CÔTES-DU-N ORD
Prononcé Ir /er février 1S7S
Nous avons raconté plus haut à quels incidents les élections contestées de MM. de la Hochefoucauld-Bisaccia et de Cadillan avaient donné lieu dans les séances du 21 et du 20 janvier. La vérification des pouvoirs de M. Veillet, élu député à Loudéac, provoqua un incident dont le retentissement fut encore plus considérable. Il amena à la tribune, dans la séance de nuit du 1er février, M. Gambella et M. Rouher.
M. Daniel Wilson, rapporteur du 2e bureau, avait demandé à la Chambre de prononcer l'invalidation de M. Veillet dont la candidature officielle, dans l'arrondissement de Loudéac, avait été accompagnée des abus les plus graves, tentatives de corruption et d'intimidation, prédications passionnées du clergé, intervention personnelle du candidat, sous les formes les plus abusives, contre un concurrent républicain, M. de Janzé, et contre les fonctionnaires soupçonnés d'être favorables à l'ancien député des Côtes-du-Nord.
M. Wilsûn, rapporteur. — Messieurs, je viens soutenir les conclusions du 3e bureau, qui tendent à l'invalidation de l'élection de M. Veillet.
L'honorable M. de Kerjégu a défendu en 1876 l'élection de M. Veillet, et, dans son discours à la date du 11 avril 1876,
Ie' FEVRIER 1878. 59
il nous disait, en parlant de l'arrondissement de Loudéâc, ce qu'il nous a répété aujourd'hui :
« Le susdit arrondissement, en donnant à M. Veillet, son candidat catholique et conservateur, une majorité de 1, 182 voix, a confirmé la prédominance du courant catholique et conservateur; 200 voix se sont prononcées pour M. Veillet, et j'affirme hautement qu'on les retrouvera. »
Eh bien, qu'est-ce qui s'est passé en 1876? L'élection de M. Veillet a été invalidée. A-t-il retrouvé au second tour de scrutin les 1,100 voix de majorité qui établissaient la prédominance du courant catholique et conservateur? Vous allez en juger.
Les élections étaient libres au second tour de scrutin... (Dénégations à droite.)
Le Provost de Launay fils. — Non! non!
M. Rocher. — Quand vous invalidez, vous préjugez, vous dominez !
M. le rapporteur. — Je m'attendais , Messieurs, à vos protestations. Je vous invite à les réserver pour le jour où la Chambre aura à vérifier les pouvoirs de M. de Janzé. (Vices exclamations à droite.)
Un membre à droite. — Vous préjugez la question.
M. Le Provost de Launay fils. — Il ne reviendra jamais ici, je vous le promets.
M. Rouher. — Est-ce là une recommandation officielle qu'on veut faire?
M. Veillet, de sa place. — Le rapporteur ne devrait pas se faire uniquement accusateur!...
M. le président. — Vous n'avez pas le droit d'interrompre.
M. Veillet, s'avançant vers la tribune. — Je dis que le rapporteur ne devrait pas se faire uniquement accusateur.
M. le président Rameau. — Puisque vous persistez à interrompre, je vous rappelle à l'ordre. (Exclamations à droite.)
Veuillez, Messieurs, écouter M. le rapporteur-, vous pourrez avoir la parole pour répondre.
M. le rapporteur. — Je ne m'explique pas votre émotion, messieurs... (Interruptions diverses et agitation sur les bancs de la droite.)
Je répète, Messieurs, que je ne m'explique pas votre émotion... (Nouvelles exclamations adroite.)
GO CHAMBRK DKS DEPUTES.
Plusieurs membres à droite. — Expliquez vos paroles!
M. le rapporteur. — Si je propose l'invalidation de l'élection de l'honorable M. Veillet...
M. Le Provost de Launay fils. — Vous avez constaté rpiel était votre vrai rôle! Je demande la parole.
M. le rapporteur. — ...c'est que je suis persuadé que, dans l'arrondissement de Loudéac, les opérations électorales ont été absolument faussées par la pression administrative et cléricale.
A droite. — Allons donc!
M. le rapporteur. — Je suis convaincu, — et j'attends les protestations, — ■ que l'honorable M. de Janzé, s'il se présente contre M. Veillet, sera élu... (Vives réclamations à droite.)
M. d'Ariste. — Vous pouvez le penser, mais vous n'avez pas le droit de le dire!
Plusieurs membres à droite. — La Chambre n'a pas encore prononcé! — M. Veillet n'est pas invalidé!
(Des interruptions diverses se produisent à gauche et à droite. — Le bruit interrompt la discussion.)
A ce moment, M. Fauré quitte son banc, traverse l'hémicycle et interpelle avec vivacité plusieurs de ses collègues siégeant à gauche. — Des membres des deux côtés de la Chambre se lèvent. — Une grande agitation se manifeste.
M. le président. —Je vous invite, Messieurs, à regagner vos places, et a cesser ces interpellations défendues par le règlement.
M. le vicomte de Bélizal. — C'est la faute de l'orateur!
M. Villiers. — Oui, c'est de lui qu'est venue la provocation.
Voix nombreuses à gauche. — A l'ordre! — La censure! la censure !
M. Noël Parfait. — Monsieur le président, "appliquez l'article 123 du règlement!
M. Er.nest Dréolle, au milieu du bruit. — Ce n'est pas une séance !
(L'agitation continue, malgré les efforts que fait M. le président pour obtenir le rétablissement du silence.)
M. Fauré. — Nous n'avons plus qu'à nous en aller!
(La plupart des membres siégeant à droite se dirigent vers les portes de sortie de la salle. — (Ai^plaudissements ironiques à gauche et au centre^.)
M. Gambetta, à la tribune. — Un membre de la droite vient de donner à ses collègues le signal d'un départ. Cela constitue une manifestation absolument factieuse contre laquelle je demande l'application des peines du règlement.
A gauche et au centre. — Oui! oui! La censure! la censure!
M. le président. — Au milieu d'une discussion, un membre a cru devoir quitter sa place, traverser l'hémicycle, s'adresser à un de ses collègues, l'interpeller avec des apparences de provocation. Ce membre de la Chambre devra s'expliquer. J'invite M. Fauré à venir donner les raisons de cette action.
Plusieurs membres. — Il n'est plus là! Il est sorti !
M. le président. — Si M. Fauré ne se présentait pas, je proposerais à la Chambre d'appliquer le règlement.
M. Le Provost de Launay fils. — La Chambre n'est pas en nombre, il ne peut y avoir de vote!
M. Gambetta. — Je demande la parole sur l'application du règlement.
M. le président. — M. Gambetta a la parole.
M. Gambetta. — On fait observer avec raison qu'il ne peut y avoir lieu en ce moment à un vote sur l'application des peines prévues par le règlement, et cola me donne l'occasion de réclamer de la Chambre et de son président une autre mesure.
Il s'est produit un incident, ou plutôt une scène sur laquelle nous devons prononcer en recherchant, comme des hommes sérieux, ayant la dignité et le souci des séances parlementaires, de quel côté était la responsabilité.
(La plupart des membres qui étaient sortis de la salle y rentrent successivement et reprennent leurs places.)
M. Gambetta. — Eh bien, au lieu d'attendre que la question ait été traitée... [Interruption à droite.)
Plusieurs membres. — M. Fauré est rentré, Monsieur le président. 11 peut s'expliquer.
M. Fauré. — Je demande la parole.
M. Gambetta. — Ce n'est pas à M. Fauré que mes paroles s'adressent.
Je dis qu'au lieu d'attendre, comme c'est notre devoir, — que ce soit la majorité ou la minorité qui eût donné lieu à l'incident, — que la question soit traitée, élucidée, conformément au règlement qui est également la protection des minorités, comme il est le guide des majorités...
Voix à droite. — Nous sommes des condamnés !
M. Gambetta. — ...aulieu de procéder à ce jugement parlementaire que toutes les Chambres qui se respectent ont subi, qu'elles fussent ou qu'elles ne fussent pas sous un régime libre, je dis que la minorité est sortie précipitamment, a quitté ses bancs et qu'elle a obéi à un mot d'ordre. {Assentiment ci gauche.)
Voix à gauche. — C'est M. Rouher.
M. Rouher. — Je demande la parole.
M. Gambetta. — Je dis qu'on a obéi à un mot d'ordre, que le règlement prévoit que ces mots d'ordre peuvent se produire et qu'il a édicté des peines pour ceux qui s'en font les propagateurs et les éditeurs responsables. (Très bien! très-bien! à gauche. — Réclamations à droite.)
Je ne viens pas demander l'application du règlement.
Je viens au contraire demander à la Chambre de jeter un voile sur cet incident. (Très bien ! très bien! à gauche.)
M. Le Provost de Launay fils. — Faites ce que vous voudrez. Nous n'avons pas besoin de votre pitié!
M. Gambetta. — Messieurs, il m'importe peu de savoir quel accueil vous réservez à ma parole ; mais ce que je dis me paraît l'expression d'une dignité commune. (Approbation à gauche.)
in FEVRIER 1878. 63
Oui, il me semble absolument contraire à la dignité de l'Assemblée qu'à un incident qui se produit on réponde, sur les bancs de la minorité, par une retraite en masse.
Si vous croyez que ce soit là une conduite parlementaire, correcte et légale, vous viendrez le dire à la tribune ; mais le pays qui nous écoute et qui observe saura de quel côté est la violence et de quel côté la dignité et le bon droit. (Bravos et applaudissements à gauche.)
M. Rouher. — Messieurs, j'ai demandé la parole sur l'incident qui vient de se produire.
Je veux d'abord en expliquer le caractère.
On discutait la validation ou l'invalidation de l'élection d'un homme qui a obtenu 3,000 voix de majorité. A cette tribune des observations calmes, sages, venaient d'être présentées par le défenseur de M. Veillet. Le rapporteur s'est présenté à la tribune, et, d'un air triomphant... (Légères rumeurs à gauche), il nous a déclaré qu'on ferait toutes protestations qu'on voudrait le jour où M. de Janzé validé prendrait sa place sur les bancs de cette Chambre.
Voix diverses à droite. — Ce n'était pas le langage d'un juge ! — C'était une indignité! — C'était une insulte à la minorité!
M. Rouheu. — Voilà la formule qui a été employée ! C'était une formule incompatible avec la vérité, avec la justice, avec le droit, avec le devoir du rapporteur.
A droite. — Très bien! très bien! — Bravo! bravo!
M. Rouher. — Je ne vous envie pas M. de Janzé; vous pouvez patronner sa candidature et la faire recommander par M. Wilson. Moi, je suis à l'état de repentir... (Bruyante hilarité et vive approbation à droite.) Moi, je suis à l'état de repentir : j'ai recommandé M. de Janzé comme candidat officiel de l'empire... (Bravos et applaudissements à droite), cl je vois avec tristesse, douleur, écœurement, ce que cet homme est devenu. (Nouveaux applaudissements à droite. — Rumeurs à gauche.)
L'incident que je rappelle s' étant produit, il a amené je ne sais quel conllit entre l'un des membres de la droite et quelques membres de la gauche...
M. Gambetta. — Il fallait jugeiTincident et non pas s'en aller!
M. Rocher. — Attendez, Monsieur Gambelta! Je vais vous répondre!
M. Gamhetta. — 11 fallait juger!
M. Rocher. — Je suis intervenu personnellement dans l'incident et j'ai cherché à l'apaiser.
M. WUson a repris la parole; il a répété la formule que je viens d'indiquer. Je ne me suis plus senti libre; j'ai trouvé que le débat était brisé, que vous, qu'on appelle des juges depuis si longtemps, en matière d'invalidation, vous n'étiez que des hommes de parti. [Vives rumeurs et cris : A l'ordre! à l'ordre! à gauche. — Applaudissements à droite.)
M. Marion. — Vous ne pouvez pas dire cela à la tribune!
M. Rocher. — Taisez-vous, Monsieur Marion, je vous connais depuis longtemps!
M. le président. — Je prie M. Rouher de s'expliquer sur l'expression dont il vient de se servir et de dire si elle s'applique à ses collègues ici présents.
M. Rocher. — J'accepte volontiers la réquisition de M. le président. 11 me dit de m' expliquer sur l'expression « hommes de parti ».
Messieurs, je vais dire franchement mon opinion.
Qu'est-ce que je vois, depuis deux mois (pie ces questions de vérifications de pouvoirs sont entamées? Comment les choses se passent-elles? Etes-vous des juges, sommes-nous des juges impassibles, cherchant la lumière, entendant le débat, calmes, sévères, et prononçant dans notre âme et conscience un verdict juridique sur la validité ou la nonvalidité d'une élection?
Voyons comment les choses se passent...
M. le président. — Monsieur Rouher. vous n'expliquez pas l'expression dont vous vous êtes servi.
M. Rocher. — Vous voulez une explication, Monsieur le président, je vais vous la donner.
M. le président. — Ce que je vous demande, c'est l'explication de l'expression de « hommes de parti » que vous avez employée tout à l'heure.
A droite. — Mais laissez donc parler!
M. Le Peovost de Lacnav cils. — Si vous aviez présidé comme vous auriez dû le faire, l'incident ne se serait pas produit.
M. le président. — Monsieur Le Provost de Launay, vous m'interpellez directement. Non pour moi, mais pour la Chambre, je vous rappelle à l'ordre; et ne m'obligez pas à aller plus loin.
Monsieur Roulier, veuillez continuer.
M. Rocher. — L'explication de l'expression, je vais la donner, et je déclare, dès à présent, que, minorité et majorité, vous êtes des hommes de parti.
A droite. — C'est vrai! c'est trop vrai! M. Rocher. — Permettez-moi de m'expliquer. Vous avez à rendre, comme juges, un verdict sur une question de validation ou d'invalidation ; dans cette question les hommes sont peu de chose ; le suffrage universel est tout; le respect qu'on lui porte est la garantie de l'avenir. [Interruptions <i gauche.)
M. Barodet. — Mais vous ne le respectez pas, le suffrage universel, vous!
M. Rocher. — Oh! vous avez beau m'interrompre : le temps s'y perdra, mais l'indépendance de ma parole n'y perdra rien.
Un membre à gauche. — Revenez à l'incident. M. Rocher. — Je n'ai pas entendu l'interruption. De divers côtés. — Continuez! continuez ! M. Rocher. — L'attribution constitutionnelle vous est donnée : vous avez le droit de vérifier les pouvoirs de vos membres. Au début, vous prenez des précautions infinies; les dossiers d'élections sont distribués dans les bureaux par la voie du sort.
Un membre à gauche. — Ce n'est pas la question! M. Rocher. — Ce n'est pas la question'?... Je veux vous prouver que vous êtes des hommes de parti, laissez-moi le démontrer.
M. le président. — Je n'admets pas que vous puissiez le démontrer...
A d.roite. — Mais laissez donc parler l'orateur ! M. Rocher. — Je vais changer la thèse. M. le président. — Permettez-moi de vous dire que, il y a un instant, vous avez laissé échapper une expression blessante pour un cùté de cette Assemblée; il m'appartenait de vous demander de vous expliquer. Je crois que vous le faisiez tout à l'heure en disant que, des deux côtés, la
majorité comme la minorité, il y avait œuvre de parti, ce qui, dans ma pensée, voulait dire qu'il y avait entraînement et passion des deux côtés, et que, des deux côtés, il pouvait y avoir des torts. Expliquée ainsi, l'expression n'avait plus rien d'olfensant pour une partie des membres de la Chambre.
M. Rouher. — Je reconnais la justesse de l'observation de M. le président. En effet, en accusant la majorité, je n'ai pas exempté la minorité de reproches; l'une et l'autre font œuvre de parti. Je le reconnais; mais cette explication ne me suffit pas, et je veux démontrer que vous n'êtes pas des juges.
M. Gambetta. — Vous n'en avez pas le droit!
M. Henri Brisson. — Cette discussion est inconstitutionnelle; nous demandons qu'elle ne soit pas continuée!
M. Gambetta. — • Vous n'avez pas le droit de discuter la juridiction de la Chambre!
M. Tiersot. — Pourquoi avez-vous quitté vos places? Voilà toute la question!
M. Rouher. — Messieurs, ce que vous voulez faire est très grave. Vous me déniez le droit de discuter ma proposition...
M. Gambetta. — Je vous dénie le droit de discuter la juridiction de la Chambre! (Approbation à gauche et au centre.)
M. le comte de Colbert-Laplace. — C'est cependant un droit absolu !
M. Rouher. — ■ L'honorable M. Gambetta me dénie le droit de discuter la juridiction de la Chambre...
A gauche. — Oui! oui!
M. Rouher. — Un autre des membres de cette assemblée vient de me dire que j'attaquais la Constitution, — je crois que c'est l'honorable M. Brisson...
M. Henri Brisson. — Parfaitement!
M. Rouher. — J'ai le droit de répondre...
M. le président. — Je ne peux admettre que le débat continue sur ce point... (Exclamations à droite. — Applaudissements à gauche et au centre.)
Je vais consulter la Chambre sur la clôture de l'incident.
M. Rouher. — Je ne conteste pas la juridiction de la Chambre...
1er FÉVRIER 1878. 67
Un membre à gauche. — Excusez-vous de votre escapade! (Rumeurs à droite.)
M. Rocher. — Je n'ai point la prétention de porter atteinte au droit constitutionnel de la Chambre. Il y a dans la Constitution qui nous régit un article portant que les Chambres ont le droit de vérifier les pouvoirs de leurs membres...
A gauche. — A la question ! — Parlez de l'incident!
M. Rouher. — Je respecte pleinement cette attribution. v
M. Dethou. — C'est fini, alors!
M. Rouher. — Je la reconnais dans sa plénitude, — et j'ajoute que ce n'est pas fini, pour répondre à l'interruption d'un honorable membre; — mais du droit à l'exercice du droit, à la manière dont il s'exerce, il y a une distance, et j'ai le droit de la marquer. (Assentiment à droite.)
M. le président. — Ce n'est pas le moment du moins. Revenez à la question.
Voix diverses à droite. — Laissez parler! — Respectez la liberté de la tribune !
M. le président. — Je serai obligé de consulter la Chambre...
A droite. — Pourquoi la consulter?
M. le président. — Je serai obligé de consulter la Chambre pour retirer la parole à l'orateur, s'il continue la discussion dans laquelle il s'est engagé, en dehors de l'incident.
M. Rouher. — Je me permettrai de vous faire observer, tout en respectant votre autorité, Monsieur le président, que l'honorable M. Gambotta est monté à la tribune...
M. Gambetta. — Pour un rappel au règlement!
M. Rouher. — Pour signaler une infraction au règlement sans en demander la répression...
M. Gambetta. — Sans en demander la répression, c'est vrai !
M. Rouher. — ...et pour faire en sorte, en priant la Chambre de ne pas s'y arrêter, qu'il ne se produisît plus.
Ai-je bien interprété votre pensée, Monsieur Gambetta?
M. Gambetta. — C'est bien cela.
M. Rouher. — - J'avais déjà quitté cette enceinte. L'honorable M. Fauré était, me dit-on, menacé delà censure. Je suis rentré avec lui, parce que je n'ai point voulu déserter le débat.
J'étais sorti, disais-je; mais je n'étais pas sorti sous l'in» iluence d'un mot d'ordre.
A gauche. — Oh! oh! C'est la question!
Voix à droite. — Mais c'est la vérité ! — Nous n'obéissons pas à des mots d'ordre! Nous sommes indépendants!
M. Rodher. — En vérité, Messieurs, si vous avez une telle partialité à l'égard de mon opinion, dites-le-moi; je descendrai de la tribune.
A gauche. — Parlez! parlez!
M. Rouher. — Si vous voulez bien que je parle, écoutezmoi sans m'interrompre.
Un membre à gauche. — Ce sont vos amis qui interrompent !
M. Rouher. — Vous me répondrez si vous voulez et, soyez-en certains, je vous répondrai aussi, s'il y a lieu.
J'étais sorti, je le répète, et sorti seulement sous l'empressiori d'un sentiment pénible, non point sur l'injonction d'un mot d'ordre. J'ai combattu, il y a peu de jours, une tentative qui a été faite par quelques-uns de nous de se retirer en masse devant les invalidations multipliées dont la minorité était frappée ; je l'ai combattue parce que je n'aime pas à déserter et parce que j'aime à combattre jusqu'à la dernière heure; je n'obéis donc pas à un mot d'ordre, et si je me suis retiré, c'était, encore une fois, uniquement sous rimpression du sentiment pénible que me faisait éprouver un rapporteur annonçant à l'avance, par une certaine formule dont il se servait, l'invalidation d'un des membres de cette Chambre et le succès d'un candidat adverse. Mais lorsqu'on m'a dit qu'on incriminait la conduite de M. Fauré, il m'a semblé qu'on m'incriminait moi-même ; je suis rentré et j'ai demandé la parole pour répondre à M. Gambetta.
Je dis que nous avons exercé notre droit en nous retirant spontanément, sans concert préalable, sans mot d'ordre, devant une position devenue intenable...
A droite. — Oui! oui! — Bi'avo!
M. Rouher. — ...devant une solution préméditée qui nous paraissait intolérable et incompatible avec notre dignité de députés.
A droite. — Très bien ! — Bravo ! bravo !
M. Rouher. — Messieurs, vous êtes la majorité; vous vivez dans la sphère de votre triomphe ; vous vous laissez dominer par les entraînements nature-ls de la victoire ; vous croyez qu'il est juste, raisonnable, de briser dans la minorité tous
ceux qui vous paraissent plus ou moins entachés ou d'une candidature officielle ou de je ne sais quelles maximes qu'on expose dans un langage brillant, — toujours le même, — mais enfin qui a la prétention de tout dominer.
Eh bien, moi, je suis profondément convaincu que l'œuvre à laquelle vous vous livrez depuis quelque temps est une œuvre mauvaise (Très bien! à droite), non pas pour cette minorité que vous décimez, mais pour les intérêts généraux de ce pays (Très bien! à droite); non pas pour telle ou telle individualité brisée, — nous ne serons ni plus ni moins la minorité, — mais pour ce qui est notre règle à tous, pour ce qui est notre garantie à chacun, pour ce qui est le salut de ce pays dans les crises et les tourmentes qu'il peut encore traverser... (Rires ironiques à gauche), le respect du suffrage universel. (Très bien! à droite. — Exclamations ironiques à gauche.)
A gauche. — Vous l'arrangiez bien sous l'empire!
M. Rouher. — Oui, le respect du suffrage universel! Et ne croyez pas que vous l'honorez, que vous le fortifiez en détruisant à loisir ces majorités ou minimes ou très considérables.
A gauche. — Les fausses majorités!
M. Rocher. — Tout cela dépose dans le pays et dans l'opinion publique des germes dont les plus forts ne sauraient se relever. Tout cela ne tend à rien moins qu'à détruire le programme du ministère que vous soutenez et à détruire le sens moral de l'opinion publique. (Allons donc! « gauche. — Très bien! ci droite.)
M. Bamberger. — Ce sont des provocations qui succèdent à des provocations !
M. Clemenceau. — ■ Qu'importe!
M. Rouher. — Si ce sont des provocations sur des provocations, avouez qu'elles partent de gens bien faibles vis-à-vis de gens bien forts, car vous nous décimez tous les jours; tous les jours notre nombre diminue, et, par conséquent, la puissance des provocations s'en va chaque jour en s'inclinant et en s'affaiblissant. (Très bien! très bien! à droite.)
Je dis que ce système est contraire au programme du gouvernement que vous appuyez. Ce programme a été un programme d'apaisement et de concorde. (Excluauitions ironiques à droite.)
On a dit : la victoire est remportée; un maréchal qui résistait s'est résigné, et ce système parlementaire, que vous croyez être le vrai, a triomphé. Je n'ai rien à dire à toutes ces choses; je ne veux point discuter, dans un incident, ces problèmes eonstilutionnels; ils ont été agités par d'autres, et je n'ai pas été assez engagé dans cette politique pour en prendre la défense aujourd'hui. Eh bien qu'arrive-l-il?
Voix à gauche. — A la question !
M. Rouiier. — Il m'a semblé, Messieurs...
A gauche. — A la question! à la question!
M. Rouher. — Très bien !... Je vais indiquer le sentiment qui me dirige. Si mon explication n'est point acceptée par la Chambre, je m'inclinerai.
Le sentiment qui me dirige est celui-ci :
L'honorable M. Gambetta est monté à cette tribune pour marquer une situation regrettable de la part de la minorité ; il a voulu en induire des considérations et une portée politiques. C'était son droit, mais reconnaît-il à celui qui lui répond en ce moment le droit de rechercher aussi la portée politique de la situation qu'il a prise à la tribune ?
M. Gambetta. — La preuve, c'est que je demande qu'on vous écoute. (Très bien! très bien! à gauche.)
M. Rouher. — ■ Je vous en remercie; mais je vous serais bien plus reconnaissant si vous vouliez prier vos amis de ne pas m'interrompre...
A gauche. — Il l'a fait vingt fois !
M. Rouher. — Eh bien, Messieurs, c'est parce que j'ai cru apercevoir dans la parole de M. Gambetta une portée politique, qu'écartant, que développant le cercle dans lequel s'était placé l'incident, je me suis permis d'aborder cette question. Vous ne le voulez pas?...
A gauche. — Si! si! parlez!
M. Rouher. — Vous le voulez? Eh bien, écoutez-moi !
M. Girault (Cher). — Finissons-en!
M. Rouher. — Je dis que le programme de votre ministère est encore... (Vives exclamations à gauche.)
Sur divers bancs. — Mais enfin ce n'est pas la question !
M. le président. — Je vous engage à rentrer dans la question et à n'en pas sortir. Voici la seconde fois que je vous en prie. (Rumeurs à droite.)
J'invite M. Rouher à mettre fin à cet incident et à ne pas l'étendre à des questions qui ne sont pas à l'ordre du jour; autrement, je serai obligé de consulter la Chambre sur le point de savoir si la parole doit lui être conservée.
M. Ernest Dréolle. — Et la Chambre décidera qu'on doit se taire ! (Bruits divers.)
M. Rouher. — Messieurs, je suis très embarrassé et je vous en demande bien humblement pardon. J'interroge le chef reconnu de la majorité; il accepte le débat sur le terrain où je le place...
Un membre au centre. — La majorité n'a pas de chef! M. le président. — Ce débat n'est pas à l'ordre du jour, je ne puis pas l'accepter.
M. Rouher. — ...et M. le président me dit : Ce débat n'étant pas à l'ordre du jour, je ne puis l'accepter.
Eh bien, soit! ce n'est pas la première fois que la parole humaine a des ressources qui suffisent pour éviter les obstacles et les ambages qu'on veut opposer à un orateur. Je vais essayer.
Je ne parle plus du ministère, je me garde même bien de faire une question générale...
M. Camuetta. — Mais si, parlez !
M. Rouher. — Mais non, Monsieur Gambetta! Protégezmoi alors! (Rires et applaudissements à droite.)
Eh bien, je n'ai pas le droit d'invoquer cette protection, et je reste en dehors du ministère.
J'ai dit, Messieurs, que nous désirions tous l'apaisement et la concorde. Je ne pense pas que vous vouliez me contredire sur ce point-là. Vous pensez qu'il faut marcher en avant, aller dans le progrès, développer vos institutions, améliorer le mouvement industriel, etc.
Eh bien, je vous demande, comme prolégomènes à ces désirs, à ces desseins, à ces espérances, d'être plus calmes, d'être plus indulgents, d'avoir plus de bienveillance pour la minorité dans l'appréciation des vérifications des pouvoirs. Je suis bien dans le sujet. (Oui! oui! à droite.)
Eh bien, je le dis, tout cela n'est pas bon. Que vous ayez attaqué la candidature officielle, puisque telle est votre conviction, par un exemple, par une annulation , par deux annulations, par dix annulations, je le comprends, non pas que je sois de votre avis, — car je suis implacable sur cette
question, — je crois que tous vous faites de la candidature officielle (Interruptions et dénégations à gauche); je crois que
tous vous en faites depuis l'aurore jusqu'au crépuscule, si vous n'y pensez pas la nuit ; je crois que, dans la manutention qui se fait aujourd'hui dans chaque département des fonctions publiques, des emplois divers, de la direction des préfets et des sous-préfets, vous n'avez qu'une préoccupation parlementaire, celle d'assurer par la candidature et par la nomination de vos amis le retour électoral de vos personnes. (Tirs bien ! très bien à droite. — Bruit à gauche.) Mais enfin ne discutons pas cette question, soyons humides puisque nous sommes faibles.
Eh bien, je vous dis ce qui est vrai, dans l'intérêt de la conciliation , c'est de déserter ce système des hécatombes qui se produit depuis quelques jours. Vous ferez ainsi de l'apaisement, vous serez respectueux du suffrage universel. Permettez-moi d'ajouter une autre considération, vous hâterez le moment où vous vous occuperez des affaires sérieuses du pays au lieu de vous épuiser en séances de jour et de nuit dans de3 réunions stériles que l'opinion publique répudie.
Maintenant, un dernier mot. (Exclamations à gauche.) Je suis heureux de hâter votre délivrance, et je vais terminer d'une manière rapide.
Eh bien, un seul et dernier mot, et je m'adresserai à M. Gambetta puisqu'il me l'a permis.
Un membre à gauche. — Le règlement défend les interpellations de collègue à collègue.
M. Rouher. — Je ne m'adresserai pas à M. Gambetta, puisque le règlement ne me le permet pas... Je me contente de dire à la Chambre : Est-ce que les circonstances ne sont pas graves, graves et sérieuses? Est-ce que nous n'avons pas au delà de nous de grands problèmes qui préoccupent tous les hommes sérieux? Je dis que c'est le temps de la concorde et du patriotisme pour tous, j'espère que vous me comprendrez. (Applaudissements à droite.)
M. Gambetta. — Messieurs, l'orateur qui descend de cette tribune a très habilement profité d'un incident pour aborder ou plutôt pour esquisser un plan
de critique de la politique générale. Il n'a oublié qu'un point, qui était celui-là même qui était en discussion, et non la question de savoir si nous sommes les fidèles exécuteurs de la pensée ministérielle, si nous mettons plus de temps qu'il ne conviendrait à la vérification des pouvoirs, si l'exercice de notre droit de juridiction parlementaire est en conformité avec les vœux du pays.
Ce ne sont pas là les questions qui étaient soulevées; il n'avait été dit qu'un mot par moi à cette tribune. Je n'avais pas dessein de toucher à la politique générale; m'adressant à ce côté de la Chambre (la droite), et au moment où on réclamait la censure contre l'honorable M. Fauré, j'avais dit qu'il n'y avait même pas moyen de la prononcer parce que la minorité avait déserté ses sièges. Je regrettais pour le Parlement et pour elle cet acte tout à fait irrégulier.
Il est vrai que M. Kouher s'est empressé de rentrer, et il a eu cette bonne fortune que, de même que tout le monde était sorti à sa suite, tout le monde est rentré derrière lui. (Applaudissements et rires à gauche et au rentre. — C'est la vérité.')
L'a membre à droite. — C'est très joli ; mais ce n'est pas exact !
M. Gambetta. — Vous pourriez le répéter : c'est très joli!
Le même membre. — Oui! c'est très joli!
M. Gambetta. — Il y a un mot à retenir dans les observations de l'honorable M. Rouher, c'est qu'il a protesté avec énergie qu'il y eût eu un mot d'ordre pour cette retraite, et il a considéré que si ce mot d'ordre avait été donné, il eût été coupable. Il a ajouté que la conduite delà minorité eût été très regrettable.
Il n'en faut pas davantage pour donner raison à l'avis que j'avais émis à cette tribune et qui consistait à dire que, du moment où l'on avait reconnu qu'on avait eu tort... (Réclamations à droite.)
Vous êtes sortis, vous êtes rentrés, c'est la seule constatation que je voulais faire. (Interruptions à droite.)
Mais, Messieurs, c'est au moment où vous êtes sortis que se vidait l'incident; car l'honorable M. Rouher a très bien établi que l'incident auquel M. Fauré avait pris part et qui lui avait attiré la proposition de la censure était antérieur à la seconde apparition de M. Wilson à cette tribune.
Par conséquent, ce qu'il y avait de fâcheux, c'est qu'avant qu'on eût réglé parlementairement le conflit, vous aviez quitté la séance.
Mais le profit à en tirer, c'est que l'incident serve d'enseignement à tout le monde; et j'espère que la minorité résistera à cette tendance de sécession contre laquelle j'ai été très heureux d'apprendre que M. Itouher luttait depuis deux mois avec un succès que vous avez pu constater.
Et pour finir par un simple mot en réponse aux paroles qui ont terminé les observations de M. Rouher, qu'on me permette de dire que cette accusation portée constamment contre la juridiction de la Chambre et la pratique partiale qu'elle en fait... (Oui! oui! adroite. — Applaudissements à gauche.)
M. Veillet. — Trois journaux ont annoncé mon invalidation...
M. le président. — N'interrompez pas !
M. Veillet, se levant. — Trois journaux et le télégraphe ont annoncé à l'avance mon invalidation.
M. le président. — Je vous invile à vous asseoir, Monsieur Veillet, et à garder le silence.
M. Gambetta. — Je dis que ce langage que la minorité tient sans cesse contre les décisions de la majorité est un premier manquement à ce besoin d'apaisement et de concorde auquel on nous conviait tout à l'heure. (interruptions et rires à droite. — C'est très joli .')
C'est très joli!... Je n'ai pas la prétention de dire des choses qui puissent vous dérider; j'essaye autant
que possible d'introduire dans cette discussion une très grande bonne foi, je voudrais que nos discussions fussent absolument privées de passion.
Seulement, je dis que je n'ai jamais encore entendu un orateur de la minorité parler à cette tribune de la vérification des pouvoirs sans parler d'hécatombes, de proscriptions, de passions. Je ne crois pas que personne y gagne. [Réclamations à droite. — Très bien! et applaudissements à gauche.)
Eh bien, je vous répéterai ce que je vous disais dans une précédente séance : Vous savez d'où vous êtes venus, et par quelles pratiques vous avez été amenés ici... (Interruptions à droite.) Comptez-vous, et dites franchement devant le pays si beaucoup d'entre vous sont plus coupables, plus responsables les uns que les autres de la candidature officielle. (Protestations à droite.)
M. Veillet. — Il n'y a pas de loi qui défende la candidature officielle !
M. Gambetta. — Évidemment, au premier jour, à la première heure, dès le début de cette campagne électorale pendant laquelle on a cherché à opprimer le pays, lorsque l'on vit la candidature officielle s'étaler avec un cynisme que nous n'avons jamais connu... ( Vives protestations à droite.)
M. Sens. — Vous en avez fait en 1871, de la candidature officielle, de la façon la plus scandaleuse!
M. Veillkt descend dans l'hémicycle, et du pied de la tribune interpelle vivement l'orateur.
Voix nombreuses à gauche. — A l'ordre ! à l'ordre!
M. le président. — Monsieur Veillet, je vous rappelle à l'ordre pour la seconde fois avec inscription au procès-verbal.
M. Gambetta. — Vos amis avisés, aussitôt qu'ils ont vu l'apparition des affiches blanches se sont émus ; et je me rappelle encore les cris de détresse que poussait un des organes les plus autorisés de la réaction, qui accusait M. de Fourtou de donner aux candidats
qu'il voulait soutenir ce stigmate de la candidature officielle. 11 leur disait : « Mais vous êtes des insensés de livrer ainsi l'avenir des élections à la majorité, si par malheur les candidats républicains viennent à réussir, malgré raffiche blanche! »
Tout le monde prévoyait ce qui pourrait arriver, et pendant la longue, pendant la douloureuse période électorale, il n'y a eu qu'un cri d'un côté comme de l'autre, c'est que les candidats officiels n'étaient pas librement élus ! [Applaudissements à gauche. — Vives réclamations et interpellations diverses à droite.)
M. Sens. — Vos préfets du 4 septembre affichaient les candidatures officielles sur papier blanc.
(juis tulerit Gracchos de seditione querentes?
M. Gambetta. — Je sais bien ce que répond l'honorable M. Rouher; il nous dit : « Moi, je suis partisan de la candidature officielle; je l'ai toujours professée... » Ah! nous le savons bien, et si vous parlez aujourd'hui d'orages qui s'accumulent dans l'air, du côté de la frontière, voulez-vous en savoir l'origine? C'est vous, c'est la candidature officielle qui a amené l'étranger! (Vifs applaudissements et bravos à gauche.)
M. le marquis de Golbert-Laplace. — D'où est venue l'interpellation qui a amené la guerre?
M. LeProvostde Launayfils. — C'est de M. Cochery !
M. Gambetta. — Vous avez fait appel à l'opinion publique ! Vous avez osé invoquer le jugement de la France! La France?... Elle a répondu; elle a répondu encore il y a huit jours; et elle répondra jusqu'à ce que le châtiment ait été complet, jusqu'à ce qu'il ait été définitif!
Vous avez parlé de l'Europe! L'Europe?... C'est vous qui avez fait qu'il n'y a plus d'Europe, car vous avez abîmé la France! [Acclamations et applaudissements répétés à gauche et au centre. — Bruyantes réclamations à droite.)
M. R.OUHER monte à la tribune.
Voix à gauche. — Assez ! — La clôture !
M. Le Provost de Launay fils. — Monsieur le président, est-ce que c'était la question, cela? Tous les rappels à l'ordre sont pour nous ! Vous êtes un président partial ! (Vifs murmures à gauche et au rentre.)
Sur divers bancs. — A l'ordre ! — La censure ! la censure !
M. le président. — Messieurs , je vous demande de faire un instant silence !
M. Le Provost de Launay vient de dire, debout, en me montrant du doigt et de façon à être entendu de tout le monde, que je suis un président partial !
Je laisse tomber l'injure qui m'est personnelle; mais je ne peux laisser tomber celle qui touche le président de la Cbambre.
Je rappelle M. Le Provost de Launay à l'ordre pour la seconde fois... et avec inscription au procès verbal.
Je demande maintenant à la Cbambre si elle veut que l'incident continue.
Plusieurs membres à gauche. — Non! non! — La clôture! la clôture !
M. Rouher. — Je demande la parole contre la clôture.
M. Cazeaux. — Je la demande pour un rappel au règlement.
M. le président. — Vous avez la parole.
M. Cazeaux. — Messieurs, nous marebons d'étonnements en étonnements.
Je constate que le président de la Chambre a provoqué la mise aux voix de la clôture. Cette procédure est absolument nouvelle : aucun membre n'avait demandé la clôture. C'est le président qui en a provoqué la mise aux voix. (C'est vrai! à droite.)
Plusieurs membres à gauche. — Nous avons demandé la clôture.
M. Cazeaux. — Personne ne l'avait demandée.
A gauche. — Si! si! nous l'avons demandée.
M. le président. — A plusieurs reprises pendant le premier discours de M. Rouher, on a demandé la clôture, et j'ai invité M. Rouher à rentrer dans la question.
Il y avait une élection à examiner. La Chambre avait décidé qu'elle tiendrait pour cela une séance de nuit. Ln incident
regrettable s'est produit, mais le président a rappelé à la Chambre qu'il y avait un ordre du jour dans lequel il serait désirable de se renfermer.
Si la Chambre décide qu'il y a lieu de clore le débat sur ce point, l'incident sera terminé ; si, au contraire, elle admet que l'incident continue, il est évident que le président n'empêchera pas M. Rouber de répondre.
M. Rouber a la parole contre la clôture.
M. Rouher. — Messieurs, j'avais espéré, je dois le dire ;i la Chambre, en montant les degrés de la tribune, que la lice était décidément ouverte. Vous venez d'entendre le chef de la majorité, vous l'avez vivement applaudi, et il me paraissait que c'était un acte de justice que de permettre à un membre de la minorité de répondre. Si vous pensez autrement, je n'insisterai nullement pour prendre la parole. Si vous pensez qu'une réponse brève est permise aux dernières paroles prononcées par l'honorable M. Gambetta, vous me permettrez de la prononcer. Il n'entre nullement dans mes habitudes, dans mes désirs, de me heurter contre la volonté d'une majorité. J'ai les résignations de la minorité, en même temps que j'en conserve fidèlement toutes les convictions. (Très bien! adroite.)
De divers côtés. — Parlez ! parlez !
M. Rouher. — L'honorable M. Gambetta a reproché à la minorité de s'insurger avec vivacité.
Quelques voix à gauche. — La clôture! la clôture !
M. le président. — Si on insiste sur la clôture , je consulterai la Chambre. (No?i! non! à droite. — Bruit prolongé.)
Vous faites assez de bruit de ce côté (le président indique la droite) pour qu'on n'entende pas. Je vous réponds par l'article 108 du règlement, qui dit qu'avant de prononcer la clôture delà discussion, le président consulte la Chambre. • M. Cazeaux. — C'est vous qui la provoquez, la clôture!
Plusieurs membres. — On n'insiste pas sur la clôture!
Autres membres. — Si! si! la clôture!
M. le président. — Je vais consulter la Chambre. Tout à l'heure, la demande de clôture paraissait n'être pas appuyée, mais elle me paraît en ce moment plus générale, et je dois dès lors la soumettre à la Chambre.
(La Chambre, consultée, ne prononce pas la clôture de l'incident.)
M. le président. — M. Routier a la parole.
M. Rouher. — Messieurs, j'ai le devoir de remercier d'abord la Chambre de ce qu'elle veut bien m'accorder encore pour un instant la parole; je n'abuserai point de la permission.
Je disais, au moment du vote, que l'honorable M. Gainbetta avait reproché à la minorité quelques accès d'irritation et de colère à propos de l'œuvre de la vérification des pouvoirs. Il me semble qu'il a tort de s'en étonner. C'est le droit du justiciable de maudire ses juges pendant un espace de temps déterminé. (Interruptions.)
Mais ai-je borné là mon indication? Non. J'ai dit que votre attribution constitutionnelle était pleine d'entraînements, de périls pour les intérêts généraux. Je ne veux point développer cette thèse aujourd'hui; mais, si vous voulez fixer un jour, une heure pour ce débat, pour savoir si je suis ou non dans la vérité, je suis prêt à l'accepter et à vous démontrer la proposition que je ne fais qu'indiquer.
A gauche. — Tout de suite! tout de suite!
M. Rouher. — Si l'honorable M. Gambetta est prêt à discuter cette question et à nous faire entendre, — ce qu'il n'a pas fait jusqu'ici, — ses indignations contre la candidature officielle et en même temps les félicitations auxquelles il croit avoir droit pour son décret de 1871 qui mutilait le suffrage universel, je suis prêt à examiner et ma conviction et la sienne.
A gauche. — Oui ! Parlez ! parlez !
M. Mario.x. — ■ Nous sommes curieux de vous entendre!
M. Rouher. — Oh! Messieurs, je ne reculerai pas devant la proposition que vous me faites.
Un membre. — C'est vous qui la faites!
M. Rouher. — Mais je veux auparavant aborder les considérations que vient de formuler M. Gambetta.
Il nous a dit que l'œuvre d'apaisement et de concorde serait plus facile si les irritations de la minorité étaient moins vives. Je lui en demande pardon, mais cela n'est ni politique, ni généreux. La minorité a, dans sa situation de minorité, le privilège de la douleur et de l'irritation. (Très bien! à droite.)
A la majorité victorieuse, il appartient de faire preuve de calme et de modération. (Très bien! très bien! à droite.)
Ce n'est pas notre conduite qui doit déterminer la vôtre. Vous êtes les maîtres, vous nous le faites sentir! (Oui! oui! à droite.) Vous êtes les maîtres; eh bien, examinez, avec celle modération que vous invoquez, toutes ces mesures d'invalidation qui viennent nous décimer chaque jour et qui, détruisant en nous le sentiment de l'indépendance, ne nous permettent pas de prendre part à vos travaux. (Très bien! très bien! adroite.)
Croyez-vous donc que nous soyons à court d'arguments pour discuter votre budget? Vous nous reprochez d'avoir gardé le silence pendant que vous votiez ce défilé de chapitres représentant des millions et des milliards; vous devriez comprendre que nous ne pouvons pas... (Rumeurs à gauche) engagés dans cette situation fausse, équivoque, de gens dont on discutera le lendemain la validation, exposer avec indépendance notre sentiment sur des questions financières et budgétaires. (Vive approbation à droite.)
Un membre à gauche. — Mais ceux qui sont validés peuvent parler!
M. Rocher. — Ah! vous faites le triage de ceux qui sont validés et de ceux qui ne le sont pas! C'est ainsi que vous entendez l'indépendance du député ! Permettez-moi de vous dire que ce n'est pas à vous à faire cette sélection, c'est l'affaire de nos consciences. Et je vous déclare, moi qui suis validé, que je ne me sens pas la liberté nécessaire pour discuter les affaires publiques, parce que je ne sais pas si de l'ardeur ou de la réserve avec laquelle je parlerai ne dépendra pas la validation ou l'invalidation de tel ou tel de mes collègues. (Applaudissements A droite.)
M. Livois. — On nous l'a fait sentir plus d'une fois!
M. Rocher. — Vous pouvez dire que vous n'éprouvez pas cette impression; vous pouvez dire que, dans le calme, dans la quiétude que la majorité s'estfaite, en deux jours et demi de séance, par la validation de la totalité de ses membres... (Rires approbatifs à droite), vous ne comprenez pas ce sentiment. Mais laissez à la minorité le soin d'être juge dans cette question délicate, qui ne relève que d'elle-même. (Très bien! à droite.)
L'honorable M. Gambetta a été plus loin; abordant de front, avec le talent et le caractère qui lui sont propres, une des dernières observations que j'avais présentées, il nous a dit
que la candidature officielle était une des principales causes des émotions de l'Europe! (Exclamations ironiques à droite.) Oh! Messieurs, ne vous payez pas de telles naïvetés! M. Gambetta. — Je n'ai pas dit cela ! A droite. — Si! si!
M. Rouher. — i\on, ne venez pas nous dire que, parce qu'un gouvernement, à une date quelconque, a cru devoir prononcer la dissolution d'une Chambre et provoquer une manifestation nouvelle du suffrage universel, l'Europe s'est émue et a pris parti dans tel ou tel sens. Messieurs, soyons plus sincères entre nous ! Sur ce point, il n'y a point de divergence entre nous; nous partageons vos préoccupations et vos douleurs. Votre patriotisme et le nôtre nous rendent tous solidaires dans une cause qui nous est commune. (Très bien! très bien! à droite.) Les intérêts de parti, les passions des gauches, les passions des droites, tout cela disparaît quand l'intérêt de la patrie peut être menacé de loin. (Applaudissements adroite. Ne venez donc pas poser un mesquin jalon et faire une misérable opposition entre les sentiments qui doivent unir tous les cœurs des fils d'une même patrie!
Il y a de grands problèmes qui s'agitent au delà de nos frontières. Tout nous fait espérer qu'ils se résoudront pacifiquement; tout nous fait espérer qu'après tant de douleurs, nous n'aurons point à subir de nouvelles douleurs; mais, lorsque j'exprime ici cette impression, c'est un appel au patriotisme et à la concorde que je fais entendre, et je ne me laisse point aller à une médiocre pensée d'opposition. Cette question, je la réserve; je ne veux point l'approfondir aujourd'hui. Le jour où elle se poserait dans des termes ardus et difficiles, je serais avec vous, je me ferais votre très humble serviteur... (Rumeurs à gauche. — Très bien! très bien! à droite); je ne serais préoccupé que de seconder les efforts que vous pourriez faire pour conjurer les périls, et, soldat docile, je ne connaîtrais plus le mot d'opposition! Mais, je vous en prie, n'abusez pas de la situation en faisant intervenir l'étranger dans la politique intérieure, en mêlant les questions de candidatures officielles qui se débattent ici et les questions européennes qui s'agitent dans le lointain et qui paraissent graduellement se rapproeber de nos frontières.
A droite. — Très bien ! très bien !
M. Rouher. — Et maintenant que reste-t-il de ce débat ? Rien qu'un fait des plus simples.
Nous nous sommes retirés de l'enceinte sous le coup d'une émotion vive, soudaine, et nullement par suite d'un concert préalable. Puis, peu après, nous sommes rentrés presque tous ensemble, tout naturellement, quand on nous a dit que notre sortie avait provoqué un incident à la tribune. La curiosité et le devoir nous rappelaient à la fois. Voilà tout.
Quelle morale tirer de cet incident qui est désormais vidé? C'est qu'il ne faut pas, Messieurs, continuer les errements qui l'ont provoqué. Il reste encore 70 à 80 élections à examiner; apportons dans cet examen la mesure, la modération, l'esprit de conciliation qui conviennent, en vue de l'apaisement présent et des éventualités de l'avenir.
Quant à la candidature officielle, s'il me fallait la discuter dans son principe, dans sa portée et dans ses conséquences, discuter vos candidatures à vous, je l'ai dit et je le répète, je serai prêt à le faire. Mais c'est une question qui gagnerait à être traitée dans des circonstances de calme que la surexcitation actuelle ne comporte pas. Demain, après-demain, si vous voulez ouvrir le débat sur cette grande tbèse de la candidature officielle, de vos candidatures officielles, de vos candidatures à vous, qui ont été bien plus officielles et bien plus terribles... (Rires ironiques à gauche et au centre) que celles de ces administrations improvisées qui ont exercé sur le pays un pouvoir apparent, mais en réalité sans racines, nous pourrons examiner et juger. Quant à présent, je me borne aux explications que je viens de vous donner. (Applaudissements à droite.)
M. Gambetta. — Messieurs, l'honorable M. Rouher paraît croire qu'un débat est nécessaire sur la candidature officielle : on l'invite à l'ouvrir, et il déclare qu'il ne se croit pas assez maître de ses émotions aujourd'hui, et il demande à remettre plus tard. Qu'il soit fait selon sa volonté. Mais quant à la candidature officielle, nous la voyons tous les jours et, quoi qu'on en dise, nous la jugeons sans emportement. (Exclamations à droite. — Oui! oui! à. gauche.)
Je sais bien, Messieurs, que je vais directement contre le sentiment de la minorité; elle défend son berceau, elle lutte pour ses origines... (Rires à gauche), et je ne suis pas très étonné d'entendre des désaveux plus ou moins cachés, plus ou moins formels.
L'honorable orateur qui, lui, sait ce que c'est que la vraie candidature officielle...
M. Le Provost de Launay fils. — Et vous aussi!
M. Gajibetta. — On me dit : Et vous aussi ! Eh bien, j'accepte le duel que me propose M. Rouher; je suis prêt à m'expliquer ; et vous verrez que je ne suis encore qu'un écolier pour un si grand maître. (Applaudissements et ri?'es à gauche et au centre.)
Mais, Messieurs, il ne s'agit ici ni de l'opinion de M. Rouher, ni de la mienne : il s'agit des actes accomplis du 16 mai au 11 octobre. Toutes les fois qu'on examine les dossiers d'une élection, la personne de celui qui a porté les couleurs de Tordre moral peut parfaitement être écartée du débat; mais ce que la Chambre ne peut pas écarter, ce qu'elle a reçu le mandat de condamner, de flétrir, de châtier, ce sont les délits, les contraventions, les manœuvres frauduleuses, les attentats à la liberté des citoyens, la corruption du suffrage universel ; et je m'étonne qu'un dialecticien aussi subtil que M. Rouher puisse ne pas voir, — lui, qui ose défendre ici le suffrage universel, — que la vraie défense du suffrage universel, sa vraie moralisation, c'est de le débarrasser pour l'avenir des entreprises criminelles, hypocrites ou violentes que l'on a dirigées contre la majesté de ses décisions. (Vifs applaudissements à gauche et au centre. — Protestation à il roi te.)
Je m'étonne surtout que M. Rouher, qui connaît fort bien jusqu'à quel degré le suffrage universel peut être perverti ettrompé, qui, pendant vingt ans, a vécu, lui et l'édifice dont il était le vice-empereur et le maître irresponsable, — qui connaît, dis-je, par le
menu, toutes les maladies et toutes les gangrènes qu'on peut déterminer dans cet organisme social, en soit venu à ce point d'ignorance électorale, qu'il ne puisse pas comprendre la sévérité de vos jugements et l'autorité de vos décisions. (Applaudissements répétés à gauche et au centre.)
Il y a une surprise qui s'impose à mon esprit et qui est autrement cruelle encore : c'est que l'honorable M. Rouher ait pu se tromper à ce point sur le sens de ma parole, lorsque je faisais allusion à cet état de l'Europe, qu'il indiquait du doigt au delà de nos frontières, sans dire heureusement lesquelles, car les frontières, il sait bien qui nous les a enlevées... [Très bien! très bien! à gauche.)
A droite. — Oui! oui!
M. Gambutta. — Il se trompait lorsque, croyant me répondre alors que j'avais fait allusion aux funestes effets de la candidature officielle, il supposait que c'était le 16 mai et ce Gouvernement vacillant et d'aventure qui n'était pas fait, je le reconnais, pour satisfaire ses ambitions césariennes, que c'était ce Gouvernement à qui j'avais pensé comme pouvant être un écueil possible, un danger et une barrière entre l'Europe et nous.
Non ; je ne parlais pas de cette candidature officielle ; je parlais de la candidature officielle qui se produisait au bruit du canon après le L2 décembre ; qui se produisait au lendemain de la guerre d'Italie, de la guerre du Mexique; de cette candidature officielle dont j'ai vu les fruits, car il y avait dans cette majorité asservie du Palais-Bourbon, de braves gens qui, nommés sous l'influence des préfets et des agents de M. Rouher, osaientavoirun sentiment patriotique quand ils étaient sur les canapés de la salle des Conférences, mais qui, sur leurs sièges, en séance, votaient, la mort dans l'âme, la guerre du Mexique et s'associaient à la politique des trois tronçons. ( I Ifs applaudissements <> gauche
et au centre.) Voilà la candidature officielle à laquelle je faisais allusion.
Je disais : Voyez, Messieurs, il ne s'agit ici ni de M. Yeillet, ni de M. La Rocheibucauld-Bisaccia ; il s'agit d'un système quicorrompt jusqu'aux sources de l'énergie nationale et de la liberté des gouvernements; il s'agit d'un système dont vous avez expérimenté les fruits amers. Et quand je vous entendais parler de l'Europe, je me disais que c'était ce système qui avait perdu la France et isolé mon pays. {Acclamations et bravas répétés à gauche et aucentre. — Un grand nombre de membres se lèvent en applaudissant et quittent leurs places pour venir féliciter l'orateur de retour à, son banc.)
M. Rotjher. — Ah! vous venez maintenant, après avoir formulé des paroles qui circonscrivaient les deux points d'arrêt, de remonter jusqu'au passé et à l'Empire!
A gauche. — Oui! oui!
M. Rooher. — Et vous revendiquez les responsabilités contre lui !
A gauche. — Oui ! oui !
M. Roljher. — Est-ce que vous croyez que vous me ferez reculer devant sa défense? (Exclamations à gauche.)
M. le président. — N'interrompez pas, Messieurs.
M. Rooher. — ■ Appelez-moi vice-empereur! rendez-moi responsable de tous les événements, discutez-les avec passion et acrimonie, je suis prêt à vous répondre.
M. Gambetta. — Cen'estpasla passion qui m'a fait parler; c'est la douleur que me causait l'écrasement de la France.
M. Rouhèr. — Vous êtes encore un enfant du barreau, et vous ne connaissez aucune des questions que vous venez de discuter. (Exclamations à gauche. — Très bien! très bien! à droite.)
Sous l'Empire, le Corps législatif avait son indépendance et son droit de juger. (Vives protestations à gauche.)
Plusieurs membres à gauche. — Ah! par exemple! C'est de l'impudence!
M. Rouher. — Vous pouvez nier, vous pouvez vous livrer à ces critiques faciles auxquelles on s'exerce dans les cou-
loirs ou aux tribunes de journalistes... (Murmures à gauche), mais moi j'étais sur les lieux , j'étais sur le théâtre, j'écoutais, je discutais...
M. Berlet, — Expliquez-nous la théorie des trois tronçons. (Exclamations à droite. — Laissez parler!)
M. Rouher. — Je combattais : je ne rencontrais pas au Corps législatif des oppositions bruyantes et passionnées...
M. Hamberger. — Pour de bons motifs !
M. Rouher. — ...mais je rencontrais le contrôle et la surveillance continuelle... (Rires ironiques à gauche et au centre) et il ne s'écoulait pas de jour que je n'eusse à plaider, à transiger, à chercher à convaincre des hommes loyaux et indépendants, que le suffrage universel avait nommés. (Exclamations à gauche. — Très bien! à droite.)
Ah! vous me parlez des actes de l'empire!
Est-ce que vous ignorez que la guerre de 1870 a été l'œuvre des oppositions? (Bruyantes réclamations et rires à gauche et au centre.)
M. Berlet. — C'est sans doute l'opposition qui a déclaré la guerre?
M. le président. — Veuillez écouter!
M. Rouher. — Est-ce que vous ignorez que la guerre a été causée et par les oppositions et par le journalisme? (Rires à gauche et au centre.)
Vous avez nommé récemment un de vos héros, l'honorable M. Emile de Girardin : lisez les colonnes de son journal ; il a été le grand promoteur de la guerre de 1870, qui nous causait à nous une désolation profonde. (Exclamations et nouveaux rires à gauche. — Applaudissements à droite.)
Oui, j'y étais; j'ai pu dire : Quorum pars minima fai.
Eh bien, que disions-nous alors, en face de ce qui était une incontestable atteinte à l'indépendance de la France, alors qu'on plaçait sur la frontière d'Espagne un adversaire ou un rival?
M. Berlet. — Vous disiez que vous étiez prêts!
M. Rouher. — Je n'hésite pas à vous dire que vous vous trompez du tout au tout.
Un membre. — C'est au Journal officiel!
M. Rouher. — Je suis prêt à suspendre mes explications et à vous permettre toutes les recherches que vous désirez faire dans les colonnes du Journal officiel.
Quand j'étais président du Sénat, à cette époque, on m'a dit : Oui, c'est Ja gueri'e. Et j'ai répondu : C'est déplorable! — On a ajouté : Nous sommes prêts, nous sommes absolument prêts! — Et j'ai répondu encore : Cela ne me console point!
Mais ces paroles ne m'ont point empêcbé, le jour où la guerre a été déclarée, de m'associer au sentiment de patriotisme, aux espérances de victoire qui agitaient tous les cœurs, parce que, à ce moment, il ne s'agissait pas de regarder en arriére, mais d'aller en avant. (Très bien! très bien! et applaudissements à droite.)
Oui, je me souvenais à ce moment de ce qui s'était passé en I8*J7, lorsque la question du Luxembourg s'est posée, et que nous l'avons conférée et éteinte par un congrès européen. Je me souvenais, à propos de la guerre d'Espagne, que c'était une tentative vaine que de vouloir imposer à un pays un souverain étranger et que le prince de Hohenzollern pouvait aller en Espagne...
M, Gambetta. — Je demande la parole.
M. Rouher. — ...mais qu'à un jour donné il serait obligé de la quitter. Les choses se sont vérifiées, lorsque le roi Amédée a dû quitter le trône et rentrer en Italie.
Et maintenant vous vous croyez le droit d'attaquer avec tant de vivacité le passé de l'Empire que vous connaissez peu...
Plusieurs membres à gauche. — Nous ne le connaissons que trop !
M. Rouher. — ...dont vous déniez la puissance, la grandeur. Laissez-moi dire ce que vous avez fait!
Oui, il y a eu un moment désastreux dans ce pays; il y a eu un moment où la victoire a déserté nos drapeaux, où la résignation a été un devoir patriotique, où il fallait faire comme on avait fait à Solférino, après la victoire de nos armes contre l'Autriche, comme on avait fait précédemment à Sébastopol, lorsque la Russie vaincue traitait, attendant des temps meilleurs et la fortune que nous voyons se développer aujourd'hui! (Vives inarques d'assentiment à droite et applaudissements.)
Et vous, qu'avez-vous fait? Sans armées, sans puissance, sans troupes... (Interruptions à gauche), pour faire ce que vous avez appelé « sauver l'honneur de la France! »... (Ru-
meurs sur les mêmes bancs)... vous avez livré votre patrie...
M. Bamberger, avec vivacité. — Je demande la parole.
M. Rouher. — Oli! vous êtes dans votre droit!
Vous avez livré votre nation, à Orléans, dans l'Ouest, dans l'Est, dans le Nord...
Voix à gauche. — Et Bazaine?
M. Rouher. — ...dans des combats inégaux dans lesquels les forces du pays devaient s'éteindre et qui devaient se traduire, à un moment donné, par la perte de deux provinces et de cinq milliards. (Vives et nombreuses protestations à gauche et au centre.)
M. Latrade. — Et Sedan, vous en êtes responsable !
M. Galpin. — C"est le comble de l'impudence!
M. Berlet. — L'Assemblée nationale vous a rendu responsable de la ruine et du démembrement de la France, et le pays a ratifié ce jugement!
M. le président. — Veuillez ne pas interrompre, vous répondrez.
M. Rouher. — Je n'ai pas entendu l'interruption du représentant qui siège au haut de la salle, j'ai entendu celle de M. Latrade.
M. Latrade. — J'ai dit que vous étiez responsable de Sedan, du moins en partie.
M. le président. — Veuillez ne pas interpeller un de vos collègues, Monsieur Latrade; vous n'avez pas le droit de le faire.
M. Rouher. — Je ne partage pas les sévérités de M. le président ; je ne trouve pas mauvais que vous vous soyez adressé à moi, mais à la condition de pouvoir vous répondre dans le silence de la Chambre.
J'ai été responsable personnellement, dites-vous? Pourquoi ?
M. Latrade. — Oui, vous avez été responsable, en partie, de Sedan.
M. Rouher. — Il y a un jour où les hommes de la République, ou plutôt de la Commune, — je ne veux pas attaquer les hommes honnêtes de la République, — ont crocheté des serrures, ont violé des secrétaires, ont visité des portefeuilles.
Toutes les choses qu'ils ont découvertes ont été publiées par les fascicules de la République.
Un membre. — Pas toutes !
M. Rouher. — On y a trouvé un décret écrit de ma main, qui mentionnait le retour de toutes les troupes du camp de Châlons sous les murs de Paris; on y a trouvé un décret qui nommait le maréchal de Mac Mahon généralissime des armées au dedans et au dehors de Paris, qui est écrit de ma main, signé par l'empereur et contre-signe par le ministre de la guerre; on y a trouvé une proclamation de M. le maréchal de .Mac Mahon, s'adressant à ses troupes et leur expliquant pourquoi il n'allait pas au secours du maréchal Bazaine, et cette proclamation était écrite de ma main. Tout cela a été inséré dans, les fascicules que la République a publiés pendant le siège ; tout cela a été authentiqué par cette usurpation, par ce crime ou ce délit qui consiste à crocheter les serrures et à violer les secrétaires. [Approbation à droite.)
11 a été ainsi authentiquement constaté qu'après l'entrevue que j'avais eue à Châlons, l'armée de Châlons, revenue sous les murs de Paris, avait pour généralissime le maréchal de Mac Mahon et concentrait ses forces autour de la capitale pour faire une résistance désespérée à l'ennemi. Ce n'est pas moi qui vous l'apprends ; prenez vos fascicules et ne m'interrompez plus. (Nouvelle approbation à droite.)
Oui, la situation a été celle que je rappelle, et comme toutes les responsabilités dans cette explication imprévue niais suprême doivent être définies, la vérité est que M. le maréchal de Mac Mahon s'est dirigé spontanément de Châlons et de Reims sur Metz à la réception d'un télégramme parti de Metz et signé par le maréchal Bazaine.
M. Gambetta. — Lisez la lettre de Napoléon au major Burgoyne!
M. Uouher. — C'est la déposition du maréchal de Mac Mahon que j'ai eu l'honneur de soumettre à la commission d'enquête.
Mais il y a plus encore, il y a les pièces saisies au Sénat, le 4 septembre au soir, par M. Pelletan et par M. Glais- Bizoin, vos collègues au gouvernement de la Défense nationale.
Voilà cet incident vidé.
Mais il reste un incident plus grand.
Je dis que, quand une nation a subi les douleurs de la défaite, le devoir de ceux qui la gouvernent n'est pas de con-
tinuer la résistance désespérée, impuissante, n'est pas de laisser immoler sur le territoire ses enfants et ses défenseurs désarmés,* je dis que, au 2, au 3, au 4 septembre, au 10 septembre, au lieu de lancer dans le pays [cette forfanterie stérile et impuissante : « Pas un pouce de territoire, pas une pierre de nos forteresses... »
M. Beblet. — Metz n'avait pas encore capitulé quand on a dit ces paroles!
M. Edouard Lockroy. —Laissez faire la théorie de la capitulation ! (Approbation à gauche.)
M. Berlet. — Ne falsifiez donc pas l'histoire! M. le président. — Veuillez ne pas interrompre! M. Berlet. — Je dis que Bazaine n'avait pas encore trahi, et que ceux qui engageaient à la capitulation de la France étaient des lâches. (Vive approbation à fjauchc.)
M. Le Provost de Launay fils. — Il y en avait à l'armée de l'Est, si bien oubliée, qui n'avaient pas capitulé !
M. Rouher. —Je n'ai point retenu l'interruption produite par la parole précipitée de l'honorable M. Berlet, mais j'ai entendu celle de M. Lockroy, il dit que je fais l'historique de la capitulation...
M. Edouard Lockroy. — La théorie !
M. Bouher. -- Tbéorie ou historique, je vais répondre ! M. Edouard Lockroy. — Ce n'est pas la même chose ! M. Berlet. — J'ai dit que Bazaine n'avait pas encore capitulé quand ont été prononcées les paroles que vous venez de rappeler !
M. Bouher. — L'historique de la capitulation... M. Édûlard Lockroy. — La théorie !
M. Rodher. —Je vais répondre à la théorie, je commence par l'historique.
L'historique de la capitulation, il faut le demander au gouvernement de la Défense nationale.
A droite. — Très-bien ! très-bien!
M. Bouher. — Il faut le demander à cette ruse misérable par laquelle le président du gouvernement de la Défense nationale donnait sa démission pour ne pas forfaire à sa parole et ne pas signer la capitulation, et par laquelle, en même temps, ce même président de gouvernement conservait le rôle de général en chef et de gouverneur de Paris. J'ai vu ces choses. Voilà l'historique qu'il faut flétrir,
voilà l'historique qu'il faut au moins rappeler, car, dans ces grandes douleurs, dans ces grands événements, il faut h m lins critiquer que beaucoup plaindre. (Assentiment à droite.)
Quant à la théorie de la capitulation, oui, je vous le dis, la vérité est celle-ci :
Un homme alteint dans sa dignité, atteint dans son honneur; un homme auquel l'existence est devenue indifférente par la grandeur de l'outrage qui l'a flétri, peut livrer sa vie et pousser le duel jusqu'au bout ; mais une nation n'a pas ce droit; une nation qui a la pérennité pour elle, qui a la revanche pour ses contemporains, ou au moins pour ses enfants, ne doit pas se livrer h un inutile et stérile suicide... (Rumeur à yauche) ; et lorsque la défense est devenue impossible... (F/ces exclamations \à gnuçÂe.)
Un membre à gauche. — C'est la théorie de la lâcheté !
M. Rouher. — Écoute/, Messieurs! vous avez, pendant six mois, répandu dans ce pays, au profit des élections, le ferment de la guerre ; permettez-moi au moins de discuter la question de la paix.
A droite. — Très-bien ! — Parlez ! parlez !
M. RoriiER. — Eh bien, Messieurs, je, vous le dis, c'est ma conviction profonde : la Russie n'a pas perdu sa grandeur en faisant la paix après Sébastopol; l'Autriche n'a pas perdu sa grandeur non plus en faisant la paix après Solférino.
Les nations que la victoire abandonne doivent se recueillir et attendre le jour de la revanche. Si on les excite à des passions désespérées, si nobles qu'elles puissent être, je ne veux pas marchander ici sur les tendances et les motifs qui ont déterminé la continuation de la guerre, — on les épuise, et, mutilées, réduites qu'elles sont dans leurs frontières, on leur enlève les ressources nécessaires pour prendre un jour leur revanche.
A droite. — Très-bien ! très-bien !
M. Rouher. — Et maintenant je n'ai plus qu'un mot à ajouter.
Ces questions — et ce n'est pas ma faute — ■ ont un caractère absolument rétrospectif; elles appartiennent, non pas à vous, mais à l'histoire. L'histoire jugera M. Gambetta, et l'histoire jugera les hommes qui l'ont précédé. (Applaudisst m, ats à il mile.''
M. Gàmbetta. — Messieurs, l'histoire jugera. On peut dire que l'histoire est i'aite...
A droite. — Non ! non !
M. Gambiîtta. — Elle a siégé à Bordeaux, elle a siégé à Versailles, l'histoire; elle a siégé sous deux formes : sous forme d'Assemblée nationale, qui vous a rendus responsables des malheurs de la patrie, et sous forme de conseil de guerre, jugeant et condamnant le traître qui a mieux aimé servir une dynastie funeste que servir son pays, que sauver la patrie envahie par l'étranger! (Applaudissements prolongés à gauche et au centre.)
M. de Valon. — Vous l'avez appelé « le glorieux Bazaine ! »
M. Gàmbetta. — Oui, je l'ai appelé « le glorieux Bazaine », savez-vous quand? Le jour où, pendant que vos amis étaient au pouvoir, l'impéritie impériale ayant éclaté à tous les yeux, une majorité se réveillait sur les bancs du Corps législatif, demandait à grands cris la dépossession du commandement en chef aux mains de Napoléon et cherchait un chef pour le donner à l'armée française. C'est alors qu'on prononçait le nom de Bazaine, et que, ce jour-la, on le présentait à la France comme une épée victorieuse! {Interruptions.) C'est alors que j'ai entendu de mes oreilles le comte de Palikao... (Bruit.)
M. de Valon, descendant avec animation au pied de la tribune. — Mais taisez-vous donc, malheureux que vous êtes! Vous avez perdu la France!
A gauche et au centre. — A l'ordre! — La censure! la censure!
M. le président. — Monsieur de Valon, je vous rappelle à l'ordre et je vous invite à regagner votre place.
."'.Gàmbetta. - J'ai entendu le ministre de la guerre nous dire : Si je pouvais révéler ce que je sais des efforts et des succès de Bazaine sous Metz, Paris illuminerait! Eh bien, Messieurs, ce jour-là, il n'y avait pas un Français qui ne décernât l'épithète de « glorieux »
au général qui devait trahir tant d'espérances et déshonorer à jamais le nom qu'il porte! [Applaudissements à gauche et au centre.)
Ah ! je comprends que M. Rouhcr monte à cette tribune, et, sentant qu'il faut bien expliquer la capitulation de Metz, et nos armées prisonnières en deux mois... (Vives interruptions à droite.)
M. Le Provost de Launay fils, — Parlez-nous donc de l'armée de l'Est oubliée dans les neiges par M. Jules Favre !
M. Gamhetta. — ...je comprends qu'il vienne ici plaider la lâcheté universelle du pays ! (Bravos et applaudissements répétés à gauche et au centre.)
M. Rouiier se lève et prononce quelques mots qui se perdent dans le bruit...
A gauche. — Allons, taisez-vous, et écoutez la vévérité qui parle!
M. Gambetta. — Ah ! vous avez dit qu'il n'a pas dépendu de vous, — de vous, pars niinirna, — que la guerre n'éclatât point; qu'avant qu'elle fût votée vous avez lutté dans les conseils de votre fatal empereur contre les décisions tragiques et suprêmes.
Eh bien, Messieurs, écoutez le langage que, le jour même de la déclaration de guerre, tenait l'homme qui est venu porter cette affirmation à la tribune.:.
M. RouiiER. — Je l'ai tenue...
A gauche. — N'interrompez pas.
M. Gambetta. — Ecoutez ce qu'il disait au nom des grands corps de l'État ! Ecoutez, et vous saurez ce que pèse et ce que vaut la dénégation de ce coupable aux abois. (Applaudissements à gauche et au eenl?-e.)
(A ce moment, on fait passer à l'orateur un volume du Journal officiel de 1870.)
M. Gambetta. — Le 15 juillet 1870, à Saint-Gloud, il a dit :
« Sire,
« Le Sénat remercie l'Empereur de lui avoir permis
9t CHAMBRE DES DEPUTES.
de venir porter aux pieds du trône l'expression des sentiments patriotiques avec lesquels il a accueilli les communications qui lui ont été faites à la séance d'hier.
« Une combinaison monarchique, nuisible au prestige et à la sécurité de la France, avait été mystérieusement favorisée par le roi de Prusse
« N'avions-nous pas le droit de demander à cette puissance des garanties contre le retour possible de pareilles tentatives? »
Et lui qui vous disait tout à l'heure qu'il n'était pas pour placer un souverain en Espagne, qu'il n'était pas pour importer des souverains étrangers! Il a donc oublié que c'est lui qui a importé Maximilien au Mexique! (Applaudissements à gauche et au centre.) Il a donc oublié, sous le premier empire, le fossé de Vincennes, et, sous le second, le fossé de Queretaro ! Il a donc oublié que ce sang qui a été versé a été versé précisément par lui, grâce aux mensonges dont on a abreuvé le Corps législatif et la France !
J'entends encore la grande voix de Berryer se levant à son banc, dans une séance de nuit, et disant avec un accent et une inspiration prophétiques qui illuminaient sa face : « Quoi ! vous voulez mettre un archiduc d'Autriche au Mexique! Et quel sort lui réservez-vous, à cet enfant de vos victoires? La banqueroute ou la mort!» Et c'est la banqueroute et la mort qui sont venues; c'est d'ailleurs le cortège habituel des Bonaparte. (Bravos et applaudissements répétés à gauche et au centre.)
Il faut que vous écoutiez jusqu'à la fin cette allocution de M. Bouher, président du Sénat, au misérable vieillard dont la volonté fatiguée et épuisée allait obéissant à des conseillers néfastes pour faire une guerre dynastique, — sa guerre à l'Espagnole! — qui allait précipiter la France sous le couteau d'un ennemi qui s'organisait, lui, depuis cinquante ans.
Voici donc ce qu'il disait :
« Grâce à vos soins, la France est prête», — et il ajoutait : « Se refusant à des impatiences hâtives, animé de cette calme persévérance qui est la vraie force, l'empereur a su attendre.
« Mais depuis quatre années », — écoutez ceci — « mais depuis quatre années il (l'empereur) a porté à sa plus haute perfection l'armement de nos soldats, élevé à sa toute-puissance l'organisation de nos forces militaires. »
Qui a menti? Est-ce l'opposition ou M. Rouher? [Acclamations et applaudissements redoublés à gauche et au centime.)
Ce n'est pas tout :
« Que l'empereur reprenne, avec un juste orgueil et une noble confiance, le commandement de ses légions agrandies de Magenta et de Solfcrino... Si l'heure des périls est venue, l'heure de la victoire est proche. »
Vous n'étiez pas faits pour mener la fortune de la France à la victoire.
M. de Valon. — Et vous, Favez-vous menée à la victoire?
M. Gambetta. — On vous l'a dit, on vous l'a répété : Vous n'aviez pas pris le pouvoir pour gouverner la France. Vous n'étiez pas des gouvernants; vous avez commencé comme des jouisseurs et vous avez fini comme des traîtres. (Applaudissements et acclamations prolongés à gauche et au centre. — L'orateur, en descendant de la tribune, reçoit les félicitations de ses collègues.)
M. Rouher monte à la tribune.
Voix nombreuses à gauche. — La clôture! la clôture!
M. Edouard Lockroy. — Vous avez livré le pays à l'étranger, descendez de la tribune.
M. le président. — Veuillez écouter, Messieurs !
Cris à gauche. — La clôture! La clôture!
M. Rouher. — C'est impossible! vous êtes odieux en demandant la clôture !
96 CHAMBRE DKS DÉPUTÉS.
M. Edouard Lockroy. — Vous nous avez livrés à la Prusse! Quittez la tribune! C'est une honte!
M. Rouhkr. — Allons donc !... (La voix de l'orateur est couverte par le bruit. — Un certain nombre de membres du côté gauche se lèvent de leurs places en criant : Assez I assezi — La clôture! — Une vive agitation règne dans l'Assemblée.)
M. le président. — Veuillez, Messieurs, garder vos places et rester assis.
On demande la clôture de l'incident. Déjà une première fois la clôture avait été réclamée, et la Chambre, consultée, après avoir entendu M. Rouber parler contre la clôture, a décidé que l'incident continuerait. On ne doit pas s'étonner que dans une pareille discussion des paroles passionnées aient été prononcées. 11 semblait que de ce côté (la droite) on me faisait le reproche de ne pas réprimer certaines expressions de M. Gambetta; j'aurais pu également arrêter M. Rouber à l'occasion de certaines de ses paroles; mais dans un incident semblable, j'ai cru devoir laisser la plus grande liberté aux deux orateurs. (Très-bien !)
Eu ce moment, M. Rouber demande encore la parole contre la clôture.
A gauche. — Non! non ! (Assez!)
M. le président. — La clôture étant demandée, M. Rouher réclame la parole contre la clôture. Je consulte d'abord la Chambre pour savoir si elle veut accorder une seconde fois la parole à M. Rouber contre la clôture.
Voix nombreuses à gauche. — Non ! non !
M. Rouher. — Messieurs, laissez-moi...
M. Edouard Lockroy. — Vous nous avez livrés à la Prusse ! Allez-vous-en ! Votre présence à la tribune est une honte ! Allez-vous-en! (Vive agitation.)
M. Rouher. — Messieurs, après ces agressions personnelles... (Brait continu.)
M. le président. — Veuillez accorder une minute...
M. Rouher. — Messieurs...
A gauche. — Non ! non ! — La clôture ! la clôture !
M. Rouher. — Je parle et contre la clôture et pour un rappel au règlement.
M. le président. — Si vous demandez la parole pour un rappel au règlement, vous en avez le droit; vous avez la parole.
M. Rocher. — Je demande à la fois la parole contre la clôture et pour un rappel au règlement.
M. le président. — Parlez d*abord sur le rappel au règlement.
M. Rouher. — Comme vous voudrez, Monsieur le président.
Je demande la parole pour un rappel au règlement.
M. le président. — Vous avez la parole'pour un rappel au règlement.
M. Rocher. — Est-il vrai, oui ou non, que j'aie été attaqué et outragé personnellement?... (Oui! oui! à. droite. — Exclamations à gauche.) Ai-je le droit, oui ou non, de me justifier sur une question personnelle? (Oui! oui! à droite.)
M. Henri Brisson. — Nous ne sommes pas ici pour distinguer des questions de conseil de guerre.
Voix à droite. — A l'ordre ! A l'ordre !
M. Fauré. — Vous laissez insulter l'orateur, Monsieur le président !
M. Rocher. — Vous voyez bien que vous êtes des conventionnels déguisés.
A gauche. — A l'ordre ! à l'ordre ! — ■ La clôture !
M. le président. — ■ Je consulterai la Chambre sur la clôture quand elle aura entendu M. Rouher sur le rappel au règlement.
Veuillez achever, Monsieur Rouher!
A gauche et au centre. — ■ La clôture ! la clôture !
M. Rocher. — Mais c'est votre honte que la clôture!
Je dis...
M. Édocard Lockroy. — Nous avons assez de votre discours de 1870. Nous ne voulons pas en entendre un second.
M. Rocher. — ■ Je dis que me refuser de répondre, c'est porter atteinte aux sentiments mêmes de l'orateur que vous avez applaudi.
Il n'est pas possible qu'il accepte qu'après avoir formulé de telles accusations, il ne permette pas à l'homme qui a été attaqué de se défendre. C'est à son impartialité que je fais appel.
A gauche et au centre. — La clôture! la clôture!
M. le président. — La Chambre a entendu les observation de M. Rouher contre la clôture; je vais la consulter.
M. Rocher. — Permettez-moi d'ajouter encore un mot.
Je dis, Messieurs, que si vous ne m'accordez pas la parole, vous êtes pires que la Convention, car la Convention... (Le bruit couvre la voix de l'orateur.)
A gauche et au centre. — La clôture ! Consultez la Chambre, Monsieur le président.
M. Rouher. — Mais vous êtes des insensés !
M. Ernest Dréolle. — Et vous vous étonnez que nous voulions nous en aller!
M. Rouher. — Je veux qu'on m'arrache la parole. Je veux qu'on décrète que je ne parlerai pas et que je ne pourrai pas me justifier à cette tribune.
Vous n'avez ni le sentiment de la justice, ni le sentiment de la vérité. Vous êtes des révolutionnaires, rien que des révolutionnaires. (La clôture! la clôture!)
M. le président. — Je consulte la Chambre sur la clôture de l'incident.
(La clôture est mise aux voix et prononcée.)
M. Rouher, descendant la tribune. — Votre vote, c'est le silence.
M. le comte de Colbert-Laplace. — Le règlement est violé. M. Rouher avait le droit de parler pour un fait personnel!
M. Fauré. ■ — Je demande la parole pour un fait personnel ! {Bruyantes exclamations à gauche.)
M. Gambetta. — L'ordre du jour d'abord !
M. le président. — On avait demandé la censure contre M. Fauré; dans ce cas M. Fauré aurait eu à s'expliquer, et la Chambre aurait été appelée à se prononcer ; mais la demande de censure a été retirée.
Il n'y a donc plus qu'à consulter la Chambre sur les conclusions du rapport du 3e bureau sur l'élection de M. Veillet.
La Chambre des députés n'étant plus en nombre, le vote sur les conclusions du 3° bureau est remis à la séance prochaine.
Le 2 février, l'élection de M. Veillet, à Loudéac, est invalidée par 206 voix contre 161.