Expression de D'Alembert
des modèles qu'on a eus sous les yeux; des études profondes ramènent à l'originalité, à la nature, mais elles y ramènent le talent avec une sève clarifiée et fécondée. Ce fut le cas de Gambetta. Préparé par cette remarquable éducation, il innove dans l'éloquence de la même manière à peu près que dans la politique. En politique, il se dégage des théories absolues et des conceptions nébuleuses qui: depuis un demi-siècle arrêtaient la marche de son parti ; il apparaît tout de suite, bien qu'au banc le plus élevé de l'opposition irréconciliable, comme un homme de gouvernement. Orateur, il dépouille l'éloquence républicaine des oripeaux et des lieux communs qui lui venaient de Jean- Jacques, et, « secouant jusqu'au despotisme de la langue l », réclame une forme simple et vigoureuse pour des idées pratiques et saines. Ce n'est pas qu'il ne soit capable, lui aussi, de dérouler en d'amples et sonores tirades la rhétorique romaine. Lisez seulement, dans le plaidoyer pour Delescluze, «l'appel à la conscience humaine qui est impuissante à réagir, malgré le défilé sublime des Socrate, des Thraséas, des Gicéron, des Gaton, des penseurs et des martyrs qui protestent au nom de la religion immolée, de la morale blessée, du droit écrasé sous la botte d'un soldat». Mais c'est l'exception, et voici la marque habituelle et particulière de son éloquence. Après une merveilleuse série d'orateurs qui s'inspirent à l'étranger, Berryer et Jules Favre à Athènes, Dupin et Ledru à Rome, Guizot à Londres, lui, parlant fort et ferme, il apparaît comme le verbe vivant du vieux terroir national, et après les éloquences romaine, grecque, italienne, anglaise, c'est l'éloquence gauloise qui éclate en lui. Oui, gauloise. La langue du xviii siècle claire et vive comme l'eau de roche avec Voltaire, majestueuse et chargée
\ . Expression de Mirabeau dans la Correspondance avec Lamarck.
de métaphores avec Rousseau, d'une nerveuse et prégnante brièveté avec Montesquieu, ce n'est pas la sienne. La sienne est celle du xvi e , le parler large et plein qui puise les mots dans le riche et robuste lexique du peuple, les pousse en avant, drus et nombreux, sans autre méthode que celle qui est nécessaire à marquer le progrès des idées, étale les images, surabonde de belle humeur et appelle toutes les choses parleur nom. L'expression énergique et pittoresque est souvent un peu grosse ; le flux des paroles est parfois tumultueux ; les images sont parfois banales. Mais les images qui sont usées chez l'écrivain se rajeunissent à l'éclair rapide qui jaillit de la tribune, la sûreté de la pensée remet dans le désordre des mots une harmonie supérieure, et les mots eux-mêmes, les plus vulgaires et les plus rudes, emplissent la bouche et éveillent les échos.
Que cette haute graisse d'éloquence, si l'on peut ainsi traduire Yoratoria ubertas des Latins, ne soit pas souvent compatible avec la correction académique ou même grammaticale, ceci n'a rien qui doive surprendre. Même dans les deux dernières années de sa vie, bien que son style se fût beaucoup allégé et que sa phrase, sans rien 'perdre de son ampleur, se dégageât dans une construction tous les jours plus régulière, Gambetta l'avouait en riant : « Je ne travaille point, disait-il, pour le Courrier de Vaugelas. » Et sa phrase en effet, était la plus imprévue, la plus audacieuse, qu'on eût entendue depuis les orateurs populaires de la Révolution. Il a pris possession de la tribune, le front haut, le geste plein d'empire et de commandement, tantôt emporté par la colère, dans une attitude de fougue tribunitienne, tantôt avec ce don terrible de la familiarité, modulant sa voix chaude et vibrante pour émouvoir ou pour convaincre ; et les périodes succédant aux périodes, roulant comme de grandes nappes d'eau où se reflète le soleil, font naître dans
l'esprit de l'auditeur enchaîné des images d'une rayonnante clarté. Mais Gambetta a cessé de parler, il s'agit maintenant de transcrire les paroles saisies au vol, de fixer cette lave sur le papier, et c'est une suite de problèmes inextricables qui commence. Les mots sont là, les substantifs les plus précis, les adjectifs les plus appropriés. Mais où est le verbe? où est le sujet? où est le complément? Voici, dans une masse compacte, vingt lambeaux de phrase, chacun isolément irréprochable, et tous ayant formé, à l'audition, un ensemble d'un majestueux équilibre. Mais il n'y a pas de phrase, et ponctuer ce flux de paroles est impossible. Il faut se résigner à prodiguer les tirets et les trois points * .
Ainsi, chez Gambetta, point de correction grammaticale, point d'ossature régulière dans le discours, et cela par deux raisons : d'abord parce que sa parole est toujours soudaine, toujours improvisée; ensuite, parce que la trame serrée et savante du [discours est
1. Je choisis un exemple entre mille, dans le discours sur l'amnistie, le passage où l'orateur expliqua l'élection de Trinquet par un quartier de Paris : « Eh bien, je vous le dis, l'élection de Trinquet, c'est la dernière manœuvre d'un parti dans la main duquel on va briser l'arme nécessaire et unique ; l'élection de Trinquet, de Trinquet qui, heureusement, a été gracié ; de Trinquet qui a payé pour beaucoup d'autres; de Trinquet qu'on appelait tout à l'heure le galérien; de Trinquet, — je peux bien le dire avec le sentiment de ce que vaut ici un pareil témoignage, — de Trinquet qu'on eût dû faire revenir plus tôt, car il était de ces galériens qui sont allés au bagne, non pas pour les crimes qu'ils avaient commis, mais pour la solidarité qu ils avaient acceptée et que d'autres, plus heureux, plus habiles, avaient déclinée par la fuite... » 11 y eut, quand Gambetta prononça ces paroles, un frémissement dans l'Assemblée. Mais essayez de construire la phrase et vous ne trouverez- qu'un sujet (l'élection de Trinquet) qu aucun verbe ne suit. Le nom de ce vaincu, prononcé avec un certain accent, a éveillé chez l'orateur le souvenir du passé. Quel est cet homme? Voilà ce qu'il faut dire. Il 'a payé pour beaucoup d'autres. Comment? Pourquoi? Car il était de ces galériens... Et les autres? Ils ont décliné par la fuite... Et le mouvement oratoire s'interrompt à mi-route, mais aucun passage de ce discours n'a mieux établi la raison profonde de politique et de justice qui rendait l'amnistie nécessaire.
une sujétion dont son libre génie ne veut pas s'accommoder. Comme Mirabeau, il pense et parle à tired'aile. Comme lui, s'il donne sa phrase oratoire de toute l'haleine de sa vaste poitrine, il est incapable de résister à l'appel séduisant des idées multiples que le choc des interruptions ou le hasard de sa propre parole a fait surgir devant lui. Dès qu'une image a éveillé une autre image, il faut qu'il l'exprime aussitôt, parfois dans une longue incidente et parfois dans un développement tout nouveau. Un discours de Gambetta est un enchaînement continuel de parenthèses.
Mais si la correction de la phrase fait défaut, il on est autrement de la propriété des mots et des termes. La passion a beau précipiter la marche de sa pensée : l'abondance désordonnée des idées n'en exclut point la justesse, et ses conceptions sont trop claires pour n'être pas exprimées clairement. La clarté est en effet son grand. souci et il entend l'obtenir atout prix, sans plus reculer devant les redites que devant les néologismes. Plutôt que de laisser à sa pensée une forme qui ne la traduise pas avec une fidélité parfaite, il revient deux et trois fois sur l'expression, l'atténuant ou la fortifiant, mais la rendant toujours plus adéquate à son idée, à l'impression qu'il veut produire. Il lui importe peu qu'il en résulte quelque lourdeur et quelque grave défaut d'harmonie. Ce qu'il veut, c'est être compris, c'est gagner la bataille, c'est réussir dans l'œuvre de conviction qui est la cause finale de l'éloquence, c'est s'acquitter de sa fonction « d'un dictateur de la persuasion ». Aussi, la lumière diffuse ne lui suffit-elle pas; il faut qu'une lumière maîtresse vienne de temps à autre éclairer l'idée maîtresse du discours et détacher dans cette accumulation formidable de mots ce qui est or pur. Alors, une formule, frappée comme une médaille antique, résume toute une harangue, toute une bataille, tout
l'effort d'un parti et, dans une consonance qui marque encore Ja vigueur de la pensée, devient le cri de guerre qui conduira l'armée républicaine à la victoire. A moins qu'il n'ait été provoqué par quelque interpellation qui l'ait ébranlé dans les fibres profondes de son être, soit que la République, soit que la Patrie aient été outragées, il ne commence aucun discours sans embarras. La tribune est son élément, et pourtant le préambule de chacune de ses harangues est marqué par quelque chose de vague, d'obscur et d'hésitant; il n'est pas jusqu'à l'empâtement d'un débit sourd qui ne semble obliger les auditeurs à participer à l'affranchissement difficile de sa pensée. Comme un de ces vastes oiseaux de mer qui, s'étant repose sur le rivage, ne réussit pas du premier coup à s'élever de nouveau dans les airs, se bat les flancs d'une aile pesante et ne commence à voler d'une course rapide et sûre qu'après avoir atteint les hautes régions du plein ciel, lui aussi il se dégage lourdement de son sujet, et sa parole reste maladroite. et gauche aussi longtemps qu'il n'a pas pris tout son essor. iMais alors, quand il s'est emparé de la tribune et qu'il étreint son sujet, nul ne lui est comparable pour l'ampleur de la parole, pour la fierté de l'attitude, le son pénétrant de la voix, la force des gestes, pour la beauté des colères et la science de la dialectique. Mirabeau, Berryer, Gambetta, voilà bien la grande trilogie de l'éloquence française. Il improvise, mais il sait d'où il part et où il va: dès le seuil de son discours il voit comme un sommet élevé le but où il tend, et chacun le devine avec lui. Subjuguer l'Assemblée, forcer l'âme de l'auditeur à répondre à la sienne, c'est son but, il ne le cache point ; mais pour l'atteindre, les artifices oratoires, les réticences, les ruses, les habiletés de second ordre sont des procédés qu'il dédaigne.
Après qu'il a fait une première revue de ses preuves et les a disposées pour l'attaque en ordre de bataille,
il s'en va tout droit devant lui, au pas militaire, sonnant la charge, soulevé à chaque pas parle mouvement des intelligences qui gronde, acclamation ou protestation, autour de lui. S'adressant dans l'espace de quelques minutes à la raison et à la passion, il apparaît, comme dans une succession d'éclairs, familier et véhément, emporté et railleur, plein d'arguments saisissants et de traits superbes, pressant et dominateur, ardent et logique, toujours plein de puissance et comme un despote de la tribune, enthousiaste, suivant le sens propre de l'expression grecque, sentant toujours une divinité en lui. Il est tant varié, qu'on le dirait multiple, un Protée de l'éloquence. Tantôt il plaide, et le mot de Napoléon revient à toutes les mémoires : « Je suis lion, mais je sais être renard ; » il argumente ave'c une justesse et une finesse qui captivent; il tire d'une cause, d'un simple texte, d'un mot imprudent, tout ce qu'on peut y trouver à la fois de spécieux et de solide ; sa vaste et fidèle mémoire alimente son discours de textes et d'exemples ; il est logique, nerveux et perfide comme Sheridan ou Démosthène lui-même. Tantôt allant et venant à la tribune, secouant ses cheveux, balayant le marbre de sa large main, il s'abandonne au seul génie de l'éloquence, et le frisson du sublime court dans toutes les veines. Quand il raille, son ironie est terrible. Elle est massue, mais massue hérissée de pointes, qui assomme et déchire du même coup. Quand il supplie, sa voix mâle prend un accent pathétique et tendre, celui de la Patrie elle-même qui implore; et les émotions de son âme, quand l'image du territoire démembré ou des armées trahies surgit devant lui, arrachent des larmes aux yeux les plus arides. Quand la colère le saisit, c'est un géant qui tonne, et malheur à celui sur qui s'abat cette tempête de foudres! Mais, chose admirable, il n'est jamais le jouet des orages qu'il a déchaînés; la colère l'embrase dans tout son être physique, et pourtant il ne raisonne
jamais mieux que dans l'emportement : l'irritation dégage chez lui comme une logique supérieure à celle de la raison calme, et Gambetta en colère c'est deux fois Gambetta.
L'inspiration oratoire, celle qui consiste à évoquer les grands souvenirs et les grands hommes de l'histoire, est rare dans ses discours; mais les images, tour à tour éblouissantes et familières, empruntées souvent au domaine de la science, sont très fréquentes. Ses ripostes sont cruelles et promptes, et il met souvent autant de choses dans un mot que dans un discours. Dépositaire de l'autorité de la Chambre, nul ne l'a jamais égalé pour la dignité dans les occasions solennelles, la ferme bienveillance dans l'ordinaire des séances, le dédain quand l'insulté n'est pas le président de la Chambre, mais lui-même. Ministre des affaires étrangères ou chef du grand parti qu'il avait fondé, lorsque le sujet est de ceux qui exigent une réserve très sévère de langage, un diplomate qui serait orateur, Talleyrand parlant comme il savait écrire, ne serait pas plus souple, plus délicat ni plus ingénieux. Il reste toujours lui-même, et cependant il sait accommoder son éloquence à toutes les conditions du milieu. Parfois il s'amuse à réaliser de véritables tours de force. Ici, dans une réunion populaire où toute une armée d'ouvriers et de paysans se i presse pour l'entendre, ce qu'il développe c'est une | théorie de la plus haute philosophie politique, et 1 cette théorie, approfondie, creusée, retournée dans Jtous ses problèmes, pénètre en ces cerveaux à peine | dégrossis comme dans l'étoffe la plus souple. Là, klans une Assemblée législative grave et souvent prévenue contre lui, c'est la passion qu'iï fait éclater et qui arrache les applaudissements aux plus hostiles, parfois le vote aux plus rebelles.
Ainsi, présenter Gambetta comme un orat tout d'extérieur, une espèce de monstre, grand s
tout par sa voix, sa tête de lion, sa crinière, son sourcil, ses grands gestes, ce serait commettre un ridicule contresens. Assurément, il n'a pas remporté ses plus éclatants triomphes comme métaphysicien politique, et ses grandes victoires oratoires, celles qui résonnaient d'un bout à l'autre du territoire de la République et jusqu'aux confins les plus reculés du monde, c'est dans l'attaque et l'assaut contre les puissants du jour, alors qu'il forgeait et mélangeait dans sa parole sa passion personnelle et celle de ses amis, avec toutes les marques brûlantes de l'éloquence tribunitienne, flamme, élan, audace, mais aussi avec les défauts ordinaires de cette éloquence, je ne sais quoi d'exagéré, d'injuste et de banal. Les harangues indignées contre le régime de Décembre, depuis le coup de tonnerre du procès Baudin jusqu'à l'effroyable malédiction contre la trahison de Metz ; les réquisitoires contre les chefs des réactions royalistes et cléricales, contre ceux qui détestent la cause de la Révolution et contre ceux qui la compromettent, voilà certes .ses plus illustres triomphes, ses Austerlitz et ses Iéna. Mais ces pages embrasées ne sont pas tout son œuvre. Des discours, en effet, où la passion prend la première place, il en est comme des abeilles qui meurent de leur victoire. Qu'en reste-t-il quand la bataille est gagnée, quand l'ennemi a disparu ? « Voilà bien le mot, mais où est le geste? Voilà le cri; où est l'accent? Voilà la parole ; où est le regard? Voilà le discours; où est la comédie du discours? i » C'est à peine si, dans l'histoire de l'éloquence, quelques grands cris font exception à cette règle, — l'évocation des guerriers morts à Marathon, le serment du consul romain : « Je jure que j'ai sauvé la patrie ! », la nuit, la nuit effroyable où Madame est morte, la réponse de Mirabeau au