IV
du cabinet telle qu*elle avait été préparée depuis plusieurs jours. Le duc de Broglie devenait ministre des affaires étrangères et vice- président du conseil, M. Emoul, ministre de la justice, M. Beulé, ministre de Tintérieur, M. Batbie, ministre de l'instruction publique, le général de Cissey, ministre de la guerre par intérim, le vice-amiral de Dompierre d'Hornoy, ministre de la marine, M. Deseilligny, ministre des travaux publics^ M. Magne, ministre des fmances, M. de la Bouillerie, ministre de Fagriculture et du commerce, et M. Ernest Pascal, sous-secrétaire d'État du ministre de l'intérieur. Le cléricalisme était la note dominante de ce cabinet, dont tous les membres, à l'exception de M. Magne, avaient voté contre l'ordre du jour sur les pétitions des évoques relatives au pouvoir temporel. (V. Tome II, p. 86-08.)
Aussitôt installé, le cabinet du 25 mai se mit à l'œuvre. Le duc de Broglie rédigea un message présidentiel où il insista particulièrement sur la nécessité de reporter à un avenir éloigné les discussions constitutionnelles, et ses collègues procédèrent résolument à la révocation de tous les fonctionnaires qui, de près ou de loin, toucbaient au gouvernement de la Défense nationale ou à la présidence de M. Thiers. Cela s'appela, dans la presse réactionnaire, « préparer la restauration de l'ordre moral », et ces hécatombes, pendant huit jours, furent tout le programme politique du cabinet.
A vrai dire, il ne pouvait pas en avoir d'autre. Tant qu'il ne s'était agi dans les couloirs de l'Assemblée que de renverser celui que M. Veuillot appelait « le sinistre vieillard », M.deBroglie,M.ChesnelongetM.Rouher avaient pu marcher d'accord. Mais M. Thiers une fois renversé, mais les portefeuilles et les places une fois distribués entre les principaux complices, la coalition ne pouvait subsister qu'à la condition de ne rien faire. Formée de trois partis qui avaient l'horreur les uns des autres et dont les principes étaient absolument contraires, elle ne pouvait recommander ni la République, ni l'Empire, ni la Royauté légitime, ni la monarchie constitutionnelle, ni quoi que ce fut qui ressemblât à quelque chose. Elle était condamnée à ne parler que d'ordre moral. Mais quel spectacle plus immoral que celui d'une coalition qui était impuissante, sauf pour la destruction et pour la curée?
L'Assemblée nationale, qui s*était séparée le 30 mai, reprit ses séances le 5 juin. Quatre jours plus tard, elle apprit de quelles armes le gouvernement de combat comptait se servir pour a faire respecter partout la loi, en lui donnant à tous les degrés des organes qui la respectent et se respectent eux-mêmes ». (Message présidentiel du 26 mat.) Voici dans quelles circonstances :
Le 8 juin, un arrêté du gouverneur de Paris avait interdit la publication du journal le Corsaire, coupable d*avoir attaqué Tordre établi, d'être par la violence de sa polémique une menace incessante contre la paix publique, et d*avoir ouvert une souscription « dont le but réel était de constituer une véritable association politique permanente et contraire à la loi ». Les députés de la gauche demandèrent aussitôt à interpeller le gouvernement sur cet acte d'arbitraire, et M. Beulé, heureux de trouver une occasion de faire ses débuts sur un terrain où il se sentait assuré de Tappui de toute la majorité, se déclara aux ordres de TAssemblée. La discussion de l'interpellation fut fixée au lendemain 10 juin.
La séance ouvrit par un discours de M. Lepère, qui montra avec une rare vigueur quelle était la contradiction flagrante entre les actes et les déclarations des hommes du 24 mai : u En venant demander compte au gouvernement de la suppression du journal le Corsaire, dit le député de TYonne, vous comprenez parfaitement. Messieurs, que le mobile de notre interpellation n'est ni dans l'individualité, ni dans la personnalité de ce journal, ni dans les doctrines dont il est Torgane. La question est plus haut : c'est la liberté de la presse qui est engagée dans le débat. >* Puis, après avoir discuté point par point les considérants de l'arrêté qui supprimait le Corsaire : « Le gouverneur de Paris déclare qu'il a supprimé le Corsaire parce que ce journal s'est attaqué à l'ordre établi. Mais de quel ordre établi veut-on parler? Estce de l'ordre républicain ? Mais quelle atteinte n'y portent pas les journaux qui considèrent les républicains comme des Sarrasins? Si c'était l'ordre monarchique, alors je ne comprendrais plus cette déclaration du gouvernement que rien ne sera changé aux institutions transmises, par l'illustre homme d'État qui n'est plus au pouvoir, à l'illustre guerrier qui le remplace.
4 ASSEMBLÉE NATIONAI.E.
« Nous croyons qae le dépôt de la République est eu des mains honnêtes : nous en avons la parole d'un honnête homme et d'un soldat. Le gouverçement ne peut donc poursuivre un journal pour atteinte à Tordre monarchique.
M Veut-on parler de Tordre moral? Mais comment le gouvernement Tentend-il? Et de quel côté est l'ordre moral?
« Cette suppression est une œuvre de bon plaisir, et mieux eût valu une suppression sèche, une suppression sans phrases.
« Mais alors où en sommes-nous arrivés? Je me reporte au souvenir de l'Empire, à cet arbitraire qui avait du moins une certaine organisation et présentait un reste de garantie. Aujourd'hui c'est la suppression telle qu'on la pratiquait au lendemain même du 2 décembre, quand la dictature qui s'était jetée sur le pays voulait faire le silence autour de cet attentat.
« Voilà sur quel terrain nous sommes conduits. Et par qui?
« Laissez-moi vous rappeler ce que disait, au milieu de vos applaudissements, le rapporteur de la loi sur les délits de presse : c'est sous sa présidence que l'arrêté que je signale a été rendu :
« Notre projet est avant tout un projet de liberté. II y a « quelque mérite pour cette Assemblée à répondre par une (( loi de liberté aux violentes passions qui s'agitent jusqu'à M ses portes. Mais elle sait ce que valent ces remèdes factices « de compression matérielle , ce qu'ils coûtent et ce qu'ils « produisent.
« Elle peut juger si pendant vingt ans ces remèdes ont « arrêté le mal; elle ne veut plus rentrer dans cette voie, elle t( veut les remèdes douloureux, mais vigoureux et virils, de lu « liberté! »
« Le Journal officici ajoutait : Applaudissements, félicitations.
M Et nous étions, nous aussi, de ceux qui applaudissaient. Et voilà qu*aujourd*hui on a recours à des mesures dictatoriales qu'on croit seules efficaces. Est-ce donc là le libéralisme paHementaire?
« Singuliers libéraux, singuliers consen'ateurs> que ceux qui oublient qu'un journal est une propriété, un capital, un instrument de travail pour une centaine de familles ! Si
c*est là Tordre moral que vous nous promettez, il est singulièrement qualifié !
« J'ignore ce que TAssemblée décidera, mais j'aime à croire qu'elle ne voudra pas laisser protester cette parole prononcée à la tribune par M. de Gastellane :
« C'est encore dans l'Assemblée que se trouvent les plus « sûres garanties des libertés publiques. » Elle se souviendra que M. le vice-président du conseil a dit : « Toute poursuite « contre la presse n'est efficace et possible que si elle est « sollicitée par l'opinion publique. »
« Voulez-vous écouter les échos de l'opinion publique? prenez tous les journaux qui se sont occupés... (Oh! oh! à droite,) Messieurs, il 7 a les vôtres et les nôtres, mais, par un singulier phénomène, cette fois ils sont tous du même avis, et le cabinet a trouvé le moyen de les mettre d'accord sur ce point. (Dénégations à droite.) Je le répète, la presse entière, à cet égard, est unanime. Lisez les journaux les plus accrédités qui soutiennent la politique du gouvernement, lisez-les! Les uns se taisent, las autres murmurent quelques paroles embarrassées, d'autres ont le courage de blâmer et de blâmer hautement. Un seul journal, pour les ministres, s'est rencontré pour applaudir à votre arrêté de suppression, et ce témoignage semble vous être venu afin que fût accomplie cette prophétie vengeresse que vous jetait du haut de cette tribune l'illustre homme d'Etat dont vous demandiez le renversement. (Rires ironiques à Vextréme droite,)
a Ce journal, Messieurs, le seul qui ait honoré de son approbation la mesure qu'a prise le conseil des ministres, — et c'est là la signification et le châtiment de sa politique, — ce journal, ce seul journal, c'est le journal de l'Empire ! (Applaudissements répétés à gauche.) »
Le ministre de l'intérieur répondit à M. Lepère par un discours qui est demeuré fameux : « L'honorable préopinant me demande, dit M. Beulé , quel est l'ordre établi qui a été attaqué par le Corsaire? est-ce le même que sous le gouvernement précédent? ou bien estril changé depuis que l'éminent M. Thiers a quitté le pouvoir? Est-ce l'ordre repu* blicain ou l'ordre monarchique? Vous savez bien. Messieurs, que nous n'avons rien modifié dans nos institutions. L'Assemblée nationale y que le pays a choisie dans un jour de
malheur... » A ces mots, des rires bruyants et des applaudissements ironiques partent de tous les bancs de la gauche ! « Otii! oui! très-bien! dans un jour de malheur! vous avez raison! c'est la vérité! » La droite, confondue par la maladresse du ministre, récrimine faiblement. Le président Buffet essaie d'intervenir. Le bruit continue. M. Beulé déclare « qu'on jugera les applaudissements de la gauche ». La gauche riposte par une nouvelle salve d'applaudissements ironiques. « C'est un outrage à l'Assemblée », dit M. Buffet. Le ministre décontenancé prononce encore quelques paroles et descend de la tribune, u Les députés de la droite se regardaient entre eux avec des airs consternés. » (Compte-rendu de la République française.) M. Gambetta demanda la parole :
M. LE PRÉSIDENT. — La pafole est à M. Gambetta.
M. Gambetta. — Messieurs, après le débat qui vient de se dérouler devant rAssemblée, après Texposé si complet des faits, après la défense si énergique des principes, qui vous ont été présentés par M. Lepère, et après la réponse si modérée que lui a faite M. le ministre de l'intérieur, je ne retiendrai pas bien longtemps Tattention de TAssemblée.
Si je me permets d^intervenir dans le débat, c*est uniquement pour y introduire un élément nouveau d'appréciation sur ce qui semble être le dessein général du cabinet en matière de régime de presse. (Mouvements divers.)
Tout ce qui touche aux principes a été très bien dit et n'a été ébranlé ni entamé par la réponse, ou plutôt par l'essai de réfutation qui a été tenté par M. le ministre de l'intérieur. {Murmures à droite, — Assentiment sur divers bancs à gauche.)
Mais, Messieurs, à côté de l'action extérieure, directe et que l'on pourrait appeler le régime de terreur extérieure contre la presse... (Exclamations à droite.)
Si vous croyez, Messieurs, que retrancher un journal d'un mot, sans faire comparaître le rédacteur, le
directeur de ce journal devant une autorité judiciaire. . . (Nouvelles exclamations à droite.)
M. LE VICOMTE Arthur de Cumont. — C'est ce que vous avez fait pour moi, monsieur Gambetta !
M. Gambetta. — Monsieur de Cumont, quand vous voudrez, nous viderons votre cas spécial ; seulement ce n'est pas aujourd'hui le jour.
A droite. — Ah ! ah !
M. Gambetta. — Prenez jour pour une interpellation relative à la suppression du journal V Union de rOuest et je vous répondrai. {Réclamations diverses,)
Un membre à droite. — Et Taffaire de la Banque? {Bruit.)
M. Gambetta. — Je disais qu'à côté de ce régime extérieur, il y a la pratique intérieure du gouvernement, il y a un dessein suivi clandestinement... (Dénégations à droite.)
Ne niez pas, Messieurs, vous vous repentiriez de votre précipitation ! (Bires ironiques à droite.)
Plusieurs membres à droite. — Nous connaissons cela !
M. Gambetta. — Si vous le connaissez, permettez que je mette le public tout entier dans vos confidences.
M. LE VICOMTE Arthur de Cumont. — C'est ce que nous demandons I
M. Gambetta. — Vous allez être satisfaits ; ayez un peu de patience.
Je répète que, à côté des actes extérieurs qu'on vient d'examiner et de juger à cette tribune, j'ai besoin de poser à M. le ministre de l'intérieur la question suivante, sur ce que j'appelle les menées et les visées intérieures du cabinet, quant au régime de la presse.
Est-il vrai qu'à la date de mercredi, A juin, il ait été expédié du ministère de l'intérieur aux agents de l'administration préfectorale, en France, une dépèche
• ASSRMBLKE NATIONALE.
dont je prie rAssembléedeToaloirbîen me permettre de lui donner lecture ?
Voix à droite. — Gomment la connaissez-vous ?
Un memàre. — Vous Tavez déchiffrée?
A gauche, — N'interrompez pas î
M. Gambetta. — Vous pourrez contrôler cette dépêche, Messieurs, puisque tous la connaissiez ; vous avez des moyens de comparaison et il vous sera libre d*édifier nos consciences à cet égard. Je ne pose qu'une question au gouvernement. On niera ou on aiffirmera Tauthenticité de cette dépèche, et nous nous déterminerons d'après la nature de la réponse qui sera faite. {Interruptions en sens divers. — Rumeurs à droite.)
Voici cette dépèche :
« Envoyez-moi d'urgence un rapport sur la presse dans votre département. L'heure est venue de reprendre, de ce côté, l'autorité et l'influence qu'une affectation de neutralité indifférente avait détruites. » {Marques d'approbation à droite. — Réclamations à gauche.)
M. Henri Vinay. — Jusque-là c'est très bien I {Exclamations à gauche.)
M. Malens. — Il y a des amis dangereux!
M. Gambetta. — Je comprends parfaitement. Messieurs, et je ne suis pas du tout porté à m'étonner des marques d'adhésion qu'un certain nombre de nos collègues donnent à cette circulaire qui a pour but d'organiser la presse officielle dans l'intérêt des candidatures officielles.
Voix à droite. — Et les vôtres ?
M. Gaslonde. — Il ne s'agit que de statistique I
M. Gambetta. — II n'y a rien de plus humain et de plus naturel, et ce sont des points qui nous permettront peut-être de définir avec précision, et à l'aide de faits, ce qu'on entend par ordre moral. {Marques d'approbation à gauche. — Interruptions prolongées à droite.)
Messieurs, si vous n'interrompiez pas, je lirais d'un
seul trait ; mais je suis obligé de répondre à vos manifestations.
« Dites-moi les journaux conservateurs ou susceptibles de le devenir... » (Exclamations et rires stn* divers bancs.)
M. Henri Vinay. — On espère des concessions !
M. Gambettâ. — Les conversions sont prévues, c'est tout naturel.
<c Dites-moi les journaux conservateurs ou susceptibles de le devenir, quelle que soit d'ailleurs la nuance à laquelle ils appartiennent ; leur situation financière... » {Ah l ahl à gauche.) k et le prix qu'ils pourraient attacher au concours bienveillant de Tadministration... » [Bruyantes exclamations à gauche. — Mouvement prolongé.)
M. Guallemel-Lacour. — Toujours pour rétablir l'ordre moral !
M. Gambettâ. — «... le nom de leurs rédacteurs en chef, leur opinion présumée et leurs antécédents. Si vous pouvez causer avec eux, voyez s'ils accepteraient une correspondance et dans quel sens ils la souhaiteraient. » [Nouveaux rires à gauche.)
Un membre à droite. — Cela vaut mieux !
Plusieurs voix. — Continuez !
M. Gambettâ. — Je comprends que vous ne vouliez en rien perdre.
« Nous allons organiser un bulletin de nouvelles télégraphiques et autographiques qui vous sera régulièrement adressé et dont vous mesurerez la communication au degré de confiance... » [Bruit à droite.)
M. LE duc de Broglie, ministre des affaires étrangères. — Eh bien ?
M. Gambettâ. — Comment, eh bien! Est-ce qu'il y a deux façons de considérer cela? [Exclamations à droite.)
Plusieurs membres. — Vous n'en avez pas fait d'autre I
M. Henri Vinay. — C'est ce que vous faisiez tous les jours I [Bruit.)
Voix à gauche. — Ne répondez pas I — Lisez I lisez ! M. Gambetta. — Messieurs, vous étiez tout à Theure impatients d'entendre lire, et maintenant que je lis le plus lentement que je peux, vous manifestez une impatience que je ne peux qu'approuver. Vous êtes très désagréablement impressionnés, et vous avez raison. {Dénégations à droite.) Cela soulève vos protestations, cela gêne votre délicatesse...
A droite. — Non ! non !
M. Gambetta. — Votre pudeur est outragée et vous avez raison. {Applaudissements à gauche. — Dénégations à droite.)
On vous accusait de devenir les protégés de Tempire; vous en devenez maintenant les plagiaires ; vous allez môme au delà. {Nouveaux applaudissements à gauche.)
Je reprends :
« Nous allons organiser un bulletin de nouvelles télégraphiques... »
Vous créez les nouvelles ; vous ne les répercutez pas.
Un membre. — Et l'Agence Havas I
M. BoTTiEAU. — C'est ce que vous avez fait vousmême.
M. Gambetta. — Non, Monsieur, cela n'est pas; je ne l'ai pas fait. Citez un fait! {Bruits divers. — Rumeurs à gauche.)
Voix à gauche. — Ne répondez pas !
M. Gambetta. — «... un bulletin de nouvelles télégraphiques et autographiques qui vous sera régulièrement adressé et dont vous mesurerez la communication au degré de confiance que les divers journaux vous inspireront. Pour cela, vous ferez sagement de créer un service de la presse dans votre cabinet, soustrait aux employés... »
Ici, il y a un mot qui est à double entente. Il y a : « Aux employés indigènes, ou indigents », — je vous donne à choisir. (Aires à gauche.)
« Donnez-moi sur ces divers points votre sentiment ; je m'en rapporte à votre tact ; il n*est pas de question plus délicate... » — Vous le sentiez tout à l'heure, — « et qui exige plus de prudence et d'habileté. Multipliez autour de vous vos relations, et soyez très accessible aux représentants de la presse. »
Quelques voix à droite, — Eh bien ?
M. Gambgtta. — 11 n'y a pas un mot à ajouter à une pareille circulaire. Si elle est vraie, elle permet de juger l'ordre moral qu'on introduit dans l'administration. (Bravos et applaudissements prolongés à gauche.)
La circalaire était authentique : elle était Tœuvre de M. Ernest Pascal, sous-secrétaire d'État du ministre de rintérieur.
Le parti du cabinet fut rapidement pris. En présence de rezcitation que la lecture de la dépêche très confidentielle avait produite sur tous les bancs deTAssemblée, il fut décidé que M. Pascal serait sacrifié pour que M. Beulé, dont la capacité politique venait cependant d'être jugée à deux reprises, pût conserver son portefeuille. M. Pascal était un subordonné irresponsable devant la Chambre, et il semblait incroyable que le ministre de l'intérieur eût ignoré l'existence de la circulaire dénoncée par M. Gambetta à l'indignation publique. Mais peu importait aux ministres du 25 mai : ce qu'il fallait éviter à tout prix, c'était une dislocation du cabinet après quinze jours d'existence.
Donc, M. Beulé monta tristement à la tribune et, tout en déclarant qu'il acceptait, assumait et invoquait la responsabilité de l'acte qui était soumis à V Assemblée, il affirma qu'il n'avait ni lu ni dicté la circulaire, et que M. Gambetta le savait. « C'est le pilori ! » lui cria M. Wilson, et M. de Pressensé : « C'est un scandale! » M. Beulé balbutia encore quelques excuses et termina par ces mots qui furent accueillis à droite par de rares très bien! et à gauche par des exclamations bruyantes : « Je proteste contre toute interprétation qui semblerait admettre la pensée d'une subvention offerte par l'entremise de 87 préfets à 5 ou 6,000 journaux! Cela est impossible, invraisemblable, et cela ne sera jamais! »
It ASSEMBLÉE NATiœfAIJL
Une kmgne agitation succède à cette trâte défense. — MIL Gambetta, Edmond Adam, Loais Blanc, Challemei Lacour, Taille Delord et Tirard déposent contre le ministère on ordre da jour de blâme ainsi conçu : « L*Assemblée nationale, protestant contre la circulaire da ministre de llntérieor, passe à Tordre da jour. » M. Baragnon demande Tordre da joar par et simple. Le comte Rampon s'élère ayec énergie contre cette proportion : « Jamais, dans les temps les plus maayais de TEmpire, on n'aarait osé écrire une pareille circulaire aax préfets; et en définitiTe, toat en respectant M. le ministre et en admettant qu'il a pu être trompé, nous ayons compris que c*est ayec Targent de la France que Ton youdrait soudoyer la presse. Jamais nous ne yoterons pour un pareil gouyememenL >» M. Beulé proteste contre Tin te rp relation donnée par M. Rampon au passage incriminé de la circulaire. M. Germain en donne lecture : M Vous me direz leur situation financière, et le prix qu'ils pourraient attacher au concours bienyei liant de Tadministration. » La gauche fait entendre de yiyes exclamations : u Assez ! assez, crie M. de Choiseul, n'ajoutez rien ! c'est assez clair! » M. Germain déclare qu'en présence d'un texte pareil, TAssemblée se doit de ne pas yoter Tordre du jour pur et simple demandé par M. Baragnon, et M. Christophe dépose un ordre du jour ainsi conçu : « L'Assemblée, désapprouyant la circulaire émanée du ministre de Tintérieur et adressée aux préfets sur le régime de la presse, passe à Tordre du jour. » M. Gambetta se rallie à Tordre du jour proposé par M. Christophe.
La situation deyenait graye pour le cabinet. C'était son existence même qui était mise enjeu, quinze jours après la chute de M. Thiers. Le duc de Broglie yit le danger et n'hésita pas : il se résigna à un nouyeau sacrifice. M. Baragnon, toujours dévoué, vint déclarer que Tordre du jour pur et simple n'impliquait pas l'approbation de tous les termes de la circulaire.
On passa au yote. L'ordre du jour pur et simple fut tristement voté par 368 voix contre 308.
Le lendemain, M. Pascal remettait sa démission entre les mains du président de la République, et M. Beulé restait ministre.
Prononcé