Le Ministère Gambetta, p. 150 à
8 DÉCEMBRK 1881. 51
lion du petit scrutin est si rapide et si sûre que beaucoup, même parmi les meilleurs républicains, ne cachèrent pas leur ennui. « Quant aux ennemis déclarés de M. Gambetta, à ceux dont toute la politique ne consistait plus> depuis deux ou trois ans, que dans la haine de ce patriote et dans le Tiolent désir de ruiner sa popularité et son crédit, ceuxlà exultèrent. Assurés depuis longtemps du concours de la droite, ils n'avaient besoin que d'une centaine de Toix républicaines pour réaliser leur noble rêve, pour renverser le tyran. Or, la circulaire, savamment exploitée, leur donnerait ces Voix.
« La seule difficulté, c*est que la circulaire ne pouvait pas être invoquée publiquement comme une raison suffisante, décisive, pour renverser M. Gambetta. Elle serait bien la cause directe de la désertion des Saxons , mais elle ne pouvait pas être un cri de guerre. Les cafés d'arrondissement auraient blâmé eux-mêmes un cynisme aussi maladroit. Donc, à tout prix, il fallait découvrir autre chose, il fallait que les intérêts personnels des députés de clocher comme les jalousies et les haines de meneurs, s'aflfublassent d'un masque d'intérêt général. Mais quel masque? quel prétexte? » Voilà ce qu'il s'ajçissait de trouver.
MM. Wllson, Clemenceau et Boysset jugèrent qu'il serait imprudent de chercher à renverser tout de suite M. Gambetta. Il fallait commencer par Taflaiblir dans l'opinion, d'abord en accréditant sous toutes les formes les accusations de pouvoir personnel, ensuite en révélant par des marques certaines, publiques, l'hostilité de la majorité, son mécontentement, ses craintes pour son indépendance , ses défiances d'une politique autoritaire, « Pour le précipiter plus sûrement demain, il faut l'ébranler aujourd'hui. On croit que la Chambre redoute encoi*e M. Gambetta; il est nécessaire qu'on sache que la majorité se révolte. »
u L'occasion choisie , non sans habileté , fut la discussion du projet de loi relatif à l'ouverture de crédits supplémentaires pour l'organisation des ministères créés ou transformés (séance du 8 décembre 1881). Ces'crédits concernaient le ministère de l'agriculture séparé du ministère du commerce, le ministère des arts et les sous-secrétariats d'État pour la guerre et l'agriculture; ils s'élevaient à 125,000 fr.
et ne correspondaieot qa*à ]a dépense d'une période d'un mois et demi. La création des nouveaux secrétariats et soussecrétariats d'État, la nouvelle régularisation des services ministériels étaient-elles en elles-mêmes des mesures justes et utiles? Cette question, la seule sérieus», fut écartée tout de suite pour une raison majeure : si la nécessité d'un ministère des arts ne s'était pas encore imposée à tous les esprits, la création d'un ministère distinct de l'agriculture avait été trop chaleureusement acclamée par les vingt millions de cultivateurs qui sont les deux tiers de notre population, pour que les députés, même les moins ruraux ou les plus hostiles à M. Gambetta, eussent osé l'attaquer. S'en prendre aux titulaires choisis par le président du conseil, comme on l'avait fait dans la petite presse, discuter les aptitudes, les capacités et les connaissances de M. Devès et de M. Proust, ce n'était pas pratique, outre que c'eût été trop incorrect. Il fut résolu, en conséquence, qu'on disputerait sur les rôles respectifs du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif quand il s'agit de poser ou de modifier les bases de l'administration générale du pays. On s'arrangerait pour que le débat fût maintenu sur les terrains vagues de la théorie. Les innovations, on s'y résignerait de mauvaise grâce; les crédits, on les voterait après avoir un peu liardé ; les titulaires, on les accepterait après leur avoir décoché quelques épigrammes. Mais ce qu'on se refuserait à ratifier sans protestation, ce qu'il était nécessaire de blâmer vertement, c'était l'usurpation commise par M. Gambetta en faisant créer, par un simple décret du président de la République , de nouveaux ministères et de nouveaux services. « Assurément, il existait des précédents contraires : l'Assemblée nationale n'avait pas considéré que le décret du i8 mai 1873, qui érigeait la direction des cultes en un ministère séparé à seule fin de pourvoir M. de Fourtou d'un portefeuille, constituât un empiétement sur les prérogatives de sa souveraineté. Le décret du 5 février 1879, qui avait créé pour M. Cocliery le ministère des postes et télégraphes, avait été vivement approuvé par la Chambre précédente et jugé parfaitement légitime. Mais quoi! le décret du 18 mai avait été rendu par M. Thiers sur la proposition de M. Dufaure, et celui du o février était le fait de M. Waddington ; mais ceux du il novembre, bien que signés de
M. Jules Grévy, étaient contresignés par M. Léon Ganibeita...
« Donc, en suivant l'exemple de M. Waddington et de M. Dufaure, M. Gambetta avait commis une redoutable usurpation sur les droits de la Cbambre; tout son mépris du régime parlementaire , toute son insolence, toutes ses velléités de pouvoir personnel apparaissaient dans ces quatre décrets. Une vigoureuse riposte était nécessaire ; il fallait montrer qu'on guettait la dictature.
« On le montra, en effel. M. Leroy, le rapporteur de la commission, dit très nettement : « La majorité a émis le vœu qu'à l'avenir aucun ministère ne fût créé sans Tasseiitiment préalable des Chambres. » M. Franck Chauveau, le premier orateur inscrit, fut encore plus catégorique : « Il importe de ne pas permettre sans protestations qu'on engage la République dans une voie aussi contraire à ses véritables fntéréts qu'à ses véritables principes et aux caractères essentiels de ses institutions. » Puis, en terminant, pour qu'il ne pût régner aucun doute : « Il faut repousser de toutes nos forces les théories d'une école qui mérite d'être qualifiée par le mot de Montesquieu, école qui coupe l'arbre pour avoir le fruit. » C'est-à-dire, en se référant à VEapiit des îoiSj l'école du despotisme et des sauvages. — M. Proust ayant défendu en de fort bons termes la création du ministère des arts, un député intransigeant, M. Beauquier, devint tout à fait agressif; il interpella directement M. Gambetta, et la bataille s'engagea alors sur toute la ligne : le président offrit hardiment le combat sur le vrai terrain, qui était la confiance en un gouvernement résolu à faire respecter les privilèges de l'État, à conserver intact le dépôt du pouvoir; M. Ribot lui répondit avec une grande habileté de langage et un merveilleux bonheur d'expressions, mais en esquivant la question de confiance; il aima mieux découvrir au Parlement des droits inattendus et se faire ainsi saluer par les acclamations des plus jaloux des hommes. Comme tournoi d'éloquence, ce débat fut très remarquable : si M. Gambetta y établit tout d'abord que l'orateur de gouvernement n'était pas moins puissant chez lui que l'orateur d'opposition, M. Ribot s'y éleva au premier rang des dialecticiens politiques. En tant qu'indice d'un prochain avenir, le débat ne fut pas moins curieux : le député du centre gauche, défendant avec d'élégants
sophismes la plus fragile des thèses, fut applaudi k outrance par les trois quarts de TAsserablée ; le président du conseil, s'attachant avec les arguments les plus sérieux à une théorie de droit constitutionnel qui était indiscutable, ne rencontra d'approbation que sur les bancs de Tancienne Union républicaine *... »
M. LE PRÉSIDENT. — La papole est à M. le président du conseil.
M. Gambetta, président du conseil, ministre des affaires étrangères. — Messieurs', Iriionorable orateur qui descend de cette tribune a bie'n voulu m'adresser une interrogation personnelle : il m'a demandé s'il était vrai que, dans la commission, intei^llé sur la création des deux nouveaux déparlement's ministériels institués par les décrets du 14 novembre, j'avais, en défendant cette innovation, poussé la témérité jusqu'à dire que peut-être ce ne serait pas la dernière.
Je réponds très nettement que rien n'est plus exact, et je demande la permission, sans rentrer dans les diverses considérations qu'on a apportées à cette tribune, de justifier cette parole devant vous.
Dans un grand pays comme la France, avec les charges, les obligations, les devoirs de tout ordre qui s'imposent légitimement au gouvernement d'une démocratie réellement maîtresse et jalouse de ses affaires et de ses intérêts, je pense que si les questions de création de déparlements ministériels n'étaient que des questions de clientèle, de favoritisme parlementaire, ou bien, comme le disait avec plus d'esprit que de justesse l'honorable prince de Léon, des moyens pour le chef du cabinet de s'assurer au jour d'un vote de confiance le concours de ses collaborateurs, il ne vaudrait pas la peine de vous en entretenir. {Très bien! très bien! sur un grand nombre de bancs,)