IV
porte sur la politique et une éducation qu*il se fait à lui-même. {Très bien/ très bien! à gauche,)
Je laisse de côté cette première considération, toute grave qu'elle est, de la substitution d'une opinion, d'une théorie, d*un drapeau, à une personnalité locale. Je ne tiens pas compte non plus d'une chose que je considérerais comme des plus regrettables pour les mœurs et les habitudes françaises, du rôle que l'argent peut être appelé à jouer dans les élections sur un théâtre politique restreint. {Interruptions à droite, — Approbation à gauche,)
Une faut pas. Messieurs, dédaigner d'envisager ces choses, même par le côté le plus terre à terre. Or, n'est-il pas vrai de dire que, lorsque l'élection aura lieu dans un arrondissement qui contiendra quatre ou cinq cantons et quelquefois une très faible population, la tentation de recourir à la corruption pécuniaire sera violente pour certains hommes? Je ne veux pas citer de noms propres; mais vous savez bien qu'autrefois, il n'y a pas dix ans, on discutait sur le rôle qu'avait joué l'argent dans certaines élections qui avaient eu lieu par circonscription. On se demandait alors si ce rôle avait été considérable ou restreint. Comme s'il n'était pas élémentaire que dans toute élection l'argent ne doit jouer aucun rôle! [Ti'ès-bien! très bien/)
C'est une considération d'un ordre peu élevé, j'en conviens, mais d'autant plus grave qu'il s'agit d'élections dans une démocratie armée du suffrage universel, c'est-à-dire dans un état social où la moralité est la gardienne de toutes les libertés ; car les peuples corrompus sont mûrs pour le despotisme... {/Mouvement) et c'est pour cela que vous entendez des orateurs qui disent que le peuple est libre de se corrompre, pensant certainement que le jour où il ne réclamerait plus que du pain et des jeux, il y aurait encore dans la lignée des Césars d'aventure quelque
Gésarion pour Tentretenir. {Applaudissements répétés à gauche.)
Je laisse encore de côté cette seconde considération, et j'arrive à une troisième : c'est ce que je pourrais appeler Thonneur, le prestige de l'élection.
Est-ce que vous ne sentez pas que, sur un théâtre si restreint, il y a un péril grave, sans avantage pour l'éducation ou pour la clairvoyance de l'électeur, à susciter des candidatures qui n'oseraient jamais se produire sur un théâtre plus vaste?
Je sais bien qu'on a fait une théorie extrêmement ingénieuse, — ce qui nous nuit quelquefois, c'est de donner, même dans les plus grandes questions, le pas à l'esprit sur la raison ; — je sais qu'on a parlé de candidats sempiternels et universels, de candidats qui auraient le don d'ubiquité et qui seraient, comme on Ta dit, des remorqueurs.
Messieurs, il faut faire justice de cette hallucination électorale. Il n'est pas vrai d'abord qu'un pays eût à se plaindre s'il avait beaucoup d'hommes capables d'être des remorqueurs. Gela prouverait que les partis ont des individualités très éclatantes, et plus la France sera riche en individualités de cet ordre, plus elle aura de ces hommes de gouvernement qui pourront se relayer au pouvoir sans courir le risque des révolutions, et plus, je pense, elle devra s'en féliciter. {Mouvements en sens divers,)
L'abondance des hommes supérieurs constatée dans les élections ne serait nuisible pour personne, si ce n'est pour les concurrents qu'ils auraient déplacés. {Sourires.) G'est là un argument qui est parti bien plutôt du cœur d'un candidat que du cœur du suffrage universel. {Rires approbatifs à gauche.)
Mais il y a une autre considération que je veux vous soumettre avec la même liberté ; car je ne pèse sur rien, vos esprits étant déjà suffisamment éclairés: c'est la question de l'esprit qui présidera à la confee-
tion des listes de candidats. 11 faut bien que j'en dise quelques mots, puisqu^on en a fait un argument contre le scrutin de liste.
On a dit : Les listes de candidats arriveront toutes faites de Paris ; elles seront faites par un comité central.
Messieurs, je ne voudrais pas vous divulguer nos affaires, puisque vous croyez à des mystères... {Sourires approbatifs à gauche.) Mais permettez-moi de vous dire que vous exagérez beaucoup les choses. II n'y a dans les provinces, si provinces que vous les supposiez, de fief électoral pour personne; il n'y a pas de collège dans lequel les légitimes prétentions locales ne se fassent à elles-mêmes la place qui leur appartient et qu'on n'aurait aucune chance de leur disputer de loin avec succès. Les hommes sont sur les lieux, ils y rendent des services quotidiens : ils y ont depuis longtemps pignon sur rue. Croyez que, quand ils s'adressent à Paris pour avoir l'avis de leurs députés, de vous tous, Messieurs, ils sollicitent peut-être un surcroît de force ; mais, si vous les contrariez, ils se passent de vous. [Rires approbatifs à gauche.)
La vérité vraie, il faut le constater, c'est que si l'élection se faisait au chef-lieu, — je crois et je persiste à croire que la modération n'en serait pas exclue, — on serait obligé de peser, de combiner les listes pour faire la part de telle nuance, de telle ou telle fraction de parti, dans tous les cas, on les discuterait et il me semblerait bien singulier que, de cette discussion rapprochant les hommes qui représentent les diverses fractions des partis libéraux, ne sortît pas le triomphe de la modération, c'est-à-dire de la raison politique. {Approbation à gauche.)
Irez-vous donc vous priver volontairement de ces avantages? Et si vous le faites, voulez-vous voir quel bénéfice vous allez recueillir de cette sorte de puîvé-
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risation de la France électorale? Quant à moi, je le répète puisque j'en trouve Toccasion, je ne crains pas l'issue^ quelle qu'elle soit, de cette discussion. Si je ne faisais, comme les avares, que liarder et mettre un candidat sur un autre, je vous dirais que nous y gagnerons non-seulement des candidats, mais des députés. Mais je ne sais si la vraie politique, celle que j'esquissais tout à l'heure, s'en trouverait bien. [Mouvements divei's,)
Il y a une question qui est au fond de tout ceci, une question qu'il faut bien une bonne fois aborder, avec ménagement, je le reconnais, sans paroles passionnées, mais avec une entière franchise ; il y a la question de savoir, — et c'est là pour moi la vraie question, — si le scrutin de liste offre les mômes tentations que le scrutin d'arrondissement à ce qu'on est convenu d'appeler la candidature officielle.
Je ne le crois pas. Je crois que la candidature officielle pourrait, à la rigueur, s'exercer avec le scrutin de liste. Je ne méconnais pas que, lorsqu'on veut faire de la candidature officielle, il n'y a pas de procédé électoral pour l'empêcher. Mais, enfin, il s'agit de chercher d'une façon pratique^ au point de vue de l'indépendance et des intérêts communs de tous les partis, si on n'est pas plus tenté de l'exercer quand on a à agir sur dix, sur quinze mille électeurs, que lorsqu'il faut agir sur cinquante mille.
Si je posais la question dans ces termes, il n'y en a pas un de vous qui ne la trouvât tout d'abord résolue au profit du scrutin de liste. Mais c'est surtout au point de vue des conséquences que je voudrais essayer de modifier le sentiment de la majorité qui a voté le scrutin uninominal.
Les conséquences, il y en a qui devraient vous frapper, surtout au point de vue conservateur. C'est d'abord la lutte dans laquelle le gouvernement peut être exposé à entrer. Je ne crois pas qu'il y soit décidé,
j*espère même qu*il no s*y décidera pas; mais, enfin, nous raisonnons sur une hypothèse que plusieurs trouvent très menaçante.
Eh bien, je dis que, dans le cas où il se déciderait à faire de la candidature officielle, les trois plus grands inconvénients que j'aperçois sont les suivants :
En premier lieu, le gouvernement peut être, et je pense qu'il le sera, peut être vaincu. [Sourires.) Je nMmagine pas, quel que soit le désintéressement des ministres, que ce soit précisément le but quMls poursuivent dans les prochaines élections générales. Je suppose au contraire que, défenseurs plus ou moins... comment dirai-je? hésitants, dans le Parlement, de l'œuvre du 25 février, ils s'en feront un appui et se porteront ses garants devant le pays. Mais le danger, je le répète, ce serait de voir le gouvernement vaincu, et je crois que, s'il engageait la lutte, alors même qu'il aurait pour lui d'excellentes raisons, le fait de provoquer la lutte créerait une opposition, susciterait contre lui un courant contraire qui, évidemment, le conduirait à une défaite. D'où une condition d'affaiblissement pour le pouvoir, et une condition de désordre pour les prochaines Assemblées. Voilà la première conséquence.
11 y en a une seconde: c'est que vous n'aurez pas de majorité, et surtout vous n'aurez pas une majorité réelle, puissante, investie d'une grande autorité morale sur le pays. Et vous savez bien que, dans l'état où se trouvent la France et l'Europe, il faut faire taire toute espèce de calculs personnels, et, si vous devez former un vœu, c'est incontestablement de fonder enfin, pour la période qui va s'ouvrir après 1876, un gouvernement véritablement fort, puissant, sur l'opinion de la France comme sur l'opinion de l'Europe. [Très bien! très bien! à gauche.)
Voilà la seconde conséquence.
Mais ce n'est pas tout : il y a dans cette Assemblée
bien des hommes qui sont divisés sur les théories politiques. Je ne pense pas qu'il y ait personne qui n'ait été d'avis, à la suite des désastres de 1870, que si quelque chose avait été une condition d'énervément et de ruine pour le gouvernement impérial, c'était évidemment la composition de ces Assemblées dont les membres n'étaient que des créatures au lieu d'être des mandataires. {Très bien! très bien/ à gauche,)
Et on a pu dire avec raison que les candidatures officielles étaient les véritables responsables des désastres de la patrie.
A gauche, — C'est vrai I c'est vrai I
M. Gambetta. — Je sais bien qu'on nous dit : Mais vous ne nous faites sans doute pas l'injure d'établir des analogies entre nous et l'Empire. Nous n'avons jamais parlé de candidatures officielles; nous avons parlé du droit de désignation personnelle. Nous ne nous laisserons jamais aller ni à ces excès, ni à ces abus. Nous ne voulons qu'appliquer la règle de l'opinion dominante au pouvoir, règle que vous devriez d'autant plus saluer qu'on la trouve professée par des hommes que vous avez l'habitude de considérer comme des autorités, par l'honorable M. Jules Simon et par Tillustre M. Thiers.
Je reconnais qu'il y a dans cette façon de poser la question une logique assez subtile et fort habile, puisqu'elle présente un gouvernement comme une opinion au pouvoir, parfaitement investie du droit de se défendre, de faire de la propagande à son profit^ d'obtenir l'assentiment du peuple à sa politique, à l'aide de la désignation de certains candidats au corps électoral, et que, par conséquent, tout reste ainsi dans l'ordre et dans la règle du gouvernement parlementaire. De cette manière, on ne froisse pas l'axiome fondamental de la politique libérale du gouvernement du pays par le pays, non : on manifeste
4iO ASSEMBLÉE NATIONALE.
seulement ses préférences et on se bome à rentrer dans des déclarations purement platoniques.
Messieurs, j^avais pensé à vous présenter moimême la réfutation d'une thèse aussi spécieuse que redoutable par les effets qu'elle peut avoir sur l'esprit de certains membres de cette Assemblée. J'y ai renoncé; car je me suis dit que je pouvais procurer à l'Assemblée l'économie d'un médiocre discours de ma part, en même temps que le plaisir d'entendre les citations d'un discours dont personne ici ne pourrait méconnaître la vigueur de langage et la pureté de doctrine. Et quand on saura que l'homme qui l'a prononcé est un des orateurs les plus fermes qui aient honoré la tribune française dans l'ancien Ck)rps législatif, on comprendra pourquoi je n'ai pas voulu substituer ma parole à la sienne.
Eh bien, voici ce que, dans la séance du 5 avril 1869, dans des circonstances qui offraient une singulière analogie avec celles que nous traversons, l'honorable M. Buffet disait, précisément sur cette candidature officielle que les ministres de l'époque proposaient de dégager des abus qui lui étaient reprochés, et, par conséquent, de maintenir dans la région des préférences platoniques et gouvernementales.
L'honorable M. Buffet, dans ce discours qu'il faudrait citer tout entier, car, je le déclare, il n'en est pas de meilleur, il n'en est pas certainement de plus décisif dans toute l'histoire parlementaire... et, si je m'exprime ainsi, ce n'est pas, veuillez le croire, monsieur le Ministre, pour le vulgaire plaisir de vous mettre en contradiction avec vous-même...
A droite, iro?iiquement , — Oh non! non!
A gauche. — Parlez ! parlez !
M. Gambetta. — ... contradiction qui n'existe pas, d'ailleurs, puisque vous êtes toujours le maître de venir nous dire si ces paroles restent, comme vous le déclariez à cette époque, votre conviction politique.
Eh bien, que rAssemblée me permette, je iie pourrais mieux faire, de placer sous ses yeux quelques extraits de ce discours.
On était, je vous le disais, aux approches des élections générales de 1869. M. Buffet s^exprimait ainsi :
(( Je dis que la solution pratique, efficace d3 cette question capitale sera, dans quelques semaines, soumise au pays tout entier, car dans la région des principes, on est beaucoup moins en désaccord qu*on ne semble Tôtre
« Aussi, je comprends à merveille et je partage les préoccupations que les prochaines élections doivent inspirer et inspirent à tous les bons citoyens et au gouvernement lui-même ; seulement, chez le gouvernement, cette préoccupation a déterminé une résolution que, pour ma part, je considère comme profondément regrettable. Je veux parler du maintien des candidatures officielles.
« Cette question a été déjà longuement débattue devant vous, je ne voudrais pas la traiter à mon tour d'une manière complète ; mais je demande la permission de vous soumettre à ce sujet quelques observations très courtes. »
Moi, Messieurs, je vous demande la permission de les relire.
« Je suis parfaitement convaincu, poursuivait Thonorable député, que Tintention, et non seulement rintention, mais la volonté formelle de M. le ministre de Tintérieur est de dégager autant que possible le système des candidatures officielles des abus qui ont provoqué, dans les élections précédentes, de bien légitimes réclamations; mais, quelque sincère, quelque ferme même que soit sur ce point la volonté de rhonorable ministre de Tintérieur, je n*hésite pas à lui prédire qu'il échouera dans cette entreprise, qu'il ne réussira pas à dégager ce système des abus qui en sont, à mon avis, inséparables; non seulement des
abus inhérents à toutes les institutions humaines et qui sont la conséquence de notre imperfection, mais d*abus très graves et qui ont pour effet de fausser dans une large mesure Texpression de Topinion publique. »
Et plus loin :
« Je ne veux certainement parler qu'avec le plus grand respect des gouvernements précédents, car je pense qu^ils ont travaillé tous consciencieusement à réaliser le bien du pays, tel qu'ils le comprenaient; mais je ne crois pas manquer aux égards envers Tun de ces gouvernements en disant que l'intervention administrative dans les élections a beaucoup contribué, —je parle du gouvernement de 1830, — à énerver graduellement son organisme, à y déterminer une sorte d'anémie, telle qu'il a été renversé par un choc qui, dans les premières années de son existence, ne l'aurait pas ébranlé. »
De divers côtés, — C'est vrai ! — Très bien !
M. Gambetta. — Continuant cet exposé de la pure doctrine du gouvernement de l'opinion s'exprimant librement par des élections soustraites à toute influence administrative, l'honorable orateur se servait, pour mieux faire comprendre et saisir sa pensée, d'une image si bien suivie et d'un caractère si pittoresque et si frappant, que je vous demande encore. Messieurs, la permission de vous la faire connaître.
La voici :
« On a dit que les élections devaient être le thermomètre de l'opinion publique. J'accepte cette comparaison, et je dis qu'en intervenant très activement dans les élections, l'administration agit exactement comme l'observateur qui, voulant se servir du thermomètre, ne laisserait visibles que les degrés de la glace fondante et de l'ébullition, et placerait un écran sur les degrés intermédiaires. Il pourrait bien apercevoir que la colonne de mercure a dépassé le zéro.
mais il lui serait impossible de savoir exactement où elle s'est arrêtée, et il ne la verrait reparaître que quand elle aurait atteint le degré d'ébullition.
« Eh bien, en politique, je crois qu'il est de Tintérèt le plus pressant pour le gouvernement de ne pas attendre, pour constater le mouvement de Topinion, qu'elle soit arrivée au degré de Tébullition. » — {Très bien! très bien!)
« Et voilà pourquoi je pense qu'il faut conserver à l'appareil, qui sert à en déterminer exactement l'état, toute sa justesse et sa sensibilité. Je crois qu'une intervention active de l'administration au milieu de la compétition des candidats et en faveur de certains d'entre eux aurait précisément pour ellet de fausser l'appareil électoral. » — {Nouvelle approbation.)
On ne saurait parler avec plus de justesse, et M. Jules Simon certainement n'a jamais soutenu la candidature officielle avec autant de fermeté et de précision que vous en mettiez à en faire justice, monsieur le ministre...
M. Jules Simon. — Comment! Est-ce que j'ai jamais soutenu les candidatures officielles? [Rïre général et prolongé.)
M. Gambetta. — Je regrette de m'ôtre mal exprimé, si j'ai pu prêter à quelque critique de mon honorable collègue; je voulais dire simplement qu'à côté de la citation qu'on avait faite de ses paroles et de la portée qu'il avait plu au citateur de leur prêter pour soutenir la théorie des candidatures officielles, j'opposais, avec beaucoup d'empressement et une conviction absolue, la citation que j'emprunte à l'honorable ministre de l'intérieur.
Messieurs, M. Buffet, jugeant le système, ne s'arrêtait pas à ces déductions, et, jetant un coup d'œil sur l'avenir, il prononçait les paroles prophétiques que voici, et qui méritent votre attention :
« Le gouvernement doit évidemment désirer que
4i.l ASSEMBLÉE NATIONALE.
la majorité de la Chambre future ait la plus grande autorité morale. Or il est évident pour moi que, si le système des candidatures officielles a pour efifet de donner, dans les moments de calme, au gouvernement un surcroit apparent de force dont il n'a que faire, en revanche, il le prive, dans les moments critiques, de cet appui nécessaire et solide que procure seulement ce qui est fort et résistant. »
Le châtiment de la pratique contraire ne se fit pas attendre, Messieurs! Mais je poursuis, parce que je trouve dans le discours de l'honorable M. Buffet, sur la nature môme du suffrage universel, contre l'invasion de la candidature officielle, un argument qui me paraît aussi nouveau que fermement déduit.
« Vous pouvez, disait-il, obtenir ce grand résultat, en respectant d'une manière absolue la liberté électorale, et vous pouvez l'obtenir d'une manière bien plus complète que cela n'était possible aux gouvernements fondés sur le suffrage restreint. C'est en vain que les gouvernements auraient pratiqué l'abstention même la plus complète dans les élections, la minorité aurait encore pu dire à la majorité : Oui, sans doute, vous êtes l'expression sincère, incontestable de la majorité du corps électoral; mais nous, minorité dans le corps électoral, nous avons la prétention de représenter les idées, les intérêts, les principes des huit millions de citoyens qu'on a laissés en dehors.
« Et comment contestera-t-on Taulorité d'une majorité issue librement, spontanément du suffrage universel? On pourra sans doute, je le répète, chercher a modifier par la discussion les intentions, les volontés du pays et à obtenir, dans l'avenir, une majorité différente, mais tout le monde sera bien obligé de reconnaître qu'à cette majorité, tant qu'elle subsiste, l'obéissance est due, que le devoir de tout citoyen, en pareil cas, c'est la soumission. »
Et plus loin, car il faudrait tout citer...
M. Ceallemel-Lacour. — Ce discours est admirable ! Continuez.
M. Gambetta. — M. Buffet ajoutait :
» J*ai la conviction que, si le pays, sans aucune intervention administrative, » — pesez bien les mots, Messieurs ! — c est interrogé, la réponse qu'il vous fera sera celle que j'indiquais tout à l'heure : il vous donnera une majorité qui pourra, sur bien des questions, ne pas être complètement en harmonie avec la majorité de la Chambre actuelle; je ne puis à cet égard préjuger le verdict du pays, mais je crois fermement que cette majorité, à quelque nuance politique qu'elle appartienne, sera une majorité qui voudra loyalement soutenir le gouvernement, et le soutenir, je le répète, comme un gouvernement libéral doit être soutenu, c'est-à-dire avec une complète et entière indépendance et, en même temps, avec une bien grande autorité.
« C*cst là ce que le pays demande. Prenez garde de méconnaître sa volonté. »
A droite. — Très bien ! très bien I — C'est très beau I
M. Gambetta. — Et M. Buffet terminait ainsi :
(( Voilà pourquoi. Messieurs, je désirais, avant que cette discussion ne fût close, exprimer cette pensée. Je n'ai pas voulu, je prie la Chambre de le croire, faire un discours » — il en avait fait un, et des meilleurs ! — « mais il me semblait que c'était un devoir pour moi d'exprimer devant le pays ma conviction, si profonde chez moi qu'elle a, à mes yeux du moins, tous les caractères de la certitude. »
M. DE Gavardie. — Mais, monsieur Gambetta, c'est votre condamnation, cela.
M. Gambetta. — Eh bien, Messieurs, c'est la certitude même qui animait M. Buffet dans toute cette discussion politique, c'est cette certitude qui nous anime encore aujourd'hui. Je n'ai nulle raison de croire que l'honorable Ministre de l'intérieur ait
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changé ni de certitude ni de conviction ; mais je serais enchanté, après les hésitations^ après les paroles plus ou moins fidèlement rapportées qu'il aurait prononcées ces jours derniers, soit à la tribune, soit dans les commissions... {Réclamations adroite.)
Mais, Messieurs, nous sommes devant le pays, nous allons comparaître dans trois mois devant lui. Voulez-vous, oui ou non, qu'il sache quelle est la politique du gouvernement, où on va, où on nous mène et qui nous dirige?
Eh bien, je dis que, si les doctrines du vice-président du conseil étaient les doctrines que je viens de rappeler, et qu*il les exprimât à cette tribune avec la précision, la netteté et, pour parler comme lui, la certitude qu'il y apportait, je doute que ce fût de ce côté-là {la droite) qu'il fût interrompu, et certainement ce serait de ce côté-ci {la gauche) qu'il serait acclamé.
Une voix. — Pourquoi cela?
M. Gambetta. — Pourquoi cela? parce que, s'il tenait ce langage, il ferait cesser l'équivoque, il répudierait la candidature officielle que plusieurs le soupçonnent de vouloir pratiquer, et dont quelques-uns espèrent profiter; {Applaudissements à gauche) parce que nous aurions enfin un gage que la politique de conciliation, la politique de l'œuvre du 25 février, loin d'être desservie par le cabinet, y a pour champion un homme aussi vigoureux et aussi autorisé que M. le ministre de l'intérieur, dont je rappelais les paroles de député. {Bruit.)
Messieurs, cette politique, avant de comparaître devant le pays, il est nécessaire qu'elle soit ou combattue ou affirmée à cette tribune ; c'est ce que le pays attend, et, si vous ne voulez pas faire des élections dans les ténèbres, il faut les faire avec ce programme ou avec un autre, mais il en faut un. Cela servira à déchirer le voile que la main de M. le garde des sceaux
étendait sur les résultats des prochaines élections. (Réclamations au centre,)
Quant à nous , ce que nous voudrions , c*est que le dernier acte de TAssemblée fût un acte véritablement politique.
Il est bien clair, n'est-ce pas? — je pense ici n'être interrompu par personne. — il est bien clair que les divers partis qui, depuis cinq ans, ont, avec plus ou moins de ténacité ou de bonheur, lutté contre la fondation de la République, sont obligés de confesser aujourd'hui leur déception, leur impuissance. Eh bien, est-ce que vous ne pensez pas qu'avant de mourir... {Intef^ruptions au centre) nous pourrions faire un testament digne d'hommes politiques qui, laissant derrière eux les divisions et les rancunes du passé, se présenteraient au pays, la loi fondamentale à la main, et diraient au pays : Nous avons fait une Charte : nous l'avons considérée et nous te la livrons comme un gage de sécurité à l'intérieur et de relèvement à l'extérieur.
On ne fait pas de la politique, dans un pays comme la France, de la même manière à toutes les époques. Quand un pays a sa force matérielle, que le cercle de ses frontières est intact, alors il peut être possible et loisible d'agiter des questions de métaphysique politique ; mais dans un pays qui n'a pas toutes ses frontières, cela est sacrilège, cela est criminel. {Applaudissements à gauche.)
Et puisque vous cherchez la raison de l'œuvre du 25 février et de cette politique de concorde et de pacification, je vais vous la donner : Regardez à la trouée des Vosges 1 {Applaudissements répétés à gauche. — L'orateur j en regagnant sa place, reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues.)
M. Buffet répondit à M. Gambetta: « Messieurs, rorateur qui descend de cette tribune a rappelé, en l'accompagnant
d*éloges dont je le remercie, an discour? qne j'ai prononcé au Corps législatif. A-t-il lu récemment ce discours pour la première fois? Puisqu'il trouve si justes et si corrects les enseignements qu*il renferme, il eût été utile d'en tenir compte aune autre époque... {AppUmdissements adroite.)
« L'honorable membre a reproché à M. le garde des sceaux de ne pouvoir lever le voile qui couvre l'avenir et le résultat des élections ; nous n'avons, en effet, pour lever même un coin de ce voile, aucune ressource ; nous ne pouvons pas dire quels candidats seront élus, mais nous ne pouvons pas dire non plus quels sont les candidats qu'il sera défendu au pays d'élire. (Très bien ! à droite.)
« Ce que nous voulons, c'est que les élections, autant qu'il dépend de nous, soient l'expression vraie et sincère da sentiment du pays, de la volonté des électeurs. Or la volonté de l'électeur n'est vraiment libre que lorsqu'elle est éclairée.
« Si vous demandiez à un électeur, non pas à celui qui se livre à des discussions politiques, dans l'arrière-salle de quelque café suspect, mais à cet électeur dont toute la vie est employée aux plus rudes travaux, si vous lui demandiez : Que préférez-vous : nommer un homme qui vit au milieu de vous, que vous connaissez, ou voter pour une liste dont la plupart des noms vous sont inconnus ? Doutez-vous de la réponse ?
« Non, il n'y aurait pas d'hésitation de la part des électeurs ; la liste est un lot qu'on leur adjuge, et, pour en avoir les bonnes parties ils sont obligés d'accepter les mauvaises. Ce système ne saurait leur convenir.
« Les autorités qu'on a invoquées en faveur du scrutin de liste s'appliquent à un régime électoral tout diiférent du nôtre. Mais, depuis l'établissement du sulfrage universel, je ne connais parmi les grands publicistes que M. Alexis de Tocqueville qui ait soutenu le scrutin de liste.
« Tous les autres ont reconnu que le scrutin uninominal était nécessaire. Je tiens à cet égard à faire une citation. C'est celle de M. de Lamartine.
« Que sorlira-t-il de l'urne avec le scrutin de liste? disait M. de Lamartine ; il en sortira le hasard, le mensonge, l'intrigue, le scandale souvent, mais jamais ma volonté. Comment voulez-vous qu'elle en sorle, ma volonté, puisque je ne l'y ai point mise? j'ai voté à tâtons.
« Voilà, ajoatait Lamartine, ce que répond le peuple aux escamoteurs du suffrage universel qui le trompent pour régner en son nom. » {Applaudissements à droite).
u Je crois qu'il est difficile, je dirai môme impossible, avec le suffrage universel, de soutenir le scrutin de liste comme un système bon en soi ; mais on invoque les circonstances particulières dans lesquelles se trouve le pays.
« M. Gambetta disait tout à Tbeure que le scrutin de liste favoriserait la conciliation entre les nuances diverses d'une môme opinion, et qu'ainsi la majorité du 25 février pourrait se présenter plus compacte devant les électeurs. Leurs noms seraient peut-être peu connus, mais la formule qu'ils adopteraient serait claire.
V Quelle sera cette formule ? J'ai entendu dire et j'ai lu qu'elle serait celle-ci : « Nous ne changerons pas la Gonsti- « tution. » Mais permettez-moi de vous répondre que le pays pourrait bien trouver qu*on ne l'interroge pas clairement, et que lui dire qu'on ne fera pas une chose qu'on n'a pas le droit de faire, qu'on n'ouvrira pas une porte dont on n'a pas la clef, ce n'est peut-être pas un programme électoral très complet (Très bien! très bien! à droite!) M.ais si le pays vous disait : « Supposons que cette porte dont vous n'avez pas la clef vienne à s'ouvrir, que feriez-vous ? » Je vous le demande, quelle serait dans ce cas la réponse des divers membres de cette majorité ?
« M. Jules Ferry. — Quelle est la vôtre ?
« M. Buffet, vice-président du conseil. — Dans ce moment je raisonne dans l'hypotlièse où M. Gambetta s'est placé, et je dis que j'ignore ce que les candidats dont parlait M. Gambetta répondraient aux électeurs. Mais je sais ce que plusieurs d'entre d'eux leur ont dit. {Mouvements divers.)
u Les uns ont dit que la Constitution était détestable, et que pour la voter ils avaient été conduits dans une véritable forôt de Bondy et volés comme dans un bois. {Bruit à gauche. — Applaudissements à droite.)
« Les autres ont dit que l'heure de la révision serait l'heure de la délivrance.
« D'autres, que la Constitution a été un premier pas vers la République.
« D'autres enfin, que cette Constitution, ils ne l'avaient