‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] G (volume 4)Chapitre 15 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

11 nous appartient donc, à nous qui avons la conviction de Talliance intime qui est comme la relation de cause à effet entre le suffrage et la République, il nous appartient de nous présenter comme assurant Tordre et la stabilité.

En définitive, où donc pourrait se trouver un parti qui eût Tautorité et la force suffisante pour renverser un État politique oh tout le monde est souverain, où tout le monde est la loi, oîi tout le monde est gouvernement?

L'histoire, même la plus récente, démontre que la République a toujours fait face aux tentatives révolutionnaires les plus grosses, aux tempêtes sociales les plus terribles, par cela même qu'elle est le gouvernement de tout le monde.

Considérons donc ce premier point comme établi : le parti républicain non seulement ne peut pas être taxé de factieux, et ce n'est pas un parti de révolution, mais c'est un parti de conservation, qui garantit le lendemain, et qui assure le développement pacifique, légal, progressif de toutes les conséquences légitimes de la Révolution française.

Aujourd'hui, ce fait est démontré par Texpérience. Car ce n'est pas pour rien que, depuis quinze à dixhuit mois, vous avez donné, soit dans vos conseils municipaux, soit dans vos conseils départementaux, soit dans vos réunions, par des actes individuels ou collectifs, cette démonstration que vous êtes le parti de la paix sociale, de l'ordre, de l'union, delà légalité, et que c'est de l'autre côté que l'on rencontre les factieux, l'esprit d'intrigue, l'agitation, les surprises, le désordre et l'impuissance.

Aussi nous pouvons prendre pour ce qu'elles valent les menaces de ceux qui se disent les hommes d'ordre. La France a déjà donné au parti républicain sa récompense en prouvant qu'elle veut être gouvernée républicainement.

Cette manifestation de la pensée de la France n'a pas été unique ; elle s'est produite au dedans et au dehors de TAssemblée. Vous en connaissez les différentes phases, je ne les rappelle pas, si ce n'est pour en tirer un enseignement : il faut nous armer d'autant de patience que de conûance. C'est pour moi le résumé de notre situation politique.

Oui, nous avons confiance dans l'avenir de la République, pour toutes les raisons que nous venons d'exposer. Mais il importe que cette confiance soit réfléchie, raisonnée, il importe que la conduite du parti républicain soit calme, sage, prévoyante, inspirant le respect et l'estime aux indifférents eux-mêmes qui, vous le savez, forment toujours une portion notable delà majorité. Et alors, quand l'esprit d'union, de concorde, qui se dégage tous les jours un peu plus des élus de la démocratie, aura fait impression sur l'opinion publique, lorsque leur aptitude , leur compétence aux affaires aura été démontrée, alors soyez certains que vos destinées seront assurées. La France ne se séparera plus de vous, républicains, car la France n'a jamais demandé que deux choses à un gouvernement : l'ordre et la liberté.

Or, l'ordre, c'est vous qui pouvez seuls l'assurer, non pas pour un jour, mais pour toujours; non pas. par des mitrailles ou des charges de cavalerie sur les boulevards! {Applaudissements) non pas l'ordre qui esl le silence et la peur, {Bravos/) non! mais l'ordre qui repose sur la légalité, sur une légitimité établie par la volonté générale, sur le sentiment qu'on est en face du droit et de la justice, et non sur la peur d'un tyran. {Applaudissements.)

Et la liberté. Messieurs, que de partis l'ont promise, qui, aussitôt arrivés aux affaires, l'ont ravie I Pour ma part, je ne connais qu'un parti qui ait demandé la liberté pour tous, non pas la liberté oligarchique et restreinte, mais la liberté complète, inté-

grale, sans restriction, la liberté enfin. Il n*est qu'un parti qui Tait voulue, au prix des plus douloureux sacrifices, qui Tait réclamée, exigée sous tous les régimes, au prix de sa vie, de ses biens, de sa réputation même, et c'est le parti de la République, car seul il à défini la liberté qu'il a appelée : les droits de l'homme et du citoyen.

Cette liberté politique, et que j'appelle aussi sociale, parce qu'elle s'étend aux plus humbles de la société française, vous ne pouvez en rencontrer le fonctionnement et en recueillir les fruits que sous le régime républicain, car c'est le seul qui peut résister aux droits de réunion, d'association, aux immenses agglomérations de citoyens, libertés bien redoutables aux monarchies, puisque c'est sur ces libertés qu'on porte les mains dès qu'il surgit un régime réactionnaire. (Applaudissements.)

Ce gouvernement républicain, on lui reproche sou> vent des griefs sur lesquels nous nous expliquons sans cesse. Nos adversaires ne se lassent pas de les reproduire ; nous nous épuisons à en avoir raison, mais nous ne nous lasserons pas d'y répondre : « Oui certes, disent-ils, voilà un gouvernement qui se présente assez bien, sous une forme acceptable pour l'ordre et la liberté, c'est vrai; mais il cache derrière lui et traîne à sa suite un cortège épouvantable de noirceurs. Ce qu'il dit est pure comédie, artifices, mensonges ! ce sont des déclamateurs I » J'en sais quelque chose, c'est avec ce bagage-là que je voyage!... [Explosion de rires approbaltfs.)

Il y a même des gens, je puis dire des hommes d'esprit, ma foi I qui ont cru en faire preuve en m'appelant commis voyageur/ {Nouveaux applaudissements.) Gela n'est pas fait pour m'humilier. S'ils ont cru toucher en quoi que ce soit ma vanité ou mon amour-propre, en répétant cette plaisanterie, ils se sont cruellement... j'allais dire grossièrement trompés 1 Je n'en

18 AVRIL 187«. Ml

rougis pas; je suis, en effet, un voyageur et le commis de la démocratie. G*est ma commission, je la tiens du peuple. Tant pis pour ceux qui passent leur vie à débiter ces misères. {Double salve d'applaudissements. — Interruption,)

Partout où je me suis présenté face à face avec la démocratie, à qui j'ai voué tout ce que j ai d'intelligence et de force, je n'ai tenu qu'un langage ferme, à coup sûr régulier, légitime, et je n'ai jamais cherché qu'une chose : le bien de la France I Eh que voulezvous! si je ne le comprends pas autrement et si je crois, mon pays perdu en dehors de la République, il faut bien que je le dise! C'est ma mission! je la remplis, advienne que pourra. {Ouï/ oui! Bravos enthousiastes,)

Que traînons-nous donc après nous? quel est ce cortège que nous réservons pour le jour du triomphe? Nos adversaires, ne pouvant répondre, se rejettent d'un autre côté et nous font un reproche de tenir un lan^^ gage qui leur paraît peu nouveau! Ah oui ! la liberté! les revendications du droit, cela n'est pas nouveau; les murmures douloureux de ceux qui souffrent, hélas ! quoi de moins nouveau dans le monde? Ce n'est pas nouveau non plus d'être républicain, d'être l'ami de son pays. Non, ce n'est pas nouveau, mais il faut que ce' soit général. Il faut que ce sentiment entre dans les mœurs, dans la vie de la nation, qu'il soit sa loi et sa foi. Alors peutrêtre cette chose vieille deviendra définitive, et c'est un résultat que pour ma part je considère comme suffisant pour nos efforts. {Applaudissements,)

A ceux qui nous suivront, dans une génération ou deux, il appartiendra d'assurer un développement plus complet de notre œuvre. Quant à moi, je borne mes vœux, mes réclamations, mes exigences, à ces deux choses : faire une nation armée et une nation instruite.

Une nation instruite et armée, pour qu'elle rende à la famille française des populations qui lui reviendront

le jour OÙ la France sera restaurée au moral, réorganisée matériellement, relevée par les véritables applications des lois économiques qui donneront à toutes les ressources le pouvoir de s*épanouir. Alors on assistera à un spectacle qui ne sera pas une illusion, qui ne sera pas un rêve : la reprise parla France d'une place que nulle autre nation ne peut remplir, place nécessaire, indispensable, non pas à nous seulement, mais à la civilisation du monde. {Bravos enthousiastes.)

Bornons là nos exigences, à faire, je le répète, une nation armée et instruite. Et je vois ici ma pensée bien comprise, en exprimant ces idées devant des hommes qui comptent parmi eux des frères de notre patrie mutilée, et des frères aussi d'une République voisine, qui a été pour nous ce qu'elle devait être pour la France, une sœur. {Bravos répétés,)

Ce n'est pas tout ; il ne faut pas se méprendre quand je demande, comme base d'un programme républicain, que dans la République, au-<iessus des atteintes des partis, l'on fasse chacun soldat et instruit. Il faut que ce développement de là réorganisation militaire et intellectuelle du pays marche de front avec le respect complet du principe civil dans l'État, de la liberté philosophique, de la régularité dans les finances, de la liberté économique, de la liberté des cultes; cela me suffit, et je suis convaincu que cela doit suffire à la lâche de la génération à laquelle nous appartenons.

Donnons à la France un gouvernement capable d'assurer la sécurité de la génération qui travaille actuellement, et de léguer à celle qui monte le couronnement de vos efforts qui lui permettront de poursuivre les conséquences les plus extrêmes du principe de la solidarité humaine. Je m'explique : ce n'est pas que je nie en aucune manière les misères, les souffrances, les douleurs légitimes d'une partie de la démocratie. Ce n'est pas moi qui méconnaîtrai jamais ce qu'il y a de puissant dans ce monde du travail,

fruit de la science, de Tesprit d association et aussi de l*apparition des merveilles de la mécanique et de Tindustrie. C'est tout un monde nouveau insuffisamment connu, qu'il faut étudier, et qui, depuis trop longtemps, souffre et gémit. Oh ! il faut se pencher de ce côté, jeter là à pleines mains la liberté et la clarté. Mais tenons-nous en garde contre les utopies de ceux qui, dupes de leur imagination ou attardés dans leur ignorance, croient à une panacée, à une formule qu'il s'agit de trouver pour faire le bonheur du monde. Croyez qu'il n y a pas de remède social, parce qu'il n y a pas une question sociale. Il y a une série de problèmes à résoudre, de difficultés à vaincre, variant avec les lieux, les climats, les habitudes, Tétat sanitaire, problèmes économiques qui changent dans Tintérieur d'un môme pays; eh bien! ces problèmes doivent être résolus un à un et non par une formule unique. C'est par le travail, par l'étude, par l'association, par l'effort toujours constant d'un gouvernement d'honnêtes gens, que les peuples sontconduits àl'émancipation. Il n'y a pas, je le répète, de panacée sociale, il y a tous les jours un progrès à faire, mais non pas de solution immédiate, définitive et complète.

Gela dit, nous ne demandons pas plus, mais nous ne demandons pas moins. Ceux qui prétendent que nous jetons des paroles dorées, derrière lesquelles se cachent des surprises criminelles, ils mentent ou ils se trompent. Ce que je dis est l'expression complète de ma pensée. Quant à ceux qui soutiennent que nous n'apportons pas d'éléments nouveaux, qu'ils s'en prennent aux gouvernements, surtout aux générations précédentes qui n'ont pas su nous préparer la jouissance de nouveaux bienfaits 1 Cette conquête doit venir de l'association énergique de nos volontés, de la cohésion de toutes les forces de la France républicaine, d'une discipline volontaire d'autant plus efficace que ce sera une discipline consentie. L'union, le concert,

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l'entente, voilà ce qui fait le levier des réformes successives et nécessaires.

Au premier rang de ces réformes, vous savez déjà, Messieurs, que je place l'élection d'une Assemblée républicaine. Je me suis déjà expliqué sur ce sujet au début de l'excursion si instructive que je viens d'accomplir. J'ai parlé de la dissolution partout où je suis allé ; partout j'ai trouvé cette idée en germe dans les esprits et prête à éclore.

La dissolution, voilà donc la première réforme qu'il aut poursuivre I

Je n'attends rien de l'Assemblée de Versailles. Elle montre tout ce qu'elle craint en n'osant pas rentrer dans ce Paris, berceau de notre civilisation, bouclier de nos libertés publiques, initiateur et guide de l'esprit national, de ce Paris qu'on peut dénoncer à la haine imbécile de quelques ruraux, mais qu'on ne peut parvenir ni à abattre ni à déshonorer. {Applaudissements répétés.)

Ainsi, Messieurs, il le faut; au milieu du calme que nous avons la volonté manifeste de maintenir et de faire respecter, sachons nous préparer à des élections qui devraient être déjà arrivées, qui arriveront, et qui doivent vous trouver prêts, unis et compacts, pleins de discernement, sachant qui vous choisissez, qui vous nommez, avec des candidats qui seront hommes libres faits pour représenter des hommes libres. Et alors, vous aurez fondé la République républicaine.

N'excluons pas les nouveaux venus, les républicains d'hier. On a dit que nous représentons un parti fermé. Ce n'est pas vrai ! Ce sont les intrigants qui disent cela, parce qu'ils sont excommuniés parmi nous. Ceux qui ont failli par erreur, ils peuvent venir à nous, nous ne penserons jamais à leur passé si leur conscience est pure, nous les recevrons commedes frères si l'avenir tient ce que leur contrition nous promet.

Une majorité républicaine, tel est notre premier

besoin. Nous encourrions devant la postérité et devant nos contemporains le reproche de défaillance [Ouil oui'f), si cette majorité ne sortait pas des urnes. Il faut qu'elle en sorte, tôt ou tard.

Un dernier mot: Quand nous insistons, quand on nous voit ramener cette question de dissolution de la Chambre et lui refuser le pouvoir constituant qu'elle est impuissante à exercer, parce qu'elle est stérile, condamnée à Tavortement, eh bien, quand nous disons tout cela, on nous accuse d'être des esprits révolutionnaires, des agitateurs, des ambitieux qui ne songent qu'au pouvoir. Non, non, je vous prends à témoin, si je croyais que les heures et les minutes ne fussent pas précieuses, si je croyais que l'on pût attendre, dans l'état actuel de l'Europe... Attendre!... après la guerre étrangère, après la guerre civile et les ruines qu'elles ont faites; — attendre! quand Tinstant nous presse d'agir, de sauver tout ce qui reste de la patrie, mais est-ce que c'est possible. Messieurs? {Non/ non! — Sensation profonde,)

Si nous avons hâte, ce n'est pas pour nous, ce n'est pas pour le parti républicain ; si nous avons hâte, c'est que c'est une question d'existence nationale. Les minutes nous font perdre des siècles. Si cela dure trop longtemps, si nous nous attardons dans ce provisoire qui nous énerve, qui lasse l'attente du pays, nous courons les plus grands périls. Ah! Messieurs, n'hésitons pas! Quant à moi, ma conviction est faite, et je l'exprime ici avec toute l'ardeur de mon amour pour la France, entre la dissolution de l'Assemblée ou la dissolution de la patrie, je vote pour la dissolution de l'Assemblée! {Acclamations, — Vive la République!)

Les discours du Havre et d'Angers produisirent une vive initation dans Ja majorité de TAssemblée. Dans la première séance de rentrée (22 avril), M. Raoul Duval fit connaître au gouvernement son intention de l'interpeller sur la présence

des maires d'Angers et du Havre, MM. Maillé et Caillemard, aux banquets où M. Gambetta avait pris la parole. M. Victor Lefranc, ministre de Tintérieur, accepta l'iolerpellation, qui fut fixée au 25 avril. M. Raoul Duval paria avec modération. M. Victor Lefranc, qui devait couvrir les maires d'Angers et du Havre, les abandonna, regrettant que M. Maillé eût assisté au banquet d'Angers, où M. Gambetta n'avait pas prononcé le mot de dissolution, blâmant M. Guillemard d'avoir assisté au banquet du Havre, où M. Gambetta s'était formellement prononcé en faveur de la dissolution de l'Assemblée. Le débat tourna court M. Raoul Duval déclara que si le gouvernement avait inséré au Joumul officiel le dixième de ce qu'avait dit M. Victor Lefiranc, l'interpellation eût été inutile, et qu'en conséquence il demandait à l'Assemblée de passer à l'ordre du jour.

LeRappeldu 25 avril avait publié une lettre de M.Louis Blanc protestant contre cette parole du discours prononcé par M. Gambetta au Havre: « Il n'y a pas une question sociale. v>Là République française du lendemain répondit à M. Louis Blanc : « Non, il n'est pas exact de dire : « 11 y a une question sociale I » parce qu'on répond justement : « Cherchez la solution de votre question sociale I » et, comme aucun de nous n'oserait et ne pourrait dire qu'il possède cette solution unique, générale, véritable panacée universelle, le peuple ne ferait pas un pas en avant... Non ! il n'y a pas « une question sociale», laquelle, une fois résolue, nous donnerait un monde nouveau. 11 y a des milliers de questions et de problèmes qu'il faut étudier et résoudre chacun en son lieu et à son heure. M. Louis Blanc, qui est un grand esprit et qui a son expérience aussi, a-l-il pu s'y méprendre? ne se souvient-il plus du temps où, fatigué de discuter vainement sur la question sociale, dans les salles du Luxembourg, il sentait si vivement le besoin de passer de la théorie générale à la pratique? Il réclamait un ministère d'études et d'études de détail, un ministère du progrès. Eh bien! ce qu'on demande aujourd'hui, à la place d'un socialisme nourri de chimères et d'illusions, c'est un régime de liberté et de progrès où les problèmes sociaux seront successivement résolus par la science, conformément à la justice, dans Tintérét de ceux qui souffrent. »

Prononcé le 9 mai 187^ EN RÉPONSE A L'ADRESSE DES DÉLÉGUÉS DE L'ALSACE

Une députatîon alsacienne s'était rendue, le 9 mai 1872, chez M. Gambetta, pour Jui offrir, de la part d*un grand nombre de souscripteurs de toutes les parties de TAlsace, un gronpe en bronze, œuvre de M. Bartholdi. Le président de la députatîon était porteur de la lettre suivante :

« Monsieur et cher Député,

«Nous venons vous offrir, au nom des comités de la souscription patriotique Alsacienne, ce bronze dont notre éminent artiste de Colmar a su faire le vivant symbole de nos luttes contre l'étranger, de nos douleurs, de nos invincibles espérances.

« Cette œuvre traduit le sentiment des milliers de souscripteurs qui, de nos villes et du fond de nos campagues, ont tenu à honneur de contribuer chacun de son obole au souvenir dont nous vous apportons ici le témoignage.

« Les Alsaciens ne cessent de vivre avec la France : ils lui resteront fidèles.

« Vos nobles efforts nous ont donné et nous donnent chaque jour la mesure de ce que nous pouvons attendre d'elle et de ce que nous lui devons.

« Que la France poursuive donc, avec une foi entière dans ses destinées et dans le patriotisme de l'Alsace, le travail de sa régénération! Les Alsaciens ont confiance dans son avenir I Ils sauront avoir la patience, comme ils ont la ténacité.

« L'image, toujours présente à leurs yeux, de la Républi-

que relevant les ruines de la Patrie et préparant la revanche du Droit sur la Force, nous soutiendra : nous ne faiblirons point.

« L*honnmir national, que vous avez maintenu intact au milieu des plus effroyables effondrements, est pour noos un gage assuré que nous reviendrons un jour nous asseoir au foyer de la grande famille française.

« Les délégtiés des comités de la souscription Léon Gambetta en Alsace. »

M. Gambetta remercia les membres des comités et répondit :

Messieurs et chers Compatriotes,

En recevant de vos mains ce témoignage des liens de solidarité indissoluble qui unissent les uns aux autres les membres de la grande famille française, comme vous dites, hélas! momentanément séparés, je ne sais vraiment quel est le sentiment qui m oppresse le plus, si c'est celui de la reconnaissance ou celui de la douleur.

Il m'est véritablement terrible de penser que c'est au jour où l'on négocie à prix d'or, — dur et nécessaire aboutissement de nos défaites, — l'évacuation de nos départements, sans que cette évacuation puisse encore s'étendre à ce qui est le bien môme de la France, de penser que cet enseignement, celte exhortation suprême nous sont donnés par l'Alsace.

Je sens bien tout ce qu'il y a de douloureux pour vous à être obligés de compter, de peser, d'ajourner vos espérances; je sens bien que vous avez besoin, comme nous-mêmes, de vous dire que vous ne faiblirez pas; je sens bien que vous avez raison de vous répéter que la ténacité est une des qualités de votre race. Ah I c'est par là que notre chère Alsace était particulièrement nécessaire à l'unité française; elle

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représentait parmi nous, à côté de cette mobilité et de cette légèreté qui, malheureusement, à certains moments, déparent notre caractère national, elle représentait rénergie invulnérable. Et, sur ce grand chemin de l'invasion, elle s'était toujours trouvée la première et la dernière à défendre-la patrie !

C'est pour cela que, tant qu'elle ne sera pas rentrée dans la famille, à proprement parler il n'y aura ni de France ni d'Europe.

Mais l'heure est grave et difficile, Messieurs, et il est bien à craindre que, si nous ne prêtions l'oreille qu'aux excitations de notre patriotisme et aux amers souvenirs qui nous ramènent aux luttes impossibles, au sentiment de notre isolement dans le monde, à la mémoire des défaillances qui nous ont accablés, — nous ne dépassions la mesure et que nous ne compromettions une cause que nous pouvons mieux servir.

Oui, ce qui — dans l'entretien que nous avons en ce moment — doit être reporté et redit à ces commettants qui m'avaient choisi, qui avalent salué en moi le dernier protestant et le dernier défenseur de leur droit et de leur honneur, ce n'est pas une parole d'excitation ni une parole d'enthousiasme, noni c'est une parole de résignation, mais de résignation agissante.

Il faut tenir compte de l'état de la France, il faut l'envisager.

A l'heure où nous sommes, la République, que vous associez, que vous avez toujours associée non-seulement à la défense de la patrie, mais à son relèvement, à sa régénération, la République s'impose aux uns par nécessité, aux autres par intérêt, et à la généralité des gens sensés par patriotisme.

On commence à comprendre, en France, que tout ce qui est arrivé a été le fait des monarchies successives, et que ce serait à tort qu'on en ferait porter la

responsabilité unique au dernier des despoUsmes que nous avons traversés. Le mal date de loin, et, depnis le premier jour où la Répnbiiqae a succombé sons le sabre d'un soldat, d'autres régimes se sont succédé qui n'ont rien fait pour épurer et relever le cœnr national et le tenir à» la hauteur des événements.

C'est par là^ Messieurs, qu'il est vrai de dire que le sentiment républicain est un sentiment véritablement national, parce qu'il fait comprendre que tout ce que la monarchie a fait dans ce pays, même dans un sens libéral, que toutes ses tentatives moyennes, toutes ses demi-mesures, au point de vue d'un certain régime d'administration, de contrôle et de presse, que toutes ces choses étaient équivoques, qu'elles affadissaient le sentiment national, parce qu'elles se faisaient au bénéfice d'une classe, en laissant en dehors les autres, parce qu'elles ne s'adressaient pas à tout le pays et qu'ainsi elles tuaient en germe tout patriotisme. Aussi, quand il a fallu que tous fussent patriotes, — chose douloureuse à dire ! — plusieurs ont manqué.

Aujourd'hui, sous le coup des événements et des grandes luttes dont nous avons été victimes, on a compris, en France, — au moins il est permis de le croire après les récentes et décisives manifestations qui ont eu lieu, — que la République est désormais comme le gage commun de la renaissance des forces matérielles et morales de notre nation.

Ce grand résultat politique ne pouvait être obtenu qu'à force de réserve et de prudence ; la République ne pouvait gagner les esprits, concilier les intérêts, progresser dans la conscience générale, qu'à force de modération parmi les républicains, qu'à force de démonstrations, faites aux yeux de la majorité des indifférents, que de ce côté est l'esprit d'ordre, de paii civile, de progrès pacifiquement et rationnellement obtenus.

Cette démonstration, elle commence : il faut la

poursuivre, la continuer; il faut déterminer surtout ces conyictions tardives à la manifestation desquelles nous assistons depuis quelque temps, mais qui déterminent, à leur tour, d'autres conyictions sur lesquelles on n'aurait pas compté, et qui, de proche en proche, sous rinfluence d'une agitation républicaine continue, se transforment, s'agrandissent, deviennent la conviction générale.

Le temps est avec nous. Ce n'est pas à dire qu'il faut compter sur le temps pour tout faire, mais nous devons en tenir compte, et nous en servir pour solliciter de tous l'esprit de concorde, l'esprit d'union et, pensezy bien, Tesprit de résignation et de sacrifice.

Ah! il est bien cruel de demander à ces frères, durement abandonnés, Tesprit de sacrifice et de résignation, et cependant c'est à eux que nous adresserons cette demande suprême de ne pas troubler la patrie dans son travail de reconstruction. Et, de même que vous avez été le pays où le plus de bras se sont armés pour la défense nationale, de même que vous avez donné vos enfants et votre or, de môme que vous avez supporté le plus longtemps les balles, le feu, les bombes, les exactions de l'ennemi, de même, pendant cette triste paix, il faut que vous donniez à la France l'exemple d'une population qui sait conserver ses sentiments sans sortir de la mesure, sans provoquer une intervention.

Vous devez à la mère patrie cette suprême consolation de lui faire savoir que, bien qu'elle soit impuissante à vous secourir, votre cœur lui est invinciblement attaché.

Bh bien, cette consolation, cette résignation, vous les lui donnerez : vous les lui donnerez, parce que, quelle que soit l'ardeur de vos sentiments, vous n'avez jamais fait de votre cause d'Alsaciens qu'une cause française, et c'est par là que vous avez donné une véritable marque de patriotisme, dédaignant, dans la

plus large mesure, vos intérêts personnels pour les subordonner à la cause môme de la France. La France doit vous rendre ces grands et nobles sentiments. Si elle était assez oublieuse et impie pour ne pas avoir constamment sous les yeux cette image de votre Alsace sanglante et mutilée, oh ! alors vous seriez en droit de désespérer !

Mais tant qu'il y aura, en France, un parti national, n'ayez aucune crainte. Et soyez sûrs que ce parti national se recompose et se reconstitue. L'esprit vrai de la France, saisie et livrée à l'ennemi par le second empire, est mis en lumière aujourd'hui. De tous côtés, des publications viennent nous faire connaître le rôle qu'ont joué nos populations, et l'on aperçoit que la France a été bien plus abattue que battue, bien plus surprise que prise. Et, en même temps qu'apparait la vérité sur les événements, la conscience du pays renaît. Vous voyez déjà commencer une grande œuvre, légitime, quoique douloureuse, de réprobation et de flétrissure; j'espère que vous assisterez aussi aux châtiments nécessaires.

En même temps que le pays, tous les partis se réunissent pour réclamer la punition de ce crime de lèse-France commis sous les murs de Metz, et vous voyez venir dans nos rangs de vrais patriotes, des hommes qui, sans hésiter, sans discuter, ont fait leur devoir et ont été de véritables héros à l'armée de la Loire.

Ah I c'est que l'on sentait, parmi ceux qui luttaient, qu'il n'y avait pas d'autre ressource et pas d'autre honneur pour la France que de faire du drapeau de la République le drapeau même de la nation.

Il y a, dans ce spectacle, de quoi nous convier à nous replier sur nous-mêmes, et à chercher dans un nouvel essor, dans une nouvelle impulsion, à imprimer à rintelligence française les véritables moyens réparateurs de notre grandeur morale, de notre grandeur

scientifique, de notre probité financière, de notre vaillance militaire.

Et, quand on aura, sur tous ces chantiers du travail de reconstruction, refait pièce à pièce la France, croyezvous qu'on ne s'en apercevra pas en Kurope, et qu'on n'y regardera pas à deux fois avant de ratifier les violences de la force? Croyez-vous que ce barbare et gothique axiome, qui a eu et qui a encore cours : la force prime le droit, restera inscrit dans les annales du droit des gens?

Non! non!

Si un silence néfaste a pu accueillir une pareille théorie, c'est parce que la France était abattue. Mais il n'est pas un pays, en Europe, qui ne pense qu'il faut * que la France se refasse. On ne songe pas à l'assister, on n'en est pas là; la force des armes a réduit à cette position les plus bienveillants et les plus sympathiques. Nous n'avons reçu et nous ne recevrons de longtemps ni aide ni concours, mais le sentiment du voisinage s'est- fait jour. On sent que l'orage, pour être passé sur nous, n'est pas entièrement dissipé et qu'il pourra visiter d'autres contrées, frapper d'autres peuples. Le sentiment de la conservation générale surgit, on regarde du côté de la France et on voit le monde occidental vide.

Montrons à ceux^qui nous examinent notre moralité, notre puissance intérieure, notre force et non pas, comme on l'a trop fait jusqu'à présent, le spectacle de querelles dynastiques ou de dissentiments sur des chimères.

Donnons ce gage à l'Europe, que nous n'avons pas d'autre visée que de prendre tout le temps qu'il faudra pour arriver à cette situation morale et matérielle où on n'a pas même besoin de tirer Tépée; où on rend au droit les satisfactions qui lui sont dues, parce qu'on sent que derrière ce droit il y a la force.

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