AU HAVRE
Nous empruntons au journal le Havre le compte rendu suivant du banquet offertje 18 avril, à M. Gambetta, àToccasion de sa présence au Havre :
u Le banquet offert à M. Gambetta par ses amis politiques du Havre a réuni hier au soir six cents convives, parmi lesquels se trouvaient M. Jules Le Cesne, conseiller général, M. le maire du Havre, qui présidait la fête, plusieurs membres de Tadministration et du conseil municipal, les représentants de la presse républicaine du Havre, M. Paul Aubert, d'Honfleur, M. Waltz, rédacteur du Progrès de Fécctmp, plusieurs délégués des cantons de Goderville, de Saint-Romain, etc.
« M. Guillemard, maire du Havre, a porté la santé de M. Gambetta en ces termes :
« Citoyens,
(( Au nom de la démocratie ici présente, qu'il me soit permis de saluer l'homme illustre assis à mes côtés qui nous fait l'honneur d'assister à ce banquet fraternel.
« Une feuille pieuse et honnête de notre ville m'a reproché d'avoir dit que l'homme que j'estimais et que j'aimais le plus au monde était le citoyen Gambetta. {Applaudissements). Je n'ai pas à répudier ce que j'ai dit : car, au contraire, mon estime a grandi en raison des efforts qu'il a faits et des services qu'il a rendus au pays.
« C'est la première fois, depuis l'invasion, que j'ai l'occasion de me trouver avec vous, mes concitoyens, je la saisis
pour YOQs adresser mes vifs et chaleureux remerciements du concours que tous ayez prêté à mon administration. C'est grâce à ce concours que notre ville n*a pas eu à subir Toutrage de la présence des Prussiens : c'est grâce surtout à Tap* pui que votre administration a trouvé dans le grand patriote, qui n'a pas craint de se lancer à travers l'espace pour réveiller l'énergie du peuple français, et qui nous a fourni tout ce dont le Havre a eu besoin pour protéger son enceinte.
« L'administration le remercie ici, toute la population aTec nous, et je suis sûr que vous m'acclamerez, car je n'ai pas la prétention ici de vous faire un discours, quand je bois au citoyen Gambetta et À la République ! » (Acclamations prolongées. — Vive la République ! — Vive Gambetta! — - Vive la République définitive!)
M. Gambetta répondit :
Messieurs et chers Concitoyens,
Les paroles que vient de m'adresser en votre nota le chef de votre municipalité sont, permettez-moi de vous le dire, trop flatteuses pour moi; et je ne voudrais pas qu'en venant parmi vous m*enquérir surtout de vos sentiments républicains, l'ont pût m'accuser de vous faire commettre une véritable faute, en vous fournissant l'occasion de flatteries personnelles. Elh bienl je dois vous dire qu'une des choses qui m'embarrassent le plus, c'est le véritable regret que j^éprouve de n'avoir pu faire davantage, et ce qui me cause une émotion profonde, c'est de sentir à quoi m'engagent et m'obligent de pareils sentiments et une reconnaissance qui a trop tôt commencé.
On vous disait tout à l'heure qu'il ne fallait pas faire de discours. Ce ne sont pas, en effet, des discours que nous devons nous apporter mutuellement, ce sont des conseils, des avis et des impressions. Il faut que, lorsque nous nous sommes vus, visités, fréquentés, nous nous séparions un peu plus forts, meilleurs et plus instruits. {Applaudissements,)
La République que vous acclamez, cette République définitive, selon Tinterruption partie de là tout à rheure, cette République que nous tenons en principe, qu'il ne s'agit que d'affermir et de développer, doit commencer d'abord par guérir la France du plus détestable de ses défauts : la promptitude avec laquelle elle s'abandonne à la flatterie et à la servilité. (Bravo/) Et, puisque vous m'en avez fourni l'occasion, laissez-moi vous le déclarer une fois pour toutes : je dis ce que je pense; et sauf dans les occasions où, moi aussi, j'ai mes emportements que je regrette..., je pense exactement ce que je dis.
Messieurs, après les ruines matérielles qui ont pour ainsi dire couvert le sol de notre malheureuse patrie et qui, grâce au ciel, grâce au zèle de véritables patriotes, au concert et à la concorde des intelligences vraiment françaises, commencent à s'effacer, après ces ruines matérielles, il reste les ruines morales ; et c'est au spectacle de celles-là, malheureusement, que nous pouvons dire que nous ne sommes pas assez sévères pour nous-mêmes.
Au lendemain de cette immense chute de l'empire qui avait été amené par le crime de quelques-uns qui ont obéi au parjure d'un maître, mais qui avait été maintenu longtemps aussi par la complicité, par la servilité, par l'esprit de convoitise qui dominaient et poussaient au scrutin les masses ignorantes, dont on entretenait et encourageait l'ignorance, quand on n'en surexcitait pas les vaines terreurs {Intef*ruptm (t applaudissements).., après nos désastres, une idée doit sortir dominante de nos fréquentations : c'est le côté moral de nos ruines, c'est la réparation de l'honneur français, c'est la pratique des vertus républicaines que nous ne devons pas perdre de vue un seul instant.
Les ruines matérielles n'ont rien d'irréparable dans un pays aussi riche, qui dispose de ressources aussi
considérables, où domine l'esprit d'épargne, de travail, d'accumulation. Oui, Messieurs, il n'y a rien de plus simple, dans un tel pays, que de guérir ces blessures sous un gouvernement qui assure l'ordre.
Mais ce serait là une restauration, une régénération mensongère, si l'on n'allait pas plus haut dans la recherche du mal, afin de découvrir le véritable remède.
Or, il faut le reconnaître, la France ne s'est laissée aller au bord de cet abîme que parce qu'elle avait perdu les véritables sentiers de la morale en politique. Permettez-moi d'ajouter que si le gouvernement républicain a paru, au milieu de ces désastres, comme le'seul possible, c'est que, seul, il s'est trouvé debout en face du danger. Car, au moment môme de l'immensité de la catastrophe, nul n'a pensé à un autre gouvernement. Où étaient les prétendants? Qui donc s'est présenté en leur nom? qui s'est fait jour au milieu des rangs de nos adversaires pour disputer ce que l'on appelait le pouvoir, et ce qui n'était que le fardeau des périls ?
Qui? personnel On a attendu à l'écart, avec patience, mais cette patience était doublée d'un certain remords, le remords du plébiscite I On a assisté à des efforts auxquels on ne s'est pas associé. Et ici, laissez-moi vous exprimer toute la reconnaissance que la France doit à une population comme la vôtre, qui, elle, n'a jamais marchandé ni son argent, ni son travail, ni ses hommes, et qui n'a pas méconnu les traditions patriotiques reçues de ses aïeux.
Messieurs, ce n'est pas un reproche que je veux adresser à mon pays, car, môme lorsqu'il se trompe ou qu'il tombe, je le respecte. Mais n'est-il pas vrai que, sous l'influence d'excitations détestables, on a systématiquement attaqué les efforts de la défense? En voulez-vous un exemple entre mille? Ces attaques se sont tournées aussi vers l'homme qui est à côté de
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moi {V orateur désigne M. Jules Le Cesne), qui fut au jour du péril votre député, et qui doit le redevenir au jour de la réparation. C'est par son activité, son intelligence, son zèle, qu'il nous a été donné de mettre entre les mains de la France les armes qu'il avait su arracher à la concurrence étrangère , alors que l'empire avait fui en ne nous laissant que des arsenaux vides.
Que n'a-t-on pas dit! que de calomnies, d'injures, oserai-je dire que d'ordures ! n'a-t-on pas jetées sur la réputation de cet honorable, de ce zélé, de ce grand citoyen, qui, en butte à ces infamies, mais fort de sa conscience, n'a fléchi ni un jour ni une heure, et qui a fait son devoir jusqu'au bout! {Salve d'applaudissements, )
Ces attaques, elles se reproduisent, elles se reproduiront encore; elles sont devenues le seul refuge des partis impuissants. Car les partis savent bien que ce n'est pas par les raisons de théorie, de principes, de doctrine, ni d'expérimentation, qu'ils peuvent avoir quelque influence ou quelque prise sur l'opinion ; c'est pourquoi ils se rejettent tout entiers sur la diffamation, et forgent sur les autres hommes de notre opinion des biographies du genre de celle que vous connaissez sur celui-ci.
Mais, Messieurs, détournons nos regards de ce que je pourrais appeler les dernières exhalaisons de leur cbagrin et de leur humiliation, et revenons à notre véritable revanche, qui est la reprise de nos qualités héréditaires, la réformation de la moralité nationale; et alors, quand nous nous serons bien retrouvés, le reste nous sera donné par surcroît. Il faut donc songer à ce que j'appelle les plaies sociales.
Eh bien ! dominant toutes les autres causes de nos défaillances, de nos désastres, il y a l'ignorance, cette ignorance particulière, cette ignorance double, qui est propre à la France. Car nous avons l'ignorance de
ceux qui ne savent rien, masse obscure, qui change brusquement de direction et roule tantôt à droite, tantôt à gauche, sans souci de la dignité humaine, dont on se fait un coupable jeu ; cette ignorance qui fait que Thomme qui en est aveuglé obéit sans s'enquérir des motifs de son obéissance : c*est là Tignorance inerte, passive, presque heureuse.dans sa docilité. Il y en a une autre plus dangereuse, c'est la demi-ignorance, passionnée, violente, qui croit à ce qu'elle dit, qui le répète avec véhémence, qui colporte toute calomnie, qui se nourrit des légendes défigurant la tradition républicaine, qui a horreur de la vérité, parce qu'elle est impropre à la recueillir, et parce que la passion, le parti pris, tout s'y oppose. Ce sont ces demi -ignorants qui garnissent les rangs de nos adversaires.
Cette double ignorance, il faut en avoir raison par un véritable système d'éducation nationale. Jusqu'à présent, ce qui a paru aux réformateurs de tous les temps comme la recette par excellence pour créer des esprits, former les consciences, diriger les intelligences, éclairer les volontés, c'est de fortifier la raison publique. Cette raison, ou elle est inerte, ou à moitié développée, ou nourrie de sophismes, ou pleine de théories adultérées, ou encombrée de contrefaçons de la vérité, ou absolument déréglée, utopique et chimérique.
Qui peut avoir raison de toutes ces plaies de l'esprit? C'est l'éducation nationale.
Ce n'est pas à vous, qui avez pris, sous l'empire, l'initiative d'un grand mouvement de propagande en faveur de l'enseignement populaire, que j'ai besoin de rappeler ces vérités. Rien à tenter, rien à espérer, rien à fonder, rien à tirer de la démocratie et du suffrage universel sans une éducation distribuée à pleines mains, répandue à flots.
Et, sur ce terrain, qu'on .ne nous parle pas d'éco-
nomie, il faut trouver l'argent; car c'est plus que Taffranchissement du territoire, c'est raffranchissement du génie national. [Applaudissements unanimes.)
Cette éducation, il faut la faire absolument civile ; c'est le caractère même de l'État. Et qu'on ne crie pas à la persécution f L*Étatlaissera aux cultes la plus grande liberté, et nos adversaires seront les premiers à le reconnaître. L'Etat ne peut avoir aucune compétence ni aucune action sur les dogmes, ni sur les doctrines philosophiques. Il faut qu'il ignore ces choses, ou bien il devient arbitraire, persécuteur, intolérant, et il ne peut pas, il n'a pas le droit de le devenir.
Il faut que l'enseignement national soit confome au principe même des sociétés, de toutes les sociétés, quel que soit leur mécanisme, non seulement des sociétés démocratiques, mais aussi des sociétés aristocratiques. Qui dit société dit réunion d'hommes voulant défendre leurs droits, remplir leurs devoirs et protéger par l'association leurs intérêts, ce qui est une chose libre, civile, laïque par excellence. L'État, dans les matières religieuses, ne pourrait intervenir qu'au bénéfice de la majorité, et par conséquent à l'oppression de quelques-uns. N'en fût-il qu'un seul, celui-là suffirait pour démontrer que cette intervention est despotique et arbitraire.
• Cette éducation civile, il faut la donner avec passion, la poursuivre avec ardeur. Jusqu'à ce que la nation en soit pénétrée, rien ne sera fait, rien ne sera ordonné, rien ne sera régulier. Vous n'aurez pas de repos, vous serez toujours en présence de ces deux périls immenses : ou l'exploitation d'un peuple par des intrigants, des aventuriers, des dictateurs, des coupe-jarrets, ou quelque chose de plus grave encore, l'explosion imprévue d'une masse enflammée qui tout à coup obéit à ses aveugles colères.
Ni l'un ni l'autre, n'est-ce pas? Et c'est l'instruction primaire seule qui peut protéger le pays contre ces
deux excès. Gomment n Vt-on pas compris que le premier degré de rinstruction ne doit pas être un point d'arrêt, constituer la stérilité de Tintelligence, mais qu'elle doit éveiller un désir de progrès constants et successifs? L'instruction primaire doit être complète, je veux dire qu'il faut la rendre capable, en tant que primaire, de donner des notions exactes, sinon achevées, des droits et des devoirs du citoyen. Elle doit lui apprendre quelle est sa dignité, dans quelle société il vit et quelle est sa place, quel est son lien de solidarité avec ceux qui l'entourent; elle doit lui montrer qu'il a son rang dans la commune, dans le département, dans la patrie; elle doit lui rappeler surtout qu'il est un être moral auquel il faut tout donner, tout sacrifier, sa vie, son avenir, sa famille, et que cet être... c'est la France. {Applaudissements enthousiastes,)
C'est cela que j'appelle l'éducation primaire nationale.
Mais il ne faut pas s'arrêter là; il faut aborder l'éducation secondaire, arracher la jeunesse aux études stériles, ne pas trop l'attarder dans un passé antique que l'on connaît à peine, dont, au bout de quelques années, elle est incapable d'épeler la langue, et d'oîi elle sort les oreilles pleines et l'esprit vide. Il faut que la jeunesse puise dans l'enseignement de l'État, vigoureux et humain, les notions des sciences modernes.
Prenons garde de donner libre carrière à l'imagination, à des futilités et des fantaisies dont l'exagération maladive produit de véritables difformités morales. 11 n'y a qu'une chose qui fonde les véritables sociétés, qui élève l'homme, c'est la science ; il faut l'appreudre, la boire à longs traits. La science est le patrimoine de nos devanciers que nous devons tenir à honneur de transmettre, agrandi et amplifié, aux générations qui nous suivent.
Ce n'est pas tout; il faudra encore monter plus haut, il faudra aborder l'enseignement supérieur. A
celui-là, la liberté, le droit d'enseigner toutes les théories. N'ayez pas peur de l'esprit, fiez-vous à la raison pour faire justice des sophismes du passé, des chimères; fiez-vous à la raison pour éviter les écarts d'imagination qui, par une précipitation déréglée à marcher en avant, nous ramèneraient au contraire aux premiers âges de la nature; fiez-vous à la noble émulation qui naît entre les savants. Que l'arène soit ouverte à tous, qu'il ne soit pas nécessaire de faire partie d'une coterie ou d'une Église pour arriver à se faire un nom et à l'inscrire dans les pages de l'histoire des découvertes de l'esprit humain.
Ah ! Messieurs ! c'est surtout quand on veut refaire l'éducation primaire qu'il faut avoir en vue la réforme de l'enseignement supérieur. Car, en dernière analyse, c'est le nombre des savants, c'est le respect que l'on a pour eux, c'est la liberté qu'on leur donne, la dignité dont on les entoure, qui répandent les lumières jusque dans les couches profondes de la société. C'est par la valeur et le nombre des savants que vous formerez des instituteurs et des élèves.
Je n'ai touché là qu'un côté, le plus noble, à coup sûr, de notre régénération morale, mais ce côté se rattache intimement au régime républicain, car vous savez bien que, lorsqu'on passe en revue les partis et les hommes, on distingue bien vite à leur zèle pour l'instruction ceux qui sont pour et ceux qui sont contre le régime républicain.
Il est hors de doute que , selon que vous aurez en face de vous un gouvernement républicain sérieux, sincère, sage, ordonné, mais ayant le sentiment qu'on ne fonde un gouvernement qu'avec le concours de ceux qui sont acquis à ses principes, vous aurez la possibilité de réformer le régime tout entier de l'éducation nationale.
Si, au contraire, vous êtes en présence d'un régime monarchique et dynastique, s'appuyant sur la division
des opinions et des classes, il fermera la porte à Téducation supérieure pour assurer sa domination sur ceux qui sont en bas. [Bravos répétés.)
Mais^^ Messieurs, dans un pays qui a le suffrage universel, où la démocratie non seulement coule à pleins bords, comme on Ta dit il y a quarante-cinq ans, mais constitue la nation elle-même, il n*est plus temps de faire des expériences monarchiques. 11 n*est pas de monarchie, despotique ou tempérée, qui puisse tenir tête à la démocratie, à la République, qui a le vote universel à sa disposition , et qui poursuit toute souveraineté artificielle pour s'installer légitimement à sa place. 11 n*y a plus de conciliation possible entre ce régime qui a nivelé le sol, qui a abattu tous les privilèges, qui a fait disparaître tout ce qui constitue les éléments des aristocraties et des monarchies, plus de conciliation possible avec les prétentions dynastiques.
Si Ton veut rêver un gouvernement en dehors du gouvernement républicain, qui ait quelque chance de durée, il faut d'abord porter la main sur le suffrage universel, soit en le restreignant, soit en en faisant une délégation du pouvoir royal. Pour durer, pour être stable, il n'y a plus que la démocratie libre, associée, organisée, ayant le suffrage dans sa main pour moyen de contrôle , c'est-à-dire la République. Nous sommes ceux qui peuvent seuls assurer la stabilité et le lendemain. Avec nous il n'y a plus d'inconnu. Sous le régime monarchique, le suffrage se pose comme un rival qui doit le faire disparaître ; c'est donc la Révolution, le désordre, l'instabilité érigés en institution.
Aussi, Messieurs, les conservateurs qui s'attardent à rêver à une restauration monarchique de quelque catégorie quelle soit, ne sont-ils pas des conservateurs au sens élevé de ce mot : ou ils savent ce qu'ils font, et alors ce sont des factieux; ou ils ne le savent pas, et alors ils sont des dupes dans les mains qui les mènent et des simples dont on abuse. Voilà la vérité.