OBSERVATION
Le lundi 27 novembre, à midi, un serviteur de M. Gambetta entrait précipitamment chez moi, me priant de me rendre en toute hâte à Ville-d'Avray : « M. Gambetta vient de se blesser à la main avec un revolver, me dit-il, sa voiture vous attend. » Je partis immédiatement, muni de quelques instruments qui me parurent utiles.
Il était une heure quand j'entrai dans la chambre du blessé; M. Gambetta était couché dans son lit, la main recouverte d'un pansement. On alla chercher MM. les docteurs Gilles et Guerdat qui avaient donné les premiers soins; M. Gilles arriva seul. Le pansement fut défait : l'avant-bras
1. Extrait de la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, n° du 19 janvier 1883. — Cet extrait a été publié en brochure par M. Masson, éditeur, libraire de l'Académie de médecine.
placé à angle droit sur le bras et maintenu vertical au plan du lit, il fut aisé de procéder à un examen attentif de la blessure, dont le trajet occupait la main et la section inférieure de l'avant-bras droit. ~
L'orifice d'entrée du projectile apparaît dans la paume de la main, immédiatement en dedans du sillon qui sépare l'émmence thénar du creux de la main, à la rencontre de ce sillon et d'une ligne transversale partant de la racine du pouce et coupant la main perpendiculairement à son axe. Les dimensions de cet orifice sont inférieures à celles d'une pièce d'argent de 20 centimes ; il est régulièrement circulaire, légèrement déprimé au centre où se trouve un caillot qui le ferme; il présente sur les bords une zone noirâtre d'un millimètre environ.
L'orifice de sortie est placé dans l'avant-bras, mais non sur sa face antérieure ou palmaire; sa situation précise est plutôt sur la face dorsale ou, plus exactement, à l'union du bord interne de la face dorsale, à 5 centimètres au-dessus de l'apophyse styloïde du cubitus. Les bords de cet orifice, légèrement déjetés en dehors, également entourés d'une zone noirâtre moins large, sont fissurés en deux points opposés. Par la plaie béante de sortie, il s'écoule un filet de sang rouge, sans rutilance pourtant, qui n'a cessé qu'avec l'application du pansement. Pendant l'examen ultérieur, les deux orifices sont mis à l'abri du contact de l'air, à l'aide d'un carré de protective.
Le trajet compris entre ces deux orifices mesure en ligne droite 13 centimètres; il se dirige de bas en haut, de dehors en dedans et d'avant en arrière ; il ne suit pas le membre parallèlement à son axe longitudinal, il coupe obliquement cet axe; il n'est pas non plus compris dans un même plan transversal puisque l'un des orifices se trouve à la face palmaire, tandis que l'autre est placé presque sur la région dorsale de l'avant-bras.
M. Gambetta m'avait fait le récit de l'accident dès mon arrivée ; il a été publié en ces termes, le 2 décembre, dans la République française :
« Les journaux ayant répandu toutes sortes de bruits sur « la blessure de M. Gambetta, nous devons à nos lecteurs « d'entrer dans des détails précis.
« M. Gambetta s'est blessé lui-même; il tenait dans sa
« main gauche un revolver dans lequel était restée une car- « touche ; il en avait fait basculer le canon et pour le remet- « tre en place il appuyait la paume de la main droite sur « l'extrémité de l'arme. A ce moment la cartouche, n'étant « qu'en partie engagée* dans le cylindre, s'opposait au « redressement du canon. Aussitôt que la pression fut assez « forte, la capsule de fulminate partit, et M. Gambetta reçut <( le projectile dans la paume de la main droite. Le trajet « de la balle a suivi le sens de l'avant-bras et le projectile « est ressorti 1 . »
Ce document montre quelle était la situation de la main droite : elle se trouvait en pronation forcée et fortement renversée dans l'extension exagérée sur l'avant-bras; dans cette attitude, le creux de la paume de la main et la gouttière radio-carpienne se dirigent vers le bord cubital'de l'avant-bras, et c'était cette direction qu'avait suivie le projectile. On nous l'avait remis, et ses dimensions (9 millimètres de long sur 6 millimètres de large) contribuèrent à nous éclairer, après un examen plus complet, sur l'étendue des altérations produites.
Le bruit de la détonation avait été peu intense : le blessé ressentit immédiatement dans la main une douleur extrêmement vive que dans son récit il compara à un éclair; de plus, il se produisit immédiatement un écoulement de sang par l'orifice d'entrée du projectile. Ainsi averti de sa blessure, M. Gambetta crut tout d'abord que la balle n'était pas ressorlie ; il lui sembla, pendant plus d'un quart d'heure, qu'elle était encore dans sa main et il fit plusieurs tentatives de compression pour l'extraire. Bientôt une tache de sang sur la manche de la chemise fit découvrir l'orifice
1. Les trois premières notes publiées dans la République française étaient ainsi conçues .:
«28 novembre (numéro du 29 novembre). — M. Gambetta, en maniant hier matin un revolver, s'est légèrement blessé à la main. La balle n'a fait que traverser les chairs, et la blessure ne présente aucune gravité.
« 29 novembre (numéro du 30 novembre). — M. Gambetta, après l'accident d'avant-hier, a passé une nuit et une journée très calmes, sans fièvre ni hémorragie. La blessure suit un cours normal, et le premier appareil a été levé ce matin.
« 1°' décembre (numéro du 2 décembre). — L'état de M. Gambetta était hier des plus satisfaisants et de nature à faire présager une guérison prochaine. »
de sortie. Pendant ce temps, on s'était empressé autour de lui, et, comme le sang continuait à couler, non en jet, mais à la manière du filet d'un petit ruisseau, les gens de sa maison apportèrent un grand vase d'eau salée dans lequel il plongea sa main; par deux fois on renouvela l'eau, et chaque fois, nous dit-il, elle était fortement rougie; il estime qu'il a perdu pas mal de sang *. Puis, il enveloppa sa main successivement dans deux servietteset un grand mouchoir ; tout ce linge était couvert de taches de sang. MM. les docteurs Gilles, de l'hospice Brézin, et Guerdat, de Villed'Avray, arrivèrent alors et procédèrent à un pansement légèrement compressif qui arrêta l'hémorragie.
La direction du trajet indiquait que le projectile avait dû pénétrer directement sous l'aponévrose palmaire et s'engager probablement dans le canal radio-carpien pour gagner l'orifice de sortie ; il pouvait atteindre le pisiforme, l'os crochu ou le cubitus, intéressant peut-être en même temps les articulations de ces os et celle du poignet. Cependant, la position de la main n'impliquait pas nécessairement une lésion des os, et l'examen méthodique qui en fut fait nous donna l'assurance de l'intégrité du squelette. Ce premier résultat acquis nous rassura beaucoup et la remarque en fut faite à haute voix devant le blessé.
Dans la partie antibrachiale de son trajet, la balle avait suivi la direction de l'artère cubitale en la croisant très obliquement cependant : de plus, au moment de notre examen, le blessé perdait un sang rouge, quoique sans rutilance, qui s'écoulait avec continuité par l'orifice de sortie. Il y avait donc à rechercher si ce vaisseau n'était pas intéressé : il n'existait pas de gonflement le long de l'artère, les tissus étaient souples; néanmoins je ne perçus pas les battements artériels, et je dus rester dans le doute sur ce point, ne voulant ni prolonger l'exploration, ni la rendre douloureuse, pour m'éclairer au delà de ce qui était nécessaire. Du côté de la paume de la main, le projectile avait pénétré juste en face de la ligne anatomique de l'arcade palmaire superficielle ; l'hémorragie avait été assez considérable par l'orifice d'entrée; on pouvait donc supposer que cette artère était atteinte, ou tout au moins qu'un des