AUX OBSÈQUES D'EDGAR QUINET
Messieurs et chers concitoyens,
En prenant la parole, je cède au désir exprimé par la vaillante femme qui a poussé le courage, en Thonneur et pour la mémoire de l'homme que nous sommes venus accompagner et pleurer ici, jusqu'à assister à cette noble et douloureuse cérémonie qui nous rassemble; j'y cède avec le sentiment de la difficulté insurmontable de ne pouvoir, après les paroles que vous avez entendues, après ce que vous savez de l'homme qui va reposer sous cette terre, l'honorer, le saluer dignement, comme il le mérite, dans ses facultés si rares, dans ses œuvres si éminentes, dans la gloire qu'il laissera après lui, au nom du parti auquel il appartenait et dont il restera l'un des serviteurs les plus illustres et les plus éclairés.
Mais je sais au milieu de qui je me trouve, et je sais aussi, mes chers concitoyens, — votre présence
1. Edgar Quinet, né à Bourg (Ain) le 17 février 1803, mort à Versailles le 27 mars 1875, représentant de la Seine à TAssemblée nationale. Quatre discours furent prononcés sur sa tombe : par Victor Hugo, au nom des exilés au 2 décembre, par M. Henri Brisson, au nom de TUnion républicaine, par M. Laboulaye, au nom du Collège de France, et par M. Gambetta.
ici, dans une journée semblable, en est une démonstration éclatante, — je sais le culte que vous gardez à vos grands morts, la piété avec laquelle vous les accompagnez et vous allez, chaque année, visiter Icar tombe, en souvenir de leurs glorieux services.
Aussi, Messieurs, me confiant en ces sentiments qui me sont connus, j'espère que vous voudrez bien être indulgents pour les quelques paroles que je vais vous adresser.
Quand on se trouve devant une tombe comme celle qui va se fermer, on n*y est pas pour faire de vaines oraisons funèbres; et c'est surtout quand les pompes extérieures, quand les cérémonies ordinaires ont été légitimement et civiquement écartées, qu'il convient de regarder ces rendez-vous de la mort comme les occasions les plus propices pour l'enseignement des hommes. Or, mes chers concitoyens, il n'y a pas de vie, j'ose le dire, qui soit d'un plus haut enseignement» d'un plus sévère et d'un plus efficace exemple que la vie du grand et noble citoyen que nous escortons dans ce cimetière. (Murmures d'assentiment,)
U peut, ajuste titre, figurer dans cette trinité que la mort cruelle nous a enlevée depuis moins d'un an, entre Michelet et Ledru-Rollin. Oui, Quinet est aussi un des pères de la démocratie contemporaine, un de ceux qui ont le plus fait, par la parole, par l'action, par l'écrit, pour assurer à cette démocratie qui m'entoure l'instrument de sa souveraineté, pour établir en France le règne de la justice et du droit. {Marques de vive approbation,) Et si la mort continue à frappera coups redoublés dans nos rangs, elle pourra bien nous enlever jusqu'aux derniers restes de ces incomparables lutteurs de la première heure, mais jamais elle ne pourra nous ravir ni leurs doctrines, ni leur exemple, ni ce quelque chose de supérieur encore, — car il n'y a rien que les résultats qui comptent dans la vie des peuples, — la trace toujours vivante, agis-
29 MARS 1875. fin
santé et féconde, qu'ils ont laissée dans les idées, dans les opinions, dans les institutions, dans les mœurs de notre pays. {Marques d'approbation,)
Oui, Messieurs, Ledru-Rollin, — qu*il y a trois mois nous n'avons pu accompagner au cimetière, dont nous n'avons pu honorer la grande mémoire par suite de réloignement et de circonstances imprévues au moment de sa mort soudaine, — Ledru-Rollin, je saisis cette occasion de le dire parce que nous nous trouvons réunis aujourd'hui dans un lieu funèbre et propice à la piété et à la religion vraie des hommes; Ledru-Hollin a été l'auteur du suffrage universel; mais Quinet le réclamait déjà dans cet admirable Avet^Hssèment au pays, en 1840, où il prenait si hardiment le parti de la réforme électorale, le parti de la démocratie, seule puissance qui lui apparût, dès lors, capable de refaire la France et de la mettre à la hauteur du rôle que sa Révolution lui a créé parmi les peuples modernes.
D'un autre côté, pendant que Michelet refait, dans ce Paris dont il est comme l'incarnation vivante, l'histoire du peuple français, avec ce génie prodigieux de résurrection qui fait de tous ses lecteurs les témoins, les contemporains des drames qu'il raconte, à côté de lui, Quinet poursuit, avec moins de passion peut-être, mais avec une étonnante sûreté de coup d'œil, le relèvement de la France; partout il lui cherche des alliés, des amis, des disciples. Mais, don plus surprenant encore, il voyait déjà d'où pouvait venir le péril, d'où il viendrait, et c'est ce qui faisait tout à l'heure dire à M. Laboulaye, ce collègue digne de M. Quinet dans l'enseignement supérieur du Collège de France, cet ancien compagnon des vieilles luttes, que Quinet avait eu le don de prophétie quand il avait tourné les yeux du côté de l'Allemagne. C'est ainsi qu'il lui arriva de pousser le cri d'alarme longtemps avant le danger. Ce savant, ce poète apercevait l'invasion derrière les
thèses nuageuses et pédantes des Universités germaniques. Son amour profond de la France éclairait pour ses yeux avides de lumière les obscurités mêmes de Tavenir.
Aussi, mes chers concitoyens, comment s'étonner que plus tard, sous les coups de la force, lorsque Edgar Quinet et ses illustres compagnons d'exil furent forcés de quitter le sol de la patrie, comments'étonner que ces hommes, nos maîtres et nos guides, aient fait ce qu'on n'avait jamais fait, ce que Danton regardait comme impossible, qu'ils aient comme emporté la patrie à la semelle de leurs souliers? (Bravos prolongés,) La patrie ne vivait que de leurs idées, do leurs enseignements, de leurs livres, de leurs œuvres dans tous les champs de la pensée.
Et il y parut bien, car, lorsque l'invasion eut été amenée jusqu'au cœur de Paris, de ce Paris qui est toujours le cœur de la France... [Bravos et ans : Vive la Républiqtiel) on vitLedru-Rollin, Louis Blanc, Victor Hugo, Quinet, — j'arrête la liste pour ne citer que les astres de première grandeur dans ce firmament républicain, — [Bravos répétés) on les vit accourir à Paris, pour y rallier le drapeau de la France. N'est-ce pas là ce qui prouve que c'était pour frapper la pairie que, vingt ans auparavant, on les en chassait? Il a fallu qu'elle fût en sérieux danger, en péril de mort, pour les voir revenir de l'exil. [Marques de vive approbation,)
C'est à cette époque. Messieurs, que, disciple ignoré de Quinet, nourri de ses doctrines historiques, passionnément épris de son génie de poète amoureux de la France, je le vis pour la première fois. Lugubres et douloureuses circonstances où j'apprenais à connaître l'homme après le penseur, le citoyen après le philosophe, et cela quand la patrie allait périr! [Profonde émotion,)
C'est pour cette raison grave et douloureuse que je n'ai pas cru pouvoir me dérober à ce suprême devoir
(le venir, — permettez-moi le mot, il est sans ambition de ma part, — au nom de la génération nouvelle, saluer ce grand mort que nous pleurons. Oui, mes concitoyens, je l'honore et je le glorifie, en votre nom à tous, au nom de cette démocratie que vous formez, qui est non pas différente, non pas changée, mais de cette démocratie que nous composons tous et qui est à celle qui Ta précédé, comme les fils sont aux pères, qui reconnaît et salue, avec respect, dans ses devanciers, SCS ancêtres, ceux qui ont fondé Théritage, commencé la fortune et formé le premier patrimoine des descendants, (Bravos) de ces ancêtres qui, plus épris quelquefois de la beauté idéale des principes et et qui, habitués, — ce qui est l'honneur de leurs grandes intelligences, et ce qui a été la suprême volupté de leur exil, — à vivre face à face avec Tintégrité du beau et du vrai, ont payé de leurs travaux et de leurs douleurs le droit de planer au-dessus des détails mesquins et des nécessités vulgaires de la politique quotidienne. Messieurs, il est arrivé, surtout dans ces derniers temps, que l*on a parlé de certaines dissidences; je veux m'en expliquer devant cette tombe, qui va renfermer pour jamais les restes vénérés d'un ami sûr dont les sages conseils survivront à la mort. Ces dissidences, que nos adversaires grossissent pour les exploiter, que des écrivains toujours à Taifût de fausses nouvelles dénaturent sciemment, ces dissidences n'ont jamais pu altérer, n'altéreront jamais l'accord indestructible sur le fond des choses... [Non/ Non! — Bravos.) Oui, mes concitoyens, nous sommes et nous resterons toujours d'accord pour nous rallier tous autour du même drapeau, d'accord pour poursuivre les mêmes conquêtes, d*accord pour atteindre le même but, c'est-à-dire l'avènement de la démocratie, son installation définitive, complète, pacifique, dans le cadre régulier des institutions politiques et sociales de la France; la victoire, enfin, d'une sage et
tu CIlifETIÈRB MONTPARNASSE.
laborieuse démocratie, tenace et patiente, qui se donne pour tâche d'obliger ceux qui, au mépris de leurs précédents et de leur histoire, se sont crus toute la France et ont pensé qu'ils pourraient la gouverner comme une oligarchie, de les obliger à maintenir, dans rintérêt supérieur de la patrie française, Tunion nécessaire entre toutes les fractions du peuple ; delà grande et généreuse démocratie qui a inscrit sur son drapeau politique cette devise qui nous donnera la victoire : Alliance de la bourgeoisie et du prolétariat. {Bravos prolongés,)
Je le répète, nous sommes dans la tradition de nos devanciers. Leurs principes sont les nôtres : seules, les méthodes ont changé pour les protéger et les défendre.
C'est cette politique. Messieurs, que, dans une admirable page, écrite, avec sa prescience de prophète, de ce style inimitable dont il puisait le secret dans Tamour le plus ardent pour les déshérités comme dans Tesprit de justice le plus intègre, — c'est cette politique qui inspirait Quinet, quand il adressait au régime issu de 1830 ce reproche de n'être ni la monarchie, puisqu'il était né sur les barricades, ni une aristocratie, puisqu'il ne représentait qu'une classe arrivée de la veille au pouvoir, et qui lui faisait dire au régime issu de la révolution de Juillet : Soyez avec la nation^ avec le peuple, avec ceux qui veulent une part dans le gouvernement, dans les institutions politiques et sociales, dans tous les fruits d'une civilisation bien équilibrée, bien assise ; soyez avec la France, avec toute la France, sinon vous disparaîtrez comme des hommes d'expédients, et votre règne ne sera qu'une aventure qui disparaîtra dans une tempête.
C'est ce qui est arrivé. (Bravos,)
Ces vues si nettes, si larges, si démocratiques, font comprendre, Messieurs, comment, en 1848, lorsque Quinet fut envoyé à l'Assemblée constituante et, en-
suite, à TAssemblée législative, il y défendit, sans jamais se décourager, la République et la politique républicaine. Toujours on retrouvait en lui le même don de clairvoyance quand il s'agissait des intérêts supérieurs de la France issue de la Révolution.
A quoi pense-t41, ce professeur illustre, ce maître écouté de tant de générations d'étudiants, alors que Tattention de tout le monde est un peu divertie des questions de polémique et des passions des partis? Il pense à renseignement du peuple. Digne continuateur des hommes de la Convention, il dit que la première tAche de ceux qui gouvernent les peuples consiste à les instruire. Quinet monte à la tribune et supplie ses collègues de la majorité de l'entendre. On ne l'écoute pas. Alors il reprend sa plume, il écrit une brochure. Car son arme vraie, c'était le livre, c'était là son instrument de propagande et de conquête.
Dans ce livre, il pousse le vrai cri, celui qui restera le cri de ralliement de la démocratie. Il dit : Pour sauver ce pays des dangers intérieurs et extérieurs qui le menacent, instruisez le peuple conformément à son génie; donnez-lui l'instruction laïque. {Bravos prolongés,)
C'est Quinet, mes chers concitoyens, qui, le premier, a prononcé ce mot; c'est lui qui a créé cette formule et, à coup sûr, nous manquerions à un devoir de stricte reconnaissance en ne regardant pas cette tombe comme le monument le plus sacré et le plus digne des respects de cette grande population de Paris, toujours si éprise de science et de liberté, si avide d'instruction et de lumières. {Marques (Tap^ probation,) N'est-ce pas là, en effet, ce qui vous tient le plus au cœur, vous tous qui m'écoutez? C'est aussi, croyez-le bien, ce qui tient le plus au cœur du reste de la France ; mais c'est aussi ce qu'on n'arrachera qu'avec les plus grandes difficultés : je veux parler de cet enseignement civil, laïque, démocratique, humain, ne relevant que de la raison. {Bravos.)
Voilà comment m*apparait Quinet, Messieurs, et certes il n*en faut pas davantage pour légitimer les sentiments d^amour, de reconnaissanc, d'estime profonde, qu'il avait suscités dans le cœur des générations nouvelles. Gela suffit à expliquer pourquoi, malgré son amour supérieur des spéculations pures, les conseils de Quinet étaient toujours suivis et sollicités, qu'on me permette la comparaison, avec le môme soin que des artisans très habiles, que des mécaniciens de premier ordre, que des praticiens expérimentés mettent à se renseigner auprès d'un calculateur pour connaître la formule qu'il faut faire passer dans la pratique de tous les jours. Quinet était parmi nous comme un grand dépositaire des théories, comme un grand interprète des principes de la Révolution française. Sans fanatisme, sans passion, ce qu'il avait surtout voulu appliquer, c'était moins telle administration ou telle politique que de nouvelles lois morales. La Révolution française était surtout à ses yeux une grande révolution morale. C'est par là que Quinet laissera un enseignement toujours fécond, toujours utile, car nous aurons encore, dans notre lutte pour le progrès et la justice, bien des traverses et bien des tâtonnements.
En effet, mes chers concitoyens, ce n'est pas pour jouir à la façon des despotes que la démocratie est devenue souveraine dans ce pays. En devenant maîtresse, elle se trouve en face de grands devoirs. Ayant le pouvoir, elle a les difficultés. Il faut gouverner quand on est la majorité; il faut être digne de garder le pouvoir quand on l'a pris. C'est pourquoi il faut s'astreindre au travail, à la discipline, à la patience, à l'esprit do combinaison, d'arrangement; il faut savoir allier la prudence à la force. C'est là la tâche qui s'impose à tous ceux qui veulent gouverner les hommes, les hommes étant faits de passions et d'intérùts, et les gouvernements étant, dans les principes de la lié-
volulion française, les premiers serviteurs du peuple.
Mes chers concitoyens, Edgar Quinet représentait parmi nous cette haute raison, faite de doctrine et d'expérience. Il savait les lois de la politique et enseignait comment on doitles appliquer dans notre temps. Aussi bien lui, Quinet, la victime des œuvres de la force, lui, l'otage du 2 décembre, il ne se réclamait que de la raison, que de la discussion, ce qui est la marque supérieure d'un esprit bien trempé.
Tels sont les enseignements qu'il nous laisse, et nous ne saurions trop nous en souvenir dans la situation où nous sommes, après une conquête difficile, après avoir arraché aux ennemis les plus cruels et les plus détestés de Tesprit démocratique Tinstrument à Taide duquel nous pourrons progresser plus avant, à Taide duquel, avec de la concorde, de Tunion, de la sagesse, nous devons procéder à l'affranchissement de tous, procurer enfin à notre pays, qui l'attend depuis si longtemps, ce régime de paix et de liberté, de justice et de progrès, que la Révolution française a voulu fonder dans notre nation pour l'exemple du reste du monde.
Sachons donc répudier les conseils de la force, les conseils de Texaltation, en même que nous saurons éviter les périls du découragement et de la lassitude. Nous sommes dans la bonne voie, dans le droit chemin. Allons donc en avant, et sachons répéter avec Quinet, du même cœur, avec la même foi, ce cri dont on pourrait faire sa devise : « Par la République, pour la patrie I » (Bravos prolongés. — Cris : Vive la Bépublique/ vive Gambetta! )
A la sortie du cimetière, la foule fait une ovation enthousiaste à Viclor Hugo et à M. Gambetta qui prononce les paroles suivantes :
Ghers concitoyens, Je ne puis vous quitter sans vous dire un mot de
félicitations et de reconnaissance. Je vous remercie de Tempressement que vous avez mis à venir honorer un des hommes les plus illustres et plus méritants de notre parti. Je vous félicite de votre recueillement, de votre piété dans l'accomplissement de ce devoir civique qui honore la démocratie républicaine.
Et maintenant quittons-nous en donnant à toute la cité parisienne un nouvel exemple de la modération qui appartient à la force. Nous nous séparons confiants les uns dans les autres, assurés de nous retrouver tous unis dans la défense des mêmes idées, des mêmes intérêts, de la même cause. Le temps des embûches n*est pas fini, bien que nous soyons déjà entrés dans une période meilleure. Rappelons-nous que le gouvernement porte notre titre, et que nous devons rester, pour la France comme pour TEurope, les meilleurs défenseurs de la légalité républicaine. {Immense acclamation de : Vi%>e la République!)
La foule, évaluée à cent mille personnes, s'écoule dans le plus grand ordre.
SUR
LES LOIS CONSTITUTIONNELLES Prononcé le ^3 avril i875
(XX* ARRONDISSEMBKT/
La République française du 26 avril publiait les lignes suivantes :
« Pour répondre à Tappel d*un grand nombre d'électeurs de Ménilmontant, Belleville et Charonne, désireux de s*en» tretenir avec lui des affaires publiques et de la situation politique, M. Gambetta s*est rendu, le 23 avril 4875, dans une réunion privée organisée par les soins de M. Blanchet, 27, rue de Ménilmontant. Deux mille citoyens environ étaient présents. Plusieurs représentants à l'Assemblée nationale, notamment des représentants de la Seine, et un grand nombre de conseillers municipaux, accompagnaient M. Gambetta. A son entrée dans la salle de ia réunion, des cris de: « Vive Gambetta! Vive la République! » se sont fait entendre.
« A huit heures et quart, M. Blanchet a ouvert la séance en adressant à ses invités l'allocution suivante :
« Citoyens, j'ai le regret de vous annoncer que M. Herold, l'un de nos conseillers municipaux, est dans un état de santé qui ne lui a pas permis de se joindre à nous et qu'il se fait excuser de ne pouvoir assister à notre réunion.
« Citoyens, la République, gouvernement de fait, la République, gouvernement de droit, parce qu'elle est la
forme nécessaire de la souveraineté du peuple, est devenue le gouvernement légal. Certes, il serait facile, très facile même, de montrer ce qu'il y a de rudimentaire et d'incomplet dans ce premier statut constitutionnel, mais nous préférons, nous, citoyens du 20« arrondissement de Paris, considérer Tacte du 25 février comme un point de départ, comme un premier pas vers la réalisation progressive et pacifique des idées de justice politique et sociale qui constituent ridéal du parti républicain.
« A cfe titre, nous ne lui marchanderons pas notre adhésion, et toutes nos sympathies sont acquises à toutes les fractions de l'ancienne gauche, au parti constitutionnel; nous prions le citoyen Gambelta d'être notre interprète auprès de ses collègues de la nouvelle majorité, sans distinction de nuances, et nous lui exprimons, à lui-même, notre gratitude pour la part qui lui revient dans ce grand acte du 25 février, pour le rôle qu'il a joué dans la transformation de nos institutions, transformation d'autant plus décisive qu'elle a été plus pacifique.
« Cette adhésion nous est d'autant plus douce à donner, que la démocratie républicaine de Bclleville n'oublie pas que le citoyen Gambetta est né à la vie politique au milieu d'elle, et ce n'est pas sans un sentiment de légitime orgueil qu'elle a conscience d'avoir pressenti dans l'orateur éloquent, dans le tribun inspiré, l'homme d'État de la République. {Très bien! très bien! — Applaudissements.) »
M. Gambetta se lève au milieu des applaudissements et prononce le discours qui suit :
Mes chers concitoyens.
Dans toutes les difficultés de la vie politique, depuis le jour où vous m'en avez ouvert les portes, je n'ai jamais oublié, je n'ai jamais cessé d'avoir toujours présente à Tesprit la dette que j'avais contractée envers vous, qui avez été mes premiers électeurs. La bonne comme la mauvaise fortune seront également impuissantes à rompre les liens qui nous unissent. Cette union, Messieurs, nous ne l'avons pas, si vous vous le
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rappelez, contractée à la légère, et, puisqu'on a ramené la pensée de Tauditoire sur ce souvenir qui m'est si cher, sur ces commencements de notre vie politique commune, je tiens à rappeler d'un mot ce qui nous a liés ensemble, lorsque vous voulûtes bien jeter les yeux sur l'homme qui est aujourd'hui devant vous. Nous avons commencé par arrêter d'avance, après les avoir débattues librement, les conditions, les stipulations du contrat qui devait nous associer. C'est un exemple que nous tenions à donner à toute la démocratie française; c'est un exemple qui n'a pas été perdu, mais qui, non plus, ne s'est pas suffisamment généralisé. Mais l'idée était juste et bonne; elle a pris naissance ici ; elle a grandi ; elle se développera dans l'avenir. [Oui! oui! — Bravos,)
Aussi, Messieurs, malgré les absences, les éluignements que nous imposent les accidents, les péripéties, de la politique, c'est toujours ici que j'aime à revenir, c'est au milieu de vous que je trouve les meilleurs encouragements, l'appui le plus solide dans les difficultés, les véritables consolations dans les amertumes de la vie publique. Voulez-vous savoir la cause de ma présence, ce soir, parmi vous? Citoyens, je viens demander à ceux qui furent mes premiers commettants : Est-ce que le contrat tient toujours ? {Oui! oui! — Bravos et applaudissements prolongé^,)
Messieurs, vos applaudissements me touchent et m'émeuvent, et maintenant, je puis ajouter : Je ne viens pas seulement ici pour chercher des inspirations, de la force et de l'autorité, j'y viens aussi, je le dis avec le seul orgueil qui soit compatible avec la dignité du républicain, j'y viens chercher ma récompense. {Bravos,)
Mes chers concitoyens, on peut dire, on peut écrire, on peut murmurer, contre les hommes du parti républicain, les accusations les plus absurdes et les plus niaises, dont la contradiction seule fait éclater la va-
nité ; on peut nous représenter comme des agents de désordre et de dissolution sociale; on peut aussi, dans uu style plus ou moins élégant et poli, dire que nous abandonnons nos origines, que la modération, que la sagesse et que Tesprit de calcul que nous avons introduits dans notre méthode politique sont mal jugés et mal compris ; on peut nous présenter encore comme je ne sais quels aventuriers politiques prêts à se séparer de ceux qui sont leurs véritables auteurs. On peut dire tantôt que nous sommes des pétroleurs, (Rires) tantôt des hypocrites, tantôt des Italiens élevés à Técole de Machiavel^ tantôt des césariens, tantôt des orléanistes. [Nouveaux rires.) Je crois, Messieurs, qu'ij n'y a qu'un moyen pour un homme public de répondre à ces accusations, — et j'en use, — c'est de revenir constamment devant ses commettants, devant ses juges naturels, leur expliquer la politique, toute la politique, sans réserves, sans restrictions, afin de reconnaître à l'accueil qui est fait à cet exposé, si oui ou non ses électeurs jugent qu'il est resté fidèle aux premiers engagements, si oui ou non il a, dans ses discours et dans ses actes, traduit la pensée, exprimé la volonté de ses commettants. {Marques d'adhésion. — Très bien! — Bravos.)
Lors de notre dernière réunion, il y a deux ans, presque à pareil jour, j'ai prononcé un mot qu'on m'a beaucoup reproché, qu'on me reproche encore, soit que je parle, soit que je garde le silence. [Rires.) Oui, Messieurs, savez-vous ce qu'on incrimine en moi, souvent avec amertume, c'est d'être, comme on me dit, de Belleville, c'est de tenir à Belleville, c'est de protester contre les calomnies dont Belleville est l'objet. [Hilarité.) Quant à ce mot qu'on me reproche d'avoir prononcé, dont on a dit que je veux faire un drapeau de désordre, quel est-il donc? On me reproche de n'avoir pas voulu « couper ma queue ». [Nou^ velle hilanté.)
Messieurs, ce mol bizarre et méprisant de « queue » traduit assez bien, dans la pensée de nos adversaires, révolution qu'ils voudraient nous voir faire et qui consisterait à tourner le dos à ceux qui nous ont fait entrer dans la vie politique. Eh bien, non, je n'ai pas coupé ma queue et je ne suis pas prêt à le faire. En veut-on la preuve? la voici : je suis ici, mes chers concitoyens, au milieu de vous, tel que vous m'avez toujours connu. {Très bien! très bien/ — Applaudissements prolonges.)
Mais venons à nos affaires, et abordons le sujet de cet entretien. Depuis notre dernière entrevue, que s'est-il passé? Après avoir rappelé brièvement les événements accomplis depuis deux ans, nous arriverons à la situation présente; nous la jugerons; et, nous étant rendu compte de ce qu'elle contient encore de périls et d'alarmes, nous rechercherons ensemble quels remèdes, quelles résolutions, quels procédés il y faut appliquer pour atteindre enfin ce but sans lequel il n'y a ni avenir pour la patrie, ni paix sociale, ni politique intérieure ou extérieure, ni gouvernement pour la France. Ce but, mes chers concitoyens, vous le connaissez : c'est la République définitivement fondée et mise au-dessus de toutes les contestations des partis, de toutes les attaques des factions. {Bravos et applaudissements, )
Jetons donc un coup d'œilsur ce passé de deux ans, à la fois si près de nous et si bien mort.
Nous avons eu, depuis notre dernière entrevue, une tentative audacieuse, efi'rontée, de restauration de la monarchie qui s'appelle légitime. Devant la répulsion manifestée par l'opinion publique, devant le frémissement d'inquiétude et d'horreur qui a remué la France jusque dans ses couches les plus profondes, la restauration monarchique, soit défaillance, soit peur, soit impuissance, a misérablement avorté. Elle a avorté parce qu'elle était contraire, absolument contraire au génie
national : personne en France ne voulait la restauration de la monarchie, ni le paysan dont elle est reffroi, ni Touvrier qui n*a jamais dissimulé Taversion qu'elle lui inspire, ni Tarmée dont elle supprime le drapeau, symbole de sa gloire et de son honneur; personne n'en voulait. Aussi, Messieurs, comment s'étonner que celui-là même qui est à la tête de TÉtat, que le premier magistrat du pays, ait prononcé la parole significative qui restera comme Tarrôt de mort de la monarchie? 11 a dit que, devant une tentative de restauration, les chassepots partiraient tout seuls ; et la monarchie est rentrée dans Tombre. (Applaudissements,)
Cependant les comploteurs ne se sont pas tenus pour battus. Ils ont essayé d'une autre monarchie, mais il était difficile de la servir sur Theure; non pas que les titulaires manquassent, non pas que les courtisans fissent défaut, non pas qu'il n'y eût des habiles tout prêts à la présenter au pays comme un moyen de délivrance et de renouvellement, mais parce que...
A ce moment, un certain nombre d'auditeurs se trouvant trop pressés interrompent l'orateur, en échangeant entre eux des interpellations à haute voix. Des mesures sont prises pour remplir les parties de la salle encore inoccupées : cent cinquante auditeurs se déplacent, le silence se rétablit, et M. Gambetla reprend son discours en ces termes :
Je vous disais donc. Messieurs, qu'après l'échec définitif de la monarchie légitime, on tenait une autre monarchie en réserve ; que l'on n'avait pas poussé les choses jusqu'à la tentative ouverte, mais que l'on avait au contraire masqué soigneusement la tentative projetée, et, quoique les événements passent très vite, vous n'avez pas encore oublié le nom de cette combinaison aussi bizarre qu'inexplicable et fragile, destinée à servir de paravent aux projets que l'on méditait, et qui s'est appelé le Septennat.
Le Septennat est allé rejoindre dans le néant, d*où on n'aurait pas dû le tirer, les rêves des partisans de la royauté traditionnelle. {Rires,) Ce gouvernement hybride et innommé a cependant duré assez longtemps pour paralyser la confiance et pour arrêter Tactivité nationale ; il a duré assez pour ramener au grand jour de la vie publique, dans les fonctions, dans la politique active, dans Tadministration du pays, dans la presse, pour grouper et réunir, dans des associations factieuses qui ne se cachaient plus pour ourdir leurs manœuvres et qui, se croyant assurées deTimpunité, les étalaient en pleine lumière, il a duré assez, dis-je, pour ramener les hommes et le parti qui constituent le plus honteux comme le plus sinistre péril qui puisse menacer la France. ( Vive adhésion.)
Oui, Messieurs, des hommes d'État légers, imprévoyants dans leurs rancunes, éperdus et ne voyant qu'un moyen d'échapper à cette prise, chaque jour plus serrée, du pays qui les acculait à la République, ne craignirent pas de tirer de sa honte et de son ignominie ce qui reste de la faction de Décembre, de la ramener sous les yeux de la France surprise de tant d'audace et de sottise. (Bravos.) Messieurs, ce n'était pas là, — quoique peut-être certains personnages habiles en aient eu l'arrière-pensée, — ce n'était pas là seulement une combinaison pour faire horreur à la France et pour l'entraîner vers leur monarchie constitutionnelle préparée et déguisée sous leur septennat byzantin ; c'était surtout un moyen de faire échec au parti républicain, qui chaque jour grandissait dans le pays. Mais, Messieurs, ces habiles gens n'étaient pas détaille à faire campagne avec leurs nouveaux collaborateurs, pas plus qu'à résister à de tels complices et à les dominer; et l'on vit promptement que, dans cette association de partis qui se détestent, il y en avait un qui devenait tous les jours plus menaçant parce qu'il avait le moins de scrupules et le plus de