A LA CHAMBRE 1>KS 1>KPUTKS
L'accueil généralement hoslile qui avail été fait au ministère du 14 novembre n avait point découragé M. Ganibetta. Son ministère, par sa composition, son esprit et son entente sous une direction indiscutée, était déjà un gouvernement. Il le fut encore, et sans tarder, par ses paroles «»t ses actes. « Point de masques, point de détours, point de faux-fuyants. Il dit sans ambages quel il est , ce qu'il entend faire. S'il le dit très haut, — peut-être, en quelques circonstances, trop haut, — ce n est point par prt^somption insolente ni par orgueil. C'est parce que la confusion des pouvoirs est telle, à son avènement, qu'il est indispensable, si Ton veut vraiment mettre un terme à tant de désordre, de faire montre, sans tarder, d'une grande vigueur, d'uno résolution très forte.
« C'est aux fonctionnaires que le ministère s'adresso d'abord. Chacun de ses membres reprend pour son compte, explique au personnel placé sous ses ordres ce passage de la Déclaration : « Nous voulons, pour servir le gouvernement, une administration disciplinée, intègre et fidèle, soustraite aux influences personnelles comme aux rivalités locales, uniquement inspirée par l'amour du devoir et de
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l'État. )» - Ici, avec quelque brusquerie, M. Gougeard réveille des grands dignitaires endormis depuis longtemps dans une douce routine : « Faire régner Tordre et la justice, mettre chacun dans sa place et chaque chose en sm lieu pour rhonneur de la France, de la marine et de la République, telle est mon intention arrêtée *. » Là, M. Paul Berl, après avoir ainsi déQni le rôle d'un bon administi^ateur : « Se faire respecter par son énergie, se faire estimer par sa justice, se faire aimer par sa bienveillance *, » avertit en ces termes les mécontents du département des cultes : » Je ne vous demande pas une approbation secrète pour tout ce que je pourrai faire ; je ne demande de vous que l'accomplissement des devoirs du fonctionnaire qui n'engagent point l'intimité delà conscience. La nation,aunom dequi, sichétif que je sois, j'ai l'honneur de parler ici, m'a donné les pouvoirs nécessaires pour faire obéir sa volonté souveraine. J'espère que je n'aurai pas besoin de m'en servir^. » — Le général Campenon, M. Allain-Targé, M. Rouvier, tinrent un langage analogue.
« Mais l'acte, le coup décisif, ce fut la circulaire du ministre de l'intérieur sur les droits et les devoirs des préfets. Quand M. Waldeck-Rousseau avait été appelé au département de l'intérieur, il y avait apporté cette conviction « qu'un système de gouvernement qui reposerait sur cette idée que l'avis d'un préfet n'est rien et que la recommandation d'un député c'est tout, serait un régime également funeste à l'indépendance de l'électeur, du député et des ministres * » , c'est-à-dire à la dignité de la République et
1. Et encore : « Ne vous dissimulez pas que vous avez besoin de gagner ma confiance ; je ne la donne jamais légèrement : les paroles ne sauraient me suffire et il me faut des actes. » (Allocution en recevant le personnel du ministère, 19 novembre.)
2. Allocution en recevant le personnel du ministère de Tinstruction publique, 21 novembre.
3. Allocution en recevant le personnel du ministère des cultes» 23 novembre.
4. Discours prononcé à Rennes par M. Waldeck-Rousseau, le 14 juillet 1882.— « La correspondance des députés, non seulement avec les ministres, mais encore avec les directeurs et les chefs de tous les services, va tous les jours en augmentant, et les bureaux les plus occupés sont ceux qui sont chargés de préparer les réponses et de tenir à jour cette correspondance. » (Léon Sav. /ejf Finances fie la Fran^^e, p. 2i8.^
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dans des mains fidèles, et c'est un devoir que de rendre Tadministration forte lorsqu*on a la ferme résolution de la mettre au service du pays.
Il ne peut donc plus être admis que les sollicitations, les demandes d^emploi ou d'avancement continuent d'arriver au ministre en passant par-dessus la tête de ses fonctionnaires. Leur autorité en est diminuée sans profit pour personne, et les services qu'ils peuvent rendre en sont amomdris.
J*ai résolu de retourner sans réponse les requêtes de cette nature qui me seraient directement adressées et de n'accueillir aucune recommandation qui ne serait pas transmise par votre intermédiaire.
« La constitutiun du ministère du 14 novembre, avait excité dans Topinion des déceptions et des regrets. Les premiers actes de M. Gambetta et de ses collègues soulevèrent dans la Chambre, sauf sur les bancs de Tancienne Union répithliraine, un concert retentissant de plaintes et de récriminations. « A la rigueur, on aurait pu lui pardonner d'avoir choisi des collaborateurs parmi les pailisans avérés de sa politique; mais ses prétentions gouvernementales étaient sans excuse. L'impartial rédacteur d'un Annttaire politique a* noté très exactement les premiers propos de la coalition : « Hier, dicter au ministère sa ligne de conduite; aujourd'hui, la subir: quelle amertume! Après tout, est-ce bien au gouvernement de gouverner? n'est-ce pas plutôt à chacun de nous*?... »> Qu'on calcule l'effet produit par de telles insinuations répétées tous les jours à des députés dont les uns n'avaient pas eu le temps d'oublier les complaisances des précédents ministères pendant que les antres étaient encore tout éblouis par la récente splendeur de leur mandat. Bientôt, au silence qui avait accueilli la Déclaration succéda un murmure qui n'était pas d'approbation. Même les amis du ministère, — sans doute parce qu'ils n'avaient pas été suffisamment avertis, — n'étaient {)as satisfaits. Quant à la droite, elle se réjouit de trouver tant d'aveuglement et de désarroi chez les républicains, et elle se prépara, ce qui était son droit, si ce n'était pas l'intérêt bien entendu des conservateurs, à jeter de l'huile sur le feu.
« Il y avait eu d'abord une réunion plénière des gauches, exception faite de l'extrême gauche, qui s'était déjà recon-
!. André Daniel, Année politique, 1881, p. 283.
stituée en groupe distinct (23 novembre). « Le désir général, disaient les signataires de la convocation, nous paraît être de ne pas voir se reconstituer les groupes de l'ancienne Chambre (la théorie des groupes et sous-groupes avait toujours été combattue avec une véritable passion par M. Gambetta); mais il nous semble qu'il se manifeste en même temps au sein de la majorité républicaine un besoin unanime de se grouper et de se concerter dans une réunion extra-parlementaire. » De se concerter à quel effet? Pour soutenir le cabinet ou pour le combattre? Pour le soutenir et au besoin , comme Tancienne garde nationale , pour le combattre? La liste des promoteurs de l'opération ne fournissait pas sur leurs intentions de vives clartés : si les uns comptaient parmi les amis du ministère, les autres, au contraire, brillaient au premier rang des mécontents. Les lieux communs qui furent débités dans cette réunion ne furent pas davantage pour édiQer les 210 représentants (sur 400 que comptait la majorité) qui s'étaient rendus dans la salle des Gardes. La cérémonie terminée , on se trouva un peu moins avancé qu'auparavant. MM. René Goblet et Louis Legrand avaient convoqué trop tôt. S'ils avaient eu pour quarante-huit heures de patience, la réunion plénière se tenait le lendemain de la circulaire de M. Waldeck-Rousseau ^, et alors, tout de suite , dans le premier accès de colère des députés d'arrondissement, on eût pu déclarer la guerre au cabinet.
« Car ce fut parmi ceux-ci, les vrais, les purs députés d'arrondissement 2, une terrible colère, — colère funeste qui fut la cause la plus eflicace de la chute du ministère Gambetta, en attendant qu'elle livrât la Chambre à la politique de défiance et d'abdication ^. )> La circulaire du ministre de l'intérieur substituait, pour les affaires de l'administration, à la politique de scrutin d'arrondissement, la politique de scrutin de liste : est-ce qu'on pouvait tolérer une pareille audace? est-ce que de tels préludes n'étaient pas la préface évidente du pouvoir personnel? La corrup-