysée. Aucun officier, nous l'affirmons, n'eût toléré les désordres prolongés de la journée du 17 février et surtout de la soirée. 11 y a eu là une véritable émeute « dirigée contre la sûreté des personnes,» et qui n'a point été «réprimée »; il y a eu « des voies de fait et des violences exercées contre les personnes », et les auteurs de ces violences n'ont pas été « saisis » (art. 297 et 300 du décret du l^'^ mars 1834). Nous ne craignons pas de le dire : si de tristes scènes ont eu lieu, c'est grâce à la combinaison qui, en écartant systématiquement les officiers, plaçait sous l'autorité légale du maire les gendarmes réunis à Cavaillon.

Nous considérons donc la gendarmerie comme couverte par la situation que lui a faite M. Doncieux.

%2. — La Police.

L'agent de police Pépin et le garde champêtre Lafond ne nous arrêteront pas longtemps. Ils sont accusés par des témoignages dont la sincérité n'est pas douteuse à nos yeux ; leur culpabilité est évidente; mais, arrivée à ce degré, la responsabilité nous paraît tellement atténuée par celle des supérieurs, que, dans l'état, nous ne nous sentons pas le courage d'insister.

Le cas de M. Viau, commissaire de police, est plus intéressant. Nous pouvons dire, à sa décharge, à lui aussi, que le to février, demandant des instructions à M. Doncieux, i!

1. Art. 297. — Les sous-officier, brigadier et gendarmes ue j)euvent, en l'absence de lautorité judiciaire on administrative, déployer la Igrce des armes que dans les deux cas suivants : le premier, si des violences ou voies de faits sont exercées contre enx ; le second, s'ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu'ils occupent, les postes ou les personnes qui leur sont confies, ou enfin si la résistance est telle qu'elle ue puisse être vaincue autrement que par la force des armes.

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ne reçut que celle-ci : « Vous vous conformerez aux réquisitions de M. le maire. » Ajoutons que, le premier de tous, il a paru inquiet sur les résultats de la journée, et que, sans attendre l'arrivée des omnibus, il a conseillé à M. Béridot de tâcher de faire renoncer les républicains à leur réunion privée, afin d'éviter (fuelque malheur. Ce sont là des circonstances atténuantes en un sens, bien qu'elles prouvent quil était au courant de tout ce qui s'était tramé et s'attendait à de graves désordres; il en a bien besoin; car il a obéi aux instructions du maire jusqu'à se rendre coupable des mêmes actes que ce dernier.

§ 3. — M. le maire de CavaiUon.

Nous arrivons en effet à l'examen de la responsabilité de M. de Bonadona, maire de Cavaillon.

M. de Bonadona a beaucoup écrit et beaucoup parlé diins cette affaire, indépendamment de sa déposition devant la Commission. Il nous a remis treize pièces dont plusieurs sont son œuvre; nous possédons en outre son rapporta M. le Procureur de la République en date du 18 février, et sa déposition devant ce magistrat en date du 21 du même mois; enfin, nous sommes à peu près certains que M. de Bonadona a fait un rapport à M. Doncieux: mais ce dernier document nous est inconnu.

Nous verrons plus loin que, sur les treize pièces remises à la Commission par M. de Bonadona, il en est une dont les énonciations sont matériellement fausses, et qui a été volontairement antidatée. Une autre de ces pièces a particulièrement attiré notre attention. C'est celle que trentetrois amis de M. de Bonadona ont rédigée sous le titre de : La vérité sur les trouhhs de Cavaillrm, et qui est datée du l"' mai dernier.

Dans son rapport du 18 et dans sa déposition du 21 février, ({ui datent du lendemain des événements, M. de Bonadona confesse que la manifestation du 17 févriera été préméditée par les « conservateurs » de Cavaillon; il avoue qu'elle a été violente ; mais surtout, — et c'est sur ce point que nous attirons l'attention de la Chambre, — ^il déclare que M. Gambetta était bien lui-même et lui seul le point de mire de cette manifestation :

17 F^EVRIER 1876. 337

« Si les manifestations, dit le Rapport de M. de Bonadona, ont été un peu bruyantes, c'est que les conservateurs cavaillonnais, tout spécialement outrag-és par M. Gambetta, indignés des attaques contenues dans son discours du 9 février, voulaient, en dehors de tout esprit de parti, faire sentir à celui qui s'intitulait audacieusement le candidat de l'honneur électoral, combien ils avaient été blessés. La protestation toute personnelle d'hier ne peut être que la revanche de Vattaque venimeuse et mensongère du 9 février. »

« Le discours de M. Gambetta, dit la Béposition du 21 février, prononcé à Avignon dans la réunion dite privée du 9 février, avait produit une profonde irritation dans la population conservatrice de Cavaillon. Ce discours, reproduit m eaîtenso dans le journal le Républicain de Vaucluse, avait été répandu en un gi^and nombre d'exemplaires dans notre ville. Les insultes et les outrages ainsi que les menaces que M. Gambetta y prodiguait aux autorités du département, et en particulier au Préfet et aux Maires des plus importantes communes, avaient produit, je le répète, parmi notre excellente population de Cavaillon, une vive et profonde irritation. Nos conservateurs, en face de ces menaces d'intimidation, tinrent à prouver qu'on ne disposait pas ainsi à son gré d'un pays et d'une population, et voulurent réagir contre celui en qui se concentraient cet esprit d'envahissement et ce système d'intimidation et de menaces. »

Le reste est sur ce ton : pour M. de Bonadona, au mois de février, le seul objectif de la manifestation du 17, c'est M. Gambetta. On ne trouve pour ainsi dire pas, dans ces deux pièces, le nom d'un seul républicain du pays : M. Gambetta est le bouc émissaire, la victijue expiatoire, l'ennemi, l'unique ennemi. On n'a pour lui qu'injure et mépris; il est « venimeux », ses paroles sont « mcnsongèi'es ».

Le 1'="' mai, les amis de M. de Bonadona rédigent et, le 20 juin, M. de Bonadona nous remet en » confirmant ce qu'elle contient comme étant sa déposition » la pièce uiiitu\ée: La vérité sur les troubles de Cavaillon. Combien M. de Bonadona est changé! Écoutez-le :

« Depuis le 9 février, date du discours prononcé à Avignon par Vhonorable M. Gambetta, les amis maladroits de sa candidature, exploitant, en les dénaturant, les paroles de cet

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(■minent orateur, organisaient à Cavaillon tout uncompioc de terreur, dans le but évident d'intimider les paisil)les et trop simples habitants de la campagne... Ces bruits, ces menaces, dont M. Gambetta, noiis le reconnaissotis sans peine, n'a pas besoin de repousser la responsabilité

« Les choses en étaient ainsi au moment de l'arrivée à Cavaillon de M. Gambetta; d'un côté des amis imprudents et maladroits qui voulaient exploiter au profit de leurs petites rancunes ou ambitions locales la haute personnalité et la notoriété du chef émincnt de la gauche; de Taulre...

« Et M. Gambetta doit renoncer à la parole; m,ais qu'il

le sache bien, si des sifflets nombreux, des paroles injurieuses se sont fait entendre, c'est surtout aux deux acolytes qui l'entouraient, les sieurs Boussot et Tourel, qu'ils s'adressaient. »

Or, le 11 février, déposant devant M. le Procureur de la République. M. de Bonadona disait :

« Les cris de : Vive Gambetta! se répétant sans cesse, on y répondait par les cris qui caractérisaient le mieux les sentiments de la foule conservatrice : A bas la guerre à outrance! Les souliers de carton! Le pillard! le voleur ! il viendra encore demander nos enfants, nos mobiles! »

De tels outrages, nous le demandons, s'adressaient-ils à MM. Tourel et Boussot?

Mais reprenons la lecture de La Vérité sur les troubles de Cavaillon :

« Voilà, continue ce document, voilà les deux hommes qui s'étaient imposés à la confiance de l'honorable M. Gambetta. Investis de cette mission usurpée et surprise à la bonne foi de l'honorable M Gambetta... »

La plume nous tombe des mains.

Ces flatteries succédant à ces injures, cette manière de désintéresser M. Gambetta après l'avoir déclaré seul responsable, ce changement coniplet de système, devaient retenir l'attention de la Commission, obligée d'apprécier la valeur des témoignages des « conservateurs» de Cavaillon, deM. de Bonadona ou de ses amis.

Le 18 et le 21 février, dans la fièvre de la lutte et dans l'ivresse du succès, on tient un certain langage ; ces pièces d'ailleurs doivent demeurer secrètes; le l''' mai, dans un document destiné à devenir public, on tient un autre langage. Entre ces deux dates, M. Gambetta est devenu « le

chef de la gauche )>, le président de la commission du budget; on le ménage, on l'encense.

Le 20 juin, lorsque M. de Bonadona dépose verbalement devant la sous-commission, la fortune semble incertaine entre les deux politiques qui se partagent la France; M. Buffet vient d'être nommé sénateur; M. de Bonadona adopte un système mixte : « Les sifflets et les vociférations s'adressaient tout spécialement à MM. Boussot et Tourel, autant qu'à M. (iambetta... Les conservateurs, de Cavaillon... durent manifester avec violence à l'égard de M. Gambetta, quand ils virent le candidat se disant le défenseur de l'honneur électoral, justement présenté aux électeurs, patronné dans notre ville par des hommes qui... » (page i'to).

Nous engageons vivement nos collègues, qui vont délibérer sur nos conclusions, à lire et à relire attentivement tous ces documents.

Les contradictions y abondent et quelquefois d'une ligne à l'autre, tant M. de Bonadona se ti'ouve pressé entre la vérité et son système de défense :

« J'arrivai, dit-il dans sa déposition, sur la place de la Couronne, et, en présence de l'exaltation de la foule, je me concertai avec M. le maréchal-des-logis de gendarmerie pour savoir si nous ne pourrions pas faire évacuer la place. Je ne supposais aucune préméditation, aucune disposition hostile dans cette foule, aucun projet hostile. Je jugeai qu'il était imprudent de vouloir faire évacuer la place, ce qui n'aui'ait pu se faire qu'en emplo} ant les armes. 11 en serait l'ésulté des poussées qui eussent amené infailliblement quelque rixe : et il est incontestable qu'en présence de ces circonstances, au premier coup donné, une mêlée générale se fût engagée. Dix-sept gendarmes n'étaient pas suffisants pour amener une évacuation toute pacifique.

Dans ce court passage, tout est contradictions ou erreurs :

Que dire d'une foule qui n'a ni projets fâcheux, ni dispositions mauvaises, et que cependant on ne pourrait écarter qu'en employant les armes !

« Dix-sept gendarmes n'étaient pas suffisants », dit M. le Maire, et nous avons une dépêche de lui, postérieure, et dans laquelle il assure au préfet que « les gendarmes suffiront )'.

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Il est d'ailleurs à peu près impossible de croire que M. do Bonadona se soit, à aucun moment, mais surtout au moment dont il parle, concerté avec M. le maréclial-des-logis pour savoir s'il serait [tossible de faire évacuer la place.

M. le maréchal-des-logis a fait un rapport à son capitaine le 17 au soir; il a été interrogé le 19 par M. le Procureur de la République; il a déposé devant la Commission. Jamais il n'a parlé, jamais il n'a dit un mot de ce concert. Or, s'il avait été consulté sur cô sujet, si la question, toujoui's si grave pour un homme qui commande en chef, de l'emploi de la force, avait été débattue entre M. le maire de Cavaillon et lui, qui croira que M. le maréchal-des-logis Robert, dont la déposition est complète, eût passé sous silence un fait aussi important?

Il a été si peu (juestion dune éventualité pareille entre M. le Maire et M. le maréchal-des-logis, que ce dernier, à l'heure dont parle M. de Bonadona, adresse successivement à ses chefs quatre dépêches identiques pour leur dire : « Rien de nouveau. Rien de nouveau. Rien de nouveau. Rien de nouveau. » On était donc bien loin à ce moment de songer à l'évacuation de la place.

La Commission, en comparant toute cette série d'écrits les uns aux autres, y a trouvé des motifs sérieux de se défier du témoignage de M. de Bonadona et de ses amis. Elle y rencontre, en plusieurs passages, des demi-aveux, des indices gx-aves, en un mot la trace manifeste de la complicité de M. de Bonadona avec les perturbateurs, au jnoins jusqu'à un certain moment; mais elle se voit obligée d'écarter tousses moyens de défense. Ses propres dires ne sont d'accord entre eux que sur ce qui l'accuse.

Cette complicité, pour nous évidente, de nombreux témoins en ont foi '. La plupart ont vu M. Bonadona donner le signal des manifestations hostiles à M. Gambetta, porter

1. La sous-commissioa croit devoir, à ce propos, mentiouuer ici une circonstance particuUère : la disposition de la salle où elle siégeait à Cavaillon était telle qu'elle se trouvait obligée d'y admettre le gendarme de service ; celui-ci entendait les depositions; chaque témoin pouvait donc voir qu'il était entendu par un tiers. Les dépositions ont été néanmoins précises, nettes, concluantes, sans réticence.

{N(ftc' des r apport f.iirs.)

17 FEVRIER 1876. 3jl

un siftlet à sa bouche cl s'en servir, encourager enfin de toutes façons les auteurs des désordres du M février. M. de Bonadona le nie énergiquement ; il affirme que « sa conduite a été celle d'un magistrat qui a souci de sa dignité ». Ce sont ses propres expressions. La Sous-Commission tout entière pense au contraire qu'il a non seulement participé aux troubles, mais qu'il a été l'organisateur et le chef du mouvement; elle pense qu'il est impossible de lire les pièces de l'enquête, et principalement celles que lui ont remises MM. de Bonadona et du Demaine, sans adopter son opinion.

M. de Bonadona partage, on le voit dans toutes ses paroles, les passions des manifestants; il les excuse, il les couvre, non seulement depuis l'affaire, mais durant la soirée du 17. Même au moment où, suivant les témoignages, le péril est imminent, oij « une collision etïroyable » est sur le point de s'engager, où les siflleurs de la journée sont devenus de véritables émeuticrs, où le charivari se transforme en assaut, M. de Bonadona est encore de leur parti. On jette des pierrescontre l'auberge; elles brisent une fenêtre ; M. de Bonadona commence par vouloir que ces pierres soient jetées de l'hôtel même; il déclare procès-verbal à l'aubergiste et ne se rend que devant l'évidence. M. Gambetta réclame-t-il sa pi'otectioQ en faveur du droit de réunion privée contre les assaillants, M. de Bonadona lui répond que ce sont << de braves gens » et qu'il ne peut pas « les empêcher de montrer qu'ils n'ont pas peur ». De braves gens! M. de Bonadona, que ses relations, ses fonctions, appellent souvent à Avignon, M. de Bonadona, qui n'a pas quitté la place de la journée, qui a une police, M. de Bonadona peut-il ignorer qu'à la tête de ces braves gens on voit briller des repris de justice, des maîtres de maisons de tolérance, des lutteurs de profession?

Non. M. de Bonadona était de ceux qui avaient juré d'empêcher à tout prix M. Gaml)etta de réunir et de haranguer les électeurs républicains; il a poursuivi l'exécution de ce dessein au risque des plus grands malheurs. Voilà la vérité. Elle éclate dans tous les documents que nous faisons passer sous les yeux de la Chambre.

En voici de nouvelles preuves :

M. Gambetta arrive à 5 heures, et même un peu aupara-

3i> ÉMEUTE DE CAVAILLON,

vant, à Cavaillon ; le maréchal-des-logis adresse à son roinniandant à Avignon, les dépêches suivantes :

4 h. 00 — Arrivé à o heures,

o h. d/2 — Rien de nouveau,

6 h. — Rien de nouveau,

6 h. 1/2 — Rien de nouveau,

7 h. — Rien de nouveau.

On trouvera peul-être que M. le niaréchal-des-logis n'osl guère impressionné par la première manifestation; mais enfin, ce n'est qu'un charivari; quiconque n'est pas du complot ne peut croire qu'il se prépare quelque chose de grave. D'ailleurs , comment s'émouvoir d'un tumulte auquel prennent part des autorités, des personnes élégantes comme M. de Rannières de Salles, des chefs de l'aristocratie locale comme MM. de Crousnilhon, des maires, des adjoints, des agents de police, des administrateurs d'hospice, etc.? M. le maréchal-des-logis ne connaît pas de vue, nous le savons, les gens mal famés arrivés d'Avignon; il est tranquille.

Mais, à l'heure môme où M. le maréchal-des-logis goûte cette quiétude et croit n'avoir « rien de nouveau » à signaler ses à chefs, M. le maire de Cavaillon télégraphie à M. le Préfet :

5 h. 2o. «M. Gambetta arrivé à 5 heures. Grande agitation. Je crains les plus graves désordres, si la rmnion a lieu. Je m'efforce de calmer les esprits. »

A la réception de cette dépêche, le préfet s'inquiète, et il répond (6 h. 15) :

« ...Dix-sept gendarmes ne me paraissent pas une force suffisante pour opérer la nuit au milieu de plusieurs milliers de personnes. Un bataillon partira par le train de 8 heures 45, s'il le fallait. »

Cette proposition ne fait point l'atïaire de M. de Honadona. Il s'est arrangé de façon à ne pas avoir de supérieur dans Cavaillon durant la journée du 17 ; il veut garder cette situation; il réplique au préfet par la dépèche suivante :

« J'espère bien que tout désordre grave sera évité. Les gendarmes suffiront. Inutile d'envoyer de la troupe. »

L'homme effrayé de tantôt est rassuré maintenant; l'arrivée d'un bataillon, commandé par un officier supérieur.

dérangerait ses petites combinaisons; nous verrons en effet que l'armée est résolue à réprimer le désordre, « d'où qu'il vienne, » ce qui pouri'ait être gênant.

A 8 heures^ M. le maréchal-des-logis télégraphie : « Gambetta renonce à donner réunion. »

A 10 heures 20, M. de Bonadona adresse à M. le Préfet de Vaucluse et à M. le Procureur de la République la fameuse dépêche :

« M. Gambetta, api'ès réunion avortée, vient de partir en voiture, »

Dès 9 heures, M. le commissaire de police de Cavaillon a télégraphié au préfet : « Réunion pas lieu. »

La réunion n'a pas lieu, la réunion est avortée; telle est, sur le moment, la grande nouvelle, tel est le grand résultat.

M. le maréchal-des-logis adresse le soir même à son capitaine un rapport; en marge de la copie de ce rapport, transcrit au n^ 38 sur les registres de la gendarmerie, copie qui nous a été remise, certiliée conforme par M. le capitaine commandant, on lit ces mots, qui semblent résumer la journée : « M. Gambetta n'a pu donner sa réunion. »

Âl. Gambetta n'a pu donner sa réunion; M. Gambetta n'a pas pu parler : tel sera, nous l'avons vu, le cri de triomphe poussé le lendemain par les journaux légitimistes.

Le dessein arrêté d'obtenir ce résultat par la violence est manifeste, et la part que M. de Bonadona a prise à l'exécution de cette résolution n'est pas moins évidente.

Sera-t-il plus heureux dans les circonstances atténuantes qu'il cherche à plaider?

D'après lui « les conservateurs de Cavaillon étaient tout spécialement outragés dans le discours du 9 février, » prononcé à Avignon par M. Gambetta. Le malheur veut que, dans ce discours, que nous reproduisons plus loin en son entier, M. Gambetta ne dise pas un mot de Cavaillon, ni de ses conservateurs.

Ailleurs, on insinue que la réunion tendait à devenir publique, qu'on y laissait entrer des personnes non invitées. Remarquons d'abord que M. le Commissaire de police et M. le maire avaient manifesté le dessein d'empêcher la réunion dans la journée, c'est-à-dire bien avant que les portes en fussent ouvertes; d'ailleurs, la grande masse "des témoignages et la disposition des lieux, que la sous-commission

KMKUTE DE CAVAILLON.

s'est minutieusement fait expliquei' sur place, donnent un démenti formel a cette assertion; l'entrée par la grande porte avait été rendue très difficile, grâce à une barrière qui avait été placée devant; il fallait, nous ont dit les gendarmes, décrire un Z pour entrer. Quant a la « porte dérobée » dont il va être question , ce n'était même pas une porte : c'étaient deux planches non clouées et qui laissaient aux organisateurs de la réunion un moyen d'y pénétrer à travers une clôture intérieure. Du reste, les amis de M. de Bonadona se sont chargés eux-mêmes de réfuter cette assertion contradictoire; on lit en effet ce qui suit dans la Vi'rité fiur les troubles de Cavaillon :

« Les très nombreux invités qui se rendent soit au banquet, soit à la réunion projetée dans la vaste remise do la Po7nme-(rOr, veulent tous à la fois pénétrer dans le sanctuaire, qui déjà a reçu par une porte dérobée les invités primlégiés ; la pox'te ordinaire est toujours fermée et, devant celte flagrante violation du principe de l'égalité, les murmures augmentent, on ébranle l'ouverture, et bientôt on peut constater que ce sont les invités h. la fête qui la troublent par les plus véhémentes clameurs.,. »

Ainsi par la porte dérobée, comme on l'appelle, il n'a pénétré ({\i& à&s invités privilégiés, c'est-à-dire, comme nous le savons par M. Tourel, les gens de l'hôtel et les personnes ayant assisté au banquet.

Est-il d'ailleurs besoin de réfuter la fable ridicule imaginée par les trente-trois auteurs de la Vérité sur les troubles de Cavaillon? Quoi ! ce seraient les invités à la réunion qui en auraient ébranlé la fiorte! Comment expliquez-vous alors ce cri de M. le commissaire de police : « Oh! mon Dieu! si la porte allait céder! » cette parole du maire : « Je n'avais plus une minute à perdre; « et ces craintes de rixe, de conîlit, de mêlée générale, de collision effroyable, qu'expriment tous les témoins, principalement les fonctionnaires? Quel danger eût pu naître de l'ouverture des portes, si elle n'eût mis en présence que des citoyens de la même opinion? Cette puérile invention ne méritait peut-être pas l'honneur d'une réfutation.

Croirons-nous davantage, avec M. de Bonadona, que M. Gambetta n'eût pas couru de dangers s'il était sorti sur la place pour pénétrer dans la réunion? Lisez le témoi-

gnage de M. Creisson, gendre de l'aubergiste ; quelques rnomenls auparavant M. Creisson sort un instant par une petite porte dans l'espoir de calmer les assaillants; et, sur-lechamp, ces malfaiteurs avinés le criblent de coups de poing et de coups de pied; son beau-père, dont la force est herculéenne, l'arrache péniblement aux mains de ces forcenés, aidés par le garde-champêtre; M. de Bonadona est le spectateur de cette scène, et, quelques minutes après avoir été le témoin du traitement intligé à un citoyen obscur, il croit pouvoir sans péril amener devant f les mêmes hommes M. Gambetta, l'unique objet, suivant lui, de leur irritation!

Ce que nous admettons, c'est qn'à ce moment M. de Bonadona avait perdu la tête; un charivari dans la journée et, le soir, un tumulte de nature à empêcher la réunion, voilà, probablement, tout ce qu'il avait projeté. Mais i\n assaut, mais des violences ouvertes contre les personnes, c'était peut-être trop à ses yeux; il était débordé par « les braves gens » arrivés d'Avignon; le concoui's du personnel (le la rue des Grottes, de Porte dit le Finsc, de Martin dit Mcrinjeanne, de Sabatier Etienne, et de quelques autres artistes, ce concours commençait à lui peser; la tournure que prenaient des événements auxquels il avait d'abord pris part augmentait gravement sa responsabilité, et troublait sa conscience, égarée jusque-là par la passion. Il en oubliait toute prudence, et si nous voulons le croire sincère dans les protestations qu'il adressait aux amis de M. Gambetta, nous croyons plus fermement encore que, si ce dernier l'eût suivi sur la place, il eût été outragé, frappé, victime d'une violence.

Qui pourrait en douter lorsqu'on sait, par le témoignage irrécusable de M. Edmond Adam et de plusieurs autres témoins, que deux heures plus tard, lorsque toute la ville pal'aissait rentrée dans l'ordre , la voiture qui emmenait M. Gambetta a été entourée par une vingtaine de vauriens, assaillie, lapidée?

Il faudrait, du reste, pour nier les mauvaises intentions des ennemis de M. Gambetta, que l'intempérance des légitimistes de Vaucluse eût été moins grande. II a circulé, durant la période électorale, un écrit en patois, écrit obscène et violent, dont nous avons deux exemplaires au dossier, faussement signé : « Les républicains de Pernes », et qui n'a

346 EMEUTE DE CAVAILLON

d'ailleurs été l'objet d'aucune poursuite. En voici la dernière phrase :

« Vous, monsieur Gambetta, ne vous avisez plus de passer par ici, car peut-être cette fois nous détellerions votre voiture... et nous ne vous disons pas pourquoi. »

On lit encore dans VUnion de Voucluse du 19 mars les lignes suivantes, qu'elle emprunte à un autre journal légitimiste, la Décentralisation :

« Les légitimistes de Vaucluse ont cependant du bon. M. Gambetta devrait s'en souvenir. Sans le courage de quelques légitimistes, n'aurait-il pas dernièrement laissé à Cavaillon son dernier œil, et peut-être quelque autre chose? »

Qu'on n'essaie donc pas de dire que M. Gambetta n'a point couru de dangers dans Cavaillon! Le contraire est évident et avoué par les légitimistes. Le péril a été évité, ils voudraient s'en attribuer le mérite ; l'enquête établit au contraire qu'ils avaient tout fait pour le rendre presque inévitable; mais les républicains ont senti combien il importait, à la veille d'élections générales, d'empêcher toute collision, d'enlever tout prétexte à l'emploi de la force. Bien que supérieurs en nombre à leurs indignes adversaires, ils ont tout supporté, même les plus grands outrages. Ah! si les troubles de Cavaillon eussent pu être imputés aux républicains, qnel parti n'en eût-on pas tiré dans l'autre camp! Quel bruit on en eût fait! Quelles poursuites n'aurait-on pas exercées!

§ '4. — Enquête judiciaire.

De semblables événements ne pouvaient manquer d'attirer le regard vigilant de la justice. Assuré que la magistrature avait fait tous ses efforts pour s'éclairer sur les troubles de Cavaillon, le H" bureau fit demander au Ministère de la Justice le dossier de l'affaii'e ; il en reçut la note suivante :

« Les rapports qui ont été envoyés par le Procureur général de Nîmes n'ont aucun trait aux élections. Ils ont pour but d'examiner si les réunions fort nombreuses tenues à Orange, à Carpentras, à Avignon et à Cavaillon étaient des réunions publiques ou privées.

« Dans les deux premières villes, on peut admettre que les réunions étaient privées.

« ACavailloii, réunion publique, mais dissoute volontairement par ceux qui l'avaient provoquée, on ne croit pas opportun de poursuivre; à Avignon, l'information suit son cours. »

Le il"^ bureau n'avait obtenu que cette note d'un laconisme éloquent, lorsqu'il apprit, non sans étonnement, dans ses séances des 16 et 17 mai, par notre honorable collègue M. Renault-Morlière, défenseur de l'élection de M. du Demaine, que celui-ci avait reçu, à la date du 7 mai, de M. le Procureur de la République d'Avignon, communication de diverses pièces d'une enquête faite à Cavaillon par ce magistrat, au lendemain même des troubles.

Cette communication, faite spontanément et directement à M. du Demaine le 7 mai, l'a été à votre Commission f»ar M. le Carde des Sceaux, et après plusieurs demandes, le 14 juillet dernier.

Elle se compose de douze pièces, dont six classées par M. le Procureur de la République sous le titre d'Enquctf, et six autres, sous cette rubrique : Rapports et renseignements. Elles sont datées des 17, 18, 19, 21 et 26 février. La Chambre les trouvera toutes, pages 284 et suivantes.

H est indispensable d'exposer ici ce qui, dans ces pièces, a dû frapper plus particulièrement l'attention de ce magistrat :

l^" l^iéce, en date du 17 février. — Procès-verbal de l'arrestation à Cavaillon, dans la soirée du 17 février, de trois jeunes gens âgés de 16, l!i et 20 ans.

2" pièce, du 17 février. - Rapport de M. le Maréchal-des-logis Robert à son capitaine; nous lisons dans ce rapport :

" Vu l'état de surexcitation de la foule qu'il était impossible de contenir, M. le Commissaire de police a pris sur lui de le faire connaître à M. Cambetta; c'est à la suite de cette entrevue qu'il a cru devoir ne pas donner cette réunion. C'est pendant ce temps que les deux pierres ont été lancées dans une croisée de cette auberge ; deux carreaux ont été brisés. »

Pus un mot de la moindre circonstance ayant pu donner à iii réunion le caractère public.

3" pièce, du 18 février. — Rapport de M. de Ronadona, maire de Cavaillon; en voici quelques lignes :

« ... Les gendarmes protégeaient à grand'peine l'entrée des invités et repoussaient énergiquement la foule qui s'ef-

3J8 KMEUTE DE CAVA1LL<».\

forçait d'envallir le local de la réunion. Vaiiicinent, j'essayais de disperser cette foule et de calmer son effervescence, lorsque M. le Commissaire de police parvint à me rejoindre, et m'informa que la réunion n'aurait pas lieu. Sur les observations qu'il avait cru devoir présenter à M. (îambetta, celui-ci, en présence de celte manifestation et des désordres graves qui auraient pu en résulter, comprit qu'il ne pouvait assumer la responsabilité des événements; il déclara qu'il allait lui-même diss(uidre la réunion et engager les assistants à se retirer avec calme. J'attendais l'exécution de cette mesure prudente; mais elle n'arrivait pas! I.e tumulte croissait, et l'exaspération de la foule ne connut plus de bornes lorsque des pierres lancées, disait-on, du toit de riiôtel vinrent contusionner quelques personnes. Je n'avais plus une minute à perdre, je me décidai à intervenir...

« Cbemin faisant, M. fiainbetla me dit : Monsieur le Maii'c, puisque vous avez une telle influence sur celte foule, comment n'avez-vous pas protégé plus efficacement ma réunion? — Je lui répondis : Monsieur, permettez-moi de vous faire observer que vous êtes venu vous poser ici en candidat de l'intimidation, et vous vous rendrez compte de la difficulté qne j'éprouve à empêcber tous ces braves gens de vous prouver qu'ils n'ont pas peur '...

« M. Gambetta, prenant la parole, dit qu'en présence de la manifestation dont les écbos venaient troul^ler la séance, sur les observations qui lui avaient été jtrésentées par M. le Commissaire de police d'abord, par l'Iiunorable Maire de la cité ensuite, il crojait devoir, afin d'éviter toutes violences que la force publique ne pourrait peut-être pas empêcher, renoncer à prendre la parole... »

Dans ce document non plus que dans le précédent, il n'est dit un mot qui puisse donner à croire que la réunion de Cavaillon eût, par une circonstance quelcon({ue, perdu son caractère de réunion privée. On s'adresse à M. Gambetta pour le prier de la dissoudre; il la dissout, mais le seul motif invoqué est le tumulte du dehors.

i*" pièce, du 18 février. — Rappori de M. Viau, commissaire de police à Cavaillon :

1 . Si la réunion eut été publique et illégale, M. le maire de Cavaillon n'en eùt-il pas fait l'observation à ce moment?

{Soie des i^apporteurs.)

(( Ce n'a été que quand j'ai vu f{uc nous allions être déhordés, que je me suis décidé à faire connaître la situation à M. Gambetta, en lui laissant la responsabilité des événements qui allaient s'ensuivre, si nous étions obli^jés d'employer la force. »

Toujours pas un mot des faits qui auraient pu transformer en réunion publique la réunion privée convoquée par M. Toiirel. Et qui admettra que si cette réunion fût devenue illégale, si elle eût été une réunion publique assemblée en dehors des prescriptions de la loi, qui admettra que l'on eût otlert à M, Gambetta de protéger sa réunion par la force?

o'' j^lèce, du 19 frvrier. — Déposition de M. le niairchal-deslogis Robert dexanl .1/. le Procureur de la République. On y lit ce qui suit :

« M. le Commissaire de police faisait connaître à M. Gambetta, encore à table, la gravité de la situation. La situation était, en effet, très grave, et je suis convaincu que, si on avait persisté à vouloir tenir la réunion, une effroyable collision s'en serait inévitablement suivie. C'est à ce même moment que deux pierres... etc. »

Pas un mot dans cette déposition qui est longue, de nature à faire croire que la réunion ait perdu son caractère privé; il n'est pas même question de ce point.

%^ pièce du Id février. — Déposition de M. Tourel, organisateur de la l'éunion; nous y lisons textuellement :

<( Parmi les gens de la foule, se trouvaient massés ensemble un nommé Crest, surnommé le Taureau provençal, lutteur à Marseille, et un nommé Etienne, tenant une maison de tolérance à Avignon. Ils faisaient partie d'un groupe où était aussi le jeune Valade lils aîné, groupe d'où sont partis les sifflets. M. le maire et M. Donat faisaient partie de ce groupe.

« J'ai à signaler à votre attention le fait suivant : quand M. Gambetta, vers 10 heures du soir, était dans la calèche de Monnier, d'Eyguières avec M. Granet. conseiller général, et.M. Edmond Adam, sénateur, se rendantà Saint-Estève, on leur a jeté de la boue (la voiture en était encore tachée le lendemain matin) et des pierres, et on les a hués.

« Lorsque M. le Commissaire de police est sorti de la salle du bancjuet, où il venait de demander à M. Gambetta si, au nom de Vhumanité^ il ne croyait pas devoir renoncer à sa

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réunion, vu qu'on ne pouvait être maître de la foule, la force publique n'étant pas suffisante, M. Ganibetta répondit qu'il irait lui-même dissoudre la réunion. »

Nous faisons remarquer ici que M. Tourel était l'organisateur do la réunion, le si,i,mataire des cartes d'invitation, que M. le Procureur de la République le savait, et que néanmoins ce magistrat ne l'interroge pas sur la question de savoir SI la réunion n'avait pas, par un fait quelconque, perdu le caractère privé.

7^ pièce, du 19 février. — Déposition de M. Béridot, l'aubergiste. On ne l'interroge pas davantage sur ce point si impoi'tant; mais M. Béridot dépose qu'on a lancé des pierres contre sa façade, que des vitres ont été brisées, ainsi qu'un verre qu'une domestique tenait à la main.

8*' pièce, du 19 février. — Béposition du gendarme Avon, relative à l'arrestation des trois jeunes gens.

9** piiéce, du i 9 février. — Nouveau rapport de M. le Comminsaire depolice de Cavaillon à M. le Procureur de la République.

iNous n'y trouvons que la très légère insinuation suivante :

« Vers 7 heures et demie, la foule revint et on commença à envahir les abords et la remise dont l'entrée avait été disposée de façon à ne laisser entrer qu'une seule personne, mesure qui, avec le contrôle des lettres, mettait les invités légaux dans l'impossibilité de rentrer aussi promptement qu'ils l'auraient désiré, et cependant on accusait déjà cinq à six cents personnes dans l'enceinte... »

M. le Commissaire de police veut-il dire par ces derniers mots que la réunion avait cessé d'être légalement privée? Nous ne le pensons pas, car voici comment il rapporte son dialogue avec M. (iambetla :

« M'adressant à M. (lamboLta, je lui dis : Je viens ici, au nom de Vhumanité., vous faire connaître que les esprits sont très irrités de part et d'autre; que je craignais qu'une collision s'ensuivît, qu'en conséquence je l'invitais d'examiner s'il n'y aurait pas lieu de l'éviter par quelque moyen. 11 me répondit que, depuis le temps qu'on sifflait, nous aurions dû arrêter quel([u'un. Je lui fis observer que c'était en majeure partie des étrangers; il me dit de suite, en me coupant : <( Des Avignonnais, n'est-ce pas?» Je lui répondis : « Des Luberonnais. » J'insistai sur ce point, en lui disant qu'il y en avait au moins 3,000 de cette région; l'incident n'eut pas

de suite. Je lui dis : " Du reste, vos oreilles doivent vous en dire beaucoup plus que ce que je pourrais vous dire. » — « Mais alors, me dit-il, la force publique est impuissante à maintenir l'ordre. » — « Pardon, lui dis-je, ce n'est pas cela que je dis; je dis que si, pour le maintenir, nous sommes obligés de déployer la force des armes, la responsabilité vous en incombe, en ce sens que, si vous persistez à vouloir donner votre réunion, il est plus que probable que nous nous verrons forcés d'avoir recours, malgré nous, à cette dernière extrémité; », mais, dans tous les cas, que j'étais décidé à faire mon devoir. Et cela dit avec la fermeté que coriiportait la situation. »

Ce langage ne peut laisser aucun doute : M. le Commissaire de police n'avait à invoquer aucune illégalité contrila réunion ; il convient que, si M. Gambelta persiste à la tenir, le devoir de l'autorité sera d'employer la force pour maintenir l'ordi'e ; enfin, il est manifeste que la réunion n'a été dissoute que sur les menaces de l'émeute, et que M. le Commissaire de police n'en donne point d'autre raison.

Les documents de l'enquête judiciaire nous conduisent ainsi jusqu'au 21 février.

iO'^ pièce, du 21 février. — Ce jour-là, M. de Bonadona, qui pourtant, dès le 18, avait adressé un rapport à M. le Procureur de la République, fait une déposition devant ce magistrat.

Le 19 février, M. le Procureur de la République s'était rendu à Cavaillon; il y avait fait k comparaître )> avec l'assistance du juge de paix, M. le maréchal-des-logis, M. Tourel, M. Béridot et le gendarme Avon.

Il n'avait pas entendu M. do Bonadona: il avait son rapport du 18.

Nous venons de voir ce que cette enquête avait donné.

Le 21 février, M. de Bonadona « se présente » de luimême à Avignon, devant M. le Procureur de la République, « assisté de M. Coulon, liuissier remplissant les fonctions de greffier, » et fait la déclaration suivante : »

« Je ne puis tout d'abord que confirmer mon rapport du 18 février, que j'ai eu l'honneur de vous transmettre. »

Tel est le document où nous \ oyons, pour la première fois, apparaître cette allégation que la réunion serait devenue publicfue :

3y^ EMEUTE DE CAVAILLoN.

« S'il existait, dit M. de Boiiadona, un contrôle pour les personnes qui pénétraient dans la remise par le boulevard, n'y en ayant point pour celles qui entraient dans l'hùtel, autre que le bon vouloir des maîtres de la maison, il était facile à toute personne, étant dans l'hôtel, d'entrer dans le local de la prétendue réunion privée. »

Et c'est tout, dans une déposition qui compte neuf pages de grand format : M. de Bonadona insinue bien qu'il était possible d'entrer dans la réunion par une autre porte que la porte commune ; il ajoute, sans en rien savoir, qu'il n'y avait point de contrôle à cette petite porte ; mais il n'allègue aucun fait précis, ne cite aucun nom, ne donne aucune preuve. Dans son entretien avec M. Gambetta, qu'il rapporte plus loin, il ne dit pas un seul mot du caractère illégal de la réunion.

Les 11'' et 12'^ pièces sont relatives aux antécédents de M. Béridot, qui a été condamné, en 1850, à un mois de prison pour rébellion.

Telle est l'enquête à la suite de laquelle M. le Procureur de la République près le tribunal d'Avignon a conclu :

« A l'inopportunité de toute poursuite contre les organisateurs et les auteurs de la réunion de la Pomme d'Or, ceux qui l'avaient provoquée l'ayant eux-mêmes dissoute;

« A l'absence de toute autre poursuite, à défaut de plainte, et devant VimipossibUitc de désigner les personnes qui avaient proféré des propos outrageants ou lancé des pierres, soit contre la gendarmerie, soit contre l'auberge Béridot, soit, d'après M. Tourel, contre la voiture de M. Gambetta. » (Voir l'un des trois rapports adressés le 7 mai à M. du Demaine, à l'appui de son élection, par M. le Procureur de la République d'Avignon.)

Il semble à la Commission que M. le Procureur de la République a conclu sans preuve à la publicité et à l'illégalité de la réunion du 17 février.

Personne, à ce moment, ne songeait à émettre une pareille accusation; M. le chef d'escadron Guibert, commandant la compagnie de gendarmerie de Vaucluse, adressait à son colonel le rapport suivant :

« Mon Colonel, « Comme j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer dans mon

rapport n" 138, M. Gambetta était attendu à Cavaillon hier 17, pour y donner une réunion privée.

(I II a fait son entrée dans la ville à o heures ; il y a été accueilli par les bravos de ses partisans, qui ont trouvé leur contre-partie dans les huées du parti adverse. Quelques instants après un banquet d'une soixantaine de couverts réunissait les principaux partisans de M. Gambetta; mais l'attitude d'une partie de la population, ainsi que vous le verrez dans le rapport ci-joint du maréchal-des-logis de Cavaillon, n'a pas permis à M. Gambetta de tenir la réunion privée qu'il avait intention de présider. Gette réunion a donc été supprimée. »

Ainsi, d'après les autorités elles-mêmes, la violence seule a empêché la réunion privée d'avoir lieu.

Il semble aussi à la Commission que M. le Procureur de la République s'est facilement résigné à « l'impossibilité » de découvrir les auteurs des divers délits contre l'ordre public, contre les propriétés et contre les personnes commis dans cette journée. Son attention avait dû être éveillée par un passage de la déposition de M. Tourel où ce témoin lui dénonçait la présence à Cavaillon de Crest et d'Etienne Sabatier. Il y avait là une piste qu'il n'était pas très difficile de suivre-, M. Régnier, commissaire central de police à Avignon, nous a dit, dans sa déposition : « Si le chef du parquet m'avait chargé de savoir quelles étaient les personnes d'Avignon qui étaient allées à Cavaillon, je connais mon personnel, je n'aurais pas été embarrassé pour le savoir. » Mais M. le chef du parquet ne l'a point chargé de cette mission, et le Préfet ne l'en a pas investi davantage.

.M. le Procureur de la République aurait peut-être, sans étendre énormément le cercle de ses informations, pu connaître ou du moins tenter de connaître les personnes qui avaient assiégé l'hôtel Béridot, et les individus qui avaient lapidé la voiture de M. Gambetta. Pour le premier fait, il était de notoriété publique qu'un des juges suppléants de son tribunal et deux ou trois avoués ou avocats avaient assisté aux scènes de Cavaillon. Pour le second, les témoins abondaient : M. Adam, M. Gambetta, qui pouvaient tout au moins servir à constater le fait ; puis M. Monier, M. Granet, le cocher de la voiture, tous du pays, et d'autres témoins sans doute; mais M. le Procureur de la République s'est

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borné, sur ce point, à l'audition de M. Tourel ; il a pi'ononcé un peu vite le gros mot à'im}yossibililc. La Commission, quoique venant plus tard et disposant de moins de moyens, n'a pas trouvé la tâche impossible.

Le « défaut de plainte » aurait aussi, d'après sa lettre du 7 mai à M. du Domaine, paralysé M. le Procureur de la République. Il ne nous semble pas pourtantque les délits commis à Cavaillon soient de ceux pour lesquels la poursuite est subordonnée à la plainte des personnes lésées, et la notoriété pul)lique suffisait pour les dénoncer.

Supposons, pour conclure, que M. du Demaine ait convoqué les électeurs en réunion privée, non point à l'auberge, mais par exemple au Cercle catholique de Cavaillon ; que les républicains d'Avignon, prévenus de cette convocation, aient recruté dans leur ville et à Marseille dos hommes à tout faire; qu'à Fari-ivée du candidat conservateur, ils lui aient donné un charivari; que, durant son dîner, ils aient assiégé la maison qui lui donnait asile; qu'ils en aient ébranlé et brisé les clôtures, en vociférant des injures et poussant des cris de mort; qu'ils aient frappé toute personne assez imprudente pour se hasarder une minute hors de la maison; qu'ils aient ainsi contraint par la force la réunion à se disperser; qu'ils aient maltraité les électeurs convoqués au moment de leur sortie; qu'au milieu d'eux on ait remarqué, mêlés à des proxénètes, des maires, des adjoints, des personnages officiels, et l'homme d'affaires du candidat de la démocratie; que les républicains enfui aient, pour couronner dignement la journée, lapidé et attacjué la v^oiture de M. le comte du Demaine, assez vivement pour l'obliger à se défendre avec sa canne... Qu'on imagine tout cela, qu'on se figure de telles scènes, ayant toute une population pour témoin, et qu'on se demande ce qu'aurait fait l'administration de Vaucluse et le parquet d'Avignon !

Ce tableau n'est cependant que la peinture alfaiblie des excès de Cavaillon; il est vrai que les perturbateurs étaient enrôlés sous la bannière légitimiste, tandis c£ue les sénateurs, les députés et les citoyens, objets de ces violences, défendaient le gouvernement du pays.

Nous ne nous sommes d'ailleurs étendus sur l'enquête faite par M. le Procureur de la République que parce qu'elle a été produite, d'une façon plus ou moins correcte, par M. du

17 FEVUIKR 1876. 353

Demaine. La Chambre n'a point à s'occuper des troubles de Cavaillon au point de vue judiciaire ; mais elle a le droit de les apprécier au point de vue de l'élection et de la politique générale; ils constituent, en effet, l'acte d'intimidation le plus violent et le plus coupable.

Quant à la Commission, elle est convaincue que les meneurs de l'aifaire de Cavaillon ont préparé, par les moyens les moins avouables, une collision au milieu de laquelle, grâce au personnel recruté par eux, tous les attentats étaient possibles.

La Commission est également convaincue qu'avec un peu d'énergie, en montrant quelque initiative, les autorités de Cavaillon eussent facilement réprimé ces troubles ; la preuve, c'est (ju'elles ont pu, sans grana déploiement de forces, arrêter dans la soirée deux jeunes gens de Iti à 18 ans, Place et Fabre, qui, au moment de l'évacuation de la réunion, paraissent avoir crié : Vive la République ! Mais l'autorité était complice du mouvementetne retrouvait d'éneigie que contre ses adversaires.

DEPOSITION

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