SOUS LA PRÉSIDENCE DE M. GAMBETTA
(paris)
Mesdames, Messieurs,
Avant de donner la parole à mon ami, à votre député du troisième arrondissement, M. Spuller, j'ouvre cette conférence en rappelant son caractère et son but.
Nous n'avons pas voulu terminer cette année, si laborieuse et si pleine à des titres divers, et pendant laquelle, comme toujours, la population de Paris a prodigué les marques de sa générosité et de sa sagesse, sans vous convier à une dernière réunion, dans laquelle, faisant toujours appel à votre inépuisable bonne volonté, nous vous demandons, pour ces écoles libres, gratuites et surtout laïques du troisième arrondissement, votre obole et surtout le concours de vos efforts. Vous nous seconderez, comme vous le faites depuis quelques années déjà, dans cette entreprise modeste, mais inspirée par une pensée élevée, et qui, reposant sur l'initiative des citoyens, servie par l'énergie, la bonne grâce, par la bonne humeur, par cette sympathie de relations qui peut la rendre réellement féconde, arrivera, j'en suis convaincu, à être une institution modèle.
Ce seront nos étrennes. ce sera le Noël de nos écoles, célébré sous l'inspiration de cette pensée, qui correspond très-bien à un sentiment qui se développe de plus en plus dans notre démocratie républicaine, que la vraie religion est celle qui relie les esprits et les cœurs entre eux et qui fonde le respect de la dignité humaine sur la connaissance, toujours plus étendue, des devoirs sociaux et moraux. (Applaudissements.)
Je donne la parole à M. Eugène Spuller pour traiter du développement de l'instruction populaire depuis 89, grande date, heureuse date, puisqu'elle marque l'origine de notre révolution politique. (Nouveaux applaudissements.)
La conférence de M. Spuller (histoire de l'enseignement primaire en France depuis la Révolution de 1789, tableau de cet enseignement à Paris, en t878) est reproduite in extenso au tome II des Conférences populaires (p. 29). M. Spuller termine sa conférence en ces termes :
« Je vais céder la parole à celui qui n'est pas seulement pour moi un chef respecté, mais l'ami le plus tendre et le plus fidèle, à qui je suis uni par les liens les plus intimes de l'esprit et du cœur. Il vous dira que, nés dans vos rangs, nous avons été élevés dans les écoles publiques par les sacrifices de nos parents, que, notre cause étant la vôtre, nous vous promettons fidélité et dévouement. Gardez-nous, dans vos souvenirs et dans celui de vos enfants, confiance et sympathie. Ce sera notre honneur suprême et notre plus belle récompense. » (Acclamations prolongées.)
Après une interruption de quelques minutes, M. Gambetta reprend la parole en ces termes :
Vous m'excuserez, n'est-ce pas? J'éprouve une émotion que je ne peux que difficilement... mais que je dois maîtriser, si je veux exprimer devant vous tout ce que je ressens, tout ce que j'éprouve, après ce que vous avez entendu, après ces appels adressés à vos âmes de Français et de républicains. Oui, il est bien
sûr que, quand on tourne les regards vers le passé si douloureux, si accablant, qui a été le passé de la France, on voit tout d'abord que les ombres ont disparu — les crimes eux-mêmes sont oubliés — et l'on salue avec un pieux respect la longue continuité de la patrie à travers les âges, toujours fidèle, toujours semblable dans le fond à elle-même, car la France peut bien, dans les accidents de l'histoire, changer de conducteurs et de guides, être tantôt entraînée dans les voies périlleuses où sa fortune a risqué de se perdre, et tantôt conduite par les plus généreux de ses enfants sur les sommets d'où l'on peut entrevoir, sinon son empire, au moins son rayonnement sur le monde.
Cette patrie si chère, si glorieuse, et parfois si malheureuse, on ne l'évoque jamais en vain, et l'on a raison de l'évoquer surtout au milieu de ces assemblées remplies de femmes, d'enfants, d'époux et de frères, car il n'est pas de pensée plus fortifiante, plus encourageante que celle qui pousse à l'effort incessant, à la longue patience et à la concorde, et qui est le secret de la résurrection de la patrie par l'amour des Français. (Applaudissements.)
Mais, Messieurs, ce n'est pas seulement pour s'exalter à ces souvenirs qu'il faut évoquer l'image de la patrie. Il faut se souvenir de notre gloire pour se donner surtout à soi-même un enseignement salutaire, c'est qu'il faut persévérer dans l'effort qu'on a une fois trouvé bon, juste et salutaire. Cet effort, dès le lendemain de nos désastres, il s'est imposé à la bonne volonté de tous sans distinction. On a senti que, dans le monde où la force apparaît si souvent triomphante, elle ne triomphe d'une façon durable que par l'esprit, la science et l'intelligence, et que si la civilisation ne peut pas périr, elle subit, du moins, des temps d'arrêt et des éclipses.
Mais, ne l'oublions pas, on peut triompher de la
iorce par l'intelligence et la science, par la volonté aidée de la raison. Aussi, dès le lendemain de nos malheurs, qu'a-t-on dit partout? Qu'il fallait s'adresser aux jeunes gens, aux enfants; qu'il fallait s'adresser aux maîtres et pousser les uns dans leurs chaires et les autres à l'école, et que les casernes ne seraient véritablement un dépôt et un réservoir de forces qu'à la condition de recevoir l'élite de la nation ayant fait un long séjour dans l'école. {Vifs applaudissements.)
C'est, Messieurs, ce ressort secret du patriotisme blessé qui a fait que le culte de l'instruction populaire s'est développé si prodigieusement dans le pays, et il faut en rendre grâce au sentiment unanime des partis. Autrefois, Messieurs, on ne réclamait l'instruction que comme un droit et une dette générale de la société à l'égard des individus, et l'on avait raison, et il faut persévérer à la réclamer ainsi; mais ce droit a reçu une nouvelle force des circonstances, et c'est maintenant aussi au nom du patriotisme qu'on réclame le paiement de cette dette nationale : cette dette est en train d'être payée. Sur toute la surface du territoire, la démocratie a choisi des délégués, des mandataires, aussi bien pour les premiers corps de l'État que pour les conseils locaux, dont on peut dire que la passion dominante, que la préoccupation maîtresse est de créer des méthodes, des maîtres et des écoles. Aussi, mes chers concitoyens, au moment où je parle, je suis rassuré sur la conquête définitive de l'outillage intellectuel et moral. {Vive approbation.) Messieurs, nous nous rencontrons, à la fin d'une année qui sera suivie de la disparition, sinon des partis, au moins de la puissance des partis rivaux de la démocratie et de la République. {Longs applaudissements.)
Au seuil de l'année qui selève, je salue en elle l'année de l'harmonie constitutionnelle, l'année de la légalité et de la loyauté associées dans les pouvoirs publics. Je
salue, Messieurs, la véritable conservation, celle qui consiste à travailler pour le bien public sous l'égide de la loi et à ne reconnaître d'autre supériorité que celle qui résulte de la vertu, du talent ou d'un service rendu, à ne reconnaître d'autres charges que celles qui sont consenties librement par les élus de la nation, à ne reconnaître d'autre liberté que celle qui profite à tous, à se défaire des chimères, des rêves et des utopies, et à dire de la République : Elle est le droit, rien que le droit, mais tout le droit. (Applaudissements prolongés. — Mouvement marqué dans l'auditoire.)
Eh bien, quand nous nous retrouverons l'an prochain, nous aurons, j'en suis convaincu, l'occasion de constater ensemble que la paix sociale s'est affermie, développée. Nous aurons aussi la légitime fierté de constater que toutes ces prédictions périodiques, que cesprophéties à la journée, que ces déclamations, que l'annonce de ces sinistres qui vont fondre sur la société française, ne sont plus que des fantômes et des épouvantails, et que toutes ces manœuvres électorales doivent être reléguées aux gémonies du passé. (Vive approbation. — Applaudissements.)
Nous constaterons une fois de plus ce que nous avons vu depuis sept ans sans interruption, c'est que, toutes les fois que la France a été consultée, elle n'a jamais dévié de la ligne de conduite qu'elle avait choisie librement, à la lumière des désastres et de l'invasion. Que veut-elle, cette France que l'on outrage et que l'on calomnie? Elle ne veut que le droit de se gouverner elle-même, ne reconnaissant personne qui puisse être à la fois et plus libre et plus raisonnable dans ses actions, quelle que soit sa fortune, malheureuse ou heureuse, — qu'elle-même. Vive la France ! (Applaudissements et bravos prolongés. — Cris répétés de: Vive la France! Vive la République!)
Prononcé le 24 décembre 1818
(paris)
Nous empruntons à la République française du 15 décembre le compte-rendu suivant :
« Hier a eu lieu, à huit heures, dans la salle des fêtes du Grand-Hôtel, boulevard des Capucines, le banquet oif'ert à M. Gambetta par les voyageurs de commerce. Il n'avait pas été possible de trouver au centre du Paris industriel, commercial et artistique une salle susceptible de contenir un plus grand nombre de souscripteurs. La corporation des voyageurs de commerce était représentée à cette fête fraternelle par cinq cents de ses membres présents à Paris. Les places disponibles ayant été dévolues aux premiers inscrits, le comité d'initiative s'était vu dans la pénible obligation de repousser plus d'un millier de demandes. Cette nécessité, aussitôt comprise, n'a pas enlevé à la manifestation le caractère d'universalité que ses inspirateurs avaient désiré lui imprimer dès le principe.
« Dès sept heures et demie, la grande masse des convives avait été dirigée vers les places à l'avance désignées à chacun par un groupe de commissaires délégués dont l'activité et l'intelligence ont été au-dessus de tout éloge. Nous nous sommes trouvés, pour notre part, au milieu de bien des assemblées, mais nous devons déclarer que jamais nous n'avons vu une pareille discipline alliée à plus de correction et de dignité.
« A huit heures précises, quand la voix de l'un des leurs annonça l'arrivée de l'hôte attendu, tous se levèrent et, qu'on nous permette de le dire, on sentit courir dans tous
les rangs un frisson d'une indéfinissable et pénétrante émotion avant qu'éclatassent des applaudissements d'une telle spontanéité, d'un tel élan, que celui-là seul à qui ils étaient adressés pourrait, avec toute son éloquence, traduire le courant de sympathique admiration qui s'en dégageait et qu'il a puissamment ressentie. Profondément ému, M. Gambetta a traversé la salle, toutes les mains se tendaient vers lui, et du geste il répondait à toutes.
« Au dessert, M. Murât, président, a porté le toast suivant :
« Messieurs, je dois commencer par saluer celui qui a bien voulu accepter votre fraternelle invitation.
« Salut donc à Gambetta ! car on ne dit plus ni monsieur ni le citoyen Gambetta, mais simplement Gambetta, comme on le fait des noms qui sont devenus un symbole, tout en restant une espérance. (Vifs applaudissements.)
« Après ce salut, — qui est aussi un remerciement — vous me permettrez d'envoyer nos sincères regrets à ceux-là, qui, moins heureux que nous, — et malgré leur vif désir de participer à ce banquet, — n'ont pu trouver place dans cette enceinte.
« L'espace nous a limités au chiffre de 520 convives, alors que des milliers de demandes nous sont parvenues, dans des termes si expansifs que je n'oserais point vous les lire en présence de celui qui les a inspirés.
« Je dois adresser de chaleureux, de très chaleureux remerciements à la presse, qui nous a aidés de son précieux et gracieux concours. (Approbation unanime.)
« Laissez-moi maintenant remercier personnellement les premiers organisateurs de notre fête de l'honneur qu'ils m'ont fait en m'appelant à présider ce banquet.
« J'ai lieu de croire, Messieurs, qu'en me décernant cette présidence d'un jour vous avez voulu reconnaître en moi un des vôtres, un de vos aînés dans la carrière, un homme qui, comme vous, n'a jamais séparé les intérêts du commerce et de l'industrie des aifaires publiques. (Très bien ! très bien !)
« Enfin, je tiens à remercier M. Henri Avenel, le promoteur de cette fête et aussi le porte-voix des voyageurs de commerce, de ces ardents pionniers de l'industrie, qui, détachés des mesquines rivalités de parti et de clocher, sont
plus à même que d'autres d'apprécier d'où vient la bonne parole, c'est-à-dire celle qui trouve un écho chaleureux et fécond dans le pays. (Adhésion unanime.)
« Vous savez que l'on a jeté à la tête de notre illustre convive votre nom de commis-voyageur comme une épithète malsonnante. 11 l'a revendiqué pour lui et pour la mission civique et glorieuse qu'il remplit dans notre pays; il a fait de ce qu'on essayait de lui jeter comme une injure un titre superbe dont l'éclat a rejailli sur vous tous. (Très bien! très bien! — Applaudissements.)
« MaisGambetta a d'autres droits à nos sympathies, à notre reconnaissance, à notre admiration.
« Après avoir combattu et flétri l'empire, — de sinistre mémoire, — il a déployé une activité, un dévouement infatigable pour soutenir la France désarmée et trahie dans sa lutte contre l'étranger, et, s'il n'a pu empêcher la défaite, il a du moins sauvé l'honneur national! (Acclamations et bravos prolongés.)
«Depuisla paix, il a travaillé à fonder la République; après l'avoir fondée, il saura l'affermir et la développer. (Assentiment.)
« Vous connaissez sa politique; c'est celle de la nation. Agir sans cesse, agir sans précipitation, mais sans défaillance, agir avec sagesse, avec patience, mais marcher prudemment pour n'avoir pas à reculer; pacifier le pays, unir les forces nationales, qu'une politique astucieuse voulait désunir, et enfin rendre à la France sa grandeur sous le drapeau de la République, voilà la tâche de Gambetta, voilà sa glorieuse mission! (Vive adhésion.)
« Je vais tout à l'heure donner la parole à celui que vous êtes avides d'entendre, non pas seulement parce qu'il est l'un de nos plus grands orateurs, mais parce qu'il est celui peut-être dans la voix duquel vibre avec le plus de puissance l'âme renaissante de la patrie !
« Je bois à Gambetta! (Longs applaudissements et bravos prolongés.)
«Je donne d'abord la parole à M. Henri Avenel pour porter un toast à M. Gambetta. »
« M. Henri Avenel a pris la parole en ces termes :
« Messieurs et chers collègues, M. Murât, l'honorable conseiller municipal du troisième arrondissement de Paris, qui
a bien voulu consentir à présider cette réunion, a droit à toute notre sympathie et à notre reconnaissance. (Approbation générale.) Au nom de mes collègues et au mien, je le remercie de tout cœur de ce qu'il fait aujourd'hui pour nous.
« M. Murât, en me donnant la parole, me permet également de remercier M. Gambetta de l'honneur qu'il fait aux voyageurs de commerce en acceptant une place à ce banquet qu'ils lui ont offert. (Vive adhésion. — Applaudissements.)
«Notre illustre député avait promis à nos collègues, qui ont été le saluer à Grenoble, de nous revoir. 11 tient sa promesse et nous ne l'oublierons jamais. (ïVes bien! très bien!) Ce banquet laissera un souvenir impérissable dans nos esprits, car la présence du grand patriote parmi nous donne un nouveau droit de cité à nos convictions républicaines. (Approbation unanime et applaudissements.)
« Aussi, mes chers collègues, de tous les points de la France de toutes les villes où nos collègues sont disséminés, nous avons reçu des dépêches toutes plus cordiales les unes que les autres. Elles nous sont parvenues des villes suivantes :
« Pamiers, Angers, Nevers,Chambéry,Cahors, Perpignan, Uzès, Vesoul, Gien, Langeac, Saint-Quentin, Mamers, Carignan, Lille, Lorient, Le Mans, Saint-Omer, Bouchain, Carcassonne, Limoges, Gap, Troyes, Thiers, Béziers, Marseille, Bordeaux, Vire, Digne, Vienne (Isère), Strasbourg, Nîmes, Cannes, Avignon, Tours, Bar-le-Duc, Brest, Orléans, Charleville, Florence (Italie), Nancy, Figeac.
« De Vienne (Autriche), nous avons reçu la dépêche suivante :
« Union des commis-voyageurs austro-hongrois envoient leurs salutations sincères à leurs confrères de France en les félicitant de l'honneur fait par la présence du grand homme d'État.
« Signé : Auguste Schimann, vice-président. »
« (Applaudissements prolongés.)
a Unissons-nous d'abord à nos amis qui ont voulu s'unir eux-mêmes à notre démonstration. Au nom de mes collègues présents, et au nom de mes collègues absents qui n'ont pas le bonheur d'assister à cette fête fraternelle, je
propose de porter un toast à celui dont les vertus civiques sont une chère espérance pour l'avenir et un véritable bienfait pour notre France républicaine. » (Adhésion unanime. — Applaudissements et cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta!) « M. Gambetta se lève, et prononce le discours suivant :
Mes chers concitoyens,
Je porte à mon tour la santé de nos absents, de ceux qui ont voulu, comme ils le disent, être invisibles et présents à cette fête, à laquelle je suis venu, soyez-en bien persuadés, à la fois avec l'empressement que l'on met à rencontrer des hommes modestes mais dévoués, serviteurs éclairés d'une politique sage, prudente, mais toujours progressive (Applaudissements), et aussi pour mon plaisir personnel, pour vous témoigner une reconnaissance sincère — car, dans la vie publique, quelque indifférence d'ailleurs que l'on professe pour un certain genre d'adversaires, on est exposé à tant de mécomptes que la vraie récompense consiste, non pas, soyez-en sûrs, dans les succès éphémères ni dans les honneurs qui peuvent vous être décernés, mais dans l'estime que l'on sent naître et s'affermir au cœur de ceux pour lesquels seuls on espère vaincre. (Vive approbation.)
C'est donc une manifestation d'un certain caractère que je tenais à accomplir en venant au milieu de vous, ne faisant que tenir une promesse que j'avais faite à vos amis, à vos collègues, il y a quelques mois à peine, lors de mon voyage à travers les populations du bassin du Rhône. Ils sont venus avec la bonne humeur, l'entrain, la chaleur d'âme, qui est, je dois le dire, la caractéristique de votre profession, ils sont venus me dire ce qui leur venait à ce moment du cœur; je leur ai répondu avec l'émotion que je ne puis m'empêcher d'éprouver toutes les fois que je constate que mes efforts au service de la démocratie
sont apprécies et estimés. Que voulez-vous ? je ne veux pas, quelque ambition qu'on me prête, d'autre distinction ni d'autre récompense. {Salve d'applaudissements.)
Je pense, au contraire, — et le milieu, ce me semble, est bon pour le dire, — je pense que, dans une société comme la nôtre, on peut servir très-efficacement son pays en restant là où il vous apparaît que vos aptitudes, vos connaissances et votre action s'exercent le plus favorablement — il y en a assez qui ambitionnent de courir ailleurs. — Moi j'estime que là où est le service à rendre, là est la tâche, là est le devoir, et il faudrait d'autres injonctions pour me faire renoncer à ce que je considère comme le mandat de ma conscience et de mes électeurs. {Applaudissements.)
Eh bien, au moment où la France, convoquée dans ses comices — pas toute la France, malheureusement, mais une bonne partie de la France, une France qui ne démentira pas les autres portions du territoire... {Vive appi'obation), — au moment où le pays va être consulté et où il est permis de dire, à l'heure qu'il est, que le résultat des élections futures
est acquis (Applaudissements) , j'ai pensé que nous
n'avions pas à nous préoccuper du scrutin du 5 janvier, — car nous pouvons le considérer comme certain!
Nous avons déjà dépassé les espérances que nous concevions il y a quelques mois et que j'exprimais — non pour me targuer de faire des prophéties téméraires— loin de moi cette pensée ! — mais parce que je trouve que l'étude, l'examen, l'observation, les renseignements, enfin ces mille impressions qu'on recueille et qu'on note sur la vie politique, sur la marche ascendante d'une opinion dans le pays, sont autant d'éléments de conviction que l'on doit transmettre à la France et à l'opinion... (Vive adhésàm.)
J'ai annoncé une majorité de vingt voix. Eh bien, Messieurs, à l'heure présente — et, puisqu'il y a des gens que cela amuse de me traiter de faux prophète, avant la réalisation des événements, je ne suis pas fâché d'augmenter leur aigreur et leur dépit — je dis que ce n'est pas vingt voix... je vais plus loin, ce ne sera même pas vingt-cinq voix — non, nous aurons encore des surprises !... [Vifs applaudissements et bravos prolongés.)
Et qu'est-ce que prouvent ces résultats ? Ils prouvent, Messieurs, que, si les épreuves traversées par la France ont été cruelles, imméritées, excessives, elles laisseront du moins derrière elles, comme le feu qui brûle les chairs corrompues, la vigueur, la vitalité et la renaissance. Ils prouvent que ce n'est pas en vain que nous aurons été mis en face du gouffre qui menaçait de nous engloutir. C'est alors que la raison publique s'est affermie, que des habitudes politiques se sont formées, que la concorde a rallié les bons citoyens, que partout les mains loyales se sont rapprochées et étreintes, que la France a parlé et qu'elle s'est débarrassée, que dis-je? qu'elle va définitivement se débarrasser de ceux qui, au mépris de ses volontés répétées, de ses intérêts les plus flagrants, de ses exigences les plus légitimes, de ses droits les plus sacrés, voulaient lui imposer leurs petites personnes et leurs grandes prétentions. (Double salve (V applaudissements . )
Oui, Messieurs, la France a compris la scène qui s'est passée ici, au-dessus de nos têtes, il y a seize mois, quand, au mépris du simple bon sens, au mépris du verdict souverain qu'elle venait de rendre quelques mois avant, on a tout à coup mis la main sur tous les ressorts de l'État; quand, sous le couvert de la Constitution républicaine qu'on avait eu tant de peine à arracher aux plus coupables entreprises, on a vu des hommes appartenant à des factions
qui se détestent, se réunir, s'associer, s'abriter sous la loi et le pavillon national, pour détruire les institutions de la République, pour menacer les volontés légitimes de la France et pour la précipiter aux genoux d'un maître. Et cela au nom de quoi? Ah ! on le nie aujourd'hui, on le niera peut-être encore quelque temps, jusqu'à ce que la lumière éclatante qu'on s'apprête à faire ailleurs vienne jeter ses redoutables rayons sur la face des conspirateurs; mais, d'instinct, la nation, qui est conservatrice, elle, de son honneur et de sa stabilité, la nation ne s'y est pas trompée et, sous les coups redoublés d'une administration hostile, corrompue et asservie, la France, non pas écrasée, et puisant en elle-même sa force et son salut, s'est débarrassée de 'ces coupables et de ces intrigants {Longs applaudissements. — Ici l'oi'ateur est
interrompu pendant quelques minutes par les acclamations ; il reprend , après avoir fait signe pour obtenir le silence.)
Messieurs, nous ne sommes pas ici pour nous applaudir, mais pour échanger nos idées et nos sentiments. Je vous remercie de vos témoignages de sympathie, mais je vous demande seulement de la régler, car il faut savoir régler ses sentiments comme sa raison. [Approbation unanime.)
Je disais donc qu'il y a seize mois, cette enceinte, où vous avez eu l'esprit et l'à-propos de vous réunir aujourd'hui, était témoin de l'alliance de tous les représentants du pays, décidés à fonder, à maintenir la République, à la protéger contre toutes les factions, contre tous les complots.
Le pays a consacré cette union. C'est elle qui a vaincu, c'est elle encore qui vaincra dans quelques jours.
Mais, quand cette majorité, fruit naturel de la patience et de la sagesse de la France, sera installée régulièrement dans les deux grands corps politiques
de la nation, nous nous trouverons, Messieurs, en présence de deux genres de devoir : un devoir pour le gouvernement, un devoir pour la majorité. Sur ces devoirs, je ne dis que deux mots : les uns devront gouverner, les autres devront consolider; les uns devront prendre en mains, résolument, la défense de l'État républicain, et les autres devront non moins résolument les assister dans cette défense.
Les uns et les autres, je ne crains pas de le dire, devront être d'humeur, — et c'est ce qui se voit d'ailleurs dans d'autres pays, — à subir les outrages, les injures, les calomnies, toutes les infamies qui roulent à plein torrent dans la presse immonde; oui, ils devront les subir, parce que tous ceux qui ne surnagent pas au-dessus de cette écume ne sont pas faits pour affronter les épreuves de la vie publique.
Mais, à côté de cette licence qu'il faut savoir résolument tolérer, il en est une autre que l'on ne peut pas, que l'on ne doit pas admettre : c'est l'attaque au suffrage universel, qui est le souverain dans ce pays et la pierre angulaire de notre édifice politique et social, l'attaque à la République, qui est la Constitution et la loi du pays ; et surtout, ce qu'il ne faut pas qu'on tolère, ce sont ces appels coupables adressés à l'étranger, non pas que ceux qui présentent la France républicaine comme une cause de désordre et d'inquiétude, comme une source de menaces pour l'ordre extérieur en Europe, le croient ou le pensent, ne le supposez pas, Messieurs : ils sont fixés sur la portée de ces outrages et la valeur de ce raisonnement; mais ils espèrent troubler, qui? Le dehors ? Oh ! non, le dehors les connaît et les méprise. Mais ils espèrent troubler et agiter au dedans quelques hommes naïfs que des susceptibilités légitimes au sujet de la sûreté du pays et de l'intégrité de la patrie peuvent encore surprendre et égarer. Voilà leur calcul. Ce calcul odieux, Messieurs, il ne faut pas le tolérer sous un
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gouvernement qui a le sentiment de ses devoirs et qui doit protéger avant tout l'honneur de la nation. (Salve cl applaudissements.)
Sauf cette réserve, dans tout le reste il faudra pratiquer la liberté, car c'est l'arme véritable des gouvernements modernes, c'est à la fois le bouclier et l'épée de la République, et les pouvoirs vraiment forts se sont toujours félicités de s'être placés sous sa protection. On a beau annoncer sans cesse au pays la restauration d'un gouvernement dictatorial, le retour de la terreur révolutionnaire, ce sont des déclamations vaincs, et la France ne s'y trompe pas. Les électeurs, peu nombreux, je crois, qui lisent les feuilles où sont écrites ces menaces ridicules ne s'y trompent pas davantage. Nous pouvons dédaigner les fureurs épileptiques de cette presse indigne; elles doivent vous laisser sans inquiétude. Et vous, Messieurs, qui sillonnez la France, vous qui la connaissez dans toutes ses parties, vous qui entrez de commune à commune, et même de hameau à hameau, en conversation quotidienne avec les plus obscurs de nos concitoyens, avec ceux qui sont les plus éloignés des centres de la vie active, vous savez mieux que moi que ces calomnies sont maintenant sans portée et qu'on en rit parce qu'il n'y a plus à s'en indigner. Aussi, Messieurs, c'est vous qui nous avez donné espoir et confiance dans la lutte du 16 mai. A cette époque où les journaux étaient supprimés ou entravés partout, vous étiez les messagers de la bonne nouvelle, les colporteurs de l'énergie dans l'action et de l'espérance en l'avenir; en même temps que vous faisiez toucher du doigt les dangers d'une politique d'aventures, vous montriez que la France ne faiblirait pas dans la lutte et qu'elle se défendrait elle-même à force de résolution et de volonté. [Applaudissements prolongés.)
C'est de cette propagande individuelle, de ce prosélytisme tête à tête, calme, confiant, pacifique, que
j'ai voulu vous remercier. Ce n'est pas une corporation devant laquelle je parle, ce n'est pas à des Français distincts d'autres Français que j'adresse en ce moment la parole, non, c'est à des jeunes gens, car... vous êtes presque tous plus jeunes que moi. (On rit.) Messieurs, je suis convaincu que, quelles que soient votre jeunesse et votre ardeur, mêlés que vous êtes déjà à la pratique des affaires, vous avez appris et retenu les dures leçons de l'expérience et de la vie; vous connaissez la connexité intime, immédiate, instantanée qui existe entre une mauvaise politique et les crises commerciales, entre une détestable tyrannie et les désastres généraux, qui, après avoir désolé une région, s'étendent bientôt au pays tout entier, et qui accumulent ainsi les sinistres avec plus de rapidité que les fléaux de la nature. (Vive sensation.)
C'est pour cela qu'on redoute tant votre concours, qu'on redoute tant vos services, qu'on a cherché, pendant le 16 mai, à restreindre votre liberté d'action, à l'entraver et à vous menacer.
Vous avez fait votre devoir; vous devez en être satisfaits par la pensée même de l'avoir accompli, et à la vue des résultats acquis. (Vive adhésion.)
Quand vous retournerez au train ordinaire de votre existence, continuez, persévérez, instruisez-vous pour instruire les autres, et que toujours vous ayez deux grandes idées qui vous guident : une pensée politique très-claire, très-rationnelle, et une pensée économique, qui en est la conséquence, quand elle ne la devance pas. (Très-bien! très-bien!)
Et si je prends la liberté d'ajouter un conseil, c'est celui-ci : dites bien, dites-vous les uns aux autres, répétez à ceux que vous visiterez que ce pays-ci n'a de ressource, n'a d'avenir qu'à deux conditions : c'est d'abord qu'il conserve la forme de gouvernement qui est, pour ainsi dire, l'efflorescence naturelle et nécessaire de la démocratie; et c'est ensuite que
ceux qui veulent fonder ce gouvernement ne se divisent ni ne se désunissent jamais. Les discussions, les controverses sur les questions qui relèvent du jugement propre, du libre arbitre des citoyens, ne peuvent pas entraver les résultats de la politique de la démocratie ; au contraire, la lutte des personnalités, ce serait le désordre, ce serait la ruine. Si vous voulez la stabilité nécessaire à l'État, la stabilité dans les affaires, qui est la mère de la prospérité, levier de l'affranchissement matériel et moral de ces couches profondes qui nous intéressent au-dessus de tout; si vous voulez tout cela, prêchez l'union, prêchez la discipline, prêchez la concorde ! Et, puisque je suis en train de faire rémunération des vertus théologales de la démocratie, prêchez aussi la patience!... {Applaudissements.) Oh ! non pas cette patience qu'on pourrait confondre avec l'inertie ! Non pas cette patience qui ressemble à l'oisiveté, non pas cette patience qui engendre la désertion des devoirs civiques; non ! mais cette patience qui calcule, qui conduit, qui réfléchit, qui agit, qui attend le moment favorable {Très-bien! très-bien!), cette patience dont la France a donné l'exemple depuis dix ans; — car, songez, Messieurs, d'où nous venons ; considérez de quels périls le parti républicain est sorti, à quels foyers de désordre il a échappé, à travers quels ennemis coalisés il a pu porter sa fortune, pensez et réfléchissez... Est-ce que c'est par la division, par l'impatience, par la discorde, est-ce en attaquant de front toutes les questions à la fois que nous avons atteint tant de résultats magnifiques? Non, c'est en divisant les questions, en les sériant, en marchant prudemment pour mieux connaître l'obstacle, c'est en abordant cet obstacle d'une façon pour ainsi dire rationnelle et scientifique, c'est par une patience méditative, et active que vous êtes parvenus à ces résultats, et il faut y persévérer, parce que ce qui est bon pour vaincre est
encore meilleur pour garder ce que l'on a conquis. [Applaudissements prolongés.)
Et ici je m'adresse à tous ceux que ma parole pourra atteindre au dehors. Il va être temps d'y réfléchir définitivement. Dans quelques jours vous allez avoir la majorité partout, et c'est la responsabilité qui va naître. Vous avez échappé, je l'affirme, aux périls et aux conspirations ; l'ère des dangers est close, celle des difficultés va commencer. '{Vive adhésion.)
On n'entendra plus parler d'un complot, d'une cabale, d'une intrigue, d'une alliance tenue secrète et pratiquée tous les jours pour, contre ou avec l'exécutif. Tout cela va disparaître sous le souffle de la nation, mais, en même temps que le pays, en les brisant, vous a débarrassés de vos liens, en même temps qu'il a expulsé et chassé de l'arène politique les traîtres et les indignes qui ont voulu l'asservir, il a tracé la ligne de conduite à suivre.
Il faudra, dans nos futures réformes, considérer ce qui est mûr, ce qui est urgent, ce qui doit attendre, ce qui doit être écarté et ce qui doit être résolument condamné. C'est ce qu'il faudra voir virilement, en face, sans jamais oublier que les partis ne tombent et ne se perdent que par les fautes qu'ils commettent. [Applaudissements prolongés.)
Donc maintenant, plus de périls, mais des difficultés et la responsabilité tout entière. Eh bien, j'ai confiance, quant à moi, dans la sagesse affirmée, démontrée, pratiquée tous les jours par les élus du suffrage universel; j'ai confiance dans la pression de cette opinion publique si sensible et si fine, si juste et si ardente, sachant se passionner, se modérer et s'arrêter, et véritablement, quand on l'étudié et quand on cherche à régler ses pas sur les pas qu'elle accomplit elle-même, on reconnaît qu'elle est la véritable souveraine dans un gouvernement démocra-
tique et que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de s'en inspirer et de l'écouter.
Si donc vous avez des difficultés, vous avez aussi des ressources, des forces, des auxiliaires, vous avez des trésors de patriotisme et d'intelligence pour terminer enfin l'installation d'une démocratie vraiment libre et instruite aux affaires, dans toutes les affaires. (Mouvement prolongé.)
Devant quel auditoire pourrais-je plus librement et, permettez-moi de vous le dire, plus allègrement exposer, je ne dirai pas le programme de la démocratie, vous le connaissez tous, mais les conditions delà démocratie, ses difficultés en même temps que ses moyens d'action, sinon devant ceux qui, sortis du peuple, lui appartenant, le visitant, le pratiquant tous les jours, peuvent être, au point devuepolitique, ce qu'est l'instituteur au point de vue de l'éducation nationale; devant ceux qui peuvent être des agents primaires, des agents initiateurs sur les points du territoire où ne pénètrent pas les journaux, où la voix publique ne se fait pas entendre? Vous me comprenez, Messieurs. Il vous reste, non pas à justifier ces espérances, car vous avez déjà prouvé ce que vous pouvez faire, mais à les couronner, et nous aurons enfin fondé clans ce pays un gouvernement... pour lui et non pas pour les autres. (Applaudissements unanimes.)
Oui, pour lui ! Et je ne le dis pas à cause des circonstances passagères que nous traversons ; je le dis, parce que tel a toujours été le cri de ma conscience ; et s'il m'est permis de le dire, tel a toujours été le dogme de mon action républicaine : c'est que nous n'avions à nous occuper qu'à faire la République française... Aux autres d'aviser au gouvernement qui leur plaît !
Quant à nous, n'ayant plus désormais le souci de la propagande, mais en ayant l'aversion et l'anti-
patine, nous sommes maintenant au-dessus du reproche qu'on pouvait nous adresser autrefois. Nous ne voulons pas — permettez-moi ce mot familier — faire l'exportation de nos théories... (Approbation); nous avons notre tradition nationale, nous avons une constitution à part, des mœurs à part, une propriété constituée sur des assises immuables et que le monde peut nous envier, — et ce mot n'est pas dans ma bouche une formule banale. Avec cette propriété, ce génie, ce goût, cette aptitude au raffinement en toutes choses, à la grandeur artistique et littéraire, est-ce que nous sommes chargés de penser, d'agir pour le reste du globe? [Nouvelle approbation.)
Faisons donc un gouvernement modèle qui ne ressemble à aucun de ceux qui l'ont précédé, un gouvernement qui soit bien aux Français et rien qu'à eux seuls!
Vive la République française !
(Salves d'applaudissements et cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta!)