‹ Discours et plaidoyers politiques de Me [L] GChapitre 43 sur 48 · Victor Hugo, Sur Mirabeau · texte numérisé non relu

Victor Hugo, Sur Mirabeau

marquis de Dreux-Brézé, le défi de Danton : « De l'audace! toujours de l'audace ! », l'anathème de Berryer : « On ne parle pas ainsi de la France ! » Mais d'ordinaire plus l'éloquence est retentissante, moins son écho est durable. La seule éloquence qui vive et qui défie le temps et l'occasion, c'est celle de la raison. Celle-là est éternelle comme la raison même. C'est cette éloquence qui a donné la durée aux plaidoyers de Démosthène comme aux sermons de Bossuet. C'est elle qui transmettra à la postérité la plus lointaine les discours de Gambetta pour l'éducation politique du peuple.

En effet, c'est là qu'il excelle, qu'il est vraiment original et le premier dans un genre nouveau. D'autres ont manié comme lui, et même mieux que lui, l'invective et la prière, la menace et l'ironie, la pitié et la colère. Nul ne l'a égalé dans la prédication de la Révolution française. Tout ce qu'il y a de meilleur en lui, l'ensemble et le concert de ses étonnantes facultés, l'immensité de ses études et de ses connaissances, l'élévation et la largeur de ses vues, la solidité de sa raison, sa connaissance des affaires, la profondeur de ses théories, tout cela Gambetta l'a fondu dans l'éloquence spéciale qu'il a mise au service direct de la démocratie pour l'éducation de la nation émancipée. Ayant composé une politique de gouvernement dont les principes de 89 étaient le point d'appui, les nouvelles couches sociales le levier et la reconstitution de la grandeur française le but, il s'agissait de faire pénétrer cette doctrine au cœur même de la nation. Or, aucun moyen n'était plus efficace que la propagande par la parole : où passe l'article de journal, le discours marque une empreinte profonde , et c'est à l'éloquence qu'il a recours , tantôt dans les banquets populaires qi réunissent des centaines de convives, tantôt dans 1< conférences. Là, sans entraves, sans gêne d'aucur

sorte, le tribun républicain peut devenir prédicateur et exposer sous toutes ses faces toutes les parties de sa doctrine. Là, il est éloquent parce qu'il est simple, et vraiment grand orateur parce qu'il ne cherche pas à l'être. Il démontre et il enseigne ; et pour démontrer, pour enseigner, il rejette tout le fatras des épithètes sonores, il n'accumule plus les énumérations comme des ornements, mais comme des preuves ; il ne cherche pas l'harmonie des mots, mais seulement l'enchaînement des idées. Dans ces discours, le caractère de son éloquence c'est la justesse et non l'audace, et la majesté de l'expression n'est plus que la marque de la sûreté du bon sens. Hier, quand il s'agissait de renverser les derniers vestiges de l'ancien régime, c'était la bataille, et il valait mieux frapper fort que juste; c'était l'heure de l'éloquence révolutionnaire. Aujourd'hui, il s'agit de fonder le gouvernement républicain sur ces bases inébranlables : la recherche continue et patiente du progrès dans les lois, et dans les mœurs le respect de la légalité, — et c'est à la raison et au bon sens qu'il s'adresse , sans une heure d'impatience , résolu à reprendre et à recommencer ses démonstrations jusqu'à ce que l'œuvre de lumière soit parfaite. C'est, véritablement éparse dans cinquante discours prononcés aux quatre coins de la France, toute la Charte du monde nouveau. Ni la sobriété savante d'un Montesquieu, ni l'austère dogmatisme d'un Sieyès, ni la métaphysique élégante d'un Gondorcet n'eussent convenu à cette propagande. Plus cette philosophie gouvernementale est nouvelle pour le peuple tumultueux des villes et le peuple encore ignorant des campagnes, plus il importe de la rendre familière par la forme et acceptable à tous, vraiment démocratique. « L'orateur doit être personnel, avait-il dit dans un essai de jeunesse, il doit suivre la nature et fuir la convention , se creuser lui-même. Avec la

nature, la parole perd quelques atours, mais gagne en virilité, en véhémence. Tacite a raison : il vaut mieux revêtir l'orateur d'une étoffe môme grossière que lui donner le fard et les ajustements d'une courtisane. »

Certes, on parle souvent avec raison de la correction irréprochable de Démosthène qui prononçait, lui aussi, ses discours sur l'Agora devant le peuple tout entier; du plaisir très vif que les Athéniens prenaient moins encore à ses pensées qu'à l'agencement rythmique de ses phrases où jamais plus de deux syllabes brèves ne se sont succédé sans raison. Mais quel était ce peuple? Soixante mille citoyens tout au plus dont l'éloquence était l'occupation quotidienne, et à qui l'institution de l'esclavage donnait des loisirs sans fin, sous le ciel bleu de la Grèce, pour la culture raffinée de l'esprit. Ici, le peuple c'est dix millions d'hommes, ouvriers, paysans, petits bourgeois, artisans, dont toute l'existence est absorbée par les soucis de la vie matérielle. Est-ce qu'à ce peuple, aux rudes ouvriers de Belleville, aux marins du Havre et de Honfleur, aux filateurs et aux tisserands de Lyon et de Lille, aux âpres montagnards du Dauphiné et de la Savoie, aux paysans de l'Yonne et de la Nièvre courbés sur la glèbe', on peut parler utilement le même langage qu'aux plébéiens aristocratiques de la cité de Minerve? Non, vraiment, ce serait perdre ses peines, ce serait lâcher le triomphe de l'idée pour la gloire vaine des académies. Ici, il importe peu que le discours perde quelque chose en sobriété et en convenance, s'il gagne autant et plus en sincérité, en énergie et en puissance de persuasion, si Tidée surtout se dégage lumineuse et forte.

Et telle elle se dégage, en effet, dans cette incomparable série de promenades oratoires où, vraiment, sous la parole de Gambetta, naquit une démocratie nouvelle. Du nord au sud et de l'est à l'ouest, chaque

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fois que les vacances parlementaires lui en donnaient le loisir, il allait répandre, sans une heure de lassitude, ses fortes doctrines, les principes et les règles d'une conduite politique très sage, et toujours le principe le plus important à comprendre, la règle la plus utile à pratiquer à l'heure où il parlait, recommander la patience et le courage, démontrer la nécessité et l'excellence de la République, semer la confiance à pleines mains. A Bordeaux : « Que pour tout le monde il soit bien entendu que, lorsqu'en France un citoyen est né, il est né un soldat. » A Saint- Quentin : « Ne parlons jamais de l'étranger; mais que l'on comprenne que nous y pensons toujours. » Au Havre : « Il n'y a pas de remède social, parce qu'il n'y a pas une question sociale. » A Grenoble : « Le pays, après avoir essayé bien des formes de gouvernement, veut s'adresser à une autre couche sociale pour expérimenter la forme républicaine. » A Lille : « Ce qui constitue la vraie démocratie, ce n'est pas de reconnaître les égaux, c'est d'en faire. » A Belleville : « Le Sénat sera le grand conseil des communes de France, l'ancre de salut de la République. » A Lyon : « Nous ne sommes pas une République fermée, nous n'exigeons que la loyauté dans le concours et la sincérité dans les actes... » A Paris : « Je me sens assez libre pour être à la fois le dévot de Jeanne la Lorraine et l'admirateur et le disciple de Voltaire. » A Versailles : « C'est parce que l'armée est la représentation exacte et complète de la France qu'il importe plus que jamais qu'elle ne délibère pas sous les armes, que sa discipline soit immuable et inflexible. » A Romans : « La démocratie doit être un parti d'ordre et de consolidation, parce qu'elle est le seul parti en état de régénérer la France. » A Cherbourg : « Les grandes réparations peuvent sortir du droit. » A Cahors : « Ne criez pas : Vive Gambetta ! criez : Vive la République ! car il

faut que les têtes jeunes se pénètrent de cette idée, que les hommes ne sont rien et que les principes sont tout ... » Et l'espérance, à ces paroles, renaissait dans les cœurs, de longs lendemains apparaissaient à nos yeux, nul ne se doutait que cette vie serait aussi courte que glorieuse, qu'elle passerait au ciel sombre de notre histoire contemporaine comme un météore. Quinze ans à peine ! 1868 , le plaidoyer pour Delescluze, l'explosion de la conscience publique qui fut le signal du réveil définitif de la France; — 1870, le discours contre le plébiscite, cet exposé de la politique tirée du suffrage universel qui produisit sur Guizot une telle impression, qu'après l'avoir lu, tout à coup, comme le vieil Entelle ramassant une dernière fois ses cestes, ce vétéran rompit un silence de vingt années, et lui qui avait été le rival de Thiers, de Lamartine et de Ledru, prononça pour lui seul et son fils, qui l'écoutait, son dernier discours en réponse à Gambetta; — 1882, le discours sur les affaires d'Egypte; le chant du cygne qui est une si merveilleuse vision de l'avenir et où furent prononcées ces paroles, véritable testament du patriote qui allait mourir : « Dans un grand gouvernement comme le gouvernement de la République française, il y a un devoir étroit qui s'impose à ceux qui ont l'honneur d'être les dépositaires du pouvoir, c'est de ne pas laisser amoindrir dans leurs mains le patrimoine de la France; et c'est justement parce que ce patrimoine est ancien qu'il n'en est que plus sacré ! »

Aussi bien, voilà dans ces dernières paroles la pensée dominante de Gambetta, celle qui illumine vraiment toute sa vie et qui continuera l'écho de ses accents à travers les siècles. C'est pour mainteni" d'abord, c'est ensuite pour reconstituer l'intégrité di patrimoine sacré de la France, qu'il a lutté et souf fert. C'est dans cette préoccupation de toutes le:

heures qu'il à trouvé ses accents les plus éloquents, enseignant à ses amis la patience et l'obstination indomptable, prêchant l'union de tous les républicains et de tous les Français, ce qu'il appelait d'une expression admirable VF dit de Nantes des partis, répétant sans cesse que le patriotisme est la première des vertus civiques et celle qui les résume toutes, faisant pénétrer au plus profond des cœurs, naguère encore défiants, le culte passionné de l'armée nationale, « espoir suprême et suprême pensée ».

Un jour, — car comment ne pas rappeler encore ce discours ? — un jour, dans un banquet sur la frontière de la Suisse, un convive qui lui portait un toast avait prononcé cette phrase : « Mais si, à la suite d'événements improbables, on était disposé à essayer de nouveau d'un régime monarchique, oh! alors, nous nous souviendrions que près de nous se trouve un petit pays qui a su conquérir de grandes libertés et qui veut le maintien des institutions républicaines ; là où se trouve la liberté doit exister une patrie. » Et Gambetta répondit : « Ah ! oui, la France glorieuse et replacée, sous l'égide de la République, à la tête du monde, groupant sous ses ailes tous ses enfants désormais unis pour la défendre au nom d'un seul principe et présentant au monde ses légions d'artistes, d'ouvriers, de bourgeois et de paysans; ah ! oui, il est bon de faire partie d'une France pareille, et il n'est pas un homme qui, alors, ne se glorifiât pas de dire, à son tour : Je suis citoyen français ! Mais il n'y a pas que cette France, que cette France glorieuse, que cette France révolutionnaire, que cette France émancipatrice et initiatrice du genre humain, que cette France d'une activité merveilleuse et, comme on l'a dit, cette France nourrice des idées générales du monde : il y a une autre France que je n'aime pas moins, une autre France qui m'est encore plus chère, c'est la France misérable, c'est la France vaincue et

humiliée, c'est la France qui est accablée; c'est la France qui traîne son boulet depuis quatorze siècles; la France qui crie, suppliante, vers la justice et vers la liberté ; la France que les despotes poussent constamment sur les champs de bataille, sous prétexte de liberté, pour lui faire verser son sang par toutes les artères et par toutes les veines; la France que dans sa défaite on calomnie, que Ton outrage; oh! cette France-là, je l'aime comme on aime une mère; c'est à celle-là qu'il faut faire le sacrifice de sa vie, de son amour-propre et de ses jouissances égoïstes ; c'est de celle-là qu'il faut dire : Là où est la France, là est la patrie. »

Lorsqu'un homme a prononcé de pareilles paroles et qu'à travers les luttes politiques les plus ardentes, il n'a pas été infidèle une heure à un pareil amour de son pays, on peut attendre en toute tranquillité le jugement qui sera porté par la postérité sur sa mémoire. Que d'autres, dans la révolution ou dans le gouvernement, dans le maniement des hommes et dans la triture des idées, aient déployé des qualités supérieures aux siennes, c'est une question sur laquelle la discussion sera sans doute ouverte pendant très longtemps. Mais jamais la France n'a été plus adorée que par lui, et nul n'a proclamé ce culte dans un plus poignant et plus généreux langage. Je vous ai donné lecture d'un court fragment du discours prononcé à Thonon. Vous lirez vous-mêmes ou vous relirez les circulaires et proclamations de la Défense nationale, les dépêches à Jules Favre et au général Trochu. Il n'est pas besoin de commentaires pour de telles pages, et l'on ne peut porter sur elles qu'un seul jugement : Gomme Rouget de l'Isle qui n'a pas composé la Marseillaise, mais qui l'a trouvée, selon le fameux récit de Michelet, dans la foule émue, dans l'atmosphère brûlante, dans les bataillons de volontaires accourus à Strasbourg, dans les prières des

femmes, les pleurs des cloches, le tonnerre lointain des canons, — Gambetta, dans les appels aux armes et les Sursum corda ! de Tannée terrible, a été la voix même de la patrie : Gambetta était alors plus grand que Gambetta.

Aussi, tant qu'il y aura une France sur la carte du monde, les discours de la Défense nationale seront jeunes et glorieux dans la mémoire des hommes. Car ces discours ont ranimé l'âme découragée de la nation. Car ils ont dressé contre l'invasion du Nord les dix armées héroïques par qui l'honneur, à défaut de la fortune, a été sauvé. Car dans les autres discours de Gambetta, on peut apprendre à aimer la liberté, la démocratie, la justice, la sagesse, la République; mais dans ceux-ci, on apprend mieux : on apprend « à aimer la Patrie jusqu'à la mort 1 ».

JOSEPH REINAGH.

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