DISCOURS DE H. HENRI MARTIN AU NOM DE DIVERSES SOCIÉTÉS
Je viens, au nom d'un grand nombre de sociétés patriotiques réunies, rendre un dernier hommage à celui qui animait de sa flamme tout ce qui s'efforçait de travailler au relèvement de la Patrie. Ne semble-t-il pas qu'il y ait un renversement de l'ordre de la nature, lorsque le vieillard qui a déjà un pied sur le bord de la tombe vient saluer les restes inanimés de l'homme, tout à l'heure plein de force et de jeunesse, à qui paraissaient appartenir les grands desseins et les longues espérances ! Celui qui est appelé au douloureux honneur de parler devant ce cercueil avait déjà vu se succéder plusieurs générations d'hommes d'État lorsque éclata par un coup de foudre ce jeune homme, inconnu la veille, illustre au lendemain.
... Ce qu'il a fait dans la fatale guerre, demandez-le à l'étranger, à l'ennemi. Là, on lui a rendu cette justice que beaucoup lui refusaient dans sa patrie. Il a fait plus qu'une grande chose; il a fait une chose jugée impossible par les amis comme par les ennemis : il a improvisé des armées, et, avec ces soldats d'un jour, tenu quatre mois contre la puissance militaire la plus fortement organisée qu'il y ait au monde.
Il a sauvé l'honneur, a-t-on dit; c'est vrai; il eût sauvé aussi la puissance, il eût sauvé nos chères provinces, si le crime de Metz n'eût paralysé et livré cette armée si brave et si malheureuse, cette ancienne armée dont l'armée nouvelle honore la mémoire. Le cri de colère et de désespoir
que la chute de Metz arracha à Gambetta retentira dans les siècles.
C'était le salut de la Patrie qu'on arrachait de ses mains. Il n'avait pu sauver la grandeur de la France ; il voulut du moins sauver la liberté, qui doit rendre un jour la grandeur. Il voulut sauver la République. On n'admirera jamais assez ce qu'il déploya dans ce rôle nouveau, de génie et de patience, d'habileté et de dévouement, d'énergie passionnée et d'esprit de conciliation.
... Pour continuer, pour achever ce qu'il avait si grandement commencé, que faut-il faire, mes chers concitoyens ? Deux choses entre toutes, achever l'éducation nationale, fortifier, développer nos institutions républicaines.
L'éducation nationale ! avec quelle joie il en avait vu, il en avait excité les progrès. Ces sociétés, dont j'exprime ici les regrets, la jeune Ligue des patriotes, dont le nom dit assez le noble but, l'union des cœurs français et des bonnes volontés.
Et la Ligue* de l'enseignement déjà ancienne, qui a tant fait et continue de tant faire pour l'instruction populaire; et la Société d'instruction républicaine, qui a si bien lutté dans les jours de péril pour la République, et des sociétés de tir et de gymnastique qui, de toutes parts, surgissent et nous préparent des citoyens soldats ; toutes ces patriotiques associations, Gambetta leur prodiguait ses encouragements et son nom, membre des plus jeunes, président honoraire de la plus ancienne.
L'éducation civique et militaire nous prépare, disais-je, des citoyens soldats, prêts au service de la Patrie; mais il faut qu'ils trouvent devant eux cette patrie fortement organisée.
... Celui que nous pleurons à cette heure, on l'accusait de rêver la dictature parce qu'il réclamait pour son pays un gouvernement intelligent et fort, comme s'il avait eu jamais une pensée qui se rapportât à lui-même et non à la France 1
Ce pouvoir national, solidement établi, appuyé sur des institutions propres à élever le niveau des assemblées et de tous les pouvoirs publics, s'il le réclamait avec passion, c'est qu'il savait que ce n'est plus là seulement pour la France une question de préférence, mais une question de
nécessité, et, depuis Tannée fatale et la mutilation de la Patrie, une question d'existence, une question de vie.
Il dépend de nous d'assurer sans retour cetle existence, cet avenir de la Patrie. Ce que ma faible voix vous dit si imparfaitement, s'il était là, il nous le redirait avec sa pénétrante et foudroyante éloquence. Si, comme j'en ai le ferme espoir, là où est aujourd'hui sa grande âme, il garde, il ressaisit la conscience de ce qui se passe sur cette terre qu'il a tant aimée, il vous crie une fois encore :
Sursum corda! En haut les cœurs ! Debout la France !
discours de h. chauffour, au nom des alsaciens-lorralns
Messieurs,
Au nom des Sociétés alsaciennes-lorraines de Paris, et, je peux le dire, au nom de tous les Alsaciens et Lorrains, de ceux qui sont ici et de ceux qui, de loin, s'unissent à notre deuil, j'ai le grand et douloureux honneur de déposer sur cette tombe nos hommages et nos regrets.
P'autres vous ont dit ce que fut Gambetta dans l'histoire contemporaine, les œuvres qu'il a accomplies, les services incomparables qu'il a rendus dans la lutte contre l'Empire, dans la glorieuse et funèbre tragédie de la Défense nationale, dans la fondation et l'affermissement de la République. Ma tâche à moi est plus modeste : je dois dire ce que Gambetta a été, ce qu'il est resté jusqu'à la fin, pour les enfants de l'Alsace et de la Lorraine.
Jamais aucun de nous n'oubliera cette grande voix qui, au milieu des plus poignantes alarmes, après chaque désastre, s'élevait éclatante, indomptée, sonnant le ralliement et relevant tous les courages, A son appel, sous la pression même de l'ennemi maître déjà du territoire, nos enfants partaient, couraient à la bataille. lis savaient que, dans cette lutte implacable, la nationalité française ellemême était l'enjeu. S'ils n'ont pu vaincre, ils ont du moins, j'en atteste notre grand et cher mort,mérité les sacrifices que la France a faits pour les conserver, et les justes réparations de l'histoire.
Pendant la guerre, Gambetta fut pour nous l'âme même de la Patrie. Après la défaite définitive, les départements
qui devaient être la rançon de la France l'élurent pour leur député.
Là, dans l'Assemblée de Bordeaux il fut le représentant de leur détresse, de leur appel désespéré au droit, à la justice. La mutilation consommée, il resta le représentant de leur invincible espoir.
Beaucoup d'entre nous ont trouvé auprès de lui cette tendresse de cœur dont nous avions tant besoin au moment où nous quittions la terre natale. Que de fois n'avons-nous pas entendu de sa bouche ce mot qui était la consolation et là récompense de bien des douleurs :
« Ils sont deux fois Français ! »
Et l'acte suivait le mot. Si son âme patriote était passionnément attachée*a tous les grands intérêts de la France, sa voix prenait un accent plus pénétrant quand il parlait de nos malheureuses provinces, de leur présent et de leur avenir. Aussi, G a mb et ta inspirait dans toute l'Alsace-Lorraine un sentiment tout particulier, mêlé d'admiration, de reconnaissance et de confiant espoir. Dans toutes nos villes et nos campagnes, la nouvelle de sa mort fut plus qu'un deuil public.
Chacun se sentit atteint comme par la perte d'une de ses plus chères affections. Les couronnes, les délégations qui se pressent autour de cette tombe en sont le témoignage. Tous ceux qui ont pu venir sont venus, et ceux que la maladie ou d'impérieux devoirs retiennent au pays n'en ressentent que plus profondément la douleur commune.
Devant ce coup fatal et inattendu, quelques-uns peutêtre ont perdu courage. En voyant disparaître celui qui était l'espoir de leur longue attente, ils se sont demandé avec angoisse si la Patrie elle-même n'était pas touchée au cœur.
Bien des fuis notre France, si éprouvée, a vu s'éteindre ainsi dans leur jeunesse ou leur forte maturité les hommes sur lesquels elle avait placé ses plus chères espérances. Mais la mort n'a pu les tuer tout entiers. Le généreux ouvrier a péri, mais son œuvre reste, celle qu'il a accomplie et celle, plus grande encore, qui était la secrète et magnanime ambition de sa vie.
. Chers compatriotes, ce que nous devons à ce grand mort, ce ne sont pas des larmes stériles et des paroles de désespoir.
Non, nous devons apporter ici une douleur virile, la douleur d'hommes qui, loin de s'abîmer dans leur deuil, se redressent au contraire et retournent à leur tâche avec une nouvelle ardeur.
C'est plus spécialement notre devoir à nous qui, dans le deuil général de la France, avons notre deuil particulier.
Un grand citoyen, un grand patriote, un grand ami de l'Alsace et de la Lorraine, notre force, notre espoir, nous est enlevé ; mais la France, notre chère patrie, est là vivante, vaillante, prête à répondre aux appels de sa glorieuse destinée.
Un seul cri doit sortir de toutes nos poitrines, c'est celui que, dans les plus cruelles épreuves, Gambetta a toujours poussé, de sa puissante voix, comme te signe suprême du ralliement :
Vive la France! vive la République!
discours de m. falateuf, batonnier de l' ordre des avocats de paris
Messieurs,
Le barreau de Paris vient rendre à l'un de ses membres un solennel hommage.
Gambetta nous appartenait depuis 1866, et, malgré les éblouissements de sa prodigieuse destinée, il était de ceux dont le cœur est trop élevé pour jamais oublier le berceau de leur première fortune.
Inconnu • de tous lorsqu'il arriva parmi nous, il eut le bonheur de rencontrer l'un de nos maîtres les meilleurs et les plus illustres, Grémieux, qui, devinant sans doute la valeur de ce jeune homme, l'attachait à son cabinet presque en même temps que Laurier.
Le lendemain, nous connaissions tous Gambetta : sa physionomie, son entrain, son abandon, le charme étrange de ses entretiens, la saveur de son esprit, les élans de son amitié, tout, jusqu'à la générosité de ses emportements et l'effusion de ses retours, nous attirait vers cette nature unique qui déjà s'exerçait inconsciemment à l'art de séduire et à l'art plus difficile encore de se faire pardonner ses séductions.
Quelle eût été sa destinée, au milieu de nous? Pourquoi se le demander, puisque l'éclat retentissant d'une plaidoirie politique devait nous l'enlever presque au début de sa carrière, pour le livrer aux hasards et aux responsabilités de la vie publique.
Eu un jour, son éloquence s'était révélée tout entière. La tribune a pu en modifier les aspects, elle ne l'a vraiment pas transformée ; n'avons-nous pas entendu, nous les premiers, les modulations ou les éclats de sa voix chaude et pénétrante, dont plus tard nul, même parmi ses adversaires, n'a pu se défendre de subir les atteintes? N'avonsnous pas, nous les premiers, connu son geste, plein d'ampleur et de domination, — sa tête renversée, — son attitude de commandement? Et sa fougue? et ses colères ? et l'émotion dont il savait, au besoin, les accompagner?
Ne l'avons-nous pas vu à la barre, comme il apparut plus tard à la tribune, athlète autant qu'orateur, aimant à terrasser autant qu'à convaincre, mais sachant, aussi, quand il le voulait, relever et consoler le vaincu?
Voilà Gambetta, tel que nous l'avons connu, il y a seize ans!
Si depuis cette époque sa renommée a grandi, dépassant les plus fiévreuses ambitions, disons, à sa gloire, que le cœur n'a pas changé. La douleur profonde de ses amis, cette douleur intime et absorbante dont il m'a été donné d'être le témoin, montre que, de ce côté, je puis, sans crainte de me tromper, parler encore en 1883 du Gambetta de 1866.
Pour ses confrères, n'est-il pas resté le même? Aimant notre profession, voulant conserver le droit de porter notre robe, sachant la revêtir le jour où elle peut être utile à la défense d'un ami, la reprenant aussi pour venir entendre, au pied même de la statue de Berryer, l'éloge de cet incomparable orateur et de son amour immense pour la grandeur et la gloire de la France ! C'était encore et toujours Gambetta!
« Quel cadre que la vie de Berryer, disait-il à M. Nicole en lui serrant les mains à la fin de cette harangue ; mai comme vous avez su le remplir! »
Quel cadre que la vie de Gambetta, pourrions-nous dir à notre tour, si, oubliant maintenant l'avocat et l'orateui
xi. 18
nous voulions songer aux événements qu'il a plu à la Providence d'accumuler sur cette vie, cependant si courte, et interroger ces solennelles obsèques !
Sous un régime démocratique, de tels honneurs seraient un non-sens ou une abdication s'ils s'adressaient seulement à l'homme : aussi, dans la pensée de tous, ils tendent plus haut et plus loin.
Ils consacrent, en les solennisant, les souvenirs de la résistance à l'invasion triomphante, et confondent dans un même sentiment de reconnaissance tous ceux qui, à la voix de Gambetta, n'ont pas désespéré de la Patrie et ont succombé pour elle!
Ils sont nombreux ceux-là; et ces funérailles, pour être dignes d'eux, devaient être celles auxquelles nous assistons aujourd'hui.
Donc, que les morts qui se croient oubliés se redressent; qu'ils contemplent cette foule, ces drapeaux, cette armée, et qu'ils prennent leur part des honneurs que la nation leur rend aujourd'hui.
C'est aussi devant eux que nous nous inclinons.
Vro Patria! Tel doit être le sens de cette solennelle journée! N'est-ce pas d'ailleurs le meilleur éloge à faire de celui qui n'est plus. « Oui, tout pour la Patrie, écrivait-il un jour; tout pour la Patrie ! il faut l'aimer sans rivale : il faut être prêt à lui sacrifier jusqu'à nos plus intimes préférences. — Patriote avant tout! — Je ne mets rien au-dessus de ce titre.
Voilà le dernier mot de notre adieu, Gambetta!
discours de m. cazot, ancien membre de la délégation
du gouvernement de la défense nationale
a tours et a bordeaux
Messieurs,
Collaborateur de Gambetta sous le Gouvernement de la défense nationale, à Tours et à Bordeaux, témoin de ce qu'il fit alors pour la France, je suis appelé, à ce titre, à prendre la parole dans ces douloureuses circonstances.
C'est le souvenir de la Défense nationale que je dois évoquer en présence de ce cercueil.
Mais que dire qui ne soit connu de tous? et que puis-je apprendre à ceux qui m'é coûtent? L'émotion du pays tout entier, la tristesse qui se lit sur tous les visages, n'indiquent-elles pas que tous se souviennent et qu'il est nécessaire de parler longuement des glorieux services gravés dans la mémoire de tous en caractères ineffaçables?
Qui pourrait avoir oublié ce que fut Gambetta dans ces jours d'épreuve d'il y a douze ans? Qui ne se rappelle, avec un attendrissement patriotique, son apparition soudaine et inattendue au milieu de la province désorganisée; — sa venue, saluée comme un augure de délivrance; — toutes les espérances qui flottaient incertaines, se ralliant autour de son nom pris pour symbole ; les heureux présages un instant confirmés par un retour de la fortune à Coulmiers et à Bapaume; — ces paroles enflammées de patriotisme, qui, au milieu de nos désastres, relevaient les courages abattus, à la hauteur du péril toujours grandissant; ce génie d'organisation toujours en éveil, présent partout, ne voulant pas être trompé ni d'un jour ni d'une heure, concentrant les efforts quand ils tendaient à se disséminer, faisant surgir du sol des armées nouvelles, jusqu'au jour où fe grand cœur dut céder à la destinée; emportant du moins la suprême consolation d'avoir sauvé l'honneur de son pays.
Que pourrais-je ajouter encore? Et n'aurai-je pas tout dit d'un mot qui sera celui de l'histoire, quand j'aurai rappelé que, dans cette crise nationale, Gambetta fut l'âme de la résistance, l'âme même de la Patrie?
C'est surtout pour ne pas avoir désespéré d'elle, sans parler de ses autres titres, qu'il vit et qu'il vivra éternellement au cœur de la France. Ce magnanime pays, qui a trouvé en lui sa propre conscience, qui a secondé ses héroïques efforts avec tant d'abnégation, de dévouement et de sacrifices, s'est attaché à ce vaincu comme il l'eût fait à un victorieux, rare fortune et qui n'appartient qu'aux hommes qui n'ont eu qu'une pensée, celle de confondre leur propre destinée avec celle de leur patrie.
L'histoire dira que Gambetta fut un de ces privilégiés, parce qu'il fut l'un de ces désintéressés et qu'il a toujours lié son sort à celui du pays. Voilà pourquoi, malgré la défaite, malgré nos malheurs, il est resté debout dans le cœur du peuple. Ces foules, ces délégations populaires
accourues de toutes parts, ces couronnes funéraires, ou plutôt ces couronnes civiques, en sont l'éclatant et irrécusable témoignage.
Le coup si cruel qui nous a frappés a retenti partout comme un malheur public; partout, et jusqu'au plus humble des foyers, est venu s'asseoir le deuil, la douleur a suscité autour de ce cercueil le même élan national que le patriotisme avait suscité il y a douze ans, autour du drapeau, à l'appel de Gambetta. Deux fois dans ce court espace ce nom a eu la puissance, et dans la vie et dans la mort, de remuer ce pays dans le dernier de ses hameaux et dans le fond de ses entrailles.
Admirable mouvement du grand cœur de la France, c'est vous que je salue pour la seconde fois en disant le dernier adieu à celui que la Patrie pleure comme l'un de ses plus nobles, de ses plus glorieux enfants!
En présence de ce deuil national, nous, les amis de Gambetta, qui avons éprouvé ce qu'il y avait de bonté, de dévouement dans ce cœur généreux, nous laissons parler la France et nous cherchons un refuge dans le recueillement d'une douleur que nous sommes impuissants à exprimer.
Adieu, Gambetta, adieu!
discours de m. le général billot, ministre de la guerre
Messieurs,
Je viens, au nom de l'armée, rendre un dernier et solennel hommage au grand patriote et au grand citoyen que la France et la République ont perdu.
En ce jour de deuil public, l'armée cruellement éprouvée unit dans un même sentiment d'admiration, de respect et de profond regret, Gambetta et Chanzy : Gambetta qui, au milieu de nos plus grands désastres, ne désespéra pas du salut de la Patrie et fut l'âme de la défense nationale; Chanzy qui en fut le plus glorieux soldat.
Adieu, Gambetta!
Au nom de l'armée, que vous aimiez comme vous aimiez la France et la République, et qui vous aimait, Gambetta, adieu!
DISCOURS DE M. GUSTAVE 1SAMBERT, RÉDACTEUR EN CHEF DU JOURNAL « LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE »
Je viens essayer de remplir une mission douloureuse et sacrée, d'apporter au mort immortel que nous pleurons ensemble l'adieu suprême de ses amis, de ses collaborateurs, de ceux qui ont été les témoins, les confidents, qui ont pris leur part, jour par jour, de ses espérances et de ses mécomptes, de ses joies et de ses douleurs, où n'entra jamais une préoccupation personnelle et qui n'étaient que le contre-coup de la bonne et mauvaise fortune de la nation française.
Quand, après un malheur, il chercha dans la presse un nouveau moyen d'action, ce fut en groupant autour de lui, non simplement des adhérents politiques, mais les collaborateurs qui avaient traversé près de lui les jours d'angoisse. 11 s'agissait à ses yeux de reprendre, par delà la défaite, l'œuvre de Ja Défense nationale, d'arracher la Patrie blessée à des compétiteurs néfastes qui pouvaient l'achever, de soutenir et d'animer sa foi dans l'accomplissement des destinées qui lui sont départies.
Les forces me manqueraient pour évoquer en ce jour le souvenir des luttes soutenues près de lui. Nous sentons que notre douleur fraternelle et intime doit se dérober et se fondre dans ce triomphe funéraire décerné par la France entière à un serviteur tel qu'elle n'en a pas rencontré de plus passionné dans sa longue histoire. Nous nous croirions infidèles à sa mémoire, indignes des leçons et de l'exemple de l'homme qui n'a jamais désespéré de la Patrie ni de la République, si nous nous quittions sur une parole de découragement.
11 ne sera plus là pour relever nos courages en face des coups du sort. Nous en avons subi plus d'un depuis les désastres qui nous avaient frappés jusque dans l'intégrité de notre sol; pas un n'a été aussi cruel que celui-là, car il ne s'agit pas d'un de ces revers d'un jour que le lenc 1 main répare, mais de la disparition d'une force en qui pays voyait à bon droit l'espoir et la ressource des heui difficiles.
Mais c'est dans le pays lui-même, dans sa vitalité, da
la sagacité supérieure dont il a donné tant de preuves, que celui qui n'est plus mettait sa foi ardente, si admirablement justifiée par l'immense et pieux concours que nous avons sous les yeux.
Après cette grande vie si courte, il reste la France maîtresse d'elle-même, retrempée par ses malheurs, que personne dans le monde ne peut se flatter d'asservir, et la République vivante. J'ai la confiance, ami, que sur cette tombe brusquement ouverte, nous verrons croître toute une floraison nouvelle du patriotisme. C'est notre seule consolation dans cette séparation déchirante.
Les discours sont terminés vers trois heures. Le défilé des diverses délégations commence aussitôt. Les députations d'officiers se présentent les premières dans un ordre admirable et sont chaleureusement acclamées. Au fur et à mesure que les délégations passent, les porteurs de couronnes accompagnés des chefs des députations se détachent de leurs groupes, passent devant le cercueil et pénètrent devant le cimetière. Tous ces emblèmes patriotiques sont dirigés vers l'avenue Casimir-Perier.
Les membres des délégations jettent en passant devant les restes de Gambetta les immortelles qu'ils portaient à leurs boutonnières et le sol de l'hémicycle est bientôt recouvert d'une épaisse couche de fleurs.
Le défilé se fait d'ailleurs dans un ordre parfait, au milieu du plus profond et plus respectueux silence. Seules quelques acclamations saluent les députations de l'Alsace-Lorraine, de la Seine, des Bouches-du-Rhône, de la Gironde, du Lot, de Lyon, de l'Algérie, des colonies, de l'École polytechnique, de la Ligue des patriotes, des Sociétés de tir et de gymnastique, de l'Union de la jeunesse française, des étudiants, des élèves des Écoles, des Facultés, des lycées et des collèges, en un mot tout cet avenir qui vient rendre hommage aux dépouilles mortelles de l'illustre chef de la Défense nationale.
L'armée présente sa tête de colonne au moment où tombe le crépuscule.
Les commandants de corps d'armée se sont rangés autour du cercueil de Gambetta, ayant au milieu d'eux le ministre de la guerre.
Les tambours, les clairons, les musiques, se font entendre.
En tête, passe le général Lecointe, gouverneur militaire de Paris, avec son état-major.
Puis vient l'infanterie. Un seul cri se fait entendre quand le drapeau de chaque régiment s'incline devant les restes du grand citoyen ; c'est celui de : « Vive l'armée, et vive la République ! »
Au haut du cimetière retentit le canon.
A ce moment, la cérémonie présente un caractère grandiose dont aucun des assistants ne perdra jamais le souvenir.
L'artillerie au pas suit l'infanterie. Vient enfin la cavalerie qui ferme le funèbre cortège. Quand se présentent les cuirassiers qui marchent les derniers, l'obscurité est déjà presque complète, et nul pinceau ne saurait rendre le saisissant effet que produit la blancheur mate de ces casques et de ces cuirasses émergeant dans la nuit.
Après le défilé du dernier escadron, le général Lecointe vient saluer le ministre de la guerre et ses frères d'armes.
Le cercueil est ensuite porté à l'intérieur du cimetière, suivi des ministres, des députés et sénateurs, des amis et des rédacteurs de la République française et de la Petite République française.
A droite et à gauche se tient une haie de soldats de la garde républicaine, et c'est au milieu d'une double bordure de couronnes que l'on arrive au caveau de la ville de Paris, situé avenue Casimir-Perier.
Le cercueil est descendu à la lumière des falots au fond du caveau.
Sur la 4 bi ère est déposé un sachet rempli de terre lorraine envoyé de Metz avec l'inscription suivante brodée de noir :
« Lotharingia mcmor, violata non domita. »
Au moment où, la nuit venue, le cercueil fut descendu dans le caveau de la Ville de Paris, quelques amis intimes se trouvaient seuls encore auprès de lui. M. Paul Bert voulut prononcer quelques paroles : mais, vaincu par l'émotion, il dut se retirer.
Redevenu enfin plus maître de lui, il put dicter l'adieu suivant qui parut le surlendemain dans la République française :
« mon ami, dans la tombe où l'on vient de te descendre, reçois de ceux qui t'ont tant, aimé et qui restent
autour de ton cerceuil, le dernier, le suprême adieu. On a célébré ta gloire tout à l'heure, on a exalté ton patriotisme, ton éloquence sans rivale, ton âme ardente et ton infatigable pensée; l'existence de la République et Thonheur de la Patrie sauvés par ton génie; on a dit tes rêves d'avenir, tes espérances invincibles, et la plaie saignante de la France ouverte dans ton propre cœur, et pendant ce temps, devant ton cercueil triomphal couvert du drapeau tricolore, les citoyens défilaient par centaines de mille. Paris faisait silence, et la France entière pleurait.
« Mais tout cela ne peut nous suffire à nous, qui ne te pleurons pas seulement comme républicains et comme Français. 11 faut que nous disions à notre tour ce que tu étais pour les amis de chaque jour, et ta bonté charmante qui n'eut point de pareille, et ton indulgence, et ta grâce séductrice, et ton inaltérable belle humeur, et l'ardeur entraînante de tes expansions amicales ou joyeuses, et cette exubérance de vie dont la mort s'est si cruellement vengée. Où sont maintenant ton bon sourire, ta main affectueuse, ton regard si doux, ton rire si franc! Comme tu nous tenais, et tous comme nous étions heureux d'être à toi! Pour moi, depuis douze ans, pas une pensée, pas une action, pas une œuvre, que je ne t'aie d'abord soumise, pour laquelle je n'aie eu recours à toi ! Être approuvé de toi, c'était ma meilleure récompense.
« Et quelle sûreté dans la critique! quelle bienveillance dans le conseil ! de quelle main délicate et redoutant de blesser à la fois tu touchais le mal et présentais le remède ! Si, comme on Ta tant répété, ceux-là mêmes qui ne t'ont approché qu'une fois ont été séduits et captivés, que devions-nous sentir, nous, dont la pensée ne te quittait point! Quel désastre de voir ainsi se creuser au milieu de notre vie cette immense lacune ! Car nul d'entre nous peutêtre n'avait mesuré la place que tu tenais dans notre existence. De quel côté nous tourner désormais, où nous ne rencontrions le vide? Pour moi, je me sens comme un enfant isolé.
« Sans doute le sentiment du devoir nous rendra le courage; mais la part de notre force qui venait de toi, qui nous la fera retrouver? Quand est mort mon autre maître, Claude Bernard, tu as dit : « La lumière qui vient de
s'éteindre ne sera pas remplacée. » Que dire de toi, de la lumière de ton esprit, de la chaleur de ton cœur? Car c'est ce cœur que nous aimions surtout. C'est par lui que tu nous dominais. Pour nous, il était grand ouvert, et nous y puisions sans mesure. 11 était ouvert même pour tes ennemis, car tu n'as jamais su haïr; il était ouvert même pour ceux dont la trahison l'a brisé !
c Et ce cœur est maintenant inactif pour toujours. Hélas! nous parlons et nous pleurons sur ta tombe, et tant de nous étaient fiers de penser que quand ils auraient accompli leur destin, ta voix éloquente leur dirait l'adieu suprême; un jour, avec un sourire et une larme, tu me l'avais promis. Amère dérision ! Tu pars le premier, et ce qu'il y avait de meilleur en moi, de meilleur en nous, est scellé dans ta tombe.
« Que chacun sache, du moins, combien tu as été aimé et combien tu aimais. Il ne sera pas inutile pour ta gloire de dire que tu n'as pas seulement été grand. »
Nous reproduisons Tordre du cortège d'après la République française du 8 janvier; la liste des couronnes, qui parut dans plusieurs journaux de l'époque, est incomplète.