‹ Discours et plaidoyers politiques de M. GambettaChapitre 4 sur 55 · AU BANQUET COMMEMORATIF DE LA NAISSANCE · texte numérisé non relu

AU BANQUET COMMEMORATIF DE LA NAISSANCE

DU GÉNÉRAL HOCHE

Le 24 juin 1S73

La séance da iO juin avait été mauvaise pour le caliiuet du 25 mai. I/ordre moral avait été surpris par ses adversaires en flagrant délit d'immoralité politique, et il avait déconcerté ses défenseurs par la plus insigne maladresse. Le duc de Broglie se rendit comple qu'un terrain considérable avait été perdu et qu'il importait de le reprendre au plus tdt. Comme il ne fallait plus compter, après la découverte de la dépêche très confidentielle ^ sur un concours quelconque de la part du centre gauche, le cabinet résolut de donner des gages décisifs aux bonapartistes et de hâter l'explosion cléricale. Le gouvernement de combat entra dans sa période d'action.

Nous devons rappeler brièvement les principaux incidents de cette triste époque. Le 12 juin, M. Buifet donnait lecture d'une lettre du niinistre de la guerre annonçant que le gouverneur de Paris « demandait à l'Assemblée nationale l'autorisation de traduire M. Banc devant les tribunaux compétents, sous l'accusation de participation à l'insurrection de la commune de Paris ». Le 18, M. Ducros, préfet du Bhône, prenait un arrêté ordonnant que les enterrements civils auraient lien désormais à Lyon, l'été à six heures, l'hiver

à sept heures du matin. Le 20, sur un discours de M. Ernoul, ministre de la justice, l'Assemblée nationale autorisait les poursuites contre M. Ranc par 485 voix contre i37. Le 21, aux funérailles de M. Brousses, député républicain deTAude, M. de Goulard, vice-président de l'Assemblée, MM. Albert Desjardins et Cazenove de Pradines, secrétaires, M. Martin des Palliéres, questeur, et les membres de la droite désignés par le sort pour assister aux obsèques, se retiraient avec éclat parce qu'aucun prêtre n'accompagnait le convoi et prenaient sur eux, contrairement à la loi du 24 messidor an Xlll, de congédier les huissiers de TAssemblée et le détachement de cuirassiers qui figuraient dans le cortège. Le 24, répondant à Tinterpellation de M. Le Royer sur l'arrêté de M. Ducros et sur lu violation de la loi de messidor aux obsèques de Brousses, M. Beulé approuvait M. Ducros, ot M. du Barrail, ministre de la guerre, déclarait, en jouant sur les mots, que, lorsque le convoi funèbre n'allait pas à l'église, les troupes devaient être dispensées d'aller à l'église. Le 29 juin, à Paray-le-Monial, l'évéque d'Autun, assisté de M. de Belcaslel, consacrait la France au sacré cœur de Jésus « pour racheter ses crimes ». En môme temps, le ministre de la guerre préparait le rétablissement des aumôniers militaires; M. Batbie, ministre de l'instruction publique, faisait disparaître le principe de l'enseignement obligatoire du projet de loi sur l'instruction primaire préparé par M. Jules Simon; M.M. Beulé et de la Buuitlerie soutenaient le projet tendant à déclarer d'utilité publique la construction de l'église que, « par suite d'une souscription nationale, l'archevêque de Paris proposait d'élever sur la colline de Montmartre, en l'honneur du sacré cœur de Jésus- Christ, pour appeler sur la France et on particulier sur la capitale la miséricorde et la protection divines ».

Le 24 juin, la célébration de l'anniversaire du général Hoche permit à M. Gambetta de s'expliquer, à Versailles, sur la politique inaugurée par les coalisés du 24 mai. Le ministre de l'intérieur ayant interdit le banquet public qui devait avoir lieu à l'hôtel des Réservoirs, les commissaires de la fête et les principaux invités se réunirent chez on excellent républicain de Versailles, M. Jeandel. A la suite d'une courte allocution où M. (^arnot, député de Seine-et Oise, avait rappelé en termes énms les principales ch*coDS-

tances où son père et le général Hoche s'étaient trouvés en relation, M. Gambetta prononça le discours suivant :

Messieurs et chers concitoyens,

Après les événements accomplis depuis notre dernière réunion, après les paroles si touchantes et si vraies, où nous avons tous reconnu Taccent de la vérité sous l'empire de cette émotion que communique seul le sentiment de la tradition et de la famille, après les souvenirs qui nous étaient rappelés tout à rheure par M. Garnot, n'attendez pas que je revienne à mon tour sur la noble existence de Hoche, sur les exemples qu'elle contient, sur les vertus qu'elle fait éclater. C'est une tâche qui a été trop parfaitement remplie pour que la pensée me vienne d'y rien ajouter. Gomment ne pas vous dire cependant. Messieurs, que si quelque chose est de nature à frapper l'attention publique et à nous réconforter, — non-seulement nous tous qui sommes ici, mais tous ceux du dehors, — à raffermir nos convictions, à fortifier nos espérances, dans la crise, plus bouffonne que redoutable, que nous traversons (Bravos et rires), c'est, à coup sûr, notre réunion ici, sous le toit de cet homme de bien, de cet homme de cœur que son patriotisme rattache au drapeau de la République [Bravos. — Très bien!), de ce digne citoyen qui, dans Versailles, depuis de longues années et en face du pouvoir avilissant et corrupteur de cet empire abhorré que de misérables impuissants ne craignent pas de laisser publiquement réhabiliter, sans doute parce qu'ils s'en font les plagiaires, a dévoué ses efforts à faire revivre cette pure et grande figure de Hoche, offrant ainsi à la France, au pays, à l'armée, la contemplation d'un véritable Français qui a donné son sang pour la patrie, qui fut le plus grand des citoyens, le plus brave des capitaines, le plus généreux des sol-

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daU, et à la mémoire duquel la France peut chaque année rendre hommage, sans amertume et sans disftidoncos, et sans trouver, dans Texistence de ce héros une ombre, une tache qui ternisse Téclat de sa gloire? (Htxivos ftroiongés.)

Nous voilà donc assemblés, mais non pas aussi nombreux que nous Teussions désiré. Ce n'est pas. Messieurs, que le nombre nous eût fait défaut ; le nombre ne nous manque jamais, et c'est précisément parce que nous avons pour nous le nombre assuré, (nfviUble« c*est parce que ce nombre tant redouté se luvuUrt^« dans les circonstances actuelles, attentif et HH'U^ilU que vous voyez éclater tant de haines, tant i(«^ |m^v\H'aUons impuissantes et désavouées à Ta vance. Am»^% quand nous nous réunissons en petit nombre, cV'^t quHI uvms plait qu'il en soit ainsi, c'est qu*il ne umi't wuvietti pas de faire le jeu d'adversaires ou liH^p uaUV» ou trv>p i\>ués, et de tomber dans leurs pUV^'* <^voutt^* iKir avance, {Oui/ — Très bien/ — Bra- ^i^,) M(^U il uou$ suftit d'être ensemble, dans cette IU^Wou«outi*^ amis connus les uns des autres, pour \[\\\\ lu^i^ plaise «également de parler du passé, du pv^Wout \A do Taveuir de nos idées, dans ce Versailles i|u( apiMuUout t\ la démocratie républicaine, qui est liloii umre cl qui a toujours été nôtre depuis 89 jusqu'(^ «0 Joiir, Jusqu'à la minute actuelle où je parle, oahn ii'(>h'o jauuiin démenti, car on dirait qu'il y a une hfMlIKou d*iudépendance à laquelle elles ne manqiMMU jiMUiiU pour ces villes qui sont la résidence des iMlii m| qui, loM voyant de plus près, connaissent mieux qnn loiitoM loM autres villes de France la vanité et les |i6iil>i, lu moIIImo et les dangers des fastueuses monarchie^.

Oui, MoNMicuri), il est utile qu'on le sache partout, i'i« ViM'HulllcN, que l'on croit royaliste et réactionnaire, Il ((iM,|oMi'Mété vibrant à chaque vibration de la France; (lu|inU quulre-viugt-quatre ans, il n'a jamais laissé à

aucune ville dans le pays Thonneur et Tavantage de le devancer. Paris, lui-même, qui est si voisin et si semblable, Paris n'a jamais devancé Versailles. En i815, en 1830, en 1848, en 1870 (1), savez-vous ce qui est arrivé? Il faut le dire en fac» de ces inconscients qui rignorent. C'est Versailles toujours, qui, au milieu de toutes les autres villes de France, acceptait et proclamait le premier Tévènement général qui s'accomplissait à Paris, de telle sorte que, si Ton a cru, en venant ici, se retirer dans une sorte de camp retranché de la réaction , on s'est trompé , car vous tous, citoyens de Versailles, vous êtes tous des serviteurs fidèles de la Révolution française, vous tous, les présents et les absents. [Oui! oui I — Bravos.) Depuis trop longtemps le soupçon et la défiance, la calomnie et l'injure pèsent sur cette noble et majestueuse cité. Il faut qu'on sache que Versailles est à l'unisson de toutes les grandes agglomérations qui ne vivent et respirent que pour la République. On a fait de Versailles la capitale cadette de la France, et il le méritait; Paris reste son aîné, Versailles est digne de venir immédiatement après Paris, car il n'a jamais marchandé ses efforts à la défense du droit et de la patrie. {Très bien/ — Bravos,)

Messieurs, nous sommes à un an de date de cette première réunion qu'on rappelait tout à l'heure et qui, au lendemain de cette souillure si noblement supportée, — l'étranger envahissant jusqu'à vos foyers les plus intimes, — avait été comme une sorte de reprise de vous-mêmes, non pas certes dans une pensée de revanche, ■— ce sont là des mots qui nous sont pour longtemps encore interdits, — mais comme une sorte de purification patriotique de votre ville au lendemain du départ de l'ennemi. {Mouvement.) Uàn der-

(1) Le 4 septembre 1870, à dix heures du matin, le conseil municipal élu de Versailles proclamait la déchéance de TEmpire et la République. (Extrait des procès-verbaux du conseil municipal.)

nier, dans cet hôtel des Réservoirs, que de mesquines querelles de police nous ferment aujourd'hui, ce que vous cherchiez en vous réunissant, ce n'était certainement pas à créer une agitation ni une sédition polititiques capables de faire trembler nos adversaires ; vous teniez, au moment où la France commençait à se retrouver libre, à lui montrer, pour ranimer son courage, la noble et bienfaisante figure de Lazare Hoche, général des armées de la première République, pacificateur de la Vendée, le plus illustre des Français né dans votre grande et généreuse ville de Versailles. {Applaudissements prolongés.)

Nous voulions cette année continuer ce culte du souvenir; nous aurions désiré, en nous retrouvant ensemble, nous consoler des défaillances que nous subissons à Theure actuelle, échapper pour un moment à ces étreintes que subit la France, à ce deuil qui nous pèse et dont nous sentons, cependant, que notre pays pourrait victorieusement sortir, si Texercice de sa souveraineté lui était rendu. Nous ne voulions pas faire acte de parti ; nous souhaitions simplement de nous remettre en présence du génie même de la patrie, nous retremper au souvenir de celui qui en fut rincarnation la plus pure ; nous voulions parler de la France en rappelant la vie, en retraçant rhistoire d'un des plus glorieux ûls de la France. (Oui !

— Très bien! — Applaudissements.)

On ne Ta pas voulu, on ne l'a pas permis. Mais, Messieurs, puisque nous sommes réunis, il faut retourner la question et savoir, — l'occasion est propice,

— pourquoi cette réunion, qui avait été si facile, et qui avait paru si naturelle il y un an, est aujourd'hui contestée, gênée, embarrassée, empêchée, et pourquoi il y a une sorte d'acte de courage non de notre part, mais de la part du digne ami qui a bien voulu offrir son toit à des amis de vingt ans pour causer de questions qui intéressent à la fois la patrie et la République.

Que s'est-il passé depuis notre dernière réunion ? Messieurs, parlons ici sans passion, puisque nos adversaires ont toujours le tort, — volontaire ou inconscient, jeTignore, — de nous représenter constamment aux yeux du pays, dans leurs journaux et dans leurs discours, comme des hommes de passion, incapables de bien juger, incapables de se maîtriser, de réunir des faits, de les examiner, de rechercher les enseignements qu'ils contiennent, de se déterminer d'après les règles que le bon sens vérifie, que la raison accepte et que l'utilité générale du pays commande. Et si je parle ainsi, ce n'est pas pour vous. Messieurs, c'est pour ceux qui sont, tous les jours, les victimes de ces déclamations et de ces calomnies. C'est à cause de ceux qu'on redoute et qu'on veut exclure, que l'on cherche à mettre la main sur la bouche des hommes qui peuvent exprimer, sur les projets et les espérances de la démocratie, des opinions régulières, sensées, acceptables, parfaitement scientifiques et justes, fondées sur la pratique de peuples voisins et, par conséquent, démontrées par l'expérience. C'est à l'adresse de ceux qui composent le nombre que l'on a imaginé de dire que tel serait un trouble fête dans la nation qui oserait parler, en dehors de l'Assemblée de Versailles, sur la politique et les afl*airesde la France, et qui aurait la prétention d'en entretenir les électeurs dans un pays de suffrage universel, c'est-à-dire dans un pays où tout le monde non seulement prend une part effective dans le gouvernement de l'État par son vote, mais joue constamment sa propre destinée dans les mêlées électorales, en ne pouvant en rendre responsable que lui seul, quand le scrutin a prononcé. Hé quoi ! Messieurs, on trouverait séditieux, factieux, qu'un citoyen investi par le suffrage de ses concitoyens des pouvoirs nécessaires pour les représenter, sortît de l'enceinte où se font les lois pour aller vers ceux à qui on doit les appliquer et qui,

seuls, délèguent le pouvoir de les faire ! {Irès bien ! .rèsbien! — Vive approbation.)

On trouverait étrange, subversif, — ce sont les expressions qu'on emploie, — de voir ceux-là qu'on appelle le parti radical aller vers ceux qui les ont créés, constitués, commissionnés, qui leur ont donné le mandat dont ils tiennent tous leurs droits de représentants, pour leur rendre compte du mandat, de la commission, pour leur expliquer ce qu'on a fait, en quoi on s'est rapproché de leurs volontés, en quoi on s'en est écarté, ce qu'on a eu l'intention de faire soit en conformité avec leurs intérêts, soit en contradiction avec leurs désirs ! Et cette conduite loyale, honnête, normale, pacificatrice, quia pour but d'apaiser les passions, de faire disparaître les idées fausses et de réduire les chimères, d'avoir raison des utopies, de modérer les excès de zèle et les impatiences^ de discipliner les élans, les ardeurs et les énergies, ce travail régulier, légal, moralisateur et ordonnateur de la paix entre les classes et les hommes, on le traiterait de faction, de sédition, et l'on voudrait Tinterdire I Cela est impossible. Messieurs, et nous ne saurions le tolérer ! (Très bien ! — C'est cela l — Appiaudissemen ts répétés . )

Aussi, Messieurs, toutes les fois que j'en trouverai l'occasion, qu'elle soit petite ou grande, — et je vous demande pardon de me servir d'une pareille opposition dans les termes, car il n'est pas de petite occasion pour dire la vérité, ne fût-ce que devant un seul de ses semblables, — je protesterai en faveur du droit de compte-rendu et de propagande. [Vive approbation.) En effet, il n'est pas au monde de devoir plus impérieux que de dire la vérité, que de consacrer sa vie à la défendre et que d'y conformer sa conduite; et, n'eût-on arraché qu'une seule conscience à l'erreur, n'eût-on envahi qu'une seule intelligence, oui, n'en eût-on ramené qu'une seule à la vérité, au droit et au

juste^ qu'on pourrait mourir content, sans les pompes d'un culte quelconque... (Salve cT applaudissements. — Oui/ oui! — Très bien!) et défier les diatribes de ses détracteurs : une seule intelligence émancipée, c'est une grande victoire sur Terreur, et il n'en est pas de plus noble dans le monde ! {Nouveaux applaudissements.)

Voyons les choses de près. Messieurs. Au fond, comment agissent nos adversaires ? Est-ce que, dans ce monde qui nous environne, vous n'entendez pas émettre, tous les jours, cette opinion qu'il existe, quelque part, un pouvoir de constitution divine, mais de représentation humaine, qui a seul le dépôt de la vérité dans toutes les questions , qui a la puissance de lier et de délier, qui opère sur les consciences, et qui ne prétend à d'autre mission dans le monde que de sauver des âmes ? Or, ce que font ceux qui émettent une pareille prétention et qui s'y disent autorisés, pourquoi ne nous appartiendrait-il pas de l'entreprendre, dans l'intérêt d'une autre cause que celle de nos adversaires, d'une cause non moins sainte, non moins élevée, non moins sacrée et non moins juste, que dis-je?dela seule cause juste ? Pourquoi ne nous appartiendrait-il pas de faire la propagande du prosélytisme à travers toutes les entraves officielles ou officieuses, d'aller droit aux intelligences asservies et, nous retournant vers cette doctrine qui a placé ses oracles au Vatican, de lui dire : Si tu parles pour Dieu, je parle pour l'homme ; si tu combats pour les choses surnaturelles, moi je combats pour l'établissement de la justice et la propagation du bonheur parmi les hommes I Car, Messieurs, ne l'oubliez pas, nous ne combattons point pour des rêveries, mais pour des faits; non pas pour des idéalités, mais pour des réalités ; nous n'aspirons pas à faire des saints, mais des citoyens ; nous luttons pour donner à notre pays des hommes libres, des patriotes ; nous luttons

tt VERSAILLES.

pour la France ! C'est une assez grande chose dans le monde. Pourquoi donc ne jouirions-nous pas des mêmes droits que ceux qui luttent pour TÉglise romaine et pour ses doctrines? {Double salve d'applaudissements.)

Encore une fois, Messieurs, plus que jamais il est nécessaire d'indiquer, de préciser cet antagonisme, d'opposer l'un à l'autre ces deux systèmes d'éducation générale ; car, soyez-en certains, puisque vous le voyez tous les jours, tout s'efface, tout disparait aujourd'hui en présence de ce grand et redoutable conflit. Les hommes menacent de se diviser en deux camps ainsi tranchés : le camp de ceux qui s'inclinent sous l'obéissance passive à un dogme que rien ne justifie, et le camp de ceux qui ne se réclament que de la libre raison et de la dignité humaine. Messieurs, dans ce grand duel qui tient le monde attentif, ils deviennent bien petits et bien mesquins, les intérêts de ces deux ou trois familles qui prétendent avoir le droit de commander à notre pays I Non, le bonapartisme, la légitimité, l'orléanisme et je ne sais quelle autre combinaison d'aventure, ne sont rien quand on les met en présence de ce combat singulier si tragique et qui semble avoir pris notre pays pour théâtre, de ce duel de la raison contre l'oppression de la TSLison, {Bravos prolongés.) Plus nous allons et plus la politique de ce pays se dessine dans ce sens, et, si quelque spectacle est fait enfin pour dessiller les yeux de la France hésitante, c'est l'apparition de ce spectre du passé qui, loin de se déguiser, s'avance à pas lents et calculés, mais ouvertement, de ce spectre qui a la prétention de remettre la main sur la France et de la replacer sous le joug du passé. {Jamais! non^ jamais ! la France n'y consentira/) Vous dites jamais I et vous avez raison de prononcer ce mot. Messieurs, je peux rendre, à cet égard, un témoignage absolument certain, car, dans les divers voyages que

j'ai faits à travers la France, j'ai pu rencontrer sur quelques points du territoire, des divisions, des dissentiments, des tiédeurs même, au point de vue de la vraie politique à suivre; mais il y a un sentiment dans lequel j'ai trouvé la France toujours unanime et vibrante, toujours semblable à elle-même, toujours émue et agitée par la même antipathie, soit que Ton se trouvât sur les bords de la Méditerranée ou de la Manche, ou bien au centre du pays; partout j'ai entendu, pour peu qu'un descendît et qu'on prêtât l'oreille, que ce fût sous la cabane du pauvre ou dans la maison d'un homme plus aisé, le cri de révolte contre le cléricalisme, car le cléricalisme, c'est le retour de la France vers l'ancien régime, et la France a rejeté l'ancien régime avec horreur et pour toujours. {Oui! oui! — Très bien/ — Applaudissements.)

Ce sentiment d'antipathie. Messieurs , est général et indestructible. Aussi bien suffira-t-il que ceux qui ont jugé à propos de renverser du pouvoir l'homme qui, en somme, a accompli la plus grande tâche qu'il y eût à accomplir depuis deux ans, l'aiTranchissement du territoire, — il leur suffira, dis-je, de laisser entrevoir, aux yeux de la France attentive et clairvoyante, l'arrière-pensée du cléricalisme pour qu'à l'instant même, sans discussion, sans dissidences politiques, la France regarde du regard qui convient ces gens qui prétendent être les maîtres chez nous, et pour qu'elle les attende, impassible et de sang-froid, jusqu'au moment où, pour réaliser leurs détestables desseins, ils chercheront à sortir de la légalité 1 Jusque-là, calme, immobile, elle pourra bien les laisser faire sans trop s'émouvoir en apparence ; mais, quand les fautes auront comblé la mesure, le jugement de l'opinion se fera entendre, et le suffrage universel, même menacé, même sophistiqué, même mutilé, de sa grande voix couvrira la voix de ces misérables rhéteurs qui peuvent l'injurier, mais qui ne sont de taille ni à le bail-

lonner, ni à Tasscrvir. [Applaudissements prolongés,) Et s'il y a, Messieurs, aujourd'hui, un enseignement à tirer de la réunion qui nous rassemble, c'est que, si des changements, des mutations, se sont produits dans les personnes, à coup sûr il n'y a rien de changé dans les choses. La France n'a pas changé de volonté, le pays n'a pas changé de résolution, les pouvoirs n'ont pas changé de nom, la légalité est restée la même. Les divisions des coalisés royalistes sont aussi profondes, que dis-je? plus profondes; car, à la veille de la chasse, on est d'accord ; mais, quand le gibier est abattu, on cherche à dépecer la proie, et chacun en veut le plus riche morceau. [Hilarité. — Très bien! — Bravos,) Messieurs, envisageons la question avec sang-froid : en réalité, rien n'est changé ; le pouvoir a passé dans d'autres mains, mais c'est au nom de la République que cette transmission du pouvoir a eu lieu ; c'est là une décisive et solennelle démonstration qui a permis au pays d'apprécier la valeur de ce mécanisme républicain tant el si souvent discuté. On a vu le pouvoir changer de mains au nez et à la barbe, permettez-moi cette expression, de quatre prétendants différents [Hilarité vive et prolongée), et cependant l'ordre n'a pas été troublé. Pourquoi? Parce que le pouvoir était impersonnel, parce qu'il pouvait changer de mains, mais qu'il ne changeait pas de titre, et que ce titre suffit pour assurer l'obéissance et le respect de la loi. [Mouvement. — Très bien! — C'est cela!)

Ce qui se passe n'est donc pas fait pour nous abattre et, à coup sûr, nous n'avons pas même à redouter la présence au pouvoir du plus fragile des cabinets. [/lires.) Messieurs, je perdrais mon temps à discuter la valeur personnelle des hommes qui le composent, et l'on pourrait y voir des intentions de satire oud'épigramme fort éloignées de ma pensée. Je prends les choses telles qu'elles sont, et je dis, parce que

U JUIN 1873. n

c'est là un jugement qu'il convient de porter devant la démocratie française qui appréciera mes paroles, je dis qu'il y a dans la situation actuelle deux éléments: d'une part, une majorité légale^ toute-puissante, mais transitoire [et passagère, qui est aujourd'hui à l'extrême, demain au centre et, après-demain, d'un autre côté ; une majorité qui dépend de la volonté de la nation, que celle-ci peut changer par un contingent nouveau de volontés nouvelles et qui, par conséquent, est modifiable et changeante comme signification et comme caractère ; et, d'autre part, au-dessus de cette force légale mais précaire, légale mais provisoire, légale maiscommutable, un pouvoir qui est le pouvoir présidentiel républicain, et qui ne peut être que républicain. Messieurs, en parlant de ce pouvoir présidentiel républicain, essentiellement républicain, j'ai le droit, en mon nom et au nom de mes amis, de me réclamer desdéclarationssolennelles dont celui qui en est investi a fait précéder la prise de possession de la magistrature suprême. Il y a eu là, en dehors et au dessus des partis, un pacte avec le pays tout entier. Le pays a fait confiance à ces paroles, et j'ajoute qu'il y a là le plus sacré et le plus synallagmatique des contrats, qui ne pourrait être brisé que par un coup de force d'en bas ou par un attentat d'en haut. Eh bien ! je crois que, de part et d'autre, la violence serait également coupable, et que le monde et l'histoire jugeraient avec la dernière sévérité quiconque sortirait de la légalité pour entrer dans le crime. {Très bien ! très bien I — Applaudissements.)

Messieurs, je ne suis pas assez nouveau venu dans la vie politique pour prendre le change que cherchent à nous offrir nos adversaires. Je les connais de longue date, je les ai vus à l'œuvre les uns et les autres; je vous fais grâce du portrait et de la description de leur caractère, de leurs manœuvres, do leurs méchancetés ordinaires, je veux seulement dégager un

seol trait qui leur est commun à tous, c*est celui-ci. Us affectent d*entreToir. dans les autorités constituées du pays, les pouvoirs publics d*abord, Tarmée ensuite, puis la magistrature et d*autres forces sociales, je ne sais quel complot attendu pour quelque détestable entreprise. Cest là un outrage à ceux dont on escompterait ainsi la collaboration coupable, et, pour ma part, je renvoie cet outrage à ses auteurs, convaincu, entendez-le bien, de la loyauté de celui qui tient le pouvoir suprême, convaincu surtout. — et ici j*entends dire toute ma pensée, — des sentiments d*honneur. de patriotisme et d*obéissance absolue aux intérêts supérieurs de la loi et du pays, qui animent tons les rangs de l'armée française sans distinction. Et sans servir dans ce moment, je Talfirme en toute conscience, les intérêts de tel parti plutôt que ceux de tel autre^je dis que, dans un pays aussi agité que le nôtre, en dépit de quelques collisions savamment préparées par les coupe-jarrets de Brumaire et de Décembre, nous avons cette suprême consolation que jamais Tarmée n'a été et ne sera rinstrument ûe promuMCtamieHias politiques. Très bien! très bien ! — Bracos prolongés. ^ L*armée est au-dessus de pareils actes, et elle n'a pas plus besoin de nos paroles que des paroles intéressées qu'on lui adresse d*autre part. Aussi. Messieurs, je vous le dis, n'ayez aucune inquiétude : continuez à vous servir des lois pour la propagation de vos idées : continuez à démontrer tous les jours à ce peuple qui vous environne Texcellence et la supériorité de la constitution républicaine : continuez à démontrer par des comparaisons, par des faits, les avantages incontestables de la démocratie républicaine sur tous les régimes dynastiques et monarchiques ; prouvez à ce pays qu'en Dice de l'Europe qui nous regarde, et qui s'apprête à profiter de toutes nos faiblesses et de toutes nos défaillances, U n'y a plus qu'un refuge , plus qu*un rem-

part, plus qu*un asile , non pas seulement pour des républicains, mais pour des Français : c'est une République sincère et définitive, amie des sages progrès et capable de résistera toutes les réactions ; une République, gouvernement supérieur de la démocratie, dans laquelle la France s'étant ressaisie elle-même et ayant assujetti tous ses enfants au service militaire et tous ses citoyens à des contributions justes et également réparties, ayant réalisé Timmense et nécessaire réforme de Téducalion nationale, — pourra, dans une heure décisive, présenter tous ses fils égaux et régénérés comme un faisceau indissoluble devant Tennemi. — {Cest celai Très bien! très hieni — Salves d'applaudissements.)

SUR

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