TOAST DE H. LÉON SAY
Je vous remercie des termes élevés dans lesquels vous avez apprécié la présence à Cherbourg des présidents des deux Chambres aux côtés de M. le président delà République.
Vous avez raison. Nous sommes venus ici pour achever l'œuvre du 14 juillet.
Nous, qui confondons dans un même sentiment Tarmée de terre et l'armée de mer, nous sommes venus saluer à Cherbourg, le pavillon de la marine, comme nous avions salué, à Paris, les drapeaux de l'armée.
J'ai la taotôt sur rinscription d'un des monuments de votre ville que Napoléon avait rôvé de réalisera Cherbourg les merveilles de TÉgypte.
Nous, nous n'avons rien rôvé {Applaudissements), nous n*avons pas cherché de modèle dans l'antique Egypte; mais nous avons vu réaliser les merveilles delà France maritime.
Ces merveilles vivantes parlent bien plus à nos cœurs que les merveilles mortes d'une Egypte imaginaii*e, car elles sont le gage de l'avenir, puisqu'elles en sont la sécurité. {Applaudissements,) Vous représentez les habitants d'un département maritime qui nous est cher, vous êtes, Monsieur le maire, à la tête d'une population dont le cœur bat à l'unisson du nôtre.
C'est une population qui aime la France, la République et la mer : la France, qui lui donna le jour; la République, qui lui donna la liberté; et la mer, qui, lui donnant l'espace, sollicite son génie d'entreprise et lui promet les richesses du monde.
Les paroles de M. Léon Say ont été couvertes d'applaudissements enthousiastes, et la personne du président du Sénat a été i'objet d'une manifestation très significative.
TOAST UG M. GAMBETTA
Monsieur le maire, je crois que, si je n'écoulais que ma prudence, j'imiterais Tillustre académicien dont le silence est devenu légendaire, et que^ comme Oonrart, je me tairais.
Je n'ai rien à ajouter aux remerciements émus du citoyen le plus autorisé qui ait honoré de sa présence cette réunion et cette ville; mais permettezmoi de vous dire, avec tout le respect que je dois aux pouvoirs publics, qu'il ne serait pas conforme à la correction démocratique et constitutionnelle de mettre les trois présidents sur le même plan.
Je crois bien connaître la Constitution. La Constitution fut sage et bien inspirée lorsqu'elle mit deux Chambres auprès du pouvoir exécutif pour l'éclairer
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ci le pondérer. Elle aurait été mal inspirée en plaçant dans des sphères inaccessibles et inviolables le chef suprême de TÉtat.
J'accepte vos applaudissements ; mais cette parité de réception qui tend à réunir dans une même ovation le président de la République et les présidents des deux Chambres ne saurait aller plus loin sans fausser Topinion et sans méconnaître les devoirs de tous.
Je bois à la ville de Cherbourg dont vous êtes l'expression la plus autorisée, je bois à vos collaborateurs qui vous ont donné la preuve hier et les jours précédents de ce que peuvent, dans une société démocratique, le zèle, le goût etTintelligence pour transformer, comme avec une baguette magique, des rues, des places et des monuments en une féerie inoubliable.
Je bois à cette population que vous servez et qui est bien digne de posséder à sa tête une administration éclairée et sympathique à laquelle elle doit de ne jamais donner l'exemple que du respect de l'autorité. Je la connais depuis de longues années, cette population, dans laquelle je salue l'alliance de l'esprit, do l'ordre et de la liberté, car il n'y a eu au milieu de l'expansion des joies publiques ni un cri, ni un désordre, ni une exagération individuelle. Je bois à l'avenir de cette ville, à son développement, à son progrès, tant au point de vue militaire, qui est le premier, qu'au point de vue économique.
Enfin, Messieurs, pour finir. Je bois à ceux qui sont accourus dans cette ville attirés par cette fête qui, née de la spontanéité de tous, a revêtu un caractère général, ce qui prouve que, quand une idée s'empare de touS; malgré les divisions , l'hostilité et les malentendus, il en résulte une idée supérieure, suprême, une idée qui plane au-dessus de tout : l'idée de la patrie sous le drapeau de la République. {Applaudissements répétés,)
Le voyage de Cherbourg fut l'occasion première d'une série d* incidents dont nous avons relaté les principaux dans Texposé suivaj^it ^ :
<c Cène seront certes pas les plus brillantes de nos récentes annales que les pages qui seront consacrées à Tagitation provoquée en ce pays, aux mois de septembre et d'octobre derniers, k l'occasion des affaires d'Orient. Le spectacle a été nouveau dans notre histoire française. Signataire d'un grand traité international approuvé par tous les parlements d'Europe, le gouvernement de la République est engagé d'honneur à ne pas laisser protester sa signature dans tes eaux de l'Adriatique ou de la mer Egée ; et voilà qu'une partie de l'opinion se laisse alarmer par d'odieuses manœuvres; elle s'imagine que la paix est menacée, elle laisse dire impunément que la France doit manquer à la parole donnée «et rappeler sa (lotte , elle réclame avec une insistance si singulière le retour à une politique de non-intervention que l'Europe, étonnée, se demande et demande à haute voix de quelles causes étranges peut bien provenir ce phénomène : des Français qui cherchent à faire croire que la France a peur. Tel a été le triste spectacle qui a été offert récemment au monde par des Français que nous aurions voulu moins nombreux. Ceux qui cnt provoqué ces mouvements se sont dit les défenseurs de la paix ; pour nous, nous donnerons à la campagne qu'ils se disent fiers d'avoir dirigée son vrai nom : la campagne de la peur,
n Nous reconnaissons sans peine que l'intrigue qui est à l'origine de toute cette agitation a été fort savamment ourdie et qu'elle a été conduite avec une habileté réelle. Ce n'est pas brusquement, tout k coup, sans essai préalable, que le cri d'alarme a été poussé. Non, il y a eu tout un long travail préparatoire, travail consacré à remuer Topinion, à la mettre sur ses gardes, à éveiller ses soupçons , à l'émouvoir, à lui donner la fièvre. On a débuté par le discours de M. Gambetta au Cercle du commerce et de l'industrie à Cherbourg. On a continué par la mission du général Thomassin à Athènes. La peur fait son chemin comme la calomnie. « Effrayez, effrayez, dit certain Basile,
1. L'opinion pubtigue en France et la politique extérieure, dans la Hevue politique du 11 décembre 1880.
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il eii restera toujours quelque chose. » Quand le télégraphe du iO août apporta aux lecteurs de Paris et de la province les fortes et patriotiques paroles prononcées à Çherhourg par le président deia Chambre, nul ne devina, entre les lignes de ce discours, des menaces quelconques de guerre contre T Allemagne, la Turquie ou la Hussie. Mais, huit jours api^s, d'aucuns ayant dit : « Vous ne savez pas lire : ce discours est une déclaration belliqueuse ! » — comme il n'est jamais agréable de s'entendre affirmer qu'on ne sait pas lire et qu'on manque de perspicacité, il arriva ceci : c'est qu'un certain nombre de braves gens ignorants et naïfs voulurent avoir lu aussi bien que le journaliste parisien, et que, pour ne pas démentir l'astrologue, ils jurèrent après lui qu'ils voyaient un animal dans la lune. C'est ainsi que, prononcé le 9 août, le discours de Cherbourg ne fut inventé que du 15 au 18 du même mois. — Et de même pour la mission du général Thomassin. Le gouvernement grec avait demandé À M. de Freycinet de désigner un officier supérieur et deux ou trois ingénieurs français pour le conseiller dans la direction de sa réorganisation militaire et de ses travaux publics, tout comme la Porte demandait au môme moment à M. de Bismarck des banquiers allemands pour mettre un peu d'ordre dans ses finances, comme l'Egypte avait demandé aux cabinets de Londres et de Paris des administrateurs probes et économes, comme le Maroc et le Japon nous avaient déjà demandé des officiers, qui leur avaient été accordés, pour introduire dans leurs bandes armées les éléments de la discipline française. Le général Thomassin et deux ingénieurs avaient été désignés simultanément par M. de Freycinet. Rien n'était plus simple, plus naturel, plus normal. Mais ceux-là mêmes qui inventèrent le discours de Cherbourg découvrirent que l'arrivée du général Thomassin au Pirée serait plus périlleuse pour la paix de la France que ne l'avait été jadis le débarquement de tout le corps d'armée du maréchal Maison on Morée. Et il se trouva encore, pour se laisser tromper, un public aussi crédule que timide.
« Ces exploiteurs delà crédulité publique,c'étaient les chefs du parti intransigeant unis aux chefs des partis réactionnaires. Le vote de l'amnistie plénière avait enlevé an parti intransigeant son drapeau de combat, sa raison d'être poli-
lîque. Un parti sans drapeau se débande. On décida de refaire l'union menacée sur la question de la paix, qui est une des formes de la question du travail. Sans que le souci de la patrie vint un instant arrêter ce complot, on arbora pour drapeau la peur de Tétrauger. Les réactions dynastiques et cléricales virent dans cette manœuvre un moyen de nuire à la République : elles adoptèrent le drapeau des meneurs intransigeants, elles entonnèrent le môme cantique d*alarmes... Notre tolérance est large : il est peu de folles espérances ou de regrets chimériques que nous ne soyons disposés h excuser. Ce qu'il nous est impossible de pardonner jamais, ce sont les atteintes qu'on cherche à porter à l'honneur de la France. Et c'est à l'honneur de la France, c'est à sa dignité devant l'Europe que s'est attaquée ouvertement la coalition des partis extrêmes. Elle s'y est attaquée sachant quelle impression ses dénonciations mensongères allaient produire à l'étranger, sachant avec quelle joie les reptiles de Berlin allaient les accueillir pour les exploiter contre nous *, sachant quel renfort elles allaient apporter au chancelier de l'Empire allemand non seulement
1 . La Gazette de t Allemagne du Nord publia, dans 8on numéro du 24 août, un long factum contre M. Gambetta. Etappelant qu*éi la fin du xviii« siècle « les esprits étaient aussi irrites en Allemagne qu'ils le sont actuellement en France », la Gazette concluait ainsi :
« Le peuple allemand attendit en vain la justice réparatrice de rhistoire. Les violences de Louis XIV furent dépassées par celles de Napoléon !•', et la France s'étendit jusqu'aux bouches de l'Elbe. M. Qambetta pouirait aussi bien réclamer, au nom de la justice, Lubeck ou Hambourg. Comme l'Alsace, ces villes ont été arrachées à l'Allemagne et lui sont revenues par la justice de l'histoire.
a Si la France républicaine, dirigée par M. Gambetta, veut continuer les traditions de la France monarchique et marcher sur les traces de Louis XIV, de Louis XV, des deux Napoléon, il faut nous résider à ne pas compter sur une paix durable avec la France, il laut seulement que la majorité pacifique des deux pays sache qui vient troubler son repod.
«i L'AUemafine ne cessera de prouver qu'elle veut rester en paix et au'elle hait toute guerre. Notre politique, nous sommes fiers de le dire, est arrivée depuis dix ans que nous existons comme nation unie, à rassurer pleinement l'Europe, en sorte que personne ne croit que nous nous occupions d'idées de conquête.
« Nous regi*etton8 que Tesprit belliqueux, qui anime nos voisins aujonrdliui comme il y a trois cents ans , nous force à nous
dans ses luttes budgétaires, mais dans tout Fcnsemble de sa politique anti française. Une telle conduite a été de la trahison au premier chef.
« L'histoire dira peutrétre quelle a été la part de Tétranger dans les intrigues néfastes qui ont précédé cette journée du 24 mai 4873, où les droites monarchiques renversèrent du pouvoir le bon citoyen que plus d*un, de Tautre côté de la frontière, détestait et redoutait comme le réorganisateur de l'armée française et le libérateur du territoire. M. Gambetta partage depuis longtemps la haine que les ennemis de la Franco avaient vouée à M. Thiers. Qu'on j prenne garde ! D'ores et déjA, l'histoire est en état de dire quelle est l'approbation qui u été donnée de Berlin^ sans qu'on daignât s'en cacher plus que de mesure, selon une habitude connue,
garder par une armée forte et toujours prête à entrer en campagne.
tt Nous ne demandons à nos soldats que notre sûreté ; mais celle-ci, nous la voulons, et nous nensons l'avoir. »
La République française réponait en ces termes aux imputations du journal allemand :
« Il ne nous est pas possible de laisser passer sans protester de toute notre énergie cette phrase de la Gazette allemande.
tt II faut que la majorité pacifique des deux pays sache qui vient ft troubler son repos. » Nous n*aurions pas besoin, pour répondre à cette insinuation, de remonter très haut dans la collection des journaux berlinois ; mais nous laissons de côté les articles de journaux à quelque insph'ation qu'il soit permis de les attribuer.
« Nous dirons seulement qu'aucim nomme public n'a proféré en France, depuis Texécution du traité de Francfort, quoi aue ce soit qui ressemble aux paroles enflammées et autorisées dont a retenti la tribune allemande contre « la nation d'au delà des Vosges w, toutes les fois qu'il s'est agi d'obtenir une aggravation des charges militaires.
« Nous ne nous sommes point prévalus de ces fonnes au moins âpres pour nous plaindre que notra paix fût troublée; tout au lus y aurions-nous vu un encouragement, s'il en eût été besoin,
redoubler d'efforts c< pour que , selon l'expression du discours de Cherbourg, ce qui reste de la France nous reste entier ».
4t Aussi bien, cette fois encore, l'article de la Gazette de V Allemagne du Nord a-t-il une conclusion qui peut jeter quelques lumières sur des susceptibilités au premier abord si peu explicables; il s'agit de démontrer au peuple allemand la nécessité des armements formidables dont il supporte le fardeau ; c'est pour cela que la Gazette s'applique à découvrir chez nous un prétendu « pai*ti de la guerre ». Si le moyen prête gi'avement à la critique, la fin n'est pas de celles auxquelles nous avons qualité pour trouver à redire. »
aux manœuvres odienses qui ont suivi Je discours de Cherbourg et qui avait pour but, dans le camp des intransigeants comme dans celui des cléricaux , d'éloigner la nation effrayée de Thomme que la Prusse considèi*e à bon droit, qu'elle craint et qu'elle déteste comme l'incarnation vivante du patriotisme français.
« Poursuivons ce triste historique. On connaît maintetenant les agitateurs et les bas-fonds où ils opèrent. Disons quelles furent leurs dupes. C'est une loi élémentaire de physique. Si quelque bruit, on uu endroit quelconque, ébranle fortement l'atmosphère, les vibrations s'en transmettent indéfiniment et dans tous les sens : que ces vibrations rencontrent une paroi sonore, et le phénomène de l'écho se produit. Il en est de même pour les clameurs de la presse. I^ paroi sonore qui fit écho aux déclamations des partis intransigeants et réactionnaires, ce fut cette fraction de notre bourgeoisie, fraction aussi honnête que timide, et qui, depuis dix ans, s'est avisée de croire que porter les yeux sur ce qui se passe au delà de nos frontières, que faire entendre la voix de la France sur le Bosphore, au Caire ou à Tunis, c'est le comble de l'imprudence, c'est une audace digne d'un fou ou d'un traître. Une triple inquiétude est au fond de cette conviction bourgeoise. On ignore quels sont les intérêts français qui se trouvent en jeu de l'autre côté de la frontière, et, précisément par ce qu'on ignore ces intérêts de premier ordre, on s'effraye au premier souffle, on prend peur pour la rente qu'une intervention active de la France dans la politique extérieure pourrait faire baisser de quelques centimes ; on craint sans rime ni rabon pour cette armée qu'au bon temps du remplacement on laissait partir sans murmurer pour restaurer un Bourbon à Madrid ou pour installer un Habsbourg à Mexico ; on tremble pour soi-même, sans savoir pourquoi, mais on n'en tremble que davantage. Voilà ce que devinaient à merveille les chefs de la réaction et du parti intransigeant et ce qu'ils résolurent d'exploiter, qui contre les meilleurs des républicains, qui contre la République ellemême. Voilà pourquoi ils embouchèrent la trompette d'alarme. Voilà comment, en faisant appel aux intérêts les plus bas, aux craintes les moins fondées et aux sentiments les Inoins français, ils finirent par trouver un écho, — et une
recette, — là où ils n'avaient récolté jusque-là que haine, dédain et mépris.
« Agitation factice que cette première agitation du mois de septembre. On Ta dit plus d'une fois et nous voudrions le croire. Mais nous n'avons jamais aimé nous payer de mots et le mal que nous dénonçons, le mal que nous voulons combattre, il est plus viril de le regarder en face, et peutêtre même est-il plus habile de ne rien ^cacher de la vérité.
« Ce qui a été factice, cela est hors de doute, ce qui a été au premier chef artiflciel et mensonger, c'a été Talarme des meneurs, leurs craintes pour la paix, leurs prédictions désolées de prochaines et sanglantes aventures; c'a été, en un mot, la fabrication de l'inquiétude publique par une association bizarre où M. Paul de Cassagnac travaillait d'accord avec M. Henri de Rochefort et où M. le duc de Broglie et M. Buffet se délectaient à faire reproduire dans le Français les articles de M. Laisant et de M. Clemenceau. Ceux qui ont signalé des menaces de guerre dans le discours de Cherbourg, ceux qui ont déclaré compromise la paix de la- France parce que le général Thomassin était désigné pour se rendre à Athènes, ceux-là savaient à merveille que leurs accusations étaient sans fondement, que leurs griefs étaient vains et que pas un fait sérieux, pas un seul, ne pouvait légitimer leur manœuvre antipatriotique et leur haineuse intrigue. Mais ce qui n'a pas été factice, ce fut l'effet produit par ces cris d'alarme sur une fraction trop notable, sur une trop forte minorité de l'opinion. Ce qui a été grave, ce qui nous a afûigé, plus même que nous ne voulons le dire, ce qui nous a révélé l'existence d'une maladie dangereuse et qui pourrait devenii» déshonorante, c'est l'impression que ces clameurs de comédie ont finalement produite au milieu de tant d'hommes de bonne foi, bourgeois, ouvriers et paysans. Nous avions bien souvent, ici même, mis en garde contre la fâcheuse ignorance des choses de la politique étrangère où vit toute une partie du public : le fait d'admettre comme vraies les affirmations aussi saugrenues que mensongères d'une certaine coterie en fut une nouvelle preuve. Mais ce qu'il était difficile de prévoir, c'est que la frayeur ait jamais pu sortir de cette ignorance. Des insinuations aussi coupables que celles que nous venons dé
rappeler auraient dû être refoulées dès la première heure par une protestation unanime de colère et de mépris. La protestation n'a pas été unanime.
u Ainsi, vers la fin du mois d'août, la comédie de la peur est en bonne voie de succès et les partis extrêmes ont si bien fait que toute une fraction de l'opinion se trouve déjà au diapason voulu. C'est en vain que la presse nationale, celle qui a le sentiment profond du rôle historique de la France el qui a deviné quel est le jeu coupable qui se joue, c'est en vain que le Journal des Débats^ la Bépublique française, le Temps, s'efforcent de rassurer les esprits alarmés, d'expliquer que, sur l'Adriatique comme à Berlin, la France n'accomplit que strictement son devoir de grande nation civilisatrice et que, si le ciel d'Orient est gros de tempêtes, l'entente européenne semble plus parfaite qu'elle ne l'a jamais été, que la paix de la République n a jamais été moins menacée; c'est en vain que la grande majorité des hommes de bon sens et de cœur prodiguent autour d'eux les avertissements les plus empressés.
<( Les germes de fièvre vont toujours se développant. Que craint-on précisément? Nul ne sait le dire. Le caractère propre de la peur, c'est le vague. Bientôt, dans la presse, les organes de la Bourse et de la bourgeoisie timorée, aux idées étroites, donnent dans le panneau ouvert sous leurs pas, se laissent peu à peu aller à soutenir les mêmes théories que les journaux de la réaction et du parti intransigeant. La fièvre va se déclarer tout à fait.
« Quelle était, en ce moment précis, la situation de la France vis-à-vis de l'Europe et en Orient? Il suffira de quelques mots pour le rappeler. Au mois de juillet 1878, après quelque hésitation, la France était allée prendre sa place au congrès de Berlin : elle j avait affirmé sa conviction que la Turquie restait, après comme avant sa défaite, un facteur indispensable de l'équilibre européen ; elle s'était montrée favorable à l'émancipation progressive des Slaves du Sud; elle avait plaidé la cause de la Roumanie contre la Russ\je envahissante, et elle avait réclamé pour la Grèce, au nom de la civilisation et du droit, un accroissement de territoire en Thessalie et en Épire. M. Waddington, à notre avis, aurait pu faire plus au congrès de Beilin ; il ne pouvait faire moins, sous peine de laisser croire que là France
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était tombée du rang de puissance de premier ordre au rang de l'Espagne. Le traité une fois signé, la France n'eut plus devant l'Europe qu'une seule politique, politique par excellence sage et modérée : poursuivre uniquement l'application pleine et entière du traité, se cantonner sur le terrain de la légalité internationale. On ne court point de dangers sur un pai*eil terrain : on y trouve des aspérités, mais on n'y rencontre point de précipices. Au bout de quelques mois, les plus timides auraient dû cesser de redouter ce monstre, le protocole XIIl ; mais, comme l'incendiaire dans le poème de Victor Hugo, ils ne savaient pas lire.
a Le traité de Berlin s*exécute sur les Balkans et sur le Danube : il ne s'exécute ni sur la mer Egée ni sur l'Adriatique. Pendant deux ans, la diplomatie épuise contre la niauvaise foi et l'obstination de la Porte toutes ses finesses et toutes ses séductions. Pas une parole de colère n'est proférée, pas une menace. L'Angleterre se lasse la première, elle réclame la réunion d'une conférence pour trancber les difficultés interminables de la Turquie, de la Grèce et du Monténégro. A F unanimité des voix, proclamant, par cet accord tout nouveau dans l'histoire diplomatique, le grand concert pacifique des puissances européennes, la conférence se prononce contre les prétentions de la Porte ; elle accorde Duldgno aux Monténégrins ; au lendemain du discours de Cherbourg et de la mission du général Thomassin, elle promet solennellement à la Grèce ce que la France n'a cessé de réclamer pour elle : la réunion de la Thessalie avec Larisse et de rÉpire avec Janina. A coup sûr, — pourquoi le nier? — il 7 avait alors à l'horizon oriental plus d'un point noir. Mais quels risques la France courait-elle d'allumer la guerre? N'était-ce pasL un événement rassurant par-dessus tout que le concert européen réalisé à Berlin, que cette entente des grandes puissances s'occupant de résoudre pacifiquement des questions qui semblaient autrefois ne pouvoir être tranchées que par la guerre ? Et cet arbitrage international, n'était-ce pas la France qui, par la sûreté de sa politique depuis trois années, par la sagesse de ses conseils, par la légitimité et le désintéressement de ses réclamations, avait, plus que tout autre État, contribué à le réaliser? En môme temps, forte de sa réorganisation intérieure et de sa régénération démocratique, forte de sa volonté hautement ma-
nifestée de trayailler par la paix de TOrient à la paix du monde, et à la paix de TOrient par la défense généreuse autant qu*habile des causes justes et de la légalité internationale, la France républicaine venait de s'affirmer sur la scène du Levant dans toute Tampleur de son rôle historique, et elle s*y affirmait avec la sympathie de tous les esprits libres et avec cette noble clientèle des Hellènes dont Favenir montrera tout le prix. Certes, la Turquie refusait d'exécuter les conditions qu'elle avait commencé par accepter à Berlin, et l'Europe, qui ne pouvait en vérité se laisser bafouer plus longtemps par les astrologues du sérail et par les bandits de la Ligue albanaise, était réduite à ordonner une démonstration navale dans l'Adriatique. Mais les vaisseaux français qui allaient mettre à la voile pour les bouches de Cattaro, est-ce qu'ils partaient seuls et à la poursuite d'un idéal aventureux? Ils allaient entrer dans l'Adriatique pour que force restât à la foi des traités et pour y rejoindre les flottes alliées de l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Italie et de l'Allemagne. Ils y allaient après que la République avait déclaré à Londres et à Vienne que la démonstration navale n'impliquait aucun fait de guerre et avait pour seul objet d'exercer une pression morale sur la Turquie *. Ils y allaient non seulement pour contraindre la Porte k céder sur Dulcigno, mais pour la déterminer, — et cela était autant dans la logique de la situation que dans la pensée de toutes les puissances ', — pour la déterminer à céder sur la question arménienne et sur cette question grecque qui était devenue une question française. Si la République était restée en dehors de la démonstration, quels projets ambitieux n'aurait-on pu lui supposer et que serait devenu son prestige en Orient! Signataire du traité de Berlin, la France, sans manquer à l'honneur, sans manquer à son rôle séculaire de protectrice des chrétiens du Levant, ne pouvait manquer au rendez-vous de l'Adriatique. Bien plus, en envoyant sa flotte à Dulcigno, elle donnait par sa présence même un point d'appui à tous les scrupules pacifiques ^;
1. Livre jaune. Dépêche de M. de Freycinet, ministre des affaires étrangères, à M. Challemel-Lacour, ambassadeur de la République à Londres, le 1er août 1880.
2. Discours de M. Barthélémy Saint-Hilaire, ministre des affaires étrangères, au Sénat dans la séance du 30 novembre 1880.