‹ Discours et plaidoyers politiques de M. GambettaChapitre 44 sur 55 · IV · texte numérisé non relu

IV

du même coup combien il est urgent, combien il est nécessaire de consen^er le scrutin légal d'où vous êtes sortis. Car enfin qui donc s*est plaint du scrutin de liste d'où vous êtes issus ? Où avez-vous saisi dans le pays ces doléances contre une institution que vous condamnez? Quelle agitation a devancé vos propres calculs contre le scrutin de liste? Où, quand, comment avez-vous entendu et recueilli une plainte du pays contre cette institution ?

Jamais I jamais ! Cette condamnation, elle est née, non pas même sur vos bancs, elle est née dans des conspirations de salon pour garder un pouvoir qui vous échappe. (Applaudissements à gauche,)

Oui, je dis que c'est une chose véritablement inouïe en matière politique de voir porter la main sur une institution aussi éprouvée, et cela sans aucune espèce de motif ni de prétexte.

Quand, sous le gouvernement de Juillet, que M. le garde des sceaux appelait tout à l'heure la révolution de Juillet; quand, sous la révolution de Juillet, on se plaignait de cet état censitaire et oligarchique qui assurait jusqu'à 75 ou 80,000 électeurs à une nation de 40,000,000 d'âmes ! Ah î oui, on se plaignait; il y avait des pétitions, des brochures, il y avait des agitations, il a môme suffi d'une agitation à coups de fourchettes pour avoir raison du régime. [Rires et applaudissemetits à gauche.)

11 se produisit alors un mouvement d'opinion. Ce mouvement était double; non seulement il portait sur la raréfaction scandaleuse de la souveraineté nationale livrée aux mains d'une oligarchie, mais il portait aussi, quoi qu'on en ait dit, sur la corruption, sur les scandales que le scrutin d'arrondissement entretenait et fomentait comme un abcès qui devait éclater et faire appeler la révolution qui amena la chute du gouvernement de Juillet, la révolution du mépris.

On se plaignait du scrutin d'arrondissement. M. le

Il NOVEMBRE 1875. 419

garde des sceaux Ta nié. Eh ! mon Dieu, dans les pétitions des 80,000, dans ces pétitions sur lesquelles s'expliquait M. Léon Faucher en 4839, écrivant à Odilon Barrot; la question était bien posée. En effet, M. Léon Faucher se plaignait, par exemple, des misères électorales révélées par Tenquôte sur les élections par arrondissement , et il réclamait le scrutin de liste.

Ah! je Tavoue, il ne le réclamait pas comme nous le réclamons aujourd'hui ; Theure n'était pas venue. C'était le moment oti , dans une de ses magnifiques improvisations , M. Guizot disait : « Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel. » C'était le moment où il disait : « Mais le peuple ne demande pas de révolution politique ; ce sont là des agitations factices, on n'en tient nul compte. » Et il ajoutait : « Du reste, vous avez la responsabilité ministérielle ! »

C'est ce que disait aussi, en finissant, l'honorable garde des sceaux. (Rires à gauche.)

Ah! oui, on avait la responsabilité ministérielle; mais la responsabilité ministérielle sans élections libres, sans élections légales, sans élections sincères, c'est, comme le disait Paul-Louis Courier, c'est un mensonge à l'usage des gens forts pour faire des dupes. {Vive approbation à gauche.)

Je dis. Messieurs, qu'il n'est que temps de rentrer dans la vérité. La vérité, c'est que, quand on fait des élections sur toute la surface d'un département, qu'on met deux cent mille, cinq cent mille, un million d'électeurs en mouvement, quelle que soit l'habileté d'un préfet, le zèle dévorant des gardes champêtres, tout cela est impuissant à troubler la volonté et la conscience de la majorité des électeurs; ce sont des filets qui se brisent au premier choc. Mais aussi vous ne votez pas à prix d'argent; on ne vous soûle pas comme les électeurs de l'Angleterre! [Exclamations à droite. — Allons donc/)

Votre pudeur se révolte, Messieurs. Eh bien, je fais appel à votre mémoire. Avez-vous oublié les rastels des Pyrénées-Orientales? Avez-vous oublié les promenades du veau de M. Calvet-Rogniat ? {Rires à gauche,) Avez-vous oublié...? Je m'arrête, car mes forces physiques ne me suffiraient pas pour une énumération aussi longue. {Nouveaux rires et applaudissements à gauche.)

Lorsque les électeurs, sur toute la surface d'un département, se mettront en mouvement, ahl ne croyez pas, Messieurs, qu'ils obéissent à un comité. Et d'abord, sur ces comités, il faudrait s'expliquer une bonne fois. Je sais bien que l'honorable ministre de l'intérieur raconte à ses amis et môme à cette tribune qu'il y a une organisation {Rires à gauche) de comités qui enserrent la France , une organisation tellement forte, tellement puissante, que nul ne passera hors nous et nos amis. Et il est arrivé à le persuader à un certain nombre d'âmes simples et désintéressées. {Rires ironiques à gauche,)

Il est vrai qu'il avait bien voulu, comme on dit, un peu fortifier son roman par quelques preuves juridiques, et alors on avait chargé les magistrats de Tordre administratif les plus déliés et les plus compétents de saisir enfin cette organisation, cette ramification fatale qui menaçait d'étoufl*er Tordre, la religion, la propriété, la famille et les ministres, {yoiweaux j^ires et applaudissements à gauche.)

On trouve toujours. Messieurs, des agents pour faire une telle besogne, sous tous les gouvernements. Et alors, après des perquisitions innombrables, des fouilles, des instructions où la justice régulière n'a risqué guère qu'un doigt ou deux, on arriva ù étaler devant le pays les deux plus redoutables tronçons de ce monstre. Une tête (Je Thydre, à Lyon ; une autre tête de Thydre, à Marseille. Seulement, il n'y avait qu'un malheur, c'est que Thydre était soldée, entretenue et

payée par la préfecture ; c'était une hydre en condition. [Eclats de rires et applaudissements à gauche,)

M. LE VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Comment I le comité de la Permanence, vous Taccusez d'être soldé par la police? Il est bon que ce soit constaté !

M. Gambetta. — Je ne vous ferai pas, Messieurs, le narré de ces diverses affaires. La France s'en est égayée pendant vos vacances... (Hilarité à gauche.) Seulement, on arriva à une situation telle qu'il fallut, malgré les résistances les plus héroïques , que M. le ministre de l'intérieur — oh! non pas sans compensation, — se séparât des « impresarii » en mélodrame. {Nouvelle et bruyante hilarité à gauche,)

La pièce a été sifflée, mais les acteurs restent.

M. LE VICE -PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Et ICS prévCUUS

ont été condamnés.

M. Gambetta. — Monsieur le ministre de Tintérieur, vous prendrez un jour pour vous expliquer à nouveau, — ce que vous n'avez pas fait dans la commission de permanence , — et pour qu'on sache surtout si la parole d'honneur de Coco est devenue un argument. [Bravos et applaudissements à gauche,)

Je dis, Messieurs, que l'épouvantail est démodé; je dis que cela n'a pas de prise sérieuse sur vos esprits, et que si certains d'entre vous rendent ce vote dans un sens opposé à la thèse que je soutiens, ils se détermineront par des considérations supérieures, plus politiques et plus fortes.

Je ne méconnais pas , en effet , qu'il y a dans cette Assemblée et au dehors un parti, un seul, qui a ou semble croire qu'il a un intérêt prépondérant dans ce scrutin d'arrondissement, et je pense que c'est là qu'est le véritable nœud de la question.

En effet, de tous les partis qui, dans cette enceinte, ont déclaré leur antipathie pour le scrutin de liste, il n'y en a guère qu'un qui le fait avec passion, avec acharnement : ce n'est pas le parti légitimiste, ce

n*est pas le parti bonapartiste , ce n*est pas le parti républicain, c'est... l'autre. {Rires et exclamations sur divers bancs.)

Cet autre, il est reconnaissable à deux caractères : il est constitutionnel le 27 février , mais non pas le 25... {Hilarité à gauche.) Et, après avoir été constitutionnel le 27 février , il voudrait bien être dynastique sous un régime républicain.

Messieurs , on peut croire cette politique très profonde ; on peut croire que dans l'Assemblée elle fait illusion à quelqu'un et que, dans le pays, elle pourrait avoir quelque avenir, môme avec le scrutin d'arrondissement. Je n'bésite pas à le dire, malgré le voile dont a parlé l'honorable M. Dufaure... {fiif^es sur divers bancs à gauche) — je vois clairement que cette politique est sans avenir.

Je crois môme que ceux qui lui servent de chefs ici, et dont on a cité les opinions au cours de ce débat, sont quelque peu fixés sur cet avenir ; seulement ils disent qu'il faut se réserver pour un en-cas. Us se disent : La Constitution que nous devons au patriotisme des républicains de vieille date et des républicains de raison, cette Constitution est tellement conservatrice que... qui sait? Il nous est déjà arrivé de changer une révolution en nourrice; si nous pouvions aussi changer une Constitution!... (/?/>es bruyants et prolonges à gauche.)

Je crois. Messieurs, que ces calculs qu'on donne comme profonds sont puérils. Il y a longtemps que la garde bourgeoise ne réussit plus à nos princes. Ce n'est donc ni par passion, ni par hostilité que je dis ce que je dis et que je le complète par ce que je vais ajouter.

Je crois que les chefs du parti auquel je fais allusion, après s'ôtre promenés aseez longuement de la monarchie traditionnelle à la monarchie constitutionnelle, du septennat impersonnel au septennat per-

sonnel, pour aboutir à la République forcée, que les chefs de ce parti ont mesuré leurs chances : ils ont endoctriné leurs amis ; ils leur ont dit que le scruti n d'arrondissement était la dernière forteresse du parti conservateur, la dernière ancre de salut d'une société désemparée; ils ont vidé le dictionnaire des tropes et hypotyposes, et ils sont arrivés à leur démontrer sincèrement qu'il y avait un vrai péril social à ne pas voter le scrutin d'arrondissement.

Eh bien, je vais vous dire à quoi cela avancera certaines gens, et ce que cela fera du parti pour lequel ses chefs rêvent de si hautes destinées. La vérité vraie, c'est que ce que j'appelle le corps d'armée, qui a à sa tête des docteurs graves, il est vrai, mais peu habiles, ce corps d'armée sera écrasé au scrutin d'arrondissement! Entre quoi? Eh, mon Dieu! entre les deux écoles qui se divisent le suffrage universel. {Approbations à gauche.) Seulement, on aura réservé de-ci de-là quelques bons arrondissements ; on les fera les plus petits possibles ; on les munira de ces fonctionnaires que, sous l'empire, vous appeliez des fonctionnaires à poigne...

Et je dirai en passant que, au fond, ce que vous regrettez de l'Empire, — oh ! ce n'est pas l'Empire, je ne vous fais pas cette injure, — ce sont ses fonctionnaires, c'est leur esprit de ressources et leurs victoires électorales. Ah! vous voudriez bien les lui prendre; mais vous n'avez pas la manière de s'en servir. [Rires et applaudissements à gauche.)

Je dois reconnaître que vous avez fait tout ce que vous avez pu pour en hériter ; vous avez pris à peu près tous ses fonctionnaires. Je ne m'en plains pas trop, parce qu'enfin il faut conserver les fonctionnaires dans un pays ; mais voilà le malheur, c'est qu'ils n'opèrent pas pour vous... (iVbwveaux rîres à gauche,)

Alors il arrivera que, grâce à la position personnelle de quelques-uns, à l'éloquence des autres , à

rautorité qui s*attache à la parole d'un des ministres, et au caractère toujours sérieux que Ton est habitué à prêter aux statistiques officielles, il y aura un grand nombre d'entre vous qui se laisseront entraîner à voter le scrutin d'arrondissement. Mais , permettezmoi de vous le dire , il y en a un très petit nombre seulement qui recueilleront le bénéfice de leur vote ; dans certains bourgs pourris, quelques-uns pourront encore se faire élire ; mais le flot aura passé sur le parti, et il ne reviendra pas. {Rires (tapp7*obalion à gauche.)

Voilà, Messieurs, la vérité.

Tous les autres partis qui ont besoin d'indépendance, de liberté, de discussion, qui ont encore, de-ci de-là, par territoire ou par section, de quoi parler à la France, pour ressusciter chez elle ou de vieilles sympathies pour ses traditions, ou je ne sais quelle suite de clientèle, ou quelque ascendant dû aux ser\ices rendus, tous ces autres partis ont intérêt au scrutin de liste. Kt, au fond, si le scrutin de liste rencontre des objections apparentes de tribune , de journaux , de discussions théoriques, c'est parce que l'on est arrivé à y glisser une question politique au lieu d'une question électorale, au lieu d'une question nationale.

Maintenant, Messieurs, que vous allez retrouver , au moment de voter, non pas la liberté de vos votes, — je crois que vous ne l'abandonnez jamais, — mais la liberté de vous débarrasser du poids des sophismes accumulés sur cette discussion , tout en prenant la responsabilité de ce que je viens de dire, mes amis et moi nous avons voulu, puisqu'un sort équivoque a été fait au Parlement, nous avons voulu, dis-je, affranchir tout le monde en déposant sur la tribune une demande do vote au scrutin secret sur l'amendement qui vient d'être discuté. [Exclamations et mw^mures à droite et au centre, — Applaudissements prolongés à gauche. — Lorateur^ en descendant de la tribune, reçoit les chaleureuses félicitations de ses amis,)

M. BufTct ne répondit pas à M. Gambetta et TAssemblée prononça la clôture. Le scrutin secret, demandé par la gauche, donna les résultats suivants :

Nombre de volants 683

Majorité absolue 34^

Pour Tadoption de Tamendement. . . . 357

Contre 326

I/amendement de M. Antouin Lefèvre-Pontalis était adopté à la majorité de 31 voix.

Le 13 novembre, TAssemblée décida de passer à une troisième délibération du projet de loi.

Cette délibération commença le 22 novembre. La gauche, dans la séance du 26, livra un dernier combat en faveur du scrutin de liste. M. Gambetta reprit à titre d'amendement Tarticle 14 primitif du projet de la Commission et le défendit dans le discours suivant :

M. Gambetta. — L'amendement dont M. le président vient de donner lecture à l'Assemblée n'est que l'article 14 du projet de loi primitif présenté à l'Assemblée par la Commission chargée de l'examen du projet de loi électorale, et que l'Assemblée, par une décision récente, a remplacé par l'amendement de M. Lefèvre-Pontalis.

J'ai pensé, Messieurs, que, malgré le reproche de témérité que je pouvais encourir de la part de la majorité, à venir reprendre un débat qui, il y a huit jours, a occupé celte Assemblée et qui a abouti au vote de majorité que vous savez, vous voudriez bien excuser ma persistance à agiter encore une fois devant vous cette question.

Je crois en effet que, malgré l'autorité qui s'attache à une décision qui^ certainement, n'a pas été prise précipitamment ni sans motifs longuement débattus devant elle, l'Assemblée admettra que cette délibération tutélaire de la troisième lecture, que la

loi a voulu réserver surtout aux questions qui touchent aux plus hauts intérêts de la politique et du gouvernement, n'est pas une précaution superflue. Je compte au surplus n'apporter dans ce débat qu*un langage entièrement détaché de toute passion et de tout parti pris ; et il est possible, — je voudrais du moins Tespérer, et il ne dépendra pas de moi, pour y réussir, de ne parler que le langage de la raison comme de la logique, — il est possible que ce vote, que je considère, non pas au point de vue de mon parti, mais au point de vue de l'avenir du gouvernement dans ce pays-ci, comme un vote dangereux, puisse être rapporté après une nouvelle discussion devant vous. {Très bien! très bien! à gauche,)

Que si nous ne consultons dans cette controverse que des intérêts et des calculs d'hommes de parti, je vous assure en toute loyauté. Messieurs, que le scrutin d'arrondissement me paraîtrait^ comme le scrutin de liste, un mode qui ne compromet en rien le triomphe, selon nous inévitable, des idées que nous représentons.

Si je ne poursuivais que ce que l'on a parfois appelé la victoire du nombre, si je ne voyais que des sièges à conquérir, j'ai, je le répète sans crainte d'être démenti d'ici à trois mois, j'ai une confiance assez complète dans le bon sens de la France, dans la résolution où est le pays de sortir enfin de l'équivoque et du provisoire, pour être à peu près sûr que la majorité sera acquise aux candidats qui déclareront loyalement et sincèrement qu'en faisant l'œuvre du 25 février ils ont voulu fonder la République dans ce pays. {JVès bien! très bien! à gauche.)

Par conséquent, ce n'est pas, je le répète, au point de vue du résultat électoral que je veux me placer dans ce débat, ce n'est pas au point de vue des calculs ou des préférences d'un parti.

Pour ma part, je n'ai jamais cru que le scrutin de

liste fût une panacée, pas plus que le scrutin d'arrondissement ne s'est présenté très certainement aux esprits éclairés qui sont dans le cabinet comme un moyen absolu de protéger les intérêts qu'ils veulent défendre. Il n'y a pas de procédé électoral souverain pour faire triompher ou pour faire échouer une politique. Ce sont là des expédients, rien de plus, et on n'arrivera jamais en ce genre à la perfection. Plus la masse électorale qu'on met en mouvement est profonde, plus elle est animée de passions diverses, plus l'instrument dont on se sert pour arriver à la consulter reste nécessairement imparfait et présente d'à-peu près dans les réponses.

Par conséquent, si nous ne faisions ici qu'une législation purement électorale, si cette législation n'impliquait pas en même temps une grave question politique, et une question politique d'avenir, je ne crains pas de le redire, je ne crains pas de le déclarer hautement, pour les institutions que nous avons fondées le 35 février, je passerais condamnation sur le scrutin de liste et je voterais sans crainte avec vous le scrutin d'arrondissement. Mais j'ai la conviction profonde, opiniâtre, qu'il n'en est pas ainsi; et je ne pense pas qu'il y ait dans cette Assemblée un homme politique qui puisse ne pas s'arrêter un moment encore avant d'émettre son vote, et ne pas peser une dernière fois la détermination qu'il va prendre.

Le suffrage universel a été respecté par cette Assemblée; il est à l'abri de toute espèce de retour offensif de la part d'«iucun parti, parce qu'il est le droit et parce qu'il existe depuis vingt-cinq ans. Mais, Messieurs, il y a manière de le consulter; et on peut dire que les lois qui règlent la manière de donner ce suffrage et de le recueillir sont aussi importantes, aussi fondamentales pour l'avenir de la société que les lois mêmes qui le reconnaissent et le fondent. Oui, savoir comment on votera, savoir comment on recueillera

4tB ASSEMBLÉE NATIONAX.R.

les suffrages, est chose aussi importante, aussi décisive que de savoir qui votera.

Eh bien, je dis, Messieurs, que, quelque parti que nous représentions dans cette Assemblée, rintérêt primordial, l'intérêt supérieur à nos préférences individuelles, à nos visées personnelles, l'intérêt qui doit nous dominer et obséder nos esprits, c'est de savoir si, à la veille des élections, au moment d'interroger la France, nous allons l'interroger dans des conditions suffisantes pour établir, pour assurer véritablement, avec les hommes qu'elle nous enverra, un gouvernement libéral, modéré et fort. (Très bien/ très bien/ à gauche.)

Car c'est là le gouvernement que nous avons entendu faire lorsque, au 25 février, nous nous sommes réunis des points les plus divers de cette Assemblée dans un vote commun. Nous nous sommes réunis un jour, et quelques-uns ont cru ou feint de croire que cette réunion ne serait que passagère. Messieurs, je ne le crois pas. [A/i/ a/i/ à droite.)

Vous pourrez m'interrompre : je suis résolu à ne relever aucune interruption. (Très bien! à gauc/ie.)

Je crois qu'il en peut être de cette union, au moins pendant un certain temps, comme il en est assez souvent. Messieurs, des mariages de raison : l'humeur des conjoints peut n'être pas d'abord parfaitement harmonique, et il y a des tiraillements. Ce qui éclatera probablement encore, bien souvent, ce seront certaines incompatibilités d'humeur; mais, le pays aidant, les élections générales étant faites, et cette Constitution sortant enfin de ce que j'appellerai les limbes métaphysiques où on la maintient, pour entrer dans le domaine des réalités, pour fonctionner devant le pays, pour organiser deux Chambres, non pas deux Chambres idéales, mais deux chambres formées, en majorité du moins, de citoyens dévoués avant tout à la France, quand la Constitution fonc-

tionnera, le mariage produira alors tous ses effets, les incompatibilités d'humeur disparaîtront, et j*ai confiance dans la durée et dans Tefficacité de Tunion contractée sous ces auspices. [Applaudissements A gauche.)

Il apparaît sans doute, au premier regard, et il n'est pas douteux que dans cette Constitution votée sous Tempire d'un très louable sentiment de transaction, les conservateurs ont voulu introduire des garanties selon nous excessives. Au surplus, je ne trouve pas mauvais, quant à moi, qu'on leur ait donné ces garanties excessives, ne fût-ce que pour les convaincre de la profonde bonne foi de ceux qui contractaient avec eux. Eh bien, ces garanties que nous avons consenties ont été d'abord un pouvoir présidentiel qui était dans des mains que tout le monde acceptait, que tout le monde respectait, qui vous donnait à vous (7a droite) une confiance et une sécurité complètes. Voilà la première des concessions.

La seconde a été la Chambre haute.

Puis est venu le mode d'élection de cette Chambre.

On a trouvé qu'on avait été beaucoup trop loin dans ces concessions. Je ne le pense pas.

Je crois que la France ratifiera ce contrat, parce que c'était un contrat de patriotisme et de sincérité. (Très bien! très bien!)

Et qu'est-ce qui importait avant tout? C'était de démontrer au pays que, lorsqu'on poursuivait la République, on ne poursuivait pas un vain mot, on ne poursuivait pas purement et simplement une institution nominale, mais qu'on voulait réunir, rassembler tous les intérêts conservateurs, aussi bien que les intérêts de progrès et de réforme, sous l'égide d'une même charte et d'une même loi. (Nouvelle approbation et applaudissements à gauche.)

Voilà ce qu'on a voulu faire. [Très bien! t?*ès bien!).

Et alors les uns cédant, les autres transigeant, est-

ce que ceux qui abandonnaient le principe d'hérédité avec tristesse, mais — nous persistons à le penser — avec loyauté, n'ont pas reconnu que, du moment où Ton ne pouvait donner à la France le gouvernement sous lequel elle ne peut plus vivre, la monarchie, il fallait accepter la République? Mais parce qu'ils ont accepté la République, n'ayant pu fonder la monarchie, est-ce que leur concours, s'il est sincère et durable, en est moins précieux, moins décisif pour l'avenir de la France?

A droite, — 11 est trop tard !

M. Gambetta. — On me dit qu'il est trop tard! Je ne le pense pas, parce que ces concessions qu'on a consenties, il y avait quelqu'un qui les avait réclamées, et plus que personne ce quelqu'un en avait le droit : c'était le pays, contre lequel personne ne peut protester ni avoir raison longtemps. C'était le pays, qui, par ses choix répétés, multipliés, avait dit à ceux qui étaient républicains, comme à ceux qui résistaient à le devenir : Je veux définitivement fonder la République! Si on a cédé à quelqu'un, on n'a cédé qu'à la France. (Très bien! très bien! à gauche,)

Eh bien, c'est cette politique qu'il s'agit de faire sanctionner par le suffrage universel aux prochaines élections, aux élections qui sont imminentes.

Or, j'ose aflirmer que le mode, le procédé électoral à l'aide duquel vous allez consulter la France pourra, dans une certaine mesure, faciliter ou fausser la réponse. Et s'il en est ainsi, je demande aux ministres qui sont sur ces bancs, comme à tous les hommes politiques de cette Assemblée, quel est le résultat qu'on doit chercher, qu'on doit provoquer, qu'on doit attendre dans les élections futures. C'est évidemment. Messieurs, de créer dans les Assemblées qui vont vous succéder, non pas par des moyens artificiels, à l'aide de pressions, de promesses ou de menaces, ou par des procédés obliques, mais par la persuasion.

par la discussion, par rautorité qui s'attache à une politique claire et ouverte, c'est de créer une majorité de gouvernement... (Très bien! très bien/ à gauche) une majorité qui, étant l'expression sincère et autorisée du pays, sache faire prévaloir la volonté de la France, sache donner et apporter au pouvoir, en môme temps qu'une force et un appui contre les factions, s'il y en a, une surveillance, un surcroît de lumière et d*intelligencedansses conseils, et qui permette enfin d'arracher le pays au spectacle que, depuis cinq ans, nous donnons de notre impuissance, de nos divisions intestines, de nos querelles I {Protestations à droite, — Marques d'approbation et applaudissements à gauche,)

Messieurs, quel que soit le parti auquel nous appartenions dans cette enceinte, est-ce que nous n'avons pas eu des heures d'écœurement et de lassitude en voyant notre impuissance réciproque, en constatant ces divisions que rien ne pouvait calmer, ces efforts toujours renaissants et toujours inutiles? Et pourquoi? Pour poursuivre un but décevant; car, tour à tour, vous avez confessé que vous ne pouviez pas l'atteindre! [Rumeurs à droite. — Applaudissements à gauche,)

Eh bien, la politique qu'il faut chercher, c'est, je le répète, une politique d'apaisement et de conciliation. Ah! on peut dire, avec un dédain dont l'histoire fera justice, que cet esprit conciliateur, que cette modération sont de commande et de circonstance.

Messieurs, je sais qu'il est difficile de persévérer en toute entreprise humaine sous le déluge des calomnies ou des quolibets; mais ce que je sais bien aussi, et ce que j'atteste à cette tribune, c'est que cette politique, qui est la politique de l'avenir, ne sera démentie ni par ceux qui l'ont honorée ici en s'y associant, ni par le pays qui est à la veille de la juger. [Applaudissements à gauche.)

Sans cette majorité de gouvernement que vous devez désirer, les prochaines Assemblées ne seraient encore qu'une arène ouverte aux luttes des partis ; vous prolongeriez le cauchemar qui pèse sur la conscience nationale depuis cinq ans. [Légères rumeurs d droite.) La situation serait peut-être plus grave encore qu'aujourd'hui; car on comprend, en somme, assez bien que, venus dans un moment de trouble et d'abattement général, les partis soient entrés confusément dans cette enceinte, remplis de projets mal définis ou d'illusions, et qu'ils s'y soient livrés à des luttes implacables quoique loyales, parce que chacun poursuivait son but et qu'il n'avait reçu de mandat précis d'aucune espèce de collège électoral. Mais demain, après des institutions votées, promulguées, appliquées, quelle serait la situation si, au lieu de donner au pays le spectacle de la concorde et de la force, on lui offrait encore un tableau effroyable de vaines discussions et d'anarchie? {Applaudissements à gauche.)

Donc, ce qu'il faut, ce sont des élections qui assurent le triomphe d'une politique libérale, conciliatrice et républicaine, qui n'ait pas peur de dire que la République eî>t fondée, qui n'ait pas peur de dire que celte République offre un abri suffisant aux intérêts des uns comme aux aspirations des autres, de telle sorte que tous, et le gouvernement tout le premier, soient obligés de ne connaître d'autres règle que la loi, de n'attendre le triomphe de leurs idées que des progrès de la raison publique, de ne compter que sur la libre discussion pour faire prévaloir une politique et un programme. J'admets très bien, pour ma part, qu'on ait des programmes divers, je ne crains que les programmes qui se cachent; quant à ceux qui affrontent la lumière de la tribune et de la discussion, qu'on les apporte, qu'on les discute, nous avons un tribunal commun.

Je n'ignore pas qu'il est de mode de parler de

rignorance ou de Tinexpérience de la France; mais je sais que, lorsqu^on la consulte aux heures d*épreuves comme aux heures de calme... {Interruptions à droite,) elle ne se dément pas, elle répond toujours par ce qui est au fond de sa conscience, le respect de la liberté et de la justice. {Vive approbation à gauche. — Rumeurs à droite.)

Eh bien, Messieurs, comment consulterez-vous la France? Est-ce par le procédé du scrutin uninominal, ou par le procédé du scrutin de liste?

Je vais essayer d'exposer devant vous les conséquences funestes du premier système mis en regard du second.

D'abord, je déclare que ce qui est en question dans les observations que je développe devant vous, ce n*est pas le scrutin de liste pur et simple, c'est le scrutin de liste tel que vous le présentent MM. Rolland et Jozon et tel que nous l'acceptons, voulant donner par là une nouvelle preuve de notre esprit de modération et de conciliation. {Très bien! très bien! à gauche. — Interruptions et sourires sur quelques bancs à droite et au centre.)

Messieurs, vous souriez quand je parle de modération... Nous sommes gens de revue, et, à moins que la mort ne nous frappe prématurément, je vous donnerai, j'en ai la confiance, des gages assez décisifs de cet esprit de modération pour que le dernier mot me reste. {Très bien/ très bien! à gauche.)

Je ne veux pas revenir sur le grand côté du scrutin de liste au point de vue de la substitution d'une opinion à une personne, qui fait qu'au lieu de se déterminer sur un nom et pour telle ou telle personnalité, on vote sur une opinion, sur une doctrine, ce qui a cet avantage d'élever le débat, de conserver plus de moralité à l'élection, surtout d'instruire plus efficacement le pays; car les élections ont ce double aspect, qu'elles sont à la fois pour le pays un jugement qu'il

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