SOUS LA PRÉSIDENCE DE M. GAMBETTA
AU THEATRE DU CHATEAU-D'EAU (pari s)
Messieurs, nous venons poursuivre devant vous l'œuvre que nous avons entreprise, il y a tantôt trois ans, de répandre, de fonder, dans les arrondissements les plus populaires de Paris, des écoles, des bibliothèques accessibles à tous, et dont la composition, comme personnel et comme matériel, répondît réellement aux besoins et aux exigences de la démocratie parisienne.
Naturellement, ces œuvres réclament le concours de tous. Elles naissent dans des conditions modestes; elles s'alimentent de cotisations prélevées sur les salaires des ouvriers qui habitent les quartiers où elles sont fondées, et il devient donc, pour ainsi dire, périodiquement nécessaire de faire appel à l'esprit de solidarité, de fraternité républicaines. Et cet esprit, on ne l'invoque pas, on n'y fait pas appel en vain, ni dans la ville de Paris, ni sur les autres points de la France.
L'an dernier vous avez répondu généreusement à l'appel qui vous avait été adressé. Aujourd'hui votre
concours et votre assistance paraissent devoir être aussi sympathiques que fructueux. Seulement nous avons pensé qu'il ne suffisait pas d'entrer en communion de pensée avec vous, et qu'il était bon de mettre à profit ces réunions pour aborder l'examen d'une question spéciale, d'un problème particulier dont la solution importât aux intérêts que nous défendons en commun.
En effet, à côté de cette constitution d'une dotation intellectuelle que nous poursuivons comme le véritable instrument pour arriver à la solution des questions si brûlantes et si complexes qui préoccupent la démocratie française, à côté de cette éducation primaire, secondaire, nécessaire, qui fait que l'intelligence devient le premier des capitaux dans les mains d'un homme qui a été armé intellectuellement pour donner l'essor à toutes ses facultés, il y a diverses parties, divers aspects dont il faut se préoccuper ; notre ami, le représentant autorisé de ces idées dans la Chambre, Martin Nadaud, a saisi la Chambre, le gouvernement, l'opinion, d'une solution latérale de la plus haute importance ; il l'a développée dans des écrits, dans des rapports qui, je l'espère, recevront bientôt la sanction des pouvoirs publics. Il n'a pas pensé pouvoir mieux fortifier la propagande qu'il a entreprise en faveur de cette solution, qu'en profitant de votre généreuse assistance pour exposer devant vous, et par suite devant le pays tout entier, les idées, les vœux, les projets qui sont impliqués dans l'idée qu'il a exposée et qui n'est autre que la création, parallèlement à l'instruction primaire, d'une école, d'une sorte d'institution mécanique professionnelle, mais permettant, en môme temps, de donner aux enfants, aux jeunes gens, aux adultes, réunis dans ces écoles spéciales, et quel que soit leur sexe, l'instruction théorique et pratique, de façonner l'esprit et de dresser la main.
M. Nadaud va expliquer cette idée en la prenant à ses origines, en faisant connaître les commencements d'application qui ont eu lieu dans certains pays, et ses développements seront assurément de nature à retenir votre attention pendant le temps que votre bienveillance voudra bien nous accorder. [Applaudissements.)
A la suite de la conférence de M. Martin Nadaud, M. Gambetta reprend la parole en ces ternies :
Messieurs,
Il me reste à vous remercier de la bienveillance avec laquelle vous avez assisté à ces développements, du concours que vous nous avez accordé et, avant de nous séparer, je me permettrai d'ajouter quelques mots à cette causerie que mon ami Martin Nadaud a animée à sa manière, avec cette vigueur d'expressions, cette familiarité de langage, cette vivacité de ton qui font que, comme on le lui disait et comme il l'a répété lui-même, sa parole peut se permettre bien des hardiesses qui seraient peut-être dangereuses chez d'autres. [Très bien! très bien!)
En effet, vous venez d'assister, Messieurs, à un des plus beaux spectacles qu'il soit donné à l'homme de voir, celui d'un esprit généreux, ardent, emporté par une idée unique dont ilse fait l'apôtre et qu'il cherche à répandre autour de lui, avec la véhémence qu'il déployait tout à l'heure, jusqu'à vous dire qu'il souhaiterait qu'il y eut des fanatiques pour l'école d'apprentissage.
Eh bien, je ne voudrais pas pousser les choses aussi loin; je voudrais que nous ne missions de fanatisme dans rien, je voudrais que la question qu'il a traitée et développée devant vous fût livrée à la discussion publique, et certainement les réflexions que vous remporterez d'ici seront le meilleur de tous les véhi-
cules pour la répandre et pour en saisir la presse et l'opinion.
Mais il ne faudrait pas croire qu'une question est résolue parce qu'elle a été exposée ; elle appelle, elle sollicite l'examen le plus attentif, et il ne faudrait pas la compromettre en voulant trop l'étendre. Ainsi, il est bien certain qu'on ne pourrait pas transporter dans toutes les écoles primaires un appareil comme celui qu'on décrivait tout à l'heure et qu'on voit au boulevard de la Villette ou dans la rue Tournefort. Il est certain que le mouvement que tous veulent donner à la production nationale et à ce génie du goût qui est
— on le disait avec orgueil, mais aussi avec justesse
— l'apanage de la race française, ne pourrait pas trouver partout le personnel, le matériel et le développement fructueux dont on a parlé ; il est certain également qu'il faut proportionner les efforts aux résultats qu'on attend. {Très bien! très bien! — Bravos.)
Donc, ce que je tiens à bien marquer, c'est l'utilité de ces conversations familières où l'on jette des idées, où on les livre à la discussion des nommes, sans avoir la prétention de les résoudre dans des formules improvisées. Comme on vous le disait très bien, nous n'attendons rien que de la persuasion, de la raison publique. [Vive adhésion et applaudissements.)
On doit remercier des hommes qui se sont formés tout seuls, qui, élevés à la rude école du travail manuel et de l'adversité, comme notre vénérable ami Martin Nadaud, ont pu, quoique en dispute réglée avec les nécessités cruelles de l'existence, se faire à eux-mêmes une éducation sur les problèmes économiques et sociaux et trouver, jusque dans les heures noires et lugubres de l'exil, où il a passé quinze ans de sa vie, l'occasion d'étudier, sur un sol étranger, des institutions, des mœurs, des traditions et des pratiques dont c'est son honneur de vouloir généraliser la con-
naissance et l'application au milieu de nous. {Double salve d'applaudissements.)
Et quand il se laissait aller à l'abondance de son cœur et à un sentiment exagéré de gratitude pour ceux qui sont venus ici l'assister, qui étaient joyeux de le faire, et qui certainement n'avaient pas, dans la question qu'il a développée, des opinions tout à fait identiques à celles qu'il a formulées, — il devait y voir un hommage de reconnaissance pour un homme honoré de la démocratie française, d'autant plus honoré que, livré à toutes les séductions, car il a été aussi en butte à des séductions, alors qu'étant ouvrier il était remarqué et noté dès les premières heures de la République de 1848, toujours il est resté semblable à lui-même, et que, si sa parole est toujours chaude, sa conduite a toujours été réglée, sage et méritante. [Applaudissements unanimes.)
Il avait raison, en terminant son allocution, de vous dire qu'avec une démocratie réglée et confiante dans cet arbitrage unique et nécessaire du suffrage universel, ayant déjà conquis la majorité dans le pays, il avait raison de dire qu'avec un instrument pareil on pouvait espérer tous les triomphes, obtenir tous les progrès, pourvu qu'on sût y apporter le sang-froid le calcul et la persévérance. Mais je crois qu'il faisait l'horizon un peu plus sombre qu'il ne m'apparaît quand il vous disait : « Avec cette majorité on fondera la République. » Messieurs, la République est fondée ! (Salve d'applaudissements et acclamations prolongées.)
Oui, la République est fondée, parce qu'elle repose désormais sur le fond même du pays. Il n'y a pas, en effet, de séparation et d'antagonisme possible ni entre les villes et les campagnes, ni entre ceux qui habitent telle fraction de notre territoire ou telle autre fraction, ni entre ceux qui sontperdus dans les montagnes et ceux qui habitent le bord des fleuves ; que les uns, qui vivent
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sur les hauteurs, soient soumis à d'autres conditions climatériques ou économiques que ceux qui résident dans la plaine, la France est partout semblable à ellemême. Elle est émancipée, et l'on peut la visiter dans tous les sens : partout, aux champs ou a la ville, on recueille le même cri, on constate la même confiance. Et l'on ne crie pas : Vive la République ! comme autrefois, sur un ton de menace ou d'espérance. Non! on y met un ton qui signifie qu'on la tient, qu'elle se porte bien et qu'elle est constituée pour vivre. [Longs applaudissements. — Vive adhésion.)
Oui, Messieurs, la République est désormais investie de l'adhésion de la grande majorité, et je salue le jour où ce sera l'unanimité des Français. Et nous y- touchons, Messieurs. Dans quelques mois, dans quelques semaines, on franchira l'obstacle opposé, les dernières résistances des anciens partis à l'épanouissement légal, pacifique du triomphe du suffrage universel. [Bravos et applaudissements.) Ce jour-là naîtront encore de nouveaux devoirs pour ceux qui sont délégués temporaires, mais responsables du suffrage universel. Ce jour-là, il faudra dire et répéter bien haut quel est le devoir des majorités au pouvoir et le pratiquer constamment. Eh bien, ce devoir des majorités au pouvoir est de deux ordres : défendre l'institution qui leur est confiée et la faire progresser ( Vifs applaudissements), maintenir la République et la rendre féconde. La République, c'est la forme qui emporte le fond et résout les problèmes qu'elle cache dans ses flancs. La République, c'est la sécurité, c'est l'égide, mais c'est l'égide sous laquelle il faut travailler, il faut produire, il faut éclairer, sous laquelle il faut tous les jours répandre davantage le sentiment du devoir et développer de plus en plus la valeur des individus qui apparaissent tour à tour dans le monde. Car vous le disiez tout à l'heure avec raison, mon cher Nadaud, qui sait quels mérites, quels talents,
quels génies inconnus l'ignorance a empêchés de se développer, que l'éducation, l'instruction peuvent saisir et apporter à la lumière? (Salve ci applaudissements.)
Messieurs, savez-vous quel est le plus grand péril des sociétés ou des gouvernements qui refusent l'éducation? C'est de se priver, de gaieté de cœur, des merveilles que l'esprit humain peut enfanter. (Salue d'applaudissements. — Bravos répétés.)
Et c'est pour poursuivre la réalisation de cette tâche qui consiste à répandre l'instruction, à élever de plus en plus les esprits vers la possession d'eux-mêmes, vers la science, vers la vérité, vers l'étude, vers le travail, que nous sommes tous, ici, associés et réunis dans ce principe commun que l'homme ne vaut que par sa science et par sa conscience. (Longs applaudissements et acclamations.)
Je vous remercie donc de profiter des occasions qui sont offertes tout ensemble et à votre générosité et à votre bonne foi pour venir à ces réunions de la démocratie parisienne ; mais vous savez qu'il n'y a pas de bon culte quand il n'y a pas d'offrandes. (Rires.) Je vous serai donc obligé de penser, les uns et les autres, au côté pratique de la question, à nos écoles et à nos bibliothèques, et, quand vous le pourrez, de prendre sur le pécule réservé ou à vos distractions ou à vos plaisirs, une obole pour l'envoyer, indistinctement, à une de ces nombreuses écoles qui sont fondées sur la surface du territoire de Paris.
Cela dit, Messieurs, je vous remercie, je vous salue, et j'espère que si dans l'avenir nous avons encore à faire appel à votre concours, il ne fera pas défaut. (Marques unanimes d'assentiment et applaudissements.)
Prononcé le 22 décembre 1878
(Conférence de M. Eugène Spuller, député, au profit des écoles laïques du 3" arrondissement)