‹ Discours et plaidoyers politiques de M. GambettaChapitre 51 sur 55 · M. Crambetta avait reçu la lettre suivante · texte numérisé non relu

M. Crambetta avait reçu la lettre suivante

M Lyon, le 22 octobre 1875.

« Cher concitoyen,

« La démocratie lyonnaise du Rhône, désireuse de témoigner sa sympathie à ses représentants, MM. Le Royer, Ordinaire, Millaud et Giiyot, a voulu leur offrir, avant leur départ pour Versailles», un banquet fraternel unissant une dernière fois mandataires et mandants.

« Nous avons Thonneur, cher citoyen Gambetta, de vous inviter à cette fête ré()ublicaine. Vous y apprendrez à connaître les Lyonnais <^ui se plaignent d'être un peu trop délaissés par vous.

<< Nous ne parlerons pas de votre arrivée à la population qui vous désire, vu Ti m possibilité oii nous serions de trouver un local qui la contienne. C'est donc en famille que nous vous attendrons pour boire ensemble à la santé de la République. Espérant que vous accepterez notre cordiale invitation, nous vous envoyons nos saluts fraternels. »

fVoir pages 405 et 406 pour les circonstances où cette lettre a été écrite.)

par triompher de ses plus violents détracteurs. Je ne laisserai pas toutefois arriver Theure de la dissolution sans vous faire ma visite. Pour aujourd'hui, et afin de n'être pas tout à fait absent de votre fraternelle réunion, permettez-moi de vous envoyer quelques réflexions sur notre situation intérieure.

La Constitution du 25 février a fait enfin sortir la République de Tétat précaire, à peine toléré, toujours menacé, où la tenaient les partis réactionaires conjurés à sa perte depuis le 8 février 1871. Elle est devenue la loi fondamentale des Français. Elle a été arrachée à l'impuissance et à la haine des partis monarchistes vaincus, dans une heure de bon sens et de patriotisme, qui semra à balancer dans l'histoire bien des fautes et bien des défaillances.

Ce jour-Ià, le 25 février, sous la double pression des périls intérieurs et des nécessités extérieures, les patriotes de l'Assemblée nationale ont fait taire leurs préférences exclusives. Us ont su mettre le salut de la France au-dessus de leurs passions, de leurs préjugés, de leurs théories personnelles. Ils ont fondé le seul gouvernement qui, en rassurant les intérêts, réser\ait ;\ la démocratie le soin de sauvegarder elle-même ses destinées ultérieures. La nation tout entière Ta accueillie avec un vif sentimentde gratitude et de soulagement. La sécurité est rentrée dans les esprits, la confiance dans le travail national. Les excédentsd'impôts se chiffrent par plus de cent millions de francs. Les royalistes de toutes nuances en sont réduits à exhaler les derniers cris d'une rage impuissante. Les bonapartistes s'apprêtent à tenter un dernier effort, que le sentiment de l'honneur national suffira à déjouer, en l'absence d'une administration assez ferme pour appliquer la loi à des factieux. Et cependant cette Constitution n'est encore qu'une loi qui attend son exécution. Les adversaires de la démocratie soupçonnaient si bien l'accueil enthousiate qu'elle allait rece-

voir du pays, qu'ils en ont ajourné l'application par les plus misérables expédients. Mais nous touchons au terme. Les élections sont proches. Grâce à elles, les amis comme les adversaires de l'œuvre des Constituants de février pourront juger ce que pèsent dans les sympathies du pays les institutions nouvelles. Je suis tranquille sur l'épreuve.

Une fois l'Assemblée nationale dissoute, la France ayant à choisir entre l'aiTermissement de la légalité républicaine et les fauteurs de désordre, de réaction et de restauration, n'hésitera pas, d'un bout à l'autre du territoire, aussi bien au nom désintérêts consertateurs que des aspirations progressives, à envoyer sur les bancs des deux Chambres une forte majorité de gouvernement républicain, décidée à faire porter tous ses fruits à la politique suivie en ces dernières années.

C'est à créer cette majorité que doivent être consacrés désormais tous nos efforts ; c'est pour atteindre un résultat aussi décisif pour la fortune do la France, qu'il importe que le suffrage universel soit consulté aux élections législatives par la voie du scrutin de liste. En dehors des considérations générales qu'on peut faire valoir, et qu'on fera valoir, en faveur du scrutin de liste contre tout autre mode de votation et qui toutes peuvent se résumer d'un mot : — une lutte d'opinions substituée à une lutte de personnes, — il est une raison plus haute encore et plus pressante pour les défenseurs de la Constitution de s'attacher énergiquement au scrutin de liste. Le scrutin de liste seul permet, dans chaque département, suivant son tempérament propre, la conciliation et l'alliance électorale entre toutes les fractions du parti loyalement constitutionnel.

Cette alliance si précieuse et si salutaire, conclue à la Chambre sous les auspices d'hommes comme MM. Thiers, Casimir Perier, Léonce de Lavergne,etc., doit, en effet, être continuée devant le suffrage universel.

Il ne faut jamais oublier les services rendus et ceux qu'on est en droit d'attendre. L*exemple de ces citoyens s'engageant résolument dans les voies de la démocratie libérale et républicaine a puissan^ment influé sur Topinion publique, et il est nécessaire de montrer à tous que ce n*est pas là un accord passager que peut rompre la première difficulté, mais au contraire une coopération réfléchie et durable, en même temps qu-un encouragement à Tunion, àla concorde des bons citoyens pour le relèvement de la patrie.

Le scrutin d'arrondissement, en suscitant les compétitions personnelles, enrompant toute uni té d'action d*un arrondissement à un autre, en surexcitant les haines et les rancunes, exclut toute modération dans les choix et transforme cette grande consultation du suffrage universel en une multitude de petites guerres de clochers, sans grandeur et sans signification politique. Il importe au succès et à la durée d'une politique d'apaisement et de modération que le scrutin de liste, qui est à Theure actuelle Tétat légal, reste acquis au pays. On a peine à comprendre que les auteurs ou les partisans de la Constitution du 25 février puissent hésiter sur une pareille question.

Je le dis en toute sincérité, ce sont les républicains de raison qui ont le pins d'intérêt au succès définitif du scrutin de liste.

Mes renseignements, en effet, me permettent d'affirmer que c'est eux seuls qui ont tout à perdre au scrutin d'arrondissement, et je ne crains pas d'être démenti par l'événement.

Quoi qu'il advienne d'ailleurs, n'ayez aucune inquiétude sur le résultat final.

Les élections, aussi bien pour le Sénat que pour la Chambre des députés, seront un triomphe pour la démocratie républicaine.

Depuis quatre ans, je n'ai jamais négligé une occa-

sion d'étudier et de suivre pas à pas les progrès de l*idée républicaine dans les diverses parties de la France et dans les diverses couches de la société française. Sans entrer dans des détails qui ne seraient pas ici à leur place, je crois pouvoir affirmer que la France n*a attendu avec tant de patience, de calme, Theure où il plairait à ses mandataires de lui rendre le dépôt de sa souveraineté, que parce que sa résolution était inébranlable d affermir la République. Elle savaitqu*il faudrait bien finir par la consulter, et que ce jour-là, sans tumulte, sans violence, presque sans émotion, elle choisirait ses hommes et dicterait ses volontés.

Instruite par des malheurs inouïs et immérités, la nation a évidemment gagné en expérience et en raison pratique. Elle est lasse des sauveurs qui Tout perdue, des déclamateurs qui Tout égarée ; elle dédaigne les fanatiques qui voudraient la ramener à un passé dont elle ne peut même pas supporter le nom. Elle veut faire ses affaires elle-inême et réaliser enfin le gouvernement du pays par le pays, dont la Révolution française avait apporté la promesse et les principes.

C'est cette politique qui doit triompher aux élections prochaines et devenir Tinspiratrice des actes et des entreprises des futures Assemblées.

En effet, je pense qu'il est bon que nous considérions d'avance quelle peut être la tâche de nos futurs représentants.On peut l'envisager sous deux points de vue : 1° la direction générale de la politique du gouvernement à Tintérieur; 2* les lois à faire et les réformes à entreprendre.

Sur la première partie, l'accord est facile. Il faut une politique de liberté, qui nous débarrasse des lois d'exception, respecte et assure les droits de la presse, en ne réservant à la répression qu'un délit ou un crime , — l'attaque contre le principe républicain et le suffrage universel; qui établisse sans conteste la liberté électorale en protégeant par des dispositions

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