AU BANQUET COMMÉMORATIF DE LA NAISSANCE
DU GÉNÉRAL HOCHE
Nous avons raconté (p. 13) que M. Beulé avait interdit, en i873, la célébration de l'anniversaire de Hoche dans un banquet public, et que M. de Fourtou avait renouvelé, en i874 l'interdiction prononcée par le ministre du 25 mai (p. 2i6). M. Buffet renouvela, en 1875, l'interdiction précédemment prononcée par M. de Fourtou et par M. Beulé. Les commissaires de la fête furent contraints de se réunir une troisième fois dans un banquet privé. Le banquet du 24 juin 1875 fut célébré chez M. Lefèvre, conseiller municipal de Versailles.
Après plusieurs toasts portés par M. Lefèvre à la République, par M. Feray, député de Seine-et-Oise, au président de la République, et par M. Henri Martin à la mémoire de Hoche, M. Rameau, président du banquet, se lève et dit : « M. Gambetta a la parole. »
M. Gambetta. — Messieurs, notre ami M. Rameau a pris un pouvoir tout à fait despotique...
M. Rameau. — Oui, mais ces pouvoirs m'ont été confirmés par toute rassemblée. [Rires et applaudis^ sements.)
M. Gambetta. — C'est un des rares moments où je comprends la nécessité de la clause de révision. (A^omveaux rires d'approbation.)
Enfin, vous le voulez, je vais m'exécuter.
Mes chers concitoyens, entre républicains, on ne saurait se réunir et, surtout, se séparer sans avoir échangé un mot cordial et sincère sur la situation, un mot d'espérance en l'avenir. Vous désirez que je prenne la parole : c'est du pays et de ses préoccupations, de ses intérêts et de ses vœux que je vais vous entretenir, en peu de mots seulement, vu l'heure avancée.
Je prendrai texte de ce que nous disait tout à l'heure l'honorable et vénéré M. Peray. 11 nous a expliqué, dans le langage ferme et précis que donnent l'expérience et Tautorité, (Très bieni très bien/) combien la situation avait changé depuis un an. Il a repris, comme il en avait le droit, un mot qu'il employait à pareil jour dans cette fête annuelle. Vous vous souvenez, comme moi, des paroles qu'il prononçait alors : Ce que nous voulons, disait-il, c'est que le fait devienne le droit. {Bravos,) Messieurs, vous pouvez mesurer l'espace que nous avons parcouru, constater le progrès que nous avons accompli, aux paroles que vous venez d'entendre ce soir. M. Feray, reprenant sa formule de l'an passé, a pu dire et a dit : le fait est devenu le droit. {Très bien/ très bien! — Applaudissements,)
Mes chers concitoyens, puisqu'on a bien voulu rappeler les efforts communs, les sacrifices consentis de part et d'autre, puisque l'honorable M. Feray, — permettez-moi, après le témoignage si précieux pour moi de son discours, permettez-moi, malgré la distance des âges, de dire, puisque mon ami M. Feray {Très bien! très bien!) — a bien voulu faire le compte et tenir état de toutes les énergies qui se sont associées pour atteindre le but que nous nous étions proposé, je parlerai, moi aussi, du grand événement de cette année, de la création du régime républicain dans notre pays, après tant d'années de luttes, d'efforts, de déceptions et de souffrances. Messieurs, dans toute la sincérité de mon âme, je crois la République fondée. Sans
doute, elle peut avoir des embarras, mais elle n'a plus de périls devant elle ; elle peut avoir à côté d'elle des alliés douteux, mais ils n'oseraient passe poser comme ses adversaires déclarés. [Bravos répétés,)
La République, Messieurs^ a la France pour elle; elle a aussi pour elle, pour la soutenir et la défendre, Talliance, non pas seulement d'hommes qui siègent dans une même Assemblée, mais l'alliance de tous ceux qui, dans le pays, connaissent et représentent avant tout les aspirations de la France, les hommes de travail et d'étude, les grandes forces nationales, l'industrie, le commerce, l'agriculture, les professions libérales, la science et les arts. Avec tout cela, Messieurs, la République est sûre de triompher de tous les obstacles,d'autant plus que cette association puissante d'hommes n'est animée que par une seule pensée : la liberté de la nation et son honneur. {Bravos.)
Mes chers concitoyens, on vient de vous le dire, pour arriver à former cette grande et nécessaire ligue du salut national par la République, nous avons mis de côté nos préjugés, nos passions, nos divisions, nos rancunes. Il y en a, Messieurs, qui ont fait plus ; il y en a qui ont abjuré ces erreurs dont il est si difficile de se défendre, que chacun pouvait avoir puisées dans ses origines, dans sa famille, dans ses relations de tout ordre, dans son éducation et dans ses intérêts. Faisant de toutes ces choses un sacrifice définitif sous les yeux mêmes du pays, nous avons dit : Nous voulons le gouvernement de tous par tous. Ce gouvernement n'a qu'un nom, il sera la force et l'honneur de la patrie : c'est la République. [Très bien! 1res bien! — Applaudissements prolongés,)
Oh I Messieurs, qui pourrait se montrer surpris, s'alarmer de ce qu'il n'ait pas été possible de former cette alliance, d'obtenir cet accord, de conclure et de sanctionner un tel pacte en face de la France et de l'Europe, sans susciter des récriminations, des objections, des
réserves, sans laisser subsister au fond de bien des esprits et de bien des cœurs des réticences? et, qui sait? des espérances, même coupables? Mais qu'est-ce à dire? Et que pèsent des objections particulières et des rivalités de personnes dans la balance des grands intérêts qu*il y avait à sauvegarder, et en face du but qu'on voulait atteindre? On a dit de la France que c'était un pays de logique, ce qui n'est pas la même chose qu'un pays de métaphysique. La France veut un gouvernement digne d'elle, un gouvernement qui la représente, qui la relève au dedans et la fasse respecter au dehors. Elle dédaigne d'entrer dans les querelles métaphysiques des partis. Elle se dit : Ce gouvernement me convient-il? est-il conforme à ce que je veux? me donnera-t-il la liberté? aura-t-il pour fondement inattaquable ces principes de démocratie qui sont la substance même de notre nationalité : l'égalité civile, la liberté de penser et d'agir, la justice pour tous, l'instruction et la lumière versée à flots partout? [Applaudissements prolongés,) Voilà, Messieurs, ce que la France demande, un gouvernement d'ordre, de justice, de liberté, un gouvernement stable et progressif. Eh bien, en dehors de la République, y at-il un gouvernement quelconque qui puisse ofTrir à la France les garanties qu'elle réclame? Messieurs, il suffit de réfléchir un instant. Aussitôt qu'il sera fondé, ce gouvernement chimérique, s'il repose sur la tête d'un homme, s'il est établi dans l'intérêt d'une maison, d'une famille, d'une caste ou d'une classe, voyezvous se coaliser tout de suite contre lui tous les autres prétendants, se dresser contre lui toutes les oppositions? {Mouvement prolongé,) Messieurs, dans ce pays, avec les éléments qui le composent, il n'y a qu'un gouvernement qui puisse réunir, assembler, fusionner tous les intérêts, tous les droits, pour n'en former qu'un faisceau commun : ce gouvernement, c'est la République. C'est pourquoi la République était le gou-
vernetnent nécessaire, et c'est pourquoi aussi ceux qui s'en étaient écartés trop longtemps, qui s'en étaient tenus éloignés, parce que le parti républicain, qu'ils ont trop longtemps combattu sans le bien connaître, ne leur paraissait pas capable d'offrir assez de garanties de sagesse, de patience, de modération et de maturité, assez de cet esprit si nécessaire en politique qui laisse les questions se poser, se développer, s'examiner, se résoudre une à une; voilà pourquoi ces hommes s'étaient tenus à l'écart. Mais quand ces hommes ont vu que ce parti républicain tant poursuivi, tant calomnié, méritait l'estime et le respect, au lieu de la défiance et de la persécution ; quand ils ont vu, non pas seulement à Versailles et dans les grands centres, mais partout, que ce noble et généreux parti, librement, spontanément, n'obéissant pas à un mot d'ordre parce qu'il est, avant tout, le parti du libre examen, mais obéissant à la nécessité qui s'imposait à lui, à mesure qu'il devenait plus éclairé, plus nombreux et plus fort, à la nécessité de sortir de l'ancienne voie qui n'avait jamais été semée que de périls, de chutes et de défaillances; quand ils ont vu ce grand parti républicain, non pas après une consultation en règle ou par l'effet de quelque consigne, je le répète, mais par clairvoyance de ses intérêts, quand ils Tout vu changer de tactique, modifier sa méthode politique, ils se sont dit : Il faut tout attendre de la modération, de la raison et de la patience de ce parti; on peut tout se promettre de son intelligence et de son patriotisme. [Très bien! très bien! — Vifs applaudissements,)
Aussi, Messieurs, vous avez assisté, sur toute la surface du pays, à cette grande et salutaire manifestation de concorde et de sagesse pratique qui excite en Europe une si universelle et si légitime admiration. Soit dans la presse républicaine, soit dans les élections générales ou départementales, soit dans les
réunions des corps élcclifs, soit dans les comités électoraux, partout vous avez toujours reconnu la même unité de pensée ^ les mômes tendances, les mêmes vœux. Et savez-vous. Messieurs, quel a été le premier, le plus grand avantage peut-être par ses résultats de cette méthode nouvelle? [Mouvement.) Messieurs, c'est cette conduite qui a empêché d'évoquer, comme on ne l'avait fait que trop souvent dans nos crises antérieures, le spectre de la peur, cette peur honteuse, humiliante, à l'aide de laquelle on a toujours fait retomber cette pauvre France sous le joug du despotisme. Aujourd'hui vous entendez les tenants de l'empire, c'est-à-dire les exploiteurs et les bénéficiaires de la sinistre et basse comédie de la \iQnv,,. (Très bien I — ApplandissemetUs prolonges),,, répéter avec un indigne sentiment de surprise et de désespoir : Quelle singulière France! depuis qu'elle est en République, on ne la reconnaît plus : elle n'a plus peuri [Hilarité prolongée. — Vifs applaudissements.)
Eh bien, oui, la France n a plus peur, parce qu'elle a pris confiance en elle-même; elle n'a plus peur, parce qu'elle ne redoute plus ni les réactions ni les chimères. Elle ne veut se confier qu'à elle-même, à son propre bon sens, à sa propre raison; les plus brillantes théories ne valent pas à ses yeux la réalité : elle préfère aux plus éloquentes déclarations des réformes palpables, tangibles. C'est ainsi qu'elle a considéré, avec autant de justesse que d'ironie, comme une sorte de triomphe , de voir cette Assemblée de Versailles, élue vous savez dans quelles conditions et composée vous savez comment, nommée enfin dans un jour de malheur, comme le disait un de ces hommes qui la connaissaient le mieux, [Rires] de la voir, en dépit de toutes les résistances, proclamer elle-même la République. [Rires et bravos,) Messieurs, c'est parce que la République, qui était bien le gouvernement nécessaire, a été reconnue dans de telles circonstan-
ces, c'est parce qu'elle a eu de semblables parrains qu'à mon sens elle a toutes les conditions de durée ; elle représente non seulement les principes que nous aimons et qui ont de tout temps fait sa légitimité comme ils font notre force, à nous ses défenseurs, mais elle représente encore la défaite avouée , confessée, de tous ses adversaires, leur défaite irrémédiable et définitive. {Très bien! — Cest cela! — Applaudissements.)
Messieurs, il me paraît que , dans les conjonctures que nous avons traversées, la conduite des hommes qui représentent la démocratie républicaine était toute tracée. Il fallait faciliter le plus tôt possible l'émancipation du pays, lui rendre le plus promptement possible la direction générale, lui demander le verdict suprême, enfin lui restituer la parole dans le délai le plus court. Et que pourrait-il y avoir de mieux que d'ôtre en mesure de se présenter à la France, après quatre longues et mortelles années d'inquiétude et de malaise politique et économique, et de lui dire : Nous républicains, élus en minorité, mais forts de l'appui de la nation qui voulait la République et qui le disait à chaque élection partielle , nous avons réussi à transformer le fait en droit , nous lui avons donné la consécration de la légalité, nous avons élevé, avant de nous séparer, une institution inviolable qui s'impose au respect de tous, aussi bien à ceux qui administrent la France qu'à ceux qui la gouvernent, aussi bien à ceux qui sont administrés qu'à ceux qui sont gouvernés. Et maintenant, vous, nos concitoyens et nos juges, prononcez. {Mouvement prolongé.) Mais, Messieurs , je vais plus loin et je dis que ce n*est pas là tout. Élever cette institution , cela ne pouvait suffire, car la politique ne se compose pas seulement de ce qu'on fait, mais surtout aussi de ce qu'on empêche de faire. (Oui! — Très bien! — Bravos,)
Ëh bien, si vous voulez résumer et compter sur vos
doigts combien d*ennemis de la République ont été vaincus tour à tour, combien de honteuses éventualités ont été rejetées dans Tombre et dans Timpuissance, depuis les intrigues les plus monstrueuses jusqu'à toutes ces combinaisons arbitraires et baroques de septennat pur et simple, de septennat personnel, unipersonnel, impersonnel, (Rires) depuis la restauration de la monarchie de Tancien régime jusqu'aux complots de la faction détestée de Décembre , vous reconnaîtrez que vous avez échappé à bien des dangers, et vous sentirez tous les avantages qu'il y a d'avoir maintenant le droit pour le gouvernement de votre choix. {C'est vrai! — Très bien! très bien!) Car vous, républicains , vous êtes le droit, et, comme Ta dit tout à l'heure avec une si noble énergie M. Feray, les autres ne sont que des factieux. Vous êtes le seul droit debout dans le pays. Vous avez le droit d'exiger obéissance et respect de tous, de ceux qui sont en haut et de ceux qui sont en bas. {Bravos,) Messieurs, après ce grand succès si décisif, croyez-vous que, malgré les résistances qu'on vous opposera à l'aide de petites manœuvres, de petites stratégies parlementaires, — que nous avons appris à connaître à force de les avoir étudiées, et que nous pourrons petitètre déjouer à force de patience et d'assiduité, [Marques d'approbation et rires) — croyez-vous que, malgré ces obstacles, on n'en arrivera pas enfin à la dissolution, car c'est là la grosse affaire? (Oui! oui! — C'est cela!) On peut l'ajourner de quelques semaines, mais la question est dès à présent ouverte, posée, résolue, si je puis ainsi dire. La France sait bien que la dissolution est notre but, parce qu'elle est le fond de sa volonté. Dans un moment d'erreur, la France s'était donné, non pas un gouvernement, mais des mandataires qui, ne comprenant pas nettement ce qui est au fond de son âme depuis cent ans , se refusaient à l'exprimer. Messieurs, je parle de ces
grands principes politiques et sociaux, de ces conquêtes si chères et si glorieuses pour lesquelles Hoche a si vaillamment combattu , pour lesquelles notre armée tirerait encore Tépée , car , dans cette France qui est restée démocratique, il n'y a pas de séparation entre les citoyens et les soldats, et tous les Français, fils de la Révolution , sauraient faire leur devoir si Ton portait la main sur les droits que nous tenons de 89. {Salve d'applaudissements,) On Ta bien vu quand il a été question , pendant un moment, de revenir en arrière. {Mouvement prolongé.) Nous assistons, Messieurs, hâtons-nous de le dire, aux dernières tentatives, aux derniers efforts de la réaction contre le génie même de notre pays. Cet esprit de réaction, dangereux et coupable, vient de se manifester sous la forme d*une loi qui, en elle-même, ne contient peut-être pas tous les périls que certains y voient; d'une loi qui, peutêtre, pourra tourner, comme beaucoup d'autres, contre les intentions de ceux qui l'ont inventée, mais qui ne laisse pas de causer au pays de sérieuses inquiétudes. La prétendue liberté de l'enseignement supérieur, la création des Universités cléricales, des Facultés de médecine cléricales, {Rires prolongés) ce n'est pas ce qui inquiète la France ! Non, ce qui alarme la France et ce qui fait réfléchir l'Europe, ce sont les symptômes dangereux que révèle cette loi aux regards de l'observateur politique. On s'étonne qu'il y ait en France des hommes espérant le succès pour de pareilles entreprises; qu'il y ait encore dans ce pays, et contre toutes ses traditions, je ne dirai pas des classes — c'est un mot dont je n'aime pas à me semr, — mais des couches, des régions sociales dans lesquelles l'esprit d'obscurantisme et de réaction ait pu faire assez de ravages pour les rendre indifférentes à de semblables tentatives contre l'esprit laïque, contre le Gode civil, contre l'ensemble de notre politique nationale , telle qu'elle est établie depuis quatre siè-
des ! Voilà ce qui est alarmant. {Oui! oui! — C'est cela!
— Mouvement prolongé.) Ces tentatives seront impuissantes, vous n'en doutez pas plus que moi, mais elles sont d'autant plus dangereuses qu'elles sont Torigine de toutes les excitations, de toutes les passions, de tous les fanatismes qui osent déclarer la guerre à la France de notre temps. Ces entreprises démontrent qu'il y a des hommes qui méditent et qui tentent de remettre en question toutes nos conquêtes de la Révolution française. Il y a là un germe de discorde civile, de dissensions intestines, qu'il ne faut pas laisser se développer. (Marques unanimes d'approbation,
— Bravos,)
Messieurs, ma conviction est que la France partage à cet égard nos sentiments. Elle sent bien qu'elle n'est pas menacée dans son existence, mais elle tremble d'être encore agitée, troublée, et c'est pour cette raison que ceux-là servent vraiment la cause nationale, qui disent: Finissons-en, mettons un terme à une législature qui est vraiment épuisée, séparons-nous, allons-nous-en; nous n'avons plus rien à faire ici, la France réclame le dépôt de sa souveraineté : il faut le lui rendre ; il y a longtemps qu'il devrait lui être rendu. Messieurs, le moyen le plus efficace à employer pour arriver à la séparation de l'Assemblée, c'était de mettre un terme à ses prétentions constituantes, surtout lorsque ces prétentions ne pouvaient se résoudre, en dernière analyse, que par l'affirmation de la République. Car n'est-il pas vrai que la restauration de la monarchie était impossible? N'est-il pas vrai encore que le retour de l'empire, avec et par cette Assemblée, était plus impossible encore? Que reslait-il donc? La République. C'est elle qui a triomphé. [Bravos,) C'est pourquoi, Messieurs, la France a applaudi à cette politique de bon sens, démesure, de; sagesse. Elle sait d'ailleurs ce qu'elle compte faire. (Mouvement,) Je n'ajoute qu'un seul mot sur ce point. Vous pourrez enten-
dre dire et répéter que Tœuvre républicaine qui est sortie du vote de la majorité du 25 février est mêlée, confuse, obscure, pleine d'embûches, de pièges, de chausse-trapes où la République peut se prendre et trébucher. Vous entendrez dire aussi que cette Constitution naissante est trop marquée au coin de certains principes de monarchie constitutionnelle, de certaines pratiques du régime parlementaire qui en font une sorte de compromis entre les théories et les désirs des anciens parlementaires et les légitimes exigences du parti républicain. Messieurs, nous ne devons rien cacher. Toutes ces critiques sont vraies, et bien d'autres encore. Maisayezconûancedans Tesprit démocratique de laFrance; reposez-vous sur cette immensemasse de onze millions d'électeurs à qui sont chères avant tout, et par-dessus tout, les notions de progrès, de justice distributive, et qui, heureusement pour le bien général de la nation, ne perdra jamais de vue les graves problèmes de l'émancipation morale et matérielle, politique et sociale du plus grand nombre. Le grand nombre, Messieurs, ce n'est pas seulement, comme on le disait il y a cinquante ans, la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, c'est aujourd'hui le suffrage universel, le vrai souverain de la France, dont nous relevons tous, le suffrage universel à qui nous devons, si nous voulons fonder un régime politique à l'abri de toutes révolutions ultérieures, non seulement la liberté politique, mais la justice sociale, non-seulement un bon et honnête gouvernement républicain, mais l'instruction, les lumières, afin que son intervention, son action, dans les affaires de TÉtat soit de jour en jour plus éclairée, plus directe, plus complète. {Applaudissements prolongés,)
Messieurs, croyez bien, — quant à moi, je n'en fais pas doute, — soyez convaincus que cette institution républicaine sera étudiée, examinée, retournée, scrutée par le suffrage universel, qui saura ensuite choisir
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les mandataires qui lui sembleront les plus propres à la développer dans son sens véritablement rationnel et national. Messieurs, ce pacte ne demeurera pas un vain mot, une collection de formules vides, car, je le redis, la France est un pays de logique et de bon sens. Elle veut la République ; elle ne veut pas de la monarchie. La République que veut la France ne sera pas une contrefaçon de la monarchie ; elle ne sera pas une monarchie déguisée. Elle sera la République, la vraie. Voulez-vous toute ma pensée? La France saura faire une République de justice et de progrès. {Ouif — Très bien/ très bien!)
Oui, Messieurs, une République de justiceet de progrès, une République digne de la démocratie française et des destinées qui Tattendent. C'est mon vœu; c'est mon espérance, c'est pour moi une certitude ; je parle ainsi parce que je suis en présence des hommes qui ont le plus fait pour acclimater la République dans notre pays et qui lui ont donné le sceau de leur honorabilité, de leur crédit, de leur expérience dans tous les champs de l'activité humaine, l'autorité de leur caractère, de leurs profondes études et de leur haute valeur intellectuelle. {Bravos et applaudissements, — L'orateur se toutme vers ses collègues de r Assemblée qui l'entourent,,, )l\ y a un absent ici, mais il n'est jamais absent quand vous êtes là, M. Barthélémy Saint-Hilaire. [Très bien/ très bien! — Salve cT applaudissements,) J'aime à parler ainsi devant cette réunion d'hommes qui ont tantcontribué à fonder la République par leur union, leur résolution, devant les représentants de notre bourgeoisie éclairée, héritière du tiers État intelligent, vaillant, amoureux des choses de l'esprit, {Bravos) devant ceux qui ont su fouler enfin sous leurs pieds toutes ces insinuations perfides et ignorantes lancées contre la démocratie. Oui, Messieurs, je veux le dire encore à la face du pays, ce sont ces esprits élevés, ces cœurs fermes, qui
se sont avancés résolument devant nous et qui nous ont dit : Plus de discordes, plus de malentendus; nous sommes Français, et nous déclarons, avec Tautoritédont nous jouissons dans notre pays, qu'il n*ya plus qu'un gouvernement pour notre patrie, la République, et qu'en dehors d'elle il n'y a plus que la pire des réactions. {Mouvement prolongé,) Messieurs, quand de telles paroles sont prononcées, il est du devoir d'un honnête homme, d'un patriote, de s'arrêter, de réfléchir. C'est parce que précisément ces paroles ont été prononcées devant nous, républicains d^origine et de naissance, d'éducation et de raison, devant nous, républicains de tout temps habitués, comme notre parti tout entier, à subir les injustices et les violences, les outrages et les persécutions, devant nous qui n'avons qu'une pensée et qu'un devoir, la République et le service de la démocratie, que nous avons dû d'autant moins hésiter à suivre le pays, l'opinion républicaine, dans la voie nouvelle oti elle nous pressait d'entrer sous le coup des nécessités les plus évidentes. Vous dirai-je un mot de plus? On prétend qu'il y en a parmi nous qui ont modifié leur langage. A quoi serviraient donc le temps qui s'écoule et la vie qui s'allonge, s'ils n'enseignaient pas l'expérience? Mais ceux dont on parle ont dans les idées une foi inaltérable, ils se sentent immuables et inflexibles dans leur attachement aux principes et aux conséquences légitimes et essentielles de la Révolution française. {Vive approbation.) Le pacte qui est intervenu entre les anciens et les nouveaux serviteurs de la République n'est pas un contrat entre étrangers; c'est plutôt une sorte de reconnaissance mutuelle dont il'faut d'autant plus se féliciter qu'elle était plus nécessaire. Frères séparés, aînés et cadets, les membres du grand parti républicain ont dit : C'est à nous de terminer la Révolution française; relevons la France par le travail, la liberté et la paix, sans oublier