‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] GChapitre 25 sur 48 · XI · texte numérisé non relu

XI

part, je puis Je dire, le poste le plus périlleux; préférant des solutions moins hasardeuses et contribuant à les assurer par son audace même, en toutes ces occasions, au milieu de tous ces périls, à travers ces difficultés, parmi ces écueils, Gambetta n'a cessé de représenter l'idée nationale du moment dans la politique intérieure comme il avait personnifié la résistance à l'étranger. Son langage et sa conduite ont été l'expression de la conscience populaire.

Sa conduite, ai-je dit, et, en effet, son éloquence, bien qu'il ait été le plus grand orateur de son temps et qu'il soit malaisé même de trouver qui lui soit comparable pour la variété des ressources, son éloquence n'était pas sa faculté maîtresse. Elle n'était qu'un iustrument admirable, mais l'instrument assoupli d'une raison pénétrante et d'une intelligence accoutumée elle-même à poursuivre un but à travers les nécessités souvent changeantes de la politique. Même ses adversaires, même ceux qui, placés moins loin de lui, pouvaient différer d'avis sur la conception première et te taxer d'erreur, même ceux-là ne pouvaient méconnaître l'application avec laquelle il savait et discipliner sa propre action et grouper toutes les forces à sa portée pour marcher du pas qui convenait le mieux et les diriger avec sécurité vers le résultat cherché. Son activité politique et parlementaire s'est exercée sur deux périodes bien différentes en apparence, mais où le même dessein l'inspirait, où les mêmes règles le guidaient : l'une, la période toute de patience, moins connue du public, peut-être pitre féconde pourtant en dangers aussi réels, moins faciles à surveiller, avec moins de forces dans la main pour les conjurer, c'est le temps de l'Assemblée nationale; l'autre, la période qu'on pourrait dire héroïque, la lutte contre le gouvernement du 16 mai, plus dramatique et plus sonore, illustrée par ce dilemme prophétique et vainqueur dont les deux termes devaient se réaliser l'un après l'autre : Se soumettre ou se démettre. Celle-ci l'a fait plus populaire, et ce sentiment est juste parce qu'il y a déployé des qualités plus éclatantes qui se font mieux voir et, parmi elles, cette qualité si française et pour laquelle encore notre nation devait tant l'adorer : le courage que rien ne fait reculer. Mais j'ai connu de nos ennemis qui pensaient que, durant la première de ces deux époques, Gambetta leur avait peut-être fait

plus de mal, avait davantage désorganisé leurs forces si considérables alors et, dans tous les cas, constitué celles qui devaient plus tard assurer noire triomphe et rendre tous les assauts impuissants.

Quant à l'orateur, il était connu de tous ; ce n'est pas seulement la tribune officielle qui l'a entendu; il a prodigué partout sa parole avec sa vie, hélas! se donnant tout entier, soit pendant ces périodes électorales où la victoire du moins ne l'a jamais trahi, puisque les majorités croissantes ont sans cesse couronné les efforts des républicains, soit durant ces heures sombres de la lutte contre la réaction, allant du Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, communiquer à tous la confiance dont il était lui-même rempli.

Quelle action il exerçait! Comme la France, en lisant ses harangues, se sentait vivre de la même vie, palpiter des mêmes espérances, des mêmes résolutions! Il l'aimait d'un amour si profond, il la comprenait si bien, il avait l'intuition si nette de ses aspirations à l'heure où il parlait, que son verbe excitait partout le même applaudissement, provoquait en tous lieux les mêmes ardeurs généreuses. C'était comme une fédération qui se faisait sur ses pas!

Loin de moi la pensée de tenter sur cette tombe un por- . trait littéraire de cette éloquence; aussi bien, tout en parlant magnifiquement, ne parlait-il pas pour bien dire. Il ne parlait que pour agir, pour servir la République et la France, qu'il confondait dans une même passion. Et pourtant, comme il aimait son art! Comme ce grand parleur savait écouter? Comme il goûtait un bon discours ! Comme il jouissait des succès d'autrui? Quel encouragement quand son œil attentif et toute sa personne penchée en avant venaient prouver à l'orateur que lui aussi faisait bonne besogne ! Non, ce n'est point un trait déplacé que de rappeler ici qu'il a été pour toute une pléiade d'hommes le plus affectueux des conseillers et des camarades.

Semblable à tous les orateurs de race, il n'était jamais plus éloquent que dans la familiarité; non point que sa conversation ne sût se plier, avec une variété et une souplesse infinies, à tous les sujets et à tous les interlocuteurs; il n'y a pas eu de causeur plus simple et plus charmeur; mais son génie traversait toujours ses entretiens.

Que de fois, dans les réunions de l'ancienne Union répu-

blicaiae de l'Assemblée nationale, nous l'avons entendu, soudainement inspiré, prononcer de ces allocutions que personne n'a recueillies et qui égalaient ses plus grandes ^manifestations oratoires. Parmi les sénateurs et les députés qui m'entourent, j'en aperçois que j'ai vus pleurer et frémir eu l'écoutant dans ces réunions où nous entrions si souvent pleins d'angoisses ou d'incertitudes et d'où nous sortions toujours ranimés ou raffermis par lui.

École difficile et pénible sans doute que cette Assemblée de Versailles, mais école profitable après tout, comme le sont presque toujours les périls et les difficultés. Nous y avons ressenti bien des colères, nous y avons connu bien des heures douloureuses, mais nous y avons aussi connu le bon et le rude combat, nous y avons appris toute la valeur de l'union entre les républicains, de la conciliation véritable : non pas celle qui est dans les mots, mais celle que l'on assure soi-même en consentant et en exigeant toutes les concessions honorables.

Ah! tenez, je vous parlais, il y a un instant, de fédération, de l'accord que Gambetta savait cimenter entre toutes les bonnes volontés de la France républicaine ; eh bien! cette fédération, elle se retrouve ici, hélas! autour de son cercueil. Ah! du moins que ce sublime élan de la reconnaissance d'un peuple en larmes ne soit pas perdu ! La France est accourue ici, Messieurs; elle est représentée par de? délégués de tous les départements, de toutes les communes, par nos frères venus de ces provinces si chères pour saluer, entre les plis du drapeau tricolore, celui dont elles ne cessaient d'occuper la pensée.

Oui, la France est là, toute la France telle que la chérissait ce grand cœur : elle nous parle par sa seule présence, sa voix nous dit à tous :

« Citoyens, et vous mandataires de la nation souveraine, depuis douze ans, je n'ai qu'une pensée et eu qu'une volonté : asseoir le gouvernement républicain, le seul que je juge capable de présider au relèvement de ma fortune obscurcie. Celte volonté, je l'ai manifestée dans toutes les élections avec une intensité croissante. J'ai transformé tous les pouvoirs publics, j'ai fait dans les Chambres des majorités nombreuses, et compactes . si elles le veulent.

» Il n'est pas jusqu'aux instruments disposés par les

ennemis de la République que je n'aie tournés à son profit. Je n'ai pas un instant failli.

« J'ai été fidèle à moi-même. Soyez-moi fidèles à votre tour. Je ne vous demande pas l'impossible. Je vous demande d'être unis comme vous l'avez été si longtemps. Votre rôle est précisément de dégager de mes aspirations et de mes vœux ce qui peut être successivement réalisé.

« Cet arbitrage est votre mission même. J'ai perdu le plus glorieux de mes fils, n'oubliez pas que vous êtes les dépositaires de ce qui me reste d'espérances! »

Voilà, Messieurs, ce que nous demande la France assemblée autour de ce tombeau.

La grande figure de Gambetta disparaît. Nous ne nous en consolerons jamais, je l'ai dit; une corde en nous s'est brisée, elle ne vibrera plus.

Une grande force est perdue, une grande force nationale. J'y consens et je le proclame : ces forces-là, ce sont les nations qui les créent, c'est le génie d'un peuple qui pense, qui veut et qui agit par ses grands serviteurs; mais une fois qu'ils sont investis ainsi de la confiance publique, que leur physionomie s'est constituée, qu'ils ont acquis le respect et l'influence, que leur nom s'est propagé, iis rendent à la nation partie de ce qu'ils ont reçu d'elle.

L'histoire en fait foi : les noms de Washington, de Jefferson , de Lincoln ne brillent-ils pas sur la gloire de la République américaine comme les étoiles sur son étendard? Eux aussi, à de certains moments, les uns avec plus d'éclat, les autres avec plus de modestie, ils ont été comme l'àme de la patrie.

La politique, sous ce rapport, ne diffère de l'histoire qu'en ce que nous eu apercevons l'ensemble plus confusément; mais tous ces citoyens qui nous entourent, qui sont venus de tous les points de la France, ils ont bien senti sans hésiter quelle large blessure faisait à notre flanc ce coup de Jarnac de la mort.

Lisez la presse étrangère, elle vous en apprendra peutêtre davantage encore; celle des peuples qui nous sont sympathiques comme celle des partis que nous connaissons plutôt par leurs sévérités à notre égard; mais je ne veux parler que de nous, que de ce concert unanime de regrets. N'est-il pas vrai qu'en songeant aux années 1873, 4875,

1876, 1877, chacun de nous se dit qu'indépendamment des bienfaits de son action quotidienne, Gambetta, par sa virilité sans défaillances, était l'homme des grandes crises, le guide et le porte-drapeau qui nous avait toujours conduits à la victoire?

Ces souvenirs seuls, cette accumulation de services, ces habitudes de confiance, cette autorité morale reconnue, cette pénétration intime et profonde de la vie de Gambetta et de 1 existence nationale depuis 1870; oui, tout cela faisait qu'il était pour nous, au dedans et au dehors, une de ces forces qui ne se remplacent pas. Ah! du moins, lorsque ces brillantes destinées s'achèvent, lorsqu'elles ont donné tout ce que l'on pouvait attendre d'elles, les générations qui les voient s'évanouir et qui pleurent, trouvent dans la généralité de cette loi commune une sorte de consolation, la douleur pèse encore sur l'imagination du peuple, mais la fatalité semble moins lourde.

Gambetta nous est pris à 40 ans, en pleine vie, en pleine force, soudainement, par un accident que tous, jusqu'au dernier moment, nous avons cru sans portée.

Sommes-nous donc destinés à ne pas sortir des tragédies?

Est-ce à dire que nous puissions songer à perdre l'espérance? Non, mes amis! non, Messieurs!

Et que dirait ce grand cœur dont les battements ont cessé, de quel exemple aurait été pour nous cet homme à l'espoir indomptable, si notre douleur dégénérait, ne fût-ce que pour un jour, en découragement?

« Vous pouvez, disait-il à nos adversaires en terminant . son plaidoyer dans l'affaire Baudin, vous pouvez nous frapper, vous ne pourrez*jamais ni nous déshonorer ni nous abattre! »

Ecoutons et reprenons cette parole, ô mes amis, et vous, citoyens qui m'entourez! Ni la calomnie ne pourra vous décourager, ni la douleur ne saura vous abaltre. Ce n'est pas par des larmes, c'est par des serments et par des actes qu'on honore de pareils morts.

Oui, les républicains sauront garder la République ! Oui, les républicains sauront imprimer une direction régulière et suivie à un gouvernement sans cesse soumis au contrôle du suffrage universel. Oui, pour ce faire, tous voudront

maintenir le faisceau des forces républicaines; des forces nationales.

Ce grand concours de peuple nous y invite. Unie dans une même douleur, la démocratie s'unira dans les mêmes résolutions, et, quelque jour, sur la tombe de ce mort, des générations meilleures que nous, plus éclairées, plus heureuses, fêteront la République immortelle.

Adieu, cher et vaillant ami; adieu, Gambetta!

Vive la France!

Vive la République !

discours de m. peyrat, vice-président du sénat

Messieurs,

C'est en l'absence de notre président empêché, et pour répondre au vif désir de notre bureau, que je prends la parole. Les républicains du Sénat ont voulu joindre publiquement leurs sentiments à tous ceux dont l'expression éclate spontanément, non seulement en France, mais en Europe, sur la tombe de Gambetta.

Et quel honneur pour l'homme de qui la mort met ainsi le même langage dans presque toutes les bouches, la même tristesse dans presque' tous les cœurs!

Sur cet homme à jamais regretté, tout a été dit. Tout, sauf peut-être pour ceux qui l'ont connu dans l'intimité. Ceux-là seuls savent ce qu'il y avait chez lui d'abondance d'idées, d'élévation, de sympathique simplicité.

Mais ici ne parlons que de l'homme politique et de ce qui le distingue essentiellement.

Pour conquérir la République, Gambetta a été un révolutionnaire. La République conquise, pour la conserver et l'affermir, il a été un homme de gouvernement. Qualité rare, et qu'on a méconnu, au point de la lui reprocher.

Comme révolutionnaire, comme homme de gouvernement et surtout comme patriote qui a su imposer à nos ennemis vainqueurs le respect de la France, Gambetta nous laisse un grand exemple et une grande leçon. 11 avait le tempérament et le caractère que la Révolution a toujours donnés à ceux qui l'ont bien comprise et sincèrement aimée.

Il avait la vraie tradition de ces hommes illustres à qui

nous devons les conquêtes les plus glorieuses, les plus fécondes de notre époque. Comme eux il a tout sacrifié à la cause, à la victoire de la démocratie.

Il a déjà sa récompense. Glorifié comme il l'est aujourd'hui par ses contemporains, il le sera certainement aussi par l'histoire.

discours de m. devês, garde des sceaux, ministre de la justice

Messieurs,

Je viens, au nom du gouvernement de la République, saluer la dépouille mortelle du grand citoyen que nous pleurons, et rendre à sa mémoire un hommage que la pitié publique a déjà devancé.

C'est un deuil national que la perte d'un tel homme, et cette solennité funèbre, dans son appareil civique, avec l'immense concours du peuple qui s'y presse, apparaît à tous les yeux comme le témoignage de la douleur du pays.

Gambetta appartient tout entier à la patrie française. Elle mène aujourd'hui les funérailles de ce noble fils, qui l'a passionnément aimée et défendue..

Oui, l'amour de la France, la foi dans ses destinées, — même à l'heure où l'espérance semblait un défi jeté à la fortune, — le dessin de ne pas la laisser déchoir de son rôle séculaire, marqueront d'un trait ineffaçable la grande figure de celui que la mort nous prend, et dont notre douleur impuissante voit se fermer la carrière à moitié parcourue.

C'est ainsi surtout qu'apparaîtra, dans l'histoire, l'organisateur de la Défense nationale, dans la pleine lumière des souvenirs de 1870, sous les plis de ce drapeau tricolore qui enveloppe aujourd'hui ses restes vénérés.

Messieurs, je ne saurais m'arrêter plus longtemps sur cette page de nos annales. Avec le patriotisme, il faut encore admirer chez Gambetta la hauteur des vues politiques, ce sentiment profond des volontés du pays, la vigueur de l'éloquence ; tout cet assemblage si rare de qualités supérieures qui font le succès de l'orateur et la puissance de l'homme d'État.

Dois-je évoquer ici le souvenir de ses luttes et de ses victoires ? D'autres y pourront toucher d'une main plus libre et rappeler aussi le charme de cette exquise et puissante nature. Les hommes de notre génération, — qui voient avec ce cercueil s'en aller quelque chose du meilleur de leur vie, — savent bien que cet illustre plébéien a tout donné, — de môme qu'il lui devait tout, — à la démocratie républicaine : ses efforts et ses veilles et jusqu'au dernier battement de son cœur.

Il n'a pas connu, ou bien il l'a dédaigné, le ménagement de lui-même. Il s'est épuisé, prodigue de sa vie, sur tous les champs de bataille de la politique. Il a mis au service du droit son admirable éloquence et formulé souvent à l'heure décisive, dans un magnifique langage, les arrêts de la conscience publique.

La tribune était son domaine propre, car la nature l'avait comblé de ses dons, et l'effort de sa volonté ajoutait encore à sa puissance. H gouvernait son action oratoire et la faisait servir, dans sa fougue disciplinée, à l'ordonnance même et à l'effet irrésistible de son discours.

C'est ainsi qu'il a exercé sur ses collègues et l'opinion une influence dont l'histoire des quinze dernières années portent la profonde empreinte.

Dans les moments difficiles, le souvenir de ses services, l'ascendant de sa supériorité réunissaient les républicains autour de lui, ceux-là mêmes que semblaient en éloigner les dissidences de la veille. La générosité de son caractère aidait à ces rapprochements, et la bonté lui était facile, car il n'apercevait dans la politique que ses grands aspects, dédaignant les polémiques abaissantes et les injures personnelles.

Sa vie s'est employée tout entière au service de la France et de la République, que son dévouement filial n'a jamais séparées.

Il tombe avant l'heure, enlevé aux espérances de la Patrie. Mais il laisse le pays maître de ses propres destinées, prospère et libre sous une haute magistrature, toujours respectée et justement populaire.

L'œuvre où ses mains puissantes ont eu tant de part est définitivement fondée. Ces deux grands biens dont il avait souci : l'ordre républicain à l'intérieur, la dignité pacifique

de la France au dehors, sont désormais hors d'atteinte.

Ainsi liée à notre histoire nationale, la mémoire de Gambetta restera vivante au cœur de tous les patriotes, et toujours la France républicaine interrogera cette tombe pour y retrouver une chère et noble image.

Adieu, Gambelta, adieu !

discours de m. métivier, président du comité électoral républicain radical du xx e arrondissement

Mes chers concitoyens,

Au milieu de la douleur universelle, en face de la France stupéfaite de la soudaineté et de la profondeur du désastre, du monde étonné et ému, il ne faut rien moins que le sentiment d'un impérieux devoir pour que j'ose prendre la parole.

Mais les comités républicains du XX e arrondissement m'ont dit : « Gambetta avait deux patries, la France qu'il aima d'un si puissant et si impérieux amour, et Belleville, où il est né à la vie publique. »

Nous sommes ses amis de tous les temps, ses humbles, mais constants coopérât eurs. Nous sommes en quelque sorte sa famille politique et, pour ces raisons, peut-être avons-nous le droit, mais assurément nous avons le devoir de proclamer la solidarité qui nous unit à lui, d'affirmer les liens que la mort elle-même n'a pu rompre; d'apporter ici, au milieu du deuil de la Patrie, le témoignage de notre affection et de notre irrémédiable douleur.

Jl était républicain, parce qu'il était juste; démocrate, parce qu'il était bon; patriote, parce qu'il étendait jusqu'à la patrie française l'amour profond qu'il portait aux siens.

Ce sentiment de la justice, cette bonté et ce patriotisme élevés jusqu'à la suprême puissance par un ensemble de facultés incomparables, ont constitué cette personnalité prodigieuse, dont la disparition trouble si profondément tous les esprits et émeut si douloureusement tous les cœurs.

Son éloquence n'avait tant d'action, elle n'avait tant d'éclat, ne remuait si profondément l'âme de ses auditeurs, que parce qu'elle était l'expression et le rayonnement de sa chaleur intérieure, l'efflorescence de sa nature intime

et l'expression de son ardente passion pour la grandeur de la Patrie.

A trente ans, un discours le fait illustre ; il ébranle l'Empire en agitant sous ses yeux, et vous savez avec quels accents, le spectre de Baudin.

Le XX e arrondissement, pressentant l'homme d'État dans le tribun, l'envoie au Corps législatif.

Puis vient la guerre.

Nous pleurons l'Alsace et la Lorraine, mais avec quelle rougeur ne baisserions-nous pas la tête si ce patriote ne s'était trouvé là pour relever nos défaillances, nous réchauffer de sa flamme et nous aider à sauver l'honneur, puisque, hélas ! la France ne devait pas rester intacte.

Il avait dépensé, sans marchander, pour la République et la France, les forces prodigieuses dont la nature l'avait comblé.

Comptant sur sa constitution robuste, il s'était, sans ménagement, abandonné à sa passion pour le bien public; il se sentait de taille à mener de front toutes les besognes.

L'œil fixé sur son double idéal : à l'intérieur, la constitution d'un État démocratique, sous la forme républicaine ; à l'extérieur, la restitution à la France de sa prépondérance dans le monde, il allait, il allait, sans s'apercevoir que, si la flamme brillait toujours d'un vif éclat, si l'âme était toujours ardente et jeune, la force de résistance s'usait; et elle s'usait si bien, qu'au premier choc il succomba.

11 mourut, et, après sa mort, la majesté, la sérénité empreinte sur sa face puissante, son attitude de lion endormi témoignaient hautement de la tranquillité d'âme dans laquelle il avait été surpris par l'approche de son dernier moment.

11 avait, nous en sommes certains, pardonné à ses ennemis, si tant est que leurs traits émoussés aient réussi à émouvoir son indifférence.

Mais laissons ces malheureux à leur insondable abjection; aussi bien le mépris public les submerge déjà et l'histoire les ignorera toujours.

Nous avons d'ailleurs une tâche plus haute à accomplir.

Il nous faut, l'esprit rempli de ton souvenir, continuer ta tâche; il nous faut, marchant sur tes traces, employant ta méthode, faire appel à toutes les énergies honnêtes,

concilier toutes les intelligences dévouées, réunir, en un mot, en un faisceau compact toutes les forces républicaines ; il le faut, pour que ta mort, qui est un deuil public, ne devienne par un désastre.

L'ère des difficultés, dont tu avais prédit le commencement, ne redeviendra pas l'ère des dangers, mais à une condition, c'est que, faisant taire tous les dissentiments, les haines mesquines, les rivalités étroites, les ambitions malsaines, nous élevant jusque vers les hauteurs où tu avais placé ton idéal, nous subordonnions tout à l'intérêt supérieur de la Patrie.

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