‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] G.; (volume 5)Chapitre 12 sur 102 · TOAST DE M. GAMBETTA · texte numérisé non relu

TOAST DE M. GAMBETTA

Monsieur le maire, je crois que, si je n'écoulais que ma prudence, j'imiterais l'illustre académicien dont le silence est devenu légendaire, et que, comme Gonrart, je me tairais.

Jo n'ai rien à ajouter aux remerciements émus du citoyen le plus autorisé qui ait honoré de sa présence cette réunion et cette ville; mais permettezmoi de vous dire, avec tout le respect que je dois aux pouvoirs publics, qu'il ne serait pas conforme à la correction démocratique et constitutionnelle de mettre les trois présidents sur le môme plan.

Je crois bien connaître la Constitution. La Constitution fut sage et bien inspirée lorsqu'elle mit deux Chambres auprès du pouvoir exécutif pour l'éclairer

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et le pondérer. Elle aurait été mal inspirée en plaçant dans des sphères inaccessibles et inviolables le chef suprême de TÉtat.

J'accepte vos applaudissements; mais cette parité do réception qui tend à réunir dans une même ovation le président de la République et les présidents des deux Chambres ne saurait aller plus loin sans fausser Topinion et sans méconnaître les devoirs de tous.

Je bois à la ville de Cherbourg dont vous êtes Texpression la plus autorisée, je bois à vos collaborateurs qui vous ont donné la preuve hier et les jours précédents de ce que peuvent, dans une société démocratique,le zèle, le goût etTintelligence pour transformer, comme avec une baguette magique, des rues, des places et des monuments en une féerie inoubliable.

Je bois à cette population que vous servez et qui est bien digne de posséder à sa tête une administration éclairée et sympathique à laquelle elle doit de ne jamais donner Texcmple que du respect de Tautorité. Je la connais depuis de longues années, cette population, dans laquelle je salue Talliance de l'esprit, de Tordre et de la liberté, car il n'y a eu au milieu de l'expansion des joies publiques ni un cri, ni un désordre, ni une exagération individuelle. Je bois à l'avenir de cette ville, à son développement, à son progrès, tant au point de vue militaire, qui est le premier, qu'au point de vue économique.

Enfin, Messieurs, pour finir, je bois à ceux qui sont accourus dans cette ville attirés par cette fête qui, née de la spontanéité de tous, a revêtu un caractère général, ce qui prouve que, quand une idée s'empare de tous, malgré les divisions , l'hostilité et les malentendus, il en résulte une idée supérieure, suprême, une idée qui plane au-dessus de tout : l'idée de la patrie sous le drapeau de la République. (Applaudissements répétés.)

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Le vovage de Cherbourg fut Toccasion première d*une série d'incidents dont nous avons relaté les principaux dans Texposé suivant * :

« Cène seront certes pas les plus brillantes de nos récentes annales que les pages qui seront consacrées à Tagitation provoquée en ce pays, aux mois de septembre et d'octobre derniers, à l'occasion des affaires d'Orient. Le spectacle a été nouveau dans notre histoire française. Signataire d'un grand traité international approuvé par tous les parlements d'Europe, le gouvernement de la République est engagé d'honneur à ne pas laisser protester sa signature dans les eaux de l'Adriatique ou de la mer Egée ; et voilà qu'une partie de l'opinion se laisse alarmer par d'odieuses manœuvres; elle s'imagine que la paix est menacée, elle laisse dire impunément que la France doit manquer à la parole donnée et rappeler sa flotte, elle réclame avec une insistance si singulière le retour à une politique de non-intervention que l'Europe, étonnée, se demande et demande à haute voix de quelles causes étranges peut bien provenir ce phénomène : des Français qui cherchent à faire croire que la France a peur. Tel a été le triste spectacle qui a été offert récemment au monde par des Français que nous aurions voulu moins nombreux. Ceux qui ont provoqué ces mouvements se sont dit les défenseurs de la paix ; pour nous, nous donnerons à la campagne qu'ils se disent fiers d'avoir dirigée son vrai nom : lu campagne de la peur,

« Nous reconnaissons sans peine que l'intrigue qui est à l'origine de toute cette agitation a été fort savamment ourdie et qu'elle a été conduite avec une habileté réelle. Ce n^est pas brusquement, tout à coup, sans essai préalable, que le cri d'alarme a été poussé. Non, il y a eu tout un long travail préparatoire, travail consacré à remuer l'opinion, à la mettre sur ses gardes, à éveiller ses soupçons , à Témouvoir, à lui donner la fièvre. On a débuté par le discours de M. Gambetta au Cercle du commerce et de l'industrie à Cherbourg. On a continué par la mission du général Thomassin à Athènes. La peur fait son chemin comme la calomnie. « Effrayez, effrayez, dit certain Basile,

1 . L'opinion pubUque en France et la politique extérieure, dans la Hevue politique du 11 décembre 1880.

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il eu restera toujours quelque chose. » Quand le télégraphe du 40 août apporta aux lecteui*s de Paris et de la proTince les fortes et patriotiques paroles prononcées à Cherhourg par le président de la Chambre, nul ne devina, entre les lignes de ce discours, des menaces quelconques de guerre contre l'Allemagne, la Turquie ou la Russie. Mais, huit jours après, d aucuns ayant dit : « Vous ne savez pas lire : ce discours est une déclaration belliqueuse ! » — comme il n'est jamais agréable de s'entendre affirmer qu'on ne sait pas lire et qu'on manque de perspicacité, il arriva ceci : c'est qu'un certain nombre de braves gens ignorants et naïfs voulurent avoir lu aussi bien que le journaliste parisien, et que, pour ne pas démentir l'astrologue, ils jurèrent après lui qu'ils voyaient un animal dans là lune. C'est ainsi que, prononcé le 9 août, le discours de Cherbourg ne fut inventé que du 45 au 18 du même mois. — Et de même pour la mission du général Thomassin. Le gouvernement gi*ec avait demandé à M. de Freycinet de désigner un officier supérieur et deux ou trois ingénieurs français pour le conseiller dans la direction de sa réorganisation militaire et de ses travaux publics, tout comme la Porte demandait au même moment à M. de Bismarck des banquiers allemands pour mettre un peu d'ordre dans ses finances, comme l'Egypte avait demandé aux cabinets de Londres et de Paris des administrateurs probes et économes, comme le Maroc et le Japon nous avaient déjà demandé des officiers, qui leur avaient été accordés, pour introduire dans leurs bandes armées les éléments de la discipline française. Le général Thomassin et deux ingénieurs avaient été désirés simultanément par M. de Freycinet. Rien n'était plus simple, plus naturel, pins normal. Mais ceux-là mêmes qui inventèrent le discours de Cherbourg découvrirent que l'arrivée du général Thomassin au Pirée serait plus périlleuse pour la paix de la France que ne l'avait été jadis le débarquement de tout le corps d'armée dii maréchal Maison on Morée. Et il se trouva encore, pour se laisser tromper, un public aussi crédule que timide.

« Ces exploiteurs de la crédulité publique, c'étaient les chefs du parti intransigeant unis aux chefs des partis réactionnaires. Le vote de t'amnistie plénière avedt enlevé au parti intransigeant son drapeau de combat, sa raison d'être poH-

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lique. Un parti sans drapeau se débande. On décida de refaire Tunion menacée sur )a question de la paix, qui est une des formes de la question du travail. Sans que le souci de la patrie vint un instant arrêter ce complot, on arbora pour drapeau la peur de l'étranger. Les réactions dynastiques et cléricales virent dans cette manœuvre un moyen de nuire à la République : elles adoptèrent le drapeau des meneurs intransigeants, elles entonnèrent le même cantique d'alarmes... Notre tolérance est large : il est peu de folles espérances on de regrets chimériques que nous ne soyons disposés à excuser. Ce qu'il nous est impossible de pardonner jamais, ce sont les atteintes qu'on cherche à porter à l'honneur de la France. Et c'est à l'honneur de la France, c'est à sa dignité devant l'Europe que s'est attaquée ouvertement la coalition des partis extrêmes. Elle s'y est attaquée sachant quelle impression ses dénonciations mensongères allaient produire à l'étranger, sachant avec quelle joie les reptiles de Berlin allaient les accueillir pour les exploiter contre nous *, sachant quel renfort elles allaient apporter au chancelier de l'Empire allemand non seulement

1. La Gazette de f Allemagne du Nord publia, dans «on numéix) du 24 août, un long factum contre M. Qambetta. Rappelant qvCii la fin du xviu« siècle « les esprits étaient aussi irrités en Allemagne qulls le sont actuellement en France », la Gazette concluait ainsi :

M Le peuple allemand attendit en vain la justice réparatrice de rhistoire. Les violences de Louis XIV furent dépassées par celles de Napoléon I^', et la France s*étendit jusqu'aux bouches de TElbe. M. Oambetta pourrait aussi bien réclamer, au nom de la iustice, Lubeck ou Hambourg. Comme TAlsace, ces villes ont été arrachées à l'Allemagne et lui sont revenues par la justice de l'histoire.

« Si la France républicaine, dirigée par M. Qambetta, veut continuer les traditions de la Franee monarchique et marcher sur les traces de Louis XIV, de Louis XV, des deux Napoléon, il faut nous résigner à ne pas compter sur une paix durable avec la France, il mut seulement que la majorité pacifique des deux pays sache qui vient troubler son repod.

tt L'Allemagne ne cessera de prouver qu'elle veut rester en paix • et Qu'elle hait toute guerre. Notre politique, nous sommes fiers de le dire, est arrivée depuis dix ans que nous existons comme nation unie, À rassurer pleinement l'Europe, en sorte que personne ne croit qve nous nous occupioss d'idées de conquête.

tt Nous reerettons que l'esprit belhqueux, qui anime nos voisins aujourdliui comme il y a trois cents ans , nous force à nous

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dans ses luttes budgétaires, mais dans tout Tcnsenible de sa politique an ti française. Une telle conduite a été de la trahison au premier chef.

« L'histoire dira peut-être quelle a été la part de Tétraoger dans les intrigues néfastes qui ont précédé cette journée du 24 mai 1873, où les droites monarchiques renver^rent du pouvoir le bon citoyen que plus d*un, de Tautre côté de la frontière, détestait et redoutait comme le réorganisateur de Tarmée française et le libérateur du territoire. M. Gambetta partage depuis longtemps la haine que les ennemis de la Franco avaient vouée à M. Thiers. Qo*on y prenne garde ! D'ores et déjà, Phistoire est en état de dire quelle est l'approbation qui a été donnée de Berlin, sans qu'on daignât s'en cacher plus que de mesure» selon une habitude connue,

garder par une armée forte et toujours prête à entrer en cam> pagne.

M Nous ne demandons à nos soldats que notre sûreté; mais celle-ci, nous la voulons, et nous nensons l'avoir. »

La République française, rëponait en ces termes aux imputations du journal allemand :

H II ne nous est pas possible de laisser passer sans protester de toute notre énergie cette phrase de la Gazette allemande.

« 11 faut que la majorité pacifique des deux pays sache qui vient « troubler son repos, n Nous n'aurions pas besoin, pour l^épond^e à cette insinuation, de remonter très haut dans la collection des journaux berlinois ; mais nous laissons de côté les articles de journaux À quelque inspiration qu'il soit permis de les attribuer.

a Nous dirons seulement qu'aucun nomme public n'a proféré en France, depuis l'exécution du traité de Francfort, quoi que ce soit qui ressemble aux paroles enflammées et autorisées dont a retenti la tribune allemande contre « la nation d'au delà des Vosges N, toutes les fois qu'il s'est agi d'obtenir une aggravation des charges militaires.

«Nous ne nous sommes point prévalus de ces formes au moins âpres pour nous plaindre que notre paix fût troublée ; tout au plus V aurions-nous vu un encouragement , s'il en eût été besoin, a redoubler d'efforts « pour que , selon l'expression du discours de Cherbourg, ce qui reste de la France nous reste entier ».

« Aussi bien, cette fois encore, l'article de la Gazette de tAlleniagne du Nord a-t-il une conclusion qui peut jeter quelques lumières sur des susceptibilités au premier abord si peu explicables; il s'agit de. démontrer au peuple allemand la nécessité des armements formidables dont il supporte le fardeau; c'est pour cela que la Gazette s'applique à découvrir chez nous un prétendu « parti de la guerre ». Si le moyen prête gi*avement à la critique, la fin n'est pas de celles auxquelles nous avons qualité pour trouver à redire. »

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aux manœuvres odieuses qui ont suivi le discours de Cherbourg et qui avait pour but, dans le camp des intransigeants comme dans celui des cléricaux, d'éloigner la nation effrayée de Fhomme que la Prusse considère à bon droit, qu'elle craint et qu'elle déteste comme l'incarnation vivante du patriotisme français.

« Poursuivons ce triste historique. On connaît maintetenant les agitateurs et les bas-fonds où ils opèrent. Disons quelles furent leurs dupes. C'est une loi élémentaire de physique. Si quelque bruit, en uu endroit quelconque, ébranle fortement l'atmosphère, les vibrations s'en transmettent indéfiniment et dans tous les sens : que ces vibrations rencontrent une paroi sonore, et le phénomène de l'écho se produit. Il en est de même pour les clameurs de la presse. I^ paroi sonore qui fit écho aux déclamations des partis intransigeants et réactionnaires, ce fut cette fraction de notre bourgeoisie, fraction aussi honnête que timide, et qui, depuis dix ans, s'est avisée de croire que porter les yeux sur ce qui se passe au delà de nos frontières, que faire entendre la voix de la France sur le Bosphore, au Caire ou à Tuni^, c'est le comble de l'imprudence, c'est une audace digne d'un fou ou d'un traître. Une triple inquiétude est au fond de cette conviction bourgeoise. On ignore quels sont les intérêts français qui se trouvent en jeu de l'autre côté de la frontière, et , précisément par ce qu'on ignore ces intérêts de premier ordre, on s'effraye au premier soufûe, on prend peur pour la rente qu'une intervention active de la France dans la politique extérieure pourrait faire baisser de quelques centimes ; on craint sans rime ni raison pour cette armée qu'au bon temps du remplacement on laissait partir sans murmurer pour restaurer un Bourbon à Madrid ou pour installer un Habsbourg à Mexico ; on tremble pour soi-même, sans savoir pourquoi, mais on n'en tremble que davantage. Voilà ce que devinaient à merveille les chefs de la réaction et du parti intransigeant et ce qu'ils résolurent d'exploiter, qui contre les meilleurs des républicains, qui contre la République ellemême. Voilà pourquoi ils embouchèrent la trompette d'alarme. Voilà comment, en faisant appel aux intérêts les plus bas, aux craintes les moins fondées et aux sentiments les moins français, ils finirent par trouver un écho, — et une

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recette, — là où ils n'avaient récolté jasque-là que haine, dédain et mépris.

« Agitation factice que cette première agitation du mois de septembre. On Ta dit plus d*une fois et nous voudrions le croire. Mais nous n'avons jamais aimé nous payer de mots et le mal que nous dénonçons, le mal que nous voulons combattre, il est plus viril de le regarder en face, et peutêtre même est-il plus habile de ne rien ^cacher de la vérité.

« Ce qui a été factice, cela est hors de doute, ce qui a été au premier chef artificiel et mensonger, c'a été Talarme des meneurs, leurs craintes pour la paix, leurs prédictions désolées de prochaines et sanglantes aventures; c*a été, en un mot, la fabrication de l'inquiétude publique pai'une association bizarre où M. Paul de Cassagnac travaillait d'accord avec M. Henri de Rochefort et où M. le duc de Broglie et M. Buffet se délectaient à faire reproduire dans le Français les articles de M. Laisant et de M. Clémence.au. Ceux qui ont signalé des menaces de guerre dans le discours de Cherbourg, ceux qui ont déclaré compromise la paix de la France parce que le général Thomassin était désigné ponr se rendre à Athènes, ceux-là savaient à merveille que leurs accusations étaient sans fondement, qqe leurs griefs étaient vains et que pas un fait sérieux, pas un seul, ne pouTait légitimer leur manœuvre antipatriotique et leur haineuse intrigue. Mais ce qui n'a pas été factice, ce fut Teffet produit par ces cris d'alarme sur une fraction trop notable, sur une trop forte minorité de l'opinion. Ce qui a été grave, ce qui nous a affiigé, plus même que nous ne voulons le dire, ce qui nous a révélé l'existence d'une maladie dangereuse et qui poun^ait devenir déshonorante, c'est l'impression que ces clameurs de comédie ont finalement produite au milieu de tant d'hommes de bonne foi, bourgeois, ouvriers et paysans. Nous avions bien souvent, ici même, rais en garde contre la fâcheuse ignorance des choses de la politique étrangère où vit toute une partie du public : le fait d'admettre comme vraies les affirmations aussi saugrenues'que mensongères d'une certaine coterie en fut une nouvelle preuve. Mais ce qu'il était difficile de prévoir, c'est que la frayeur ait jamais pu sortir de cette ignorance. Des insinuations aussi coupables que celles que nous venons de

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rappeler auraient dû être refoulées dès la première heure par une protestation unanime de colère et de mépris. La protestation n'a pas été unanime.

« Ainsi, Ters la fin du mois d'août, la comédie de la peur est en bonne voie de succès et les partis extrêmes ont si bien fait que toute une fraction de l'opinion se trouve déjà au diapason voulu. C'est ^ vain que la presse nationale, celle qui a le sentiment profond du rôle historique de la France et qui a deviné quel est le jeu coupable qui se joue, c'est en vain que le Journal des Débats^ la Bépuhlique française, le Temps, s'efforcent de rassurer les esprits alarmés, d'expliquer que, sur l'Adriatique comme à Berlin, la France n'accomplit que strictement son devoir de grande nation civilisatrice et que, si le ciel d'Orient est gros de tempêtes, l'entente européenne semble plus parfaite qu'elle ne l'a jamais été, que la paix de la République n'a jamais été moins menacée; c'est en vain que la grande majorité des hommes de bon sens et de cœur prodiguent autour d'eux les averlbsements les plus empressés.

« Les germes de fièvre vont toujours se développant. Que craint-on précisément? Nul ne sait le dire. Le caractère propre de la peur, c'est le vague. Bientôt, dans la presse, les organes de la Bourse et de la bourgeoisie timorée, aux idées étroites, donnent dans le panneau ouvert sous leurs pas, se laissent peu à peu aller à soutenir les mêmes théories que les journaux de la réaction et du parti intransigeant. La fièvre va se déclarer tout à fait.

« Quelle était, en ce moment précis, la situation de la France vis-à-vis de l'Europe et en Orient? Il suffira de quelques mots pour le rappeler. Au mois de juillet 1878, après quelque hésitation, la France était allée prendre sa place au congrès de Berlin : elle y avait affirmé sa conviction que la Turquie restait, après comme avant sa défaite, un facteur indispensable de l'équilibre européen; elle s'était montrée favorable à l'émancipation progressive des Slaves du Sud; elle avait plaidé la cause de la Roumanie contre la Russie envahissante, et elle avait réclamé pour la Grèce, au nom de la civilisation et du droit, un accroissement de ter* ritoire en Thessalie et en Épire. M. Waddington, à notre avis, aurait pu faire plus au congrès de Berlin ; il ne pouvait faire moins, sous peine de laisser croire que la France

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était tombée du rang de puissance de premier ordre an rang de TEspagne. Le traité une fois signé, la France n'eut plus devant r£urope qu'une seule politique, politique par excellence sage et modérée : poursuivre uniquement Tapplication pleine et entière du traité, se cantonner sur le terrain de la légalité internationale. On ne court point de dangers sur un pareil terrain : on y trouve des aspérités, mais on n'y rencontre point de précipices. Au bout de quelques mois, les plus timides auraient dû cesser de redouter ce monstre, le protocole Xlll ; mais, comme l'incendiaire dans le poème de Victor Hugo, ils ne savaient pas lire.

« Le traité de Berlin s exécute sur les Balkans et sur le Danube : il ne s'exécute ni sur la mer Egée ni sur TAdriatique. Pendant deux ans, la diplomatie épuise contre la mauvaise foi et l'obstination de la Porte toutes ses fînesses et toutes ses séductions. Pas une parole de colère n'est proférée, pas une menace. L'Angleterre se lasse la première, elle réclame la réunion d'une conférence pour trancher les difGcultés interminables de la Turquie, de la Grèce et du Monténégro. A l'unanimité des voix, proclamant, par cet accord tout nouveau dans l'histoire diplomatique, le grand concert pacifique des puissances européennes, la conférence se proi>once contre les prétentions de la Porte ; elle accorde Dulcigno aux Monténégrins ; au lendemain du discours de Cherbourg et de la mission du général Thomassin, elle promet solennellement à la Grèce ce que la France n'a cessé de réclamer pour elle : la réunion de la Thessalie avec Larisse et de l'Épire avec Janina. A coup sûr, — pourquoi le nier? — il y avait alors à l'horizon oriental plus d'un point noir. Mais quels risques la France courait-elle d'allumer la guerre? N'était-ce pas un événement rassurant par-dessus tout que le concert européen réalisé à Berlin, que celte entente des grandes puissances s'occupant de résoudre pacifiquement des questions qui semblaient autrefois ne pouvoir être tranchées que par la guerre ? Et cet arbiti'age international, n'était-ce pas la France qui, par la sûreté de sa politique depuis trois années, par la sagesse de ses conseils, par la légitimité et le désintéressement de ses réclamations, avait, plus que tout autre État, contribué à le réaliser? En même temps, forte de sa réorganisation intérieure et de sa régénération démocratique, forte de sa volonté hautement ma-

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nifestée de travailler par la paix de TOrient à la paix du monde, et à la paix de TOrient par la défense généreuse autant qu'habile des causes justes et de la légalité internationale, la France républicaine venait de s'afflrraer sur la scène du Levant dans toute Tampleur de son rôle historique, et elle s'y affirmait avec la sympathie de tous les esprits libres et avec cette noble clientèle des Hellènes dont l'avenir montrera tout le prix. Certes, la Turquie refusait d'exécuter les conditions qu'elle avait commencé par accepter à Berlin, et l'Europe, qui ne pouvait en vérité se laisser bafouer plus longtemps par les astrologues du sérail et par les bandits de la Ligue albanaise, était réduite à ordonner une démonstration navale dans l'Adriatique. Mais les vaisseaux français qui allaient mettre à la voile poi^ les bouches de Cattaro, est-ce qu'ils partaient seuls et à la poursuite d'un idéal aventureux? Ils allaient entrer dans l'Adriatique pour que force restât à la foi des traités et pour y rejoindre les flottes alliées de l'Autriche, do l'Angleterre, de la Russie, de l'Italie et de l'Allemagne. Ils y allaient après que la République avait déclaré à Londres et à Vienne que la démonstration navale n'impliquait aucun fait de guerre et avait pour seul objet d'exercer une pression morale sur la Turquie ^ Ils y allaient non seulement pour contraindre la Porte à céder sur Dulcigno, mais pour la déterminer, — et cela était autant dans la logique de la situation que dans la pensée de toutes les puissances ', — pour la déterminer à céder sur la question arménienne et sur cette question grecque qui était devenue une question française. Si la République était restée en dehors de la démonstration, quels projets ambitieux n'aurait-on pu lui supposer et que serait devenu son prestige en Orient! Signataire du traité de Berlin, la France, sans manquer à l'honneur, sans manquer à son rôle séculaire de protectrice des chrétiens du Levant, ne pouvait manquer au rendez-vous de l'Adriatique. Bien plus, en envoyant sa flotte à Dulcigno, elle donnait par sa présence même un point d'appui à tous les scrupules paciflques ^;

1. Livre jaune. Dépêche de M. de Freycinet, ministre des affaires étrangères, à M. Challemel-Lacoui% ambassadeur de la République à Londres, le 1*^ août 1880.

2. Discours de M. Barthélémy Saint-Hilaii*e, ministre des affaires étrangères, au Sénat dans la séance du 30 novembre 1880.

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